{"id":12792,"date":"2020-07-02T20:00:40","date_gmt":"2020-07-03T00:00:40","guid":{"rendered":"https:\/\/antilla-martinique.com\/?p=12792"},"modified":"2020-06-25T04:48:12","modified_gmt":"2020-06-25T08:48:12","slug":"impossibles-voyages-le-confinement-revelateur-de-notre-rapport-au-monde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/impossibles-voyages-le-confinement-revelateur-de-notre-rapport-au-monde\/","title":{"rendered":"Impossibles voyages : le confinement, r\u00e9v\u00e9lateur de notre rapport au monde"},"content":{"rendered":"<p>Impossibles voyages : le confinement, r\u00e9v\u00e9lateur de notre rapport au monde<br \/>\n22 avril 2020, 21:54 CEST<br \/>\nAuteur<\/p>\n<p>Beno\u00eet Meyronin<br \/>\nProfesseur senior \u00e0 Grenoble Ecole de Management, Grenoble \u00c9cole de Management (GEM)<\/p>\n<p>D\u00e9claration d\u2019int\u00e9r\u00eats<\/p>\n<p>Beno\u00eet Meyronin ne travaille pas, ne conseille pas, ne poss\u00e8de pas de parts, ne re\u00e7oit pas de fonds d&rsquo;une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n&rsquo;a d\u00e9clar\u00e9 aucune autre affiliation que son poste universitaire.<br \/>\nPartenaires<\/p>\n<p>Grenoble \u00c9cole de Management (GEM)<\/p>\n<p>Grenoble \u00c9cole de Management (GEM) apporte des fonds en tant que membre fondateur de The Conversation FR.<\/p>\n<p>Voir les partenaires de The Conversation France<\/p>\n<p>CC BY ND<br \/>\nNous croyons \u00e0 la libre circulation de l&rsquo;information<br \/>\nReproduisez nos articles gratuitement, sur papier ou en ligne, en utilisant notre licence Creative Commons.<\/p>\n<p>Republier cet article<\/p>\n<p>Le voyage, qu\u00eate d&rsquo;une exp\u00e9rience \u00ab authentique \u00bb ? Piqsels<br \/>\nAdresse \u00e9lectronique<br \/>\nTwitter13<br \/>\nFacebook135<br \/>\nLinkedin<br \/>\nImprimer<br \/>\nPlus de trains, plus d&rsquo;avions, plus de voyages : le confinement nous assigne \u00e0 r\u00e9sidence. Peut-\u00eatre est-ce l&rsquo;occasion d&rsquo;interroger notre rapport au tourisme, et, plus globalement, au monde en tant qu&rsquo;espace g\u00e9ographique \u00e0 \u00ab d\u00e9couvrir \u00bb.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie de la r\u00e9sonance, cette sociologie de la relation au monde d\u00e9velopp\u00e9e par Hartmut Rosa, offre un cadre d\u2019analyse pertinent. Je m\u2019appuie ici sur son dernier opus (Rendre le monde indisponible, La D\u00e9couverte, 2020) o\u00f9 il est question, notamment, de ces exp\u00e9riences de r\u00e9sonance qui nous sont existentielles. Or il se trouve que nous les recherchons, notamment, au travers du voyage\u2026<\/p>\n<p>Qu\u2019est-ce que le tourisme ?<\/p>\n<p>Pour H. Rosa, \u00ab il symbolise, promet et exprime un rapport d\u00e9termin\u00e9 au monde \u00bb. Soit un rapport de mise \u00e0 disposition, sous contr\u00f4le (pr\u00e9visibilit\u00e9), d\u2019un fragment du monde durant un laps de temps donn\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Le tourisme tire avant tout sa signification du fait que la vie professionnelle et familiale ne peut qu\u2019\u00eatre men\u00e9e, en quelque sorte, sur le mode du d\u00e9sespoir li\u00e9 \u00e0 la gestion du quotidien : elle consiste [\u2026] dans une lutte constante contre une \u201cto-do list\u201d, dont on ne peut jamais venir \u00e0 bout [\u2026] et qui ne laisse ni le temps, ni l\u2019espace, ni respiration pour les rencontres r\u00e9sonantes \u00bb.<br \/>\nAutant dire que cette aspiration \u00e0 une forme de contre-temps ne peut que se renforcer \u00e0 l\u2019issue d\u2019une p\u00e9riode de confinement domin\u00e9e par des \u00ab to-do-lists \u00bb.<\/p>\n<p>L\u2019exp\u00e9rience de voyage repose sur une mise \u00e0 disponibilit\u00e9 du monde<\/p>\n<p>Pas disponibilit\u00e9, H. Rosa entend le d\u00e9veloppement sans pr\u00e9c\u00e9dent \u00e0 l\u2019\u00e9chelle humaine des moyens technologiques, \u00e9conomiques, culturels et institutionnels qui ont rendu possible une mise \u00e0 disposition du monde \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire une capacit\u00e9 \u00e0 l\u2019explorer de part en part gr\u00e2ce aux vols a\u00e9riens low cost, \u00e0 la s\u00e9curisation de fragments du monde longtemps consid\u00e9r\u00e9s comme inhospitaliers (passer le cap Horn), au d\u00e9veloppement des solutions d\u2019h\u00e9bergement dites collaboratives, aux TGV \u00e0 bas prix\u2026 pour ne citer que quelques modalit\u00e9s.<\/p>\n<p>Mais cette mise \u00e0 disposition s\u2019est accompagn\u00e9e d\u2019une frustration non moins manifeste qui renvoie \u00e0 l\u2019\u00e9cart abyssal qui existe entre une promesse de r\u00e9sonance et l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue du voyage.<\/p>\n<p>Quelle est la promesse du tourisme ?<\/p>\n<p>\u00ab Que peut-on exiger quand on r\u00e9serve un s\u00e9jour de vacances ? Que le temps soit cl\u00e9ment, les autres voyageurs courtois et en bonne sant\u00e9, la rue tranquille, la nourriture savoureuse ? [\u2026] De quoi portent-ils la responsabilit\u00e9 ? Du bouchon sur l\u2019autoroute, de l\u2019avion manqu\u00e9 ou retard\u00e9, de la crue subite ou de la pluie permanente [\u2026] ? \u00bb<br \/>\nCe que l\u2019on attend, sinon exige, compte tenu de l\u2019investissement financier (et en temps) que repr\u00e9sente le voyage, c\u2019est bien que \u00ab cette exp\u00e9rience devrait, premi\u00e8rement, \u00eatre garantie et, deuxi\u00e8mement, \u00eatre aussi intense que possible. Il en ressort que nous, ou bien les organisateurs de voyages, devons nous efforcer et nous assurer d\u2019obtenir par tous les moyens que la r\u00e9sonance se produise r\u00e9ellement : ce qui est par principe indisponible doit \u00eatre rendu disponible sous forme de marchandise, de pr\u00e9f\u00e9rence en formule tout compris \u00bb.<\/p>\n<p>In fine, \u00ab ceux qui proposent ces services promettent ou sugg\u00e8rent toujours la disponibilit\u00e9 et, surtout, la vendent \u00bb. Car \u00ab le v\u00e9ritable c\u0153ur de la prestation concern\u00e9e \u2013 le repos et la transformation pendant les vacances, l\u2019inspiration et l\u2019\u00e9motion au concert, bref : l\u2019exp\u00e9rience de r\u00e9sonance que l\u2019on vit dans chaque cas \u00bb<\/p>\n<p>La pr\u00e9visibilit\u00e9 : vivre la r\u00e9sonance sans les travers du voyage ?<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, cette promesse exclut<\/p>\n<p>\u00ab d\u2019embl\u00e9e [les] blessures, [les] l\u00e9sions ou [les] transformations personnelles malvenues. Nous ne voulons en aucun cas \u00eatre touch\u00e9 par Cuba, la Tha\u00eflande ou l\u2019Himalaya de telle sorte que nous restions, que nous abandonnions notre emploi ou que nous perdions une fortune, que nous tombions malade ou soyons attaqu\u00e9s. Tout cela doit \u00eatre exclu. Le but du vacancier est de revenir de son voyage repos\u00e9 et revigor\u00e9, mais certainement pas soumis \u00e0 des bouleversements impr\u00e9vus \u00bb.<br \/>\nDe fait, l\u2019industrie de la croisi\u00e8re est en pleine explosion, puisqu\u2019elle promet pr\u00e9cis\u00e9ment aux voyageurs \u00ab de d\u00e9couvrir des pays et des gens lointains dans des conditions parfaitement contr\u00f4lables sans devoir s\u2019y engager r\u00e9ellement \u00bb.<\/p>\n<p>Or c\u2019est bien \u00e0 ce niveau que se r\u00e9v\u00e8le un paradoxe : \u00ab Quand on se rend de la sorte invuln\u00e9rable, on devient ou l\u2019on demeure incapable de r\u00e9sonance ; on se laisse peut-\u00eatre stimuler, mais certainement pas toucher \u00bb. Pour l\u2019auteur en effet, \u00ab l\u2019indisponibilit\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 des sujets implique [\u2026] qu\u2019ils doivent \u00eatre dispos\u00e9s \u00e0 se laisser toucher et transformer d\u2019une mani\u00e8re non pr\u00e9visible : la r\u00e9sonance implique la vuln\u00e9rabilit\u00e9 et la propension \u00e0 se rendre vuln\u00e9rable \u00bb.<\/p>\n<p>En somme, notre qu\u00eate de r\u00e9sonance se heurte \u00e0 un besoin de pr\u00e9visibilit\u00e9 qui, par nature, ne peut \u00eatre propice \u00e0 l\u2019\u00e9closion d\u2019un rapport de vuln\u00e9rabilit\u00e9 avec le monde, qui, seul, peut d\u00e9clencher (potentiellement, sans certitude aucune), une exp\u00e9rience de r\u00e9sonance\u2026 Paradoxe !<\/p>\n<p>La grande mystification<\/p>\n<p>De tout cela il ressort que le voyageur ne peut \u00eatre, dans la plupart des cas, que d\u00e9\u00e7u, dans la mesure o\u00f9, pr\u00e9cis\u00e9ment, cette exp\u00e9rience de r\u00e9sonance \u00ab est et demeure tout de m\u00eame, \u00e0 la fin, indisponible, parce qu\u2019elle ne se laisse justement pas \u00ab marchandiser \u00bb \u00bb. Et de fait nous pouvons \u00ab certes acheter le co\u00fbteux safari dans le Sahara ou la croisi\u00e8re, mais pas la r\u00e9sonance avec la nature \u00bb.<\/p>\n<p>Or, nous rappelle l\u2019auteur, \u00ab le mode de fonctionnement de la publicit\u00e9 et de la marchandisation capitaliste en g\u00e9n\u00e9ral repose sur le fait qu\u2019elles transposent notre besoin existentiel de r\u00e9sonance, autrement dit notre d\u00e9sir de relation, en un d\u00e9sir d\u2019objet. Nous achetons de la marchandise (le safari) et nous esp\u00e9rons avoir une exp\u00e9rience de r\u00e9sonance avec la nature \u2013 la premi\u00e8re peut \u00eatre garantie, pas la seconde \u00bb<\/p>\n<p>Pour le dire autrement, la promesse n\u2019est pas tenue, elle ne peut pas l\u2019\u00eatre par essence, ce qui conduit \u00e0 une accentuation du d\u00e9sir des lointains, \u00e0 une projection continue vers le voyage d\u2019apr\u00e8s qui constitue le ressort m\u00eame de l\u2019industrie touristique. Un peu comme si une cha\u00eene de fast-food nous promettait la sati\u00e9t\u00e9 sans qu\u2019elle ne soit jamais atteinte, nous laissant contin\u00fbment sur notre faim alors m\u00eame que nous sortons de table\u2026 nous invitant \u00e0 renouveler notre exp\u00e9rience d\u2019un repas dont la finalit\u00e9 (\u00e9teindre la faim) est ind\u00e9finiment report\u00e9e !<\/p>\n<p>Le voyage est ainsi une forme de prestation dont la finalit\u00e9 (vivre une exp\u00e9rience de r\u00e9sonance) est tout sauf pr\u00e9visible, par nature indisponible, et d\u2019une certaine mani\u00e8re sans cesse report\u00e9e.<\/p>\n<p>Le voyage int\u00e9rieur, un nouveau leurre ?<\/p>\n<p>Citons Fran\u00e7ois Mauriac qui \u00e9crit, dans ses Nouveaux M\u00e9moires int\u00e9rieurs : \u00ab Que trouverais-je ailleurs ? Il n\u2019est pour chacun de nous qu\u2019un endroit du monde o\u00f9 nous ayons part au secret du monde \u00bb. En ces temps de confinement, le voyage int\u00e9rieur et ce modeste fragment du monde que nous habitons, notre quartier, notre village, notre jardin, sont autant d\u2019endroits qui peuvent nous inviter \u00e0 une forme de r\u00e9sonance, pour peu que nous ayons la modestie de croire \u00e0 d\u2019autres formes de voyage que celles valoris\u00e9es par l\u2019industrie du tourisme.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, les lointains continueront \u00e0 nous faire r\u00eaver, et ils r\u00e9pondront toujours \u00e0 un besoin de positionnement social. Mais il n\u2019est jamais acquis qu\u2019ils puissent r\u00e9pondre \u00e0 notre besoin de r\u00e9sonance et susciter autre chose que cette immense frustration dont il a \u00e9t\u00e9 question : frustration d\u2019une rencontre toujours report\u00e9e avec l\u2019Autre et avec nous-m\u00eames, avec nos proches, alors que ces moments \u00e9taient tant attendus.<\/p>\n<p>Pour autant, la le\u00e7on du confinement ce n\u2019est pas tant la valorisation du voyage int\u00e9rieur que la mise en lumi\u00e8re de son indisponibilit\u00e9 : alors que nous acc\u00e9dons enfin \u00e0 cet espace-temps (le foyer, une d\u00e9c\u00e9l\u00e9ration, nos proches) qui nous manquait tant, la r\u00e9sonance peut en \u00eatre absente. Le voyage immobile peut aussi \u00eatre source de frustration<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Impossibles voyages : le confinement, r\u00e9v\u00e9lateur de notre rapport au monde 22 avril 2020, 21:54 CEST Auteur Beno\u00eet Meyronin Professeur senior \u00e0 Grenoble Ecole de Management, Grenoble \u00c9cole de Management (GEM) D\u00e9claration d\u2019int\u00e9r\u00eats Beno\u00eet Meyronin ne travaille pas, ne conseille pas, ne poss\u00e8de pas de parts, ne re\u00e7oit pas de fonds d&rsquo;une organisation qui pourrait<\/p>","protected":false},"author":33,"featured_media":12793,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_uf_show_specific_survey":0,"_uf_disable_surveys":false,"footnotes":"","rank_math_focus_keyword":"","rank_math_title":"","rank_math_description":"","rank_math_canonical_url":"","rank_math_robots":null,"rank_math_facebook_title":"","rank_math_facebook_description":"","rank_math_twitter_title":"","rank_math_twitter_description":""},"categories":[9],"tags":[],"class_list":["post-12792","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-latribune"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12792","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/33"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=12792"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12792\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media\/12793"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12792"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=12792"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=12792"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}