{"id":12150,"date":"2020-04-10T06:04:21","date_gmt":"2020-04-10T10:04:21","guid":{"rendered":"https:\/\/antilla-martinique.com\/?p=12150"},"modified":"2020-04-10T08:07:37","modified_gmt":"2020-04-10T12:07:37","slug":"faut-il-sanctuariser-la-nature-en-reponse-au-covid-19","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/faut-il-sanctuariser-la-nature-en-reponse-au-covid-19\/","title":{"rendered":"Faut-il sanctuariser la nature en r\u00e9ponse au Covid-19 ?"},"content":{"rendered":"<p>Faut-il sanctuariser la nature en r\u00e9ponse au Covid-19 ?<br \/>\nVincent Lucchese (ubstretica)<\/p>\n<p>La pand\u00e9mie de Covid-19, comme de nombreuses \u00e9pid\u00e9mies avant elle, aurait pour origine la destruction de la nature et l\u2019exploitation du vivant. Peut-on changer de comportements collectifs avant de d\u00e9clencher une nouvelle crise ? Quelques initiatives et r\u00e9flexions philosophiques dessinent une r\u00e9ponse possible, et un avenir fait de relations r\u00e9nov\u00e9es entre les humains et le reste des \u00e9cosyst\u00e8mes.<\/p>\n<p>Sa longue langue gluante peut mesurer 40 cm de long, il est le seul mammif\u00e8re au monde \u00e0 poss\u00e9der des \u00e9cailles, se meut de mani\u00e8re \u00e9trangement bip\u00e8de \u00e0 la recherche de fourmis \u00e0 d\u00e9vorer et il est depuis quelques semaines devenu la star des r\u00e9seaux sociaux. Le pangolin : suspect num\u00e9ro un, accus\u00e9 d\u2019avoir transmis \u00e0 l\u2019homme le coronavirus SARS-Cov-2, responsable de la pand\u00e9mie de Covid-19.<\/p>\n<p>Les origines du virus sont pourtant loin d\u2019\u00eatre \u00e9tablies. Si le pangolin est bien un h\u00f4te naturel pour diff\u00e9rentes souches de coronavirus, une r\u00e9cente \u00e9tude publi\u00e9e dans le journal Nature montre que certaines de ces souches correspondent jusqu\u2019\u00e0 92,4 % au g\u00e9nome du SARS-Cov-2. Mais une autre souche trouv\u00e9e chez la chauve-souris correspond, elle, \u00e0 96 %, et les chercheurs avancent l\u2019hypoth\u00e8se que le virus ayant contamin\u00e9 l\u2019homme pourrait \u00eatre une recombinaison de diff\u00e9rentes souches.<\/p>\n<p>Les zoonoses, cause majeure d\u2019\u00e9pid\u00e9mies<\/p>\n<p>Qu\u2019il ait \u00e9t\u00e9 ou non vecteur de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie \u2013 probablement sur un \u00e9tal de march\u00e9 \u00e0 Wuhan, en Chine, o\u00f9 tout a d\u00e9marr\u00e9 \u2013 le pangolin symbolise aussi une autre r\u00e9alit\u00e9 : celle qui lie la multiplication des maladies infectieuses chez l\u2019\u00eatre humain et sa propension \u00e0 d\u00e9truire le monde sauvage. Esp\u00e8ce la plus braconn\u00e9e au monde, le pangolin est traqu\u00e9 \u00e0 la fois pour sa viande, pour sa peau qui finit en bottes de cow-boys aux \u00c9tats-Unis et pour ses \u00e9cailles convoit\u00e9es pour gu\u00e9rir l\u2019impuissance en Asie. En pleine pand\u00e9mie, le 31 mars, la douane malaisienne saisissait, selon l\u2019association Robin des bois, 6,16 tonnes d\u2019\u00e9cailles de pangolin pour une valeur estim\u00e9e \u00e0 17,9 millions de dollars.<\/p>\n<p>C\u2019est en chassant des esp\u00e8ces sauvages et en interf\u00e9rant avec des milieux naturels qui ne sont pas le sien que l\u2019\u00eatre humain se met au contact d\u2019agents pathog\u00e8nes contre lesquels il n\u2019est pas pr\u00e9par\u00e9. La m\u00e9canique n\u2019est pas neuve : le virus Ebola aurait par exemple \u00e9t\u00e9 transmis \u00e0 l\u2019homme par une chauve-souris, de m\u00eame que l\u2019\u00e9pid\u00e9mie de SRAS survenue en 2003, tandis que le VIH proviendrait lui d\u2019un virus pr\u00e9sent chez les chimpanz\u00e9s et gorilles chass\u00e9s pour leur viande au Cameroun.<\/p>\n<p>Ces maladies infectieuses ou parasitaires transmises \u00e0 l\u2019homme par des animaux sont appel\u00e9es zoonoses. Or, d\u2019apr\u00e8s une \u00e9tude parue en 2014 dans le Journal of the Royal Society et r\u00e9cemment relev\u00e9e par Futura Sciences, 65 % des maladies r\u00e9f\u00e9renc\u00e9es entre 1980 et 2013 \u00e9taient des zoonoses, responsables de 56 % des \u00e9pid\u00e9mies sur la p\u00e9riode. \u00ab Ces r\u00e9sultats [\u2026] sugg\u00e8rent que les zoonoses peuvent \u00eatre de plus en plus pr\u00e9sentes dans la population humaine mondiale, comparativement aux maladies sp\u00e9cifiquement humaines \u00bb, \u00e9crivent les chercheurs.<br \/>\nTrois vecteurs d\u2019infection<br \/>\nL\u2019acc\u00e9l\u00e9ration de ces crises caus\u00e9es par des zoonoses aurait trois causes profondes, remettant toutes en question notre fa\u00e7on d\u2019interagir avec les \u00e9cosyst\u00e8mes et les animaux au sens large. Il y a d\u2019abord la capture de la faune sauvage susmentionn\u00e9e pour des raisons alimentaires, pharmaceutiques ou pour en faire des animaux de compagnie. Deuxi\u00e8me cause : la destruction des milieux naturels, \u00e0 commencer par la d\u00e9forestation, a le double effet de renforcer la densit\u00e9 humaine au contact de ces milieux et de d\u00e9s\u00e9quilibrer des \u00e9cosyst\u00e8mes qui constituent des \u00ab barri\u00e8res naturelles \u00bb contre la propagation de ces virus.<br \/>\n\u00ab Les fortes d\u00e9ficiences dans la protection de ces espaces sont un facteur structurel majeur de ces crises \u00e9pid\u00e9miques. Dans ces milieux, la diffusion de pathog\u00e8nes est naturellement limit\u00e9e. Soit l\u2019h\u00f4te est bien adapt\u00e9 pour vivre avec le virus, soit le virus \u00e9limine son h\u00f4te, mais comme les populations animales sont espac\u00e9es et peu denses le virus n\u2019a pas le temps de coloniser une autre esp\u00e8ce et meurt avec son h\u00f4te \u00bb, nous explique Gilles Kleitz, agronome, \u00e9cologue et directeur du d\u00e9partement Transition \u00e9cologique et naturelle de l\u2019Agence fran\u00e7aise de d\u00e9veloppement (AFD).<\/p>\n<p>La d\u00e9forestation peut entre autres effets secondaires favoriser la diffusion de virus, en for\u00e7ant par exemple des chauve-souris priv\u00e9es de leur habitat \u00e0 nicher dans les villes ou \u00e0 proximit\u00e9 des habitations humaines.<br \/>\n\u00c0 l\u2019inverse, la forte concentration de ces animaux au contact des hommes, sur des march\u00e9s par exemple, casse ces barri\u00e8res naturelles et laisse tout le temps aux virus de s\u2019adapter \u00e0 un nouvel h\u00f4te humain pour survivre.<br \/>\nLe m\u00eame effet pervers agit sur la troisi\u00e8me grande cause de d\u00e9veloppement de ces zoonoses, selon Gille Kleitz : l\u2019\u00e9levage intensif. \u00ab C\u2019est surtout un probl\u00e8me dans les pays \u00e9mergents qui ont profit\u00e9 de la mondialisation pour d\u00e9velopper leurs fili\u00e8res d\u2019\u00e9levage mais sans se doter des cadres de contr\u00f4le et de sant\u00e9 v\u00e9t\u00e9rinaire n\u00e9cessaires pour pr\u00e9venir ce genre de crises. Ces \u00e9levages tr\u00e8s intensifs, sous encadr\u00e9s, \u00e0 proximit\u00e9 d\u2019espaces urbains tr\u00e8s denses sont des foyers d\u2019acc\u00e9l\u00e9ration de la production de nouvelles souches virales et pathog\u00e8nes. Contrairement \u00e0 ce qui se passe dans la nature, o\u00f9 la mort de l\u2019h\u00f4te est une barri\u00e8re, dans ces \u00e9levages chaque animal qui meurt est imm\u00e9diatement remplac\u00e9. Ajout\u00e9 \u00e0 la proximit\u00e9 avec l\u2019homme, cela d\u00e9multiplie de fa\u00e7on exponentielle les possibilit\u00e9s pour le virus de passer d\u2019une esp\u00e8ce \u00e0 l\u2019autre et d\u2019avoir des mutations dangereuses. \u00bb<\/p>\n<p>Capture d&rsquo;animaux sauvages, destruction des milieux et \u00e9levage intensif : une \u00e9tude venant de para\u00eetre, le 8 avril dans la revue Proceedings of the Royal Society B confirme qu&rsquo;il s&rsquo;agit l\u00e0 de trois facteurs cl\u00e9s accentuant l&rsquo;abondance de certaines esp\u00e8ces au contact des humains et augmentant d&rsquo;autant les risques de transmission de maladies zoonotiques. En \u00e9valuant chez de nombreuses esp\u00e8ces de mammif\u00e8res le nombre de virus qu&rsquo;elles partagent avec les humains, les chercheurs pr\u00e9cisent : \u00ab Les esp\u00e8ces domestiques, les primates et les chauve-souris ont \u00e9t\u00e9 identif\u00e9s comme ayant plus de virus zoonotiques que les autres esp\u00e8ces \u00bb.<br \/>\n\u00ab Un cadre d\u00e9faillant \u00e0 repenser \u00bb<br \/>\nLa couverture m\u00e9diatique de l\u2019actuelle pand\u00e9mie s\u2019est accompagn\u00e9e de nombreuses r\u00e9flexions et tribunes sur les exc\u00e8s de la mondialisation, vecteur d\u2019amplification de la crise et de vuln\u00e9rabilit\u00e9 des \u00c9tats. Mais peut-on \u00e9galement s\u2019attaquer \u00e0 ces trois causes profondes qu\u2019\u00e9voquent les chercheurs ?<br \/>\nSur le papier, aucun de ces maux n\u2019est in\u00e9luctable. L\u2019\u00e9levage intensif et son corollaire, la d\u00e9forestation (63 % de la destruction de la for\u00eat amazonienne br\u00e9silienne servirait au b\u00e9tail et au soja qui le nourrit, selon Greenpeace), pourraient \u00eatre remplac\u00e9s par une agriculture durable : une Europe 100 % agro\u00e9cologique pourrait nourrir ses citoyens en 2050, estimait en 2018 une \u00e9tude de l\u2019Iddri, quand d\u2019autres chercheurs comme l\u2019agronome Marc Dufumier ou l\u2019Agence des Nations Unies pour l\u2019Agriculture et l\u2019Alimentation (FAO) assurent que le monde entier pourrait vivre de l\u2019agro\u00e9cologie.<\/p>\n<p>\u00ab Les aides publiques au d\u00e9veloppement ont un mal de chien \u00e0 faire respecter les r\u00e9glementations \u00bb<br \/>\nLe volontarisme politique montre aussi que l\u2019on peut agir pour pr\u00e9server la faune sauvage. Le 24 f\u00e9vrier dernier, en cons\u00e9quence de la crise sanitaire, la Chine a interdit \u00ab compl\u00e8tement \u00bb et imm\u00e9diatement le commerce et la consommation d\u2019animaux sauvages sur son territoire. En 2018, l\u2019UICN annon\u00e7ait de m\u00eame que l\u2019interdiction de la chasse avait permis au rorqual commun ou \u00e0 la baleine grise d\u2019\u00eatre un peu moins menac\u00e9s. Les gorilles des montagnes sont aussi pass\u00e9s du statut \u00ab en danger critique \u00bb \u00e0 \u00ab en danger \u00bb gr\u00e2ce aux efforts concert\u00e9s de la R\u00e9publique D\u00e9mocratique du Congo, du Rwanda et de l\u2019Ouganda.<\/p>\n<p>Les grandes dynamiques, pourtant, restent alarmantes. La d\u00e9forestation tropicale s\u2019est encore aggrav\u00e9e de 30 % entre 2010 et 2018 et le d\u00e9clin massif de la biodiversit\u00e9 s\u2019aggrave, alerte le \u00ab Giec de la biodiversit\u00e9 \u00bb, et menace directement l\u2019humanit\u00e9. La faute \u00e0 une tendance au d\u00e9sinvestissement dans les moyens de pr\u00e9vention et de pr\u00e9servation dans les pays concern\u00e9s, observe Gilles Kleitz : \u00ab Les politiques foresti\u00e8res ou de protection de la biodiversit\u00e9 ne repr\u00e9sentent jamais plus qu\u2019une part d\u00e9risoire des budgets nationaux. Et les aides publiques au d\u00e9veloppement ont un mal de chien \u00e0 faire respecter les r\u00e9glementations. Nombre de ces pays ont \u00e9galement des pouvoirs publics faibles par rapport au march\u00e9 et aux grandes fili\u00e8res mondialis\u00e9es. Cela pose la question d\u2019un mod\u00e8le centr\u00e9 sur le tout \u00e9conomique qui ne voit le monde que comme une immense ressource \u00e0 mettre en valeur. C\u2019est un cadre d\u00e9faillant \u00e0 repenser. \u00bb<\/p>\n<p>R\u00e9ensauvager le monde<br \/>\nEn attendant la recomposition du monde au \u00ab jour d\u2019apr\u00e8s \u00bb la pand\u00e9mie, porteur de nombreux appels \u00e0 la r\u00e9sistance climatique, le constat d\u2019\u00e9chec de la pr\u00e9servation des \u00e9cosyst\u00e8mes face aux forces du march\u00e9 pousse certains acteurs \u00e0 se tourner vers une autre strat\u00e9gie : si la cohabitation est impossible, il faudrait sanctuariser une partie de la nature, hors de toute activit\u00e9 humaine.<br \/>\nC\u2019est le sens du mouvement de \u00ab r\u00e9ensauvagement \u00bb (ou rewilding). Inspir\u00e9 de travaux d\u2019\u00e9cologues et de biologistes comme Bob Paine, Mary E. Power ou Tony Sinclair, ce concept vise \u00e0 reconstituer des \u00e9cosyst\u00e8mes dans leur int\u00e9gralit\u00e9, notamment par l\u2019introduction de super-pr\u00e9dateurs disparus. Du parc Serengeti en Tanzanie au fameux Yellowstone de l&rsquo;Ouest am\u00e9ricain en passant par des exp\u00e9riences europ\u00e9ennes dans les Carpates roumaines, au Portugal ou dans la for\u00eat polonaise, la logique du rewilding tend \u00e0 montrer qu\u2019une fois un milieu sauvage reconstitu\u00e9 dans son int\u00e9gralit\u00e9, celui-ci poss\u00e8de la capacit\u00e9 de se r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer, de se r\u00e9guler et de foisonner sans aucune intervention humaine.<\/p>\n<p>Le Parc national Serengeti en Tanzanie.<br \/>\nSi le concept est vieux de plusieurs d\u00e9cennies, il semble, de documentaires en tribunes, se faire une place grandissante dans le d\u00e9bat public. Dans le m\u00eame ordre d\u2019id\u00e9es, la Convention des Nations unies sur la diversit\u00e9 biologique travaille \u00e0 l\u2019objectif de prot\u00e9ger au moins 30 % de la plan\u00e8te, terres et mers confondus, d\u2019ici 2030, en y \u00ab laissant les \u00e9cosyst\u00e8mes se r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer \u00bb. La proposition devait \u00eatre d\u00e9battue par l\u2019ensemble des \u00c9tats de la plan\u00e8te lors de la COP 15 sur la diversit\u00e9 biologique pr\u00e9vue en octobre 2020, mais l\u2019\u00e9v\u00e9nement a \u00e9t\u00e9 report\u00e9 \u00e0 2021 \u00e0 cause de la pand\u00e9mie.<\/p>\n<p>Ces initiatives font \u00e9cho aux r\u00e9flexions de la philosophe Virginie Maris, qui appelle dans Reporterre \u00e0 \u00ab d\u00e9coloniser le monde \u00bb. Celle-ci prend le contre-pied d\u2019un certain leitmotiv \u00e9cologiste consistant \u00e0 vouloir \u00ab renouer avec la nature \u00bb au nom du rejet de la s\u00e9paration cart\u00e9sienne occidentale \u00e9tablie entre l\u2019homme et la nature, entre \u00ab nature \u00bb et \u00ab culture \u00bb.<\/p>\n<p>Tisser une alliance avec la nature<\/p>\n<p>Virginie Maris d\u00e9veloppe sa pens\u00e9e dans son ouvrage La part sauvage du monde (Seuil, 2018) autour du concept de \u00ab nature-alt\u00e9rit\u00e9 \u00bb. L\u2019id\u00e9e est \u00e0 la fois de sortir de la dualit\u00e9 moderne nature\/culture, qui pousse \u00e0 penser la nature de mani\u00e8re anthropocentr\u00e9e et \u00e0 en faire un objet de domination \u00e0 exploiter ; mais aussi d\u2019\u00e9viter l\u2019\u00e9cueil de penser la nature comme enti\u00e8rement sous l\u2019influence humaine \u00e0 l\u2019\u00e8re de l\u2019Anthropoc\u00e8ne, ce qui tend \u00e0 nier son autonomie et les interd\u00e9pendances qui nous lient \u00e0 elle. Autrement dit, ni dualit\u00e9 dichotomique humain\/nature, ni absorption de l\u2019une par l\u2019autre.<\/p>\n<p>Pour la philosophe, il faut au contraire pr\u00e9server la nature sauvage en lui conf\u00e9rant des fronti\u00e8res, \u00ab des zones d\u2019\u00e9change, o\u00f9 l\u2019on se rencontre sans se perdre \u00bb, permettant de lui reconna\u00eetre son ext\u00e9riorit\u00e9 \u2013 non exploitable par l\u2019homme \u2013 son alt\u00e9rit\u00e9 et son autonomie : le monde sauvage est \u00ab souverain \u00bb, fait de communaut\u00e9s \u00ab r\u00e9alisant des finalit\u00e9s qui nous \u00e9chappent \u00bb, ce qui ouvre la voix \u00e0 une injonction plus politique que morale au respect de cette autonomie.<\/p>\n<p>\u00ab Prot\u00e9ger au moins 30 % de la plan\u00e8te est aussi une obligation morale \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pr\u00e9server la nature sauvage, c\u2019est accepter de l\u00e2cher prise et s\u2019affranchir du d\u00e9sir de contr\u00f4le. Une telle humilit\u00e9 est plus que jamais n\u00e9cessaire. Elle est le gage d\u2019une connexion renouvel\u00e9e avec le monde naturel, en allant \u00e0 la rencontre du vivant non humain sur son propre terrain plut\u00f4t qu\u2019en se contentant de lui am\u00e9nager quelques espaces au sein du n\u00f4tre. Elle est aussi notre seule chance de sortir de la trajectoire mortif\u00e8re que l\u2019orgueil et la cupidit\u00e9 de certains ont impos\u00e9 \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 toute enti\u00e8re \u00bb, conclut la philosophe.<\/p>\n<p>Mais la ligne de cr\u00eate \u00e0 suivre dans la recomposition de notre rapport au monde sauvage est t\u00e9nue. Une autre philosophe, Jo\u00eblle Zask, autrice notamment de Quand la for\u00eat br\u00fble (Premier Parall\u00e8le, 2019), nous expliquait \u00e0 l&rsquo;\u00e9t\u00e9 2019 comment les m\u00e9gafeux qui ont enflamm\u00e9 la plan\u00e8te ces derni\u00e8res ann\u00e9es ont notamment pour origine une vision id\u00e9alis\u00e9e d\u2019une nature vierge qui n\u2019existe plus. Les for\u00eats sont adapt\u00e9es \u00e0 l\u2019activit\u00e9 humaine depuis des milliers d\u2019ann\u00e9es, dit-elle : en s\u2019interdisant de r\u00e9guler ce milieu, notamment par des feux d\u2019entretien traditionnels qui \u00e9puisent le surplus de combustible, on favorise en fait l\u2019\u00e9mergence de ces nouveaux monstres que sont les m\u00e9gafeux. De m\u00eame l\u2019anthropologue Philippe Descola, qui r\u00e9fute le terme m\u00eame de nature, a-t-il \u00e9tudi\u00e9 comment la for\u00eat amazonienne avait \u00e9t\u00e9 anthropis\u00e9e depuis longtemps par ses habitants.<\/p>\n<p>Dans certaines for\u00eats tropicales, la diversit\u00e9 des esp\u00e8ces est le fruit de si\u00e8cles de s\u00e9lection par la pr\u00e9sence de populations humaines autochtones. Peut-on encore parler de nature sauvage ?<br \/>\nDans certaines for\u00eats tropicales, la distribution des esp\u00e8ces est le fruit de si\u00e8cles de s\u00e9lection due entre autres \u00e0 la pr\u00e9sence de populations humaines autochtones. Peut-on alors encore parler de nature sauvage ? (photo domaine public)<br \/>\nPlut\u00f4t que la domination ou l&rsquo;exclusion stricte, Jo\u00eblle Zask propose de d\u00e9velopper une relation d\u2019entretien et de partenariat avec la nature. Une id\u00e9e convergente avec celle d\u2019 \u00ab \u00e9cologie relationnelle \u00bb d\u00e9velopp\u00e9e par les chercheurs Pierre Spielewoy et Damien Deville. Et une approche \u00e0 laquelle souscrit \u00e9galement Gilles Kleitz : \u00ab Prot\u00e9ger au moins 30 % de la plan\u00e8te est aussi une obligation morale : oublions cette vision capitaliste d\u2019une nature comme capital \u00e0 exploiter et nouons des partenariats avec elle. L\u2019humanit\u00e9 s\u2019est construite dans le tissu du vivant, le sens de pr\u00e9server, c\u2019est de pr\u00e9server l\u2019enchantement et la beaut\u00e9 du monde et, par l\u00e0 m\u00eame, une part de notre humanit\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<p>Le programme peut para\u00eetre ambitieux. Inventer une nouvelle relation au vivant demande sans doute encore un travail de construction collective pour devenir plus concret. La crise du Covid-19 t\u00e9moigne cependant que les bouleversements majeurs sont de circonstance : ce sont nos mauvaises relations avec les pangolins \u2013 ou un autre animal sauvage \u2013 qui ont caus\u00e9 l\u2019arr\u00eat brutal et in\u00e9dit de l\u2019\u00e9conomie mondiale. Du reste, conclut Gilles Kleitz, repenser nos relations aux non-humains est une urgence si l\u2019on veut \u00e9viter que les pand\u00e9mies ne se multiplient \u00e0 l&rsquo;avenir : \u00ab Si on ne traite pas les causes, d\u2019autres pand\u00e9mies surgiront \u00e9videmment. Les m\u00eames causes produisent au bout du compte les m\u00eames effets. Il faut un changement structurel, sinon d\u2019autres fl\u00e9aux viendront<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Faut-il sanctuariser la nature en r\u00e9ponse au Covid-19 ? Vincent Lucchese (ubstretica) La pand\u00e9mie de Covid-19, comme de nombreuses \u00e9pid\u00e9mies avant elle, aurait pour origine la destruction de la nature et l\u2019exploitation du vivant. Peut-on changer de comportements collectifs avant de d\u00e9clencher une nouvelle crise ? 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