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Anamnésie propitiatoire : Rentrée littéraire caribéenne à Paris, par Suzanne Dracius

Anamnésie propitiatoire : Rentrée littéraire caribéenne à Paris, par Suzanne Dracius
septembre 16
01:21 2023

À Paris, au cœur d’une librairie évoquant l’écho des épopées grecques, un rassemblement littéraire spécial célèbre la rentrée littéraire caribéenne. Cette soirée, placée sous le signe de la mémoire et de la résistance face à l’oubli, rend hommage à Jean-Pierre Sainton, figure emblématique de l’histoire guadeloupéenne récemment disparu. Sainton, symbole vivant de l’anamnésie propitiatoire, a combattu inlassablement l’amnésie collective, prônant l’importance de se souvenir pour mieux avancer. Dans cet article, plongez au cœur d’une soirée où la littérature et l’histoire se croisent, où chaque intervenant s’efforce de perpétuer la mémoire de figures marquantes de la Caraïbe et de mettre en lumière les récits qui façonnent notre passé et notre présent.

Dans cette librairie au nom homérique, Calypso, le fil d’Ariane de la soirée, pour rester dans la mythologie grecque avec cette métaphore, c’est l’histoire et la mémoire, ce que j’appelle l’anamnésie propitiatoire, la désobéissance à l’injonction d’oublier.

In memoriam, hommage aux Mânes de feu Jean-Pierre Sainton, grand historien guadeloupéen décédé en août dernier.

Jean-Pierre Sainton incarne l’anamnésie propitiatoire, moderne marronnage, pour échapper à l’obligation d’oublier. Anamnésie propitiatoire, pour rendre favorable le futur – le contraire de l’amnésie collective, le plus souvent contrainte et forcée ; ne pas occulter le passé, pour mieux gérer le présent et mieux aller de l’avant !

L’apanage de Sainton, c’est penser et panser, penser avec un e et panser avec un a, car ce fils d’un docteur et militant nationaliste, lui-même militant, a passé son temps à recueillir la Mémoire, les mémoires, notamment celle de 1802, à Matouba, celle de Mai 1967 à Pointe-à-Pitre… Lui rendre cet hommage à Paris, c’est aussi lui rendre justice de façon affective, car c’est la ville qui l’a vu naître ! Penser et panser, en voici deux exemples avec deux extraits de ce qu’a écrit Sainton : l’incipit et la conclusion de sa contribution dans L‘esclavage : quel impact sur la psychologie des populations ?(ouvrage collectif dirigé par Aimé Charles-Nicolas et Benjamin Bowser publié aux éditions Idem dans la collection Campus dirigée par Suzanne Dracius), intitulée « Les vecteurs de la continuité en Guadeloupe et en Martinique : présence de l’esclavage dans les structures sociales et dans les représentations post-esclavagistes » :

« “[…] Il importe au bon ordre de ne pas affranchir l’état d’humiliation attaché à l’espèce noire, dans quelque degré que ce soit ; préjugé d’autant plus utile qu’il est dans le cœur même des esclaves, et qu’il contribue au repos de la colonie”.

La citation est extraite d’un rapport du XVIIIe siècle, bien connu des historiens spécialistes, devant servir à l’intelligence de la conduite des Nègres des colonies antillaises. Ainsi, voilà donc les historiens convoqués à démontrer le trauma de la traite et de l’esclavage et sa reproduction dans la période post-esclavagiste ! »

Et, après avoir incité à penser, tenter de panser, mode d’emploi, fourni par Sainton dans sa conclusion :

Anamnésie propitiatoire

Rentrée littéraire caribéenne à Paris

Dans cette librairie au nom homérique, Calypso, le fil d’Ariane de la soirée, pour rester dans la mythologie grecqueavec cette métaphore, c’est l’histoire et la mémoire, ce que j’appelle l’anamnésie propitiatoire, la désobéissance à l’injonction d’oublier.

In memoriam, hommage aux Mânes de feu Jean-Pierre Sainton, grand historien guadeloupéen décédé en août dernier.

Jean-Pierre Sainton incarne l’anamnésie propitiatoire, moderne marronnage, pour échapper à l’obligation d’oublier. Anamnésie propitiatoire, pour rendre favorable le futur – le contraire de l’amnésie collective, le plus souvent contrainte et forcée ; ne pas occulter le passé, pour mieux gérer le présent et mieux aller de l’avant !

L’apanage de Sainton, c’est penser et panser, penser avec un e et panser avec un a, car ce fils d’un docteur et militant nationaliste, lui-même militant, a passé son temps à recueillir la Mémoire, les mémoires, notamment celle de 1802, à Matouba, celle de Mai 1967 à Pointe-à-Pitre… Lui rendre cet hommage à Paris, c’est aussi lui rendre justice de façon affective, car c’est la ville qui l’a vu naître ! Penser et panser, en voici deux exemples avec deux extraits de ce qu’a écrit Sainton : l’incipit et la conclusion de sa contribution dans L‘esclavage : quel impact sur la psychologie des populations ?(ouvrage collectif dirigé par Aimé Charles-Nicolas et Benjamin Bowser publié aux éditions Idem dans la collection Campus dirigée par Suzanne Dracius), intitulée « Les vecteurs de la continuité en Guadeloupe et en Martinique : présence de l’esclavage dans les structures sociales et dans les représentations post-esclavagistes » :

« “[…] Il importe au bon ordre de ne pas affranchir l’état d’humiliation attaché à l’espèce noire, dans quelque degré que ce soit ; préjugé d’autant plus utile qu’il est dans le cœur même des esclaves, et qu’il contribue au repos de la colonie”.

La citation est extraite d’un rapport du XVIIIe siècle, bien connu des historiens spécialistes, devant servir à l’intelligence de la conduite des Nègres des colonies antillaises. Ainsi, voilà donc les historiens convoqués à démontrer le trauma de la traite et de l’esclavage et sa reproduction dans la période post-esclavagiste ! »

Et, après avoir incité à penser, tenter de panser, mode d’emploi, fourni par Sainton dans sa conclusion :

« Ainsi, aborder les traumas de l’esclavage ne peut procéder seulement d’une action mémorielle ou d’actions de réécriture historique si elle n’est pas accompagnée d’une étude compréhensive prenant en compte la construction effective continue des sociétés, d’hier à aujourd’hui, dans toute leur dimension socio-historique n’évacuant pas la dimension psychologique des vécus générationnels des individus comme des groupes humains.

Elle ne saurait être véritablement réparatrice si elle ne porte dans son dessein affirmé la volonté de libération et d’émancipation de tous les acteurs sociaux de l’ensemble du tissu des représentations et des traces encore objectives de l’esclavagisme constitutif.

C’est là sans doute que résiderait la contribution la plus efficiente de la discipline historique. »

Chacun des intervenants, ce soir, pratique également l’anamnésie propitiatoire : saluer la mémoire de l’historienSainton, sortir des oubliettes Suzanne Césaire (avec les écrivaines & universitaires martiniquaises Suzanne Dracius,auteure de « À la recherche du jardin de Suzanne Césaire » etCorinne Mencé-Caster, autrice de « Suzanne Césaire : pour une généalogie féminine de la pensée antillaise du Divers »dans l’ouvrage collectif Autour de Suzanne Césaire dirigé par l’universitaire franco-américaine Évelyne Bornier, publié aux éditions Traverses), faire revivre un quartier de Fort-de-France dans les années 1970, Trénelle, cher à Césaire, grâce au premier roman de Steven Clerima où le chauffeur de « Sézè »,Monsieur le député maire, est l’un des personnages secondaires, et où l’héroïne s’appelle Man Suzanne… « Il n’y a pas de coïncidences, que des correspondances »,baudelairiennes, ai-je écrit dans Rue Monte au ciel

Le fil conducteur, en anamnésie propitiatoire, est, à partir de son actualité du moment, de se tirer d’une situation que l’on peut considérer comme difficile, afin de rendre visibles nos littératures et notre Histoire, au mitan du lot de livres qui viennent de paraître en cette rentrée littéraire, volonté qu’ont eue l’éditeur Jean-Benoît Desnel et la librairie d’Agnès Cornélie, quasiment la seule, dans Paris, dédiée aux littératures ultramarines.

Cet hommage est la reconnaissance, dans tous les sens du terme – reconnaissance au sens de gratitude et de prise en considération – du travail de Jean-Pierre Sainton, à la fois à l’université où il enseignait et dans ses différentes publicationssur l’histoire de la Caraïbe, passée et contemporaine, et celle de l’esclavage, d’où la lecture, par le comédien guadeloupéen Günter Germain, de la proclamation de Louis Delgrès (qui figure en Annexe à la fin de La faute à Bonaparte ?, ouvrage collectif sous la direction de Suzanne Dracius publié aux éditions Idem).

Si Sainton est l’incarnation de l’anamnésie propitiatoire, Delgrès, lui, est le héros type, le symbole parfait de l’héroïsme. Patriote, républicain, le 19 juin 1795 il hissa le drapeau tricolore, le drapeau bleu-blanc-rouge révolutionnaire et anti-royaliste, au morne Rabot, après avoir quitté la Guadeloupe le 21 mars 1795 pour reconquérir Sainte-Lucie sur les Britanniques.

Le Martiniquais Louis Delgrès, qui avait reçu à Brest son brevet de lieutenant lors de la formation du Bataillon des Antilles le 27 novembre 1794, était arrivé en Guadeloupe en compagnie des commissaires de la Convention. Officier anti-esclavagiste, Delgrès se distingua dans cette campagne et fut grièvement blessé le 22 avril 1795.

Ce mulâtre né libre à la Martinique est devenu l’un des plus prestigieux héros de la Guadeloupe : officier rebelle, il sera de tous les combats contre les Anglais et un farouche opposant au rétablissement de l’esclavage en 1802 par Bonaparte.

Delgrès est plus qu’héroïque, car il est extraordinairement moderne et même prodigieusement postmoderne, magistralement postracial, des siècles avant Obama, métis élu président des États-Unis d’Amérique. Fils d’une mulâtresse et d’un créole blanc qui lui a donné non seulement son nom mais son propre prénom, Louis, Delgrès est admirable car il ne se bat pas pour son propre compte, il est libre, lui, il est né libre ; mais on ne se sent pas libre tant que d’autres sont maintenus esclaves et subissent les préjugés de couleur, on ne peut se sentir entièrement libre tant que le mot « nègre » est synonyme d’« esclave ». Quand il pousse son dernier cri, « Vivre libre ou mourir », il ne s’agit pas uniquement de lui mais de l’être humain en général. Le 28 mai 1802, se voyant perdu, Delgrès se suicide à l’explosif avec ses 300 compagnons dans son refuge de Matouba, suprême dévouement, devotio au sens latin d’abnégation, sacrifice de soi-même, à l’instar de l’antique Curtius. Delgrès proclame avant la lettre que l’esclavage est un crime contre l’humanité, Delgrès le clame avant la loi, comme le scandera Césaire dans son Cahier d’un retour au pays natal :

« car pour me cantonner en cette unique race vous savez pourtant mon amour tyrannique

vous savez que ce n’est point par haine des autres races

que je m’exige bêcheur de cette unique race

que ce que je veux

c’est pour la faim universelle

pour la soif universelle ».

  Suzanne Césaire, quant à elle, tient, dans Tropiques, à ne pas renier sa part blanche.

Le racisme est un artefact, une invention récente, dans l’Antiquité l’esclavage battait son plein à Rome et en Grèce mais n’était absolument pas lié à la couleur, comme le démontre Sénèque dans sa sublime Lettre à Lucilius :

« Songe donc que cet être que tu appelles ton esclave est né d’une même semence que toi, qu’il jouit du même ciel, qu’il respire le même air, qu’il vit et meurt comme toi. Tu peux le voir libre, il peut te voir esclave. Lors du désastre de Varus, que de personnages de la plus haute naissance, à qui leurs emplois militaires allaient ouvrir le sénat, furent dégradés par la fortune jusqu’à devenir pâtres ou gardiens de cabanes ! Après cela, méprise les hommes au rang desquels avec tes mépris tu peux passer demain ! »

Calazaza, les gens comme moi sont de vivantes allégories de l’humanité, les preuves vivantes qu’« il n’y a qu’une seule race, l’humanité », dixit Jaurès. J’ai en moi quatre continents et demi : l’Afrique des ancêtres esclavés, l’Europe du colon français blanc, l’Amérique des aïeux amérindiens, donc les Indiens à plumes et sans plumes, avec mes ancêtres de la vraie Inde – pas les West Indies, peu obligeamment surnommés kouli –, par conséquent l’Asie en double, avec la Chine de mon arrière-grand-mère.

Je vous ferai grâce des détails, mais je vais vous gratifier d’une anecdote qui ne manque pas de piment : j’ai de l’Afrique en moi jusqu’au tréfonds de mes os, ma densité osseuse en atteste. En tant que caucasienne, je serais cassée en mille morceaux, mais en tant qu’africaine, je suis femme debout, « fanm doubout », en créole, « fanm djòk ». J’ai fait faire ces examens-là à Paris, dans un quartier où la majorité des femmes sont blanches. Je passe d’abord sans problème à la mammographie avec une juive tunisienne encore plus bavarde que moi et curieuse comme une pie qui me raconte sa vie et veut tout savoir de la mienne. Puis je vais dans une autre salle pour l’ostéodensitométrie, avec une autre dame, beaucoup plus réservée. À la fin de l’examen, la dame numéro deux fait une mine d’enterrement en scrutant son ordinateur, et me fait asseoir délicatement, comme si elle avait peur de me casser. « Ne vous inquiétez pas, on va vous soigner. » La porte s’ouvre à toute volée, la bourrasque s’engouffre dans la pièce et s’écrie : « Mais qu’est-ce que tu as fait à ma petite Martiniquaise ? » en me voyant prostrée. Sur ces entrefaites arrive un troisième larron, un Asiatique ; c’est vraiment Paris dans toute sa diversité, comme notre Caraïbe. L’hypothèse de la volubile Tunisienne est retenue : on va refaire l’examen, mais en mettant, dans les paramètres, « africaine » au lieu de « caucasienne ». Et là, ô miracle ! La « négresse rouge » n’est plus dans le rouge, ma courbe est normale, en tant qu’africaine : je suis le contraire d’un Bounty ou d’un Oreo, ces confiserieschocolatées blanches à l’intérieur et marron à l’extérieur, pas marron de peau mais marronne de cœur et d’âme, forte d’âme, fière de mes ancêtres esclavés. Je préfère employer ce verbe que m’autorise Ronsard ; bien sûr, le poète du XVI e siècle l’emploie pour faire la cour aux dames, se plaignant de ce que la belle a « esclavé » son cœur, mais on n’a pas besoin d’inventer des néologismes barbares, la chose est déjà assez barbare comme ça ! Je préfère parler de mes aïeux esclavés plutôt qu’esclaves, puisque personne n’est esclave par nature, contrairement à ce que prétend Aristote : à l’instar de Montesquieu dans L’Esprit des lois, mon commentaire est sévère : « Aristote veut prouver qu’il y a des esclaves par nature, et ce qu’il dit ne le prouve guère ». Fi de Malherbe, qui estimait qu’« esclaver » est un « mauvais mot ». Une mauvaise réalité, oui !

Cela dit, aux États-Unis, il suffisait d’une goutte de sang noir, « one drop », pour être considéré comme noir, avec tout ce que cela implique de discriminations, ségrégation etc.

Césaire, qui me disait « L’Afrique, elle ne se voit pas tellement sur vous, mais elle est bel et bien en vous et dans vos écrits », notamment à propos de la Muse Africa de ma pièce Lumina Sophie dite Surprise, a cité, en épigraphe à son Mémorial de Louis Delgrès, la notice du dictionnaire Larousse du XIXe siècle, édition de 1870, ainsi rédigée :

« Delgrès Louis.

Le dernier défenseur des noirs à la Guadeloupe, né à Saint-Pierre (Martinique) en 1766, tué à la prise du Matouba(Guadeloupe), le 28 mai 1802. Sans illusion sur l’issue certaine d’une lutte qu’il avait acceptée, non provoquée, il sut se distinguer par un courage chevaleresque. On le voyait s’asseoir dans une embrasure de canon, un violon à la main, y braver les boulets du général Richepance, le commandant de l’odieuse expédition, et nouveau Tyrtée, jouer de son instrument pour animer ses soldats ».

À l’instar de Tyrtée, poète grec du VIIe siècle av. J.-C. qui composa des « Chants pour charger l’ennemi », les Exhortations, forme poétique novatrice que l’on appelle l’élégie ancienne, chants guerriers à portée éducative, préceptes de bravoure, Delgrès jouait du violon pour décupler l’ardeur guerrière de ses compagnons combattants antiesclavagistes. Puissions-nous goûter toute la portée de ces diverses déclinaisons de l’anamnésie propitiatoire après avoirdégusté d’exquises nourritures terrestres créoles, à l’issue de ces nourritures livresques !

Suzanne Dracius, 13 septembre 2023

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