{"id":11981,"date":"2020-04-05T08:09:20","date_gmt":"2020-04-05T12:09:20","guid":{"rendered":"https:\/\/antilla-martinique.com\/?p=11981"},"modified":"2020-04-05T08:09:20","modified_gmt":"2020-04-05T12:09:20","slug":"premieres-lecons-de-la-crise-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/premieres-lecons-de-la-crise-2\/","title":{"rendered":"Early Lessons from the Crisis"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"font-weight: 400\">\u00a0\u00a0\u00a027 mars 2020 | Par Laurent Berger, secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de la CFDT<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">La crise sanitaire que nous traversons a deux effets concurrents sur les relations sociales : d\u2019un c\u00f4t\u00e9, elle nous lie fortement les uns aux autres ; de l\u2019autre, elle met en exergue nos divisions.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Le premier effet s\u2019est manifest\u00e9 en particulier au d\u00e9but de la crise. M\u00eame s\u2019ils ont eu besoin de quelques jours pour prendre la mesure du p\u00e9ril, les Fran\u00e7ais ont serr\u00e9 les rangs dans l\u2019\u00e9preuve. Beaucoup ont pris conscience du fait qu\u2019il fallait lutter ensemble contre la pand\u00e9mie, que se prot\u00e9ger revenait \u00e0 prot\u00e9ger simultan\u00e9ment tous les autres. Autrement dit, que la prudence pour soi-m\u00eame rev\u00eatait en m\u00eame temps le sens d\u2019un acte civique.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Mais ce premier mouvement a \u00e9t\u00e9 rapidement rattrap\u00e9 par la conscience des in\u00e9galit\u00e9s que la crise met brutalement en lumi\u00e8re. In\u00e9galit\u00e9s de revenu, bien s\u00fbr, mais aussi d\u2019exposition aux risques sociaux, de capacit\u00e9 \u00e0 vivre d\u00e9cemment dans des circonstances aussi particuli\u00e8res, in\u00e9galit\u00e9s de pouvoir de vivre.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">\u00a0Ces in\u00e9galit\u00e9s sont aiguis\u00e9es par le confinement : quand on vit \u00e0 trois ou quatre dans un appartement de 80 m2, la situation est moins inconfortable que lorsqu\u2019on vit \u00e0 5 ou 6 dans un appartement de 35 ou 40m2 dans une promiscuit\u00e9 permanente&#8230; Le confinement a \u00e9galement cr\u00e9\u00e9 de fortes disparit\u00e9s entre les personnes seules et les autres. Ou encore entre ceux qui habitent en zones denses et ceux qui vivent dans des communes isol\u00e9es ou loin des lieux o\u00f9 l\u2019on peut se procurer de l\u2019alimentation. Il a enfin mis en exergue la situation de ceux qui n\u2019ont tout simplement pas de logement, qui vivent en foyer ou dans la rue et qui, ne peuvent compter que sur la formidable solidarit\u00e9 des associations leur venant en aide dans des conditions tr\u00e8s difficiles ces derni\u00e8res semaines.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Plus largement \u2013 et c\u2019est peut-\u00eatre un troisi\u00e8me effet dont on mesure encore mal les cons\u00e9quences sur la dur\u00e9e \u2013, la crise sanitaire a permis de mettre en lumi\u00e8re le r\u00f4le vital d\u2019un certain nombre de professions qui sont habituellement peu consid\u00e9r\u00e9es, voire rel\u00e9gu\u00e9es dans des r\u00f4les subalternes ou tout simplement ignor\u00e9es. Beaucoup se sont ainsi aper\u00e7us que l\u2019on a un besoin vital d\u2019aides-soignants, d\u2019ouvriers agricoles, de chauffeurs routiers, de pr\u00e9parateurs de commandes dans les entrep\u00f4ts, de caissi\u00e8res dans les supermarch\u00e9s, d\u2019agents qui collectent les d\u00e9chets ou qui produisent de l\u2019eau potable, de travailleurs sociaux qui accueillent les enfants de l\u2019ASE, de personnels dans les EHPAD&#8230;<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Tout \u00e0 coup, l\u2019employ\u00e9e de la sup\u00e9rette en bas de l\u2019immeuble parisien, qui reste ouverte tous les soirs jusqu\u2019\u00e0 22h pour mille euros par mois et que trop de clients press\u00e9s prennent \u00e0 peine le temps de saluer, est apparue comme une travailleuse indispensable au bon fonctionnement de la soci\u00e9t\u00e9. Tout \u00e0 coup, la femme de m\u00e9nage qui nettoie les chambres de l\u2019h\u00f4pital voisin et \u00e0 qui on adresse rarement la parole, est apparue comme un rouage essentiel de la lutte contre la crise. Et tout \u00e0 coup, on a r\u00e9alis\u00e9 que tous ces gens pouvaient, eux aussi, conna\u00eetre des probl\u00e8mes de s\u00e9curit\u00e9 et \u00eatre taraud\u00e9s par le risque de contagion. Qu\u2019eux aussi devaient faire garder leurs enfants, faire leurs courses, se soigner, s\u2019occuper de leurs proches, etc.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Ces professionnels n\u2019occupent pas le haut de la pyramide des salaires. Mais, depuis quelques jours, quand on se demande de quoi on a besoin dans les semaines qui viennent, on arrive vite \u00e0 la conclusion que, sans eux, notre vie serait tout simplement impossible. Bref, la crise leur a donn\u00e9 l\u2019existence sociale qu\u2019on leur refuse si souvent.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">\u00a0Elle les a fait sortir de l\u2019invisibilit\u00e9 ou en tout cas de la p\u00e9nombre qui est leur condition ordinaire alors qu\u2019ils occupent des fonctions manifestement essentielles. La division du travail est extr\u00eamement sophistiqu\u00e9e dans nos soci\u00e9t\u00e9s, mais nous r\u00e9alisons depuis quelques jours qu\u2019elle tient un compte tr\u00e8s imparfait de l\u2019utilit\u00e9 de chacun. Ni les r\u00e9mun\u00e9rations, ni la consid\u00e9ration collective ne sont aujourd\u2019hui align\u00e9es sur cette utilit\u00e9.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Cette crise sera peut-\u00eatre un facteur de reconnaissance pour tous ces publics. J\u2019ai en t\u00eate la phrase de Beveridge, le fondateur de la protection sociale britannique, au sortir de la Seconde Guerre mondiale : \u00ab La guerre a donn\u00e9 de l\u2019importance aux gens ordinaires \u00bb. Si la crise sanitaire actuelle peut \u00eatre compar\u00e9e \u00e0 une guerre, j\u2019esp\u00e8re qu\u2019elle aura le m\u00eame effet sur la reconnaissance accord\u00e9e \u00e0 ces travailleurs ordinaires. Mais la reconnaissance n\u2019est pas seulement affaire de consid\u00e9ration ou d\u2019estime : elle s\u2019\u00e9crit aussi dans l\u2019\u00e9chelle des r\u00e9mun\u00e9rations, dans les conditions de travail, dans les capacit\u00e9s de concilier des temps de la vie&#8230; Si l\u2019on veut qu\u2019il en reste quelque chose et que le \u00ab jour d\u2019apr\u00e8s \u00bb ne ressemble pas au \u00ab jour d\u2019avant \u00bb, il faudra reconstruire diff\u00e9remment.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">L\u2019apr\u00e8s doit donc \u00eatre travaill\u00e9 \u00e0 partir des enseignements que nous pouvons d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 tirer de cette crise. Tout n\u2019est pas dit, loin s\u2019en faut. Mais de premi\u00e8res le\u00e7ons se dessinent.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Une de ces le\u00e7ons, c\u2019est qu\u2019il faut faire le choix de la vie humaine avant tout. Les co\u00fbts \u00e9conomiques ne sont pas quantit\u00e9 n\u00e9gligeable, mais l\u2019objectif majeur d\u2019une soci\u00e9t\u00e9, c\u2019est de prot\u00e9ger sa population.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Une autre le\u00e7on, c\u2019est que l\u2019on ne peut pas traverser de telles crises sans une forte solidarit\u00e9 et la mobilisation d\u2019importantes ressources humaines et collectives pour se prot\u00e9ger mutuellement. Cette solidarit\u00e9 est bien s\u00fbr port\u00e9e par nos grandes assurances sociales, par notre syst\u00e8me de sant\u00e9, nos services publics essentiels. Mais elle l\u2019est aussi par le b\u00e9n\u00e9volat et la fraternit\u00e9 locale, les r\u00e9seaux d\u2019entraide de proximit\u00e9 au quotidien : le jeune couple qui fait les courses pour les voisins \u00e2g\u00e9s, les b\u00e9n\u00e9voles qui se mettent au service de la mairie pour prendre des nouvelles r\u00e9guli\u00e8rement des personnes isol\u00e9es, etc. Paradoxalement, alors que le confinement et la distanciation sociale nous commandent de nous s\u00e9parer les uns des autres, beaucoup recr\u00e9ent du lien social, manifestent leur sollicitude \u00e0 l\u2019\u00e9gard des plus faibles. La crise nous aura \u00e0 la fois \u00e9loign\u00e9s physiquement et rapproch\u00e9s socialement.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">\u00a0La troisi\u00e8me le\u00e7on d\u00e9coule directement de la premi\u00e8re : elle consiste \u00e0 consid\u00e9rer la sant\u00e9 comme un secteur vital et prioritaire. La crise actuelle le montre, avoir soumis l\u2019h\u00f4pital public \u00e0 une logique d\u2019abord budg\u00e9taire avec le souci constant d\u2019optimiser l\u2019occupation des lits \u00e9tait une erreur. La gestion en flux tendu ne laisse aucune marge de man\u0153uvre pour faire face \u00e0 l\u2019impr\u00e9vu. De m\u00eame pour les m\u00e9dicaments, les \u00e9quipements de protection. Certes, on ne peut pas r\u00e9gler la gestion des temps ordinaires sur les p\u00e9riodes d\u2019exception, mais l\u2019exp\u00e9rience commandera de raisonner diff\u00e9remment dans les temps futurs. Nous devrons notamment nous demander si les biens de sant\u00e9 (m\u00e9dicaments, \u00e9quipements de soins, mat\u00e9riels de protection, etc.) doivent \u00eatre abandonn\u00e9s \u00e0 une division internationale du travail r\u00e9gie par la seule th\u00e9orie des avantages comparatifs au risque d\u2019entra\u00eener de douloureuses ruptures des cha\u00eenes d\u2019approvisionnement. Pour relever les d\u00e9fis strat\u00e9giques du XXIe si\u00e8cle, nous aurons au moins autant besoin de savoir prot\u00e9ger les populations des crises sanitaires et des catastrophes climatiques que de construire de nouveaux porte-avions. Les biens m\u00e9dicaux et pharmaceutiques devront sans doute \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme des biens strat\u00e9giques, et ce au niveau europ\u00e9en.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">A ce niveau, un effort de relocalisation des industries concern\u00e9es sera certainement souhaitable. Inversement, une approche souveraine et \u00e9troitement nationale du secteur de la sant\u00e9 aurait peu de chance d\u2019\u00eatre r\u00e9ellement performante : on ne sortira pas plus fort de cette crise chacun de son c\u00f4t\u00e9. Si nous sommes capables de construire une forte coop\u00e9ration europ\u00e9enne en la mati\u00e8re, nous y gagnerons tous. Malheureusement, on peut craindre que, d\u00e8s la fin de la crise, la comp\u00e9tition reprenne ses droits entre Europ\u00e9ens ; elle n\u2019a d\u2019ailleurs pas vraiment cess\u00e9. Il faut reconna\u00eetre \u00e0 sa d\u00e9charge que l\u2019UE n\u2019a pas de comp\u00e9tence l\u00e9gale en mati\u00e8re de sant\u00e9. Mais elle pourrait au moins commencer par d\u00e9velopper des initiatives industrielles dans le domaine des m\u00e9dicaments, des mat\u00e9riels de protection&#8230;<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Enfin, il faut souhaiter que l\u2019\u00e9cologie ne fasse pas les frais de la crise sanitaire. D\u2019une part, parce qu\u2019\u00e0 certains \u00e9gards la crise sanitaire en cours a aussi des origines \u00e9cologiques. D\u2019autre part, parce que l\u2019enjeu de la transition \u00e9cologique est au fond tr\u00e8s proche de l\u2019imp\u00e9ratif sanitaire : dans les deux cas, il s\u2019agit de sauver des vies humaines ! Si on tenait un d\u00e9compte quotidien des morts r\u00e9sultant directement ou indirectement du d\u00e9r\u00e8glement climatique ou du d\u00e9clin de la biodiversit\u00e9, on estimerait sans doute qu\u2019on est dans une crise sanitaire permanente et depuis longtemps ! L\u00e0 encore, la voie de sortie nous oblige \u00e0 nous r\u00e9interroger sur notre mod\u00e8le de d\u00e9veloppement.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0\u00a0\u00a027 mars 2020 | Par Laurent Berger, secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de la CFDT La crise sanitaire que nous traversons a deux effets concurrents sur les relations sociales : d\u2019un c\u00f4t\u00e9, elle nous lie fortement les uns aux autres ; de l\u2019autre, elle met en exergue nos divisions. 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