{"id":12863,"date":"2020-06-30T20:00:43","date_gmt":"2020-07-01T00:00:43","guid":{"rendered":"https:\/\/antilla-martinique.com\/?p=12863"},"modified":"2020-06-21T18:53:58","modified_gmt":"2020-06-21T22:53:58","slug":"penser-lapres-la-reconstruction-plutot-que-la-reprise-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/penser-lapres-la-reconstruction-plutot-que-la-reprise-2\/","title":{"rendered":"Penser l\u2019apr\u00e8s : La reconstruction plut\u00f4t que la reprise"},"content":{"rendered":"<p>Penser l\u2019apr\u00e8s : La reconstruction plut\u00f4t que la reprise<br \/>\n24 avril 2020.<br \/>\nAuthors:<br \/>\nPatrick Criqui<br \/>\nDirecteur de recherche \u00e9m\u00e9rite au CNRS, Universit\u00e9 Grenoble Alpes<br \/>\nS\u00e9bastien Treyer<br \/>\nDirecteur g\u00e9n\u00e9ral, Iddri, Sciences Po \u2013 USPC<\/p>\n<p>Voir les partenaires de The Conversation France<\/p>\n<p>CC BY ND<br \/>\nWe believe in the free flow of information<br \/>\nReproduisez nos articles gratuitement, sur papier ou en ligne, en utilisant notre licence Creative Commons.<\/p>\n<p>Imprimer<br \/>\nLes chercheuses et les chercheurs qui contribuent chaque jour \u00e0 alimenter notre m\u00e9dia en partageant leurs connaissances et leurs analyses \u00e9clair\u00e9es jouent un r\u00f4le de premier plan pendant cette p\u00e9riode si particuli\u00e8re. En leur compagnie, commen\u00e7ons \u00e0 penser la vie post-crise, \u00e0 nous outiller pour interroger les causes et les effets de la pand\u00e9mie, et pr\u00e9parons-nous \u00e0 inventer, ensemble, le monde d\u2019apr\u00e8s.<\/p>\n<p>Le \u00ab cygne noir \u00bb d\u00e9signe un \u00e9v\u00e9nement tr\u00e8s peu probable, non anticip\u00e9 et aux cons\u00e9quences incalculables. La crise du Covid-19 ne r\u00e9pond pas strictement \u00e0 cette d\u00e9finition puisque le risque d\u2019une pand\u00e9mie avait \u00e9t\u00e9 maintes fois signal\u00e9 dans diff\u00e9rents rapports de l\u2019OMS ou du PNUE, et aussi dans la litt\u00e9rature d\u2019anticipation.<\/p>\n<p>Mais il est certain que ses effets sont aujourd\u2019hui incalculables : l\u2019encha\u00eenement des cons\u00e9quences \u00e9conomiques et sociales de la crise et la d\u00e9tresse sanitaire et humaine qui en d\u00e9couleront restent malheureusement encore \u00e0 d\u00e9couvrir. Il aurait fallu s\u2019y pr\u00e9parer, mais aujourd\u2019hui les politiques, les experts les plus chevronn\u00e9s, les citoyens, tous doivent affronter une situation d\u2019incertitude radicale sur les d\u00e9veloppements futurs de cette crise.<\/p>\n<p>Comment se pr\u00e9parer \u00e0 l\u2019apr\u00e8s et avec quelles armes, alors m\u00eame que, dans l\u2019\u00e9branlement du monde, il faut g\u00e9rer l\u2019urgence ?<\/p>\n<p>Gardons-nous d\u2019une instrumentalisation des \u00e9v\u00e9nements en cours dans la poursuite d\u2019autres fins et, \u00e9videmment, chacun voit dans la crise une confirmation de son appr\u00e9hension du monde. Mais il est clair que l\u2019ampleur du choc exog\u00e8ne sera telle qu\u2019un effort de reconstruction s\u2019impose. Autant le mettre \u00e0 profit pour engager des transformations durables dans la dynamique de la soci\u00e9t\u00e9 mondiale.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait l\u2019optique du New Deal de Roosevelt au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, qui cherchait \u00e0 piloter ensemble trois horizons d\u2019action : l\u2019intervention d\u2019urgence, la relance, et un profond changement dans le projet de soci\u00e9t\u00e9 (relief, recovery, reform). C\u2019\u00e9tait aussi la perspective des accords de Bretton Woods qui ont permis de refonder le syst\u00e8me \u00e9conomique et financier mondial, dans la reconstruction de l\u2019apr\u00e8s-Seconde Guerre mondiale.<\/p>\n<p>Les jours d\u2019apr\u00e8s, il faut en discuter maintenant.<\/p>\n<p>Les bouleversements que nos soci\u00e9t\u00e9s auront subis avec l\u2019actuelle crise sanitaire pourraient tr\u00e8s bien conduire, comme le souligne l\u2019\u00e9conomiste turc Dani Rodrik, \u00e0 approfondir les tropismes nationaux comme les tendances d\u00e9l\u00e9t\u00e8res du monde d\u2019avant \u2013 in\u00e9galit\u00e9s, d\u00e9gradations environnementales, captures du pouvoir\u2026<\/p>\n<p>Mais elles pourraient aussi constituer une rupture f\u00e9conde \u00e0 condition, comme le souligne Joseph Stiglitz, que la gravit\u00e9 des p\u00e9rils permette de d\u00e9passer les \u00e9go\u00efsmes nationaux de court terme. En tous cas, \u00e0 moins de souhaiter un simple retour au statu quo, la r\u00e9flexion collective doit \u00eatre men\u00e9e d\u00e8s maintenant.<\/p>\n<p>Apprendre des crises pass\u00e9es ?<\/p>\n<p>Dans ce contexte si particulier, le retour sur les crises du pass\u00e9 est n\u00e9cessaire, m\u00eame si aucune ne donne toutes les cl\u00e9s pour penser l\u2019apr\u00e8s. La crise actuelle est radicalement nouvelle.<\/p>\n<p>La relance suite aux crises financi\u00e8res, comme celles de 1929 ou plus pr\u00e8s de nous de 2008, donne le cadre de r\u00e9f\u00e9rence dans lequel est le plus souvent envisag\u00e9 la sortie de crise, \u00e0 travers une reprise de la consommation et de l\u2019investissement. Mais la relance keyn\u00e9sienne n\u2019est pas toujours la solution, comme l\u2019avaient d\u00e9j\u00e0 montr\u00e9 les r\u00e9ponses aux chocs p\u00e9troliers des ann\u00e9es 1970, qui avaient aggrav\u00e9 des d\u00e9s\u00e9quilibres \u00e9conomiques structurels et conduit \u00e0 la r\u00e9volution mon\u00e9tariste de Margaret Thatcher et Ronald Reagan.<\/p>\n<p>Un simple effort de relance ne serait pas appropri\u00e9 \u00e0 la nature et \u00e0 l\u2019ampleur des probl\u00e8mes que nous traversons actuellement. Pedro Sanchez, le chef du gouvernement espagnol, parle bien de \u00ab reconstruction \u00bb. Ce qui nous renvoie plut\u00f4t au processus de r\u00e9tablissement apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, avec des enjeux \u00e0 trois niveaux : l\u2019analyse \u00e9conomique pour reconstruire des syst\u00e8mes mis \u00e0 terre tant du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019offre que de la demande ; l\u2019exercice de la solidarit\u00e9, au sein des soci\u00e9t\u00e9s nationales et \u00e0 l\u2019international ; enfin, la n\u00e9cessaire refondation d\u2019un projet politique autour de la coop\u00e9ration, comme ce fut le cas pour l\u2019Europe de l\u2019apr\u00e8s-guerre.<\/p>\n<p>C\u2019est donc \u00e0 la fois en s\u2019appuyant sur les enseignements des crises pass\u00e9es, mais aussi en d\u00e9finissant des cadres conceptuels et des solutions nouvelles, qu\u2019il faut prendre d\u00e8s maintenant le temps de reconsid\u00e9rer trois grandes questions : la coop\u00e9ration dans un monde aujourd\u2019hui \u00e0 la fois globalis\u00e9 et fractur\u00e9 ; le r\u00f4le de l\u2019analyse \u00e9conomique dans la r\u00e9flexion sur le processus de reconstruction des \u00e9conomies ; la n\u00e9cessaire transformation des mod\u00e8les de consommation et des mod\u00e8les productifs associ\u00e9s\u2026 Vaste programme !<\/p>\n<p>Entre globalisation et repli sur soi\u2026 \u0153uvrer pour le retour de la coop\u00e9ration internationale<\/p>\n<p>Le bilan des trente derni\u00e8res ann\u00e9es de globalisation acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e reste encore \u00e0 faire. Les impacts positifs de ce mouvement, qui a boulevers\u00e9 l\u2019\u00e9conomie mondiale ne peuvent \u00eatre ignor\u00e9s : depuis 1990 le nombre de personnes vivant sous le seuil de la grande pauvret\u00e9 (avec moins de 1,9 dollar par jour) est pass\u00e9 de 1,9 milliard \u00e0 700 millions, alors que le taux de pauvret\u00e9 passait de 35 % \u00e0 moins de 10 % aujourd\u2019hui. R\u00e9sultats tr\u00e8s significatifs, m\u00eame si la baisse de la pauvret\u00e9 s\u2019est jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent concentr\u00e9e en Chine et en Asie du Sud-Est.<\/p>\n<p>Mais, depuis plusieurs ann\u00e9es d\u00e9j\u00e0, les co\u00fbts de cette globalisation \u00e9taient manifestes : d\u00e9stabilisation des \u00e9conomies les plus d\u00e9velopp\u00e9es, ch\u00f4mage et fragilisation de r\u00e9gions enti\u00e8res, extension des cha\u00eenes logistiques et intensification des transports\u2026 La crise du Covid-19 renforce \u00e9videmment les risques, et donc les co\u00fbts associ\u00e9s, puisque l\u2019un des principaux facteurs de diffusion concerne l\u2019hypermobilit\u00e9 des personnes sur la plan\u00e8te.<\/p>\n<p>La question est donc pos\u00e9e, avec d\u2019autant plus d\u2019acuit\u00e9 aujourd\u2019hui, de savoir s\u2019il faut revenir en arri\u00e8re : la d\u00e9mondialisation est-elle possible, est-elle souhaitable ?<\/p>\n<p>Possible, elle l\u2019est sans doute et les d\u00e9buts de la guerre commerciale entre la Chine et les \u00c9tats-Unis, lanc\u00e9e par Donald Trump au nom de la d\u00e9fense de la production am\u00e9ricaine, en t\u00e9moignent. Souhaitable, c\u2019est une autre histoire. Une d\u00e9mondialisation par le repli sur soi et la fermeture des fronti\u00e8res commerciales aurait des cons\u00e9quences dramatiques en mati\u00e8re de d\u00e9sorganisation des \u00e9conomies et d\u2019appauvrissement des populations, en particulier dans le contexte d\u2019une \u00e9conomie mondiale d\u00e9j\u00e0 d\u00e9stabilis\u00e9e.<\/p>\n<p>La recherche de r\u00e9silience va-t-elle r\u00e9ellement modifier la structure productive mat\u00e9rielle de cette mondialisation (cha\u00eenes d\u2019approvisionnement, logistique, stocks de s\u00e9curit\u00e9\u2026) ? Il est trop t\u00f4t pour pr\u00e9voir ce que feront dans ce domaine les grands acteurs \u00e9conomiques et les gouvernements.<\/p>\n<p>La d\u00e9mondialisation pourrait en outre d\u00e9boucher sur un affaiblissement des dispositifs multilat\u00e9raux en faveur de l\u2019environnement, comme l\u2019illustrent les reports ou les annulations de nombreuses r\u00e9unions cl\u00e9s, alors m\u00eame que 2020 devait \u00eatre une ann\u00e9e majeure tant pour le climat, la biodiversit\u00e9 et l\u2019oc\u00e9an que pour l\u2019Agenda 2030 du d\u00e9veloppement durable. Il est imp\u00e9ratif que des contacts efficaces, m\u00eame entre un nombre limit\u00e9 de pays, soient maintenus afin de pr\u00e9server les chances d\u2019accords internationaux ambitieux sur la biodiversit\u00e9. C\u2019est n\u00e9cessaire aussi pour que de grands blocs \u00e9conomiques comme l\u2019Inde, la Chine et l\u2019Europe d\u00e9cident conjointement d\u2019annoncer des engagements renforc\u00e9s en mati\u00e8re de climat.<\/p>\n<p>La pand\u00e9mie nous montre qu\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 des biens communs, il y a aussi des maux communs. L\u2019interd\u00e9pendance est in\u00e9vitable et les solutions du repli sur soi sont port\u00e9es par des int\u00e9r\u00eats \u00e0 court terme, \u00e9go\u00efstes et mal compris. Les besoins de r\u00e9silience et de protection passent en fait par davantage de coop\u00e9ration. C\u2019est bien le cas \u00e0 l\u2019\u00e9chelle europ\u00e9enne, fondamentale pour renforcer la protection des populations, la s\u00e9curit\u00e9 d\u2019approvisionnement, la souverainet\u00e9 \u00e9conomique. C\u2019est une question d\u2019int\u00e9r\u00eat bien compris.<\/p>\n<p>Et cela pose de nombreuses questions sur les mandats et les moyens d\u2019action donn\u00e9s \u00e0 la Commission europ\u00e9enne pour sa politique int\u00e9rieure, mais aussi ext\u00e9rieure. Les r\u00e9flexions sur le \u00ab Green deal \u00bb europ\u00e9en, parall\u00e8les \u00e0 celles sur les \u00ab Nouvelles infrastructures \u00bb en Chine, devraient conduire \u00e0 des \u00e9changes d\u2019exp\u00e9rience et des coop\u00e9rations. Elles pourraient ainsi prendre le pas sur les marchandages commerciaux et la concurrence industrielle aveugle. C\u2019est dans ces \u00e9changes, difficiles, mais concrets et porteurs d\u2019avantages r\u00e9ciproques, que peuvent se construire d\u2019autres sc\u00e9narios de mondialisation.<\/p>\n<p>Car en Europe comme \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale, la crise r\u00e9v\u00e8le les dangers d\u2019un monde politiquement fragment\u00e9 o\u00f9 dominerait l\u2019impuissance \u00e0 agir de concert. Peut-on encore s\u2019attendre \u00e0 ce que des coop\u00e9rations qui paraissaient d\u00e9j\u00e0 improbables en r\u00e9gime de croisi\u00e8re deviennent politiquement possibles \u00e0 la faveur de la crise syst\u00e9mique en cours ?<\/p>\n<p>Il faut en tous cas tout faire pour renforcer la prise de conscience des interd\u00e9pendances et des gains apport\u00e9s par la coop\u00e9ration. C\u2019est la seule option pour transformer les p\u00e9rils majeurs d\u2019aujourd\u2019hui en opportunit\u00e9s pour le futur.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9conomie peut-elle aider \u00e0 penser la reconstruction plut\u00f4t que la reprise ?<\/p>\n<p>Dans cette prise de conscience, l\u2019expertise scientifique a un r\u00f4le majeur \u00e0 jouer. La confiance dans les scientifiques existe dans les sondages d\u2019opinion, malgr\u00e9 la circulation acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e d\u2019informations non r\u00e9f\u00e9renc\u00e9es ou manipul\u00e9es sur les r\u00e9seaux sociaux. La crise actuelle devrait conduire \u00e0 renforcer cette confiance et ainsi le r\u00f4le jou\u00e9 par les scientifiques.<\/p>\n<p>Mais elle met aussi au premier plan l\u2019une des dimensions de l\u2019activit\u00e9 scientifique, celle des controverses qui lui sont consubstantielles. Le public d\u00e9couvre que dans le domaine de l\u2019\u00e9pid\u00e9miologie, comme en \u00e9conomie : \u00ab Les experts sont formels, mais tr\u00e8s souvent ils ne sont pas d\u2019accord \u00bb. Cette difficult\u00e9 doit \u00eatre affront\u00e9e par les politiques et g\u00e9r\u00e9e de mani\u00e8re \u00e0 construire n\u00e9anmoins des consensus collectifs.<\/p>\n<p>En ce qui concerne l\u2019\u00e9conomie, les contributions utiles \u00e0 la d\u00e9finition des politiques publiques devront tout d\u2019abord s\u2019appuyer sur le r\u00e9examen d\u2019un certain nombre de questions fondamentales. Retenons-en trois \u00e0 ce stade : la question de la s\u00e9curit\u00e9, celle de la dette, enfin celle de l\u2019\u00e9quilibre dynamique entre l\u2019offre et la demande.<\/p>\n<p>Premi\u00e8rement : la s\u00e9curit\u00e9 \u2013 qui doit combiner robustesse et r\u00e9silience des syst\u00e8mes sociotechniques et des \u00e9cosyst\u00e8mes \u2013 a un co\u00fbt. Ceci fut largement oubli\u00e9 dans les grandes r\u00e9formes de lib\u00e9ralisation \u00e0 partir des ann\u00e9es 1980 dans les pays anglo-saxons, plus tardivement en France. Ainsi dans de nombreux domaines, dont la sant\u00e9, la mont\u00e9e des contraintes \u00e9conomiques et financi\u00e8res a conduit \u00e0 faire la chasse aux capacit\u00e9s de r\u00e9serve ou aux stocks jug\u00e9s inutiles. On constate aujourd\u2019hui les risques port\u00e9s par ces strat\u00e9gies de gestion.<\/p>\n<p>De m\u00eame, dans l\u2019\u00e9nonc\u00e9 des politiques \u00e9nerg\u00e9tiques europ\u00e9ennes l\u2019objectif \u00e9tait d\u2019assurer un approvisionnement \u00e0 la fois s\u00fbr, comp\u00e9titif et soutenable. Sans qu\u2019il y ait alors conscience de la contradiction potentielle entre un bas prix de l\u2019\u00e9nergie et la s\u00e9curit\u00e9 d\u2019approvisionnement. Contradiction que l\u2019on retrouve d\u2019ailleurs entre un prix bas de l\u2019\u00e9nergie pour la comp\u00e9titivit\u00e9 et le n\u00e9cessaire rench\u00e9rissement de ce prix pour que les industriels et les consommateurs r\u00e9duisent leurs consommations d\u2019\u00e9nergie et leurs \u00e9missions.<\/p>\n<p>L\u2019organisation des syst\u00e8mes productifs, des strat\u00e9gies \u00e9conomiques des grands groupes multinationaux aux modes de gestion des services publics, doit aujourd\u2019hui \u00eatre repens\u00e9e dans un r\u00e9gime d\u2019instabilit\u00e9 chronique. En mati\u00e8re de changement climatique, il s\u2019agit de faire face aux risques en se pr\u00e9parant \u00e0 des tendances de fond en partie in\u00e9luctables, quel que soit l\u2019effort d\u2019att\u00e9nuation (mont\u00e9e du niveau des mers, augmentation de la fr\u00e9quence et de la magnitude des \u00e9v\u00e9nements extr\u00eames). On ne peut alors qu\u2019essayer de penser des syst\u00e8mes adaptatifs ou de r\u00e9silience transformative. Mais pour que ces concepts se traduisent dans la r\u00e9alit\u00e9, il faudra accepter d\u2019abandonner le principe du fonctionnement au moindre co\u00fbt de court terme.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8mement : la dette. Elle n\u2019est pas un probl\u00e8me\u2026 tant que le d\u00e9biteur trouve des pr\u00eateurs, donc appara\u00eet solvable \u00e0 long terme, donc ma\u00eetrise l\u2019\u00e9quilibre entre ses ressources r\u00e9currentes et ses obligations de remboursement. C\u2019est ce que rappelle Jean Tirole lorsqu\u2019il indique qu\u2019il n\u2019y a pas de chiffre magique pour le maximum d\u2019endettement et que tout d\u00e9pend des multiples facteurs qui d\u00e9terminent la p\u00e9rennit\u00e9 financi\u00e8re de chaque \u00c9tat. Or il est certain aujourd\u2019hui que les dettes publiques vont bondir dans les prochains mois et que de fait chaque \u00c9tat devra donner des gages de sa solvabilit\u00e9 \u00e0 long terme.<\/p>\n<p>L\u00e0 encore, au-del\u00e0 des diff\u00e9rentes solutions techniques envisageables, la solidarit\u00e9 internationale, et singuli\u00e8rement la solidarit\u00e9 europ\u00e9enne, seront un \u00e9l\u00e9ment-cl\u00e9 de la capacit\u00e9 de chaque \u00c9tat \u00e0 g\u00e9rer une dette augment\u00e9e de vingt, trente pour cent ou plus. Certains y voient m\u00eame une exp\u00e9rience cruciale pour la survie de l\u2019Europe.<\/p>\n<p>Troisi\u00e8mement : la n\u00e9cessaire gestion des \u00e9quilibres offre-demande de produits et services dans l\u2019\u00e9conomie. La th\u00e9orie de l\u2019\u00e9quilibre g\u00e9n\u00e9ral est construite sur des hypoth\u00e8ses de comportement des agents pris isol\u00e9ment. C\u2019est une d\u00e9marche dite micro-\u00e9conomique. Elle a des m\u00e9rites importants pour d\u00e9crire et expliquer les m\u00e9canismes \u00e9conomiques en conditions d\u2019\u00e9volution r\u00e9guli\u00e8re. Mais hors de l\u2019\u00e9quilibre, et nous sommes d\u00e9j\u00e0 et serons hors \u00e9quilibre dans la crise du Covid-19, la question se pose de la n\u00e9cessaire mise en convergence de la demande et de l\u2019offre totale dans l\u2019\u00e9conomie. Et on assiste logiquement au grand retour de Keynes, th\u00e9oricien des d\u00e9s\u00e9quilibres, invoqu\u00e9 par l\u2019\u00e9conomiste fran\u00e7aise Esther Duflo. Reste \u00e0 savoir s\u2019il s\u2019agira du Keynes de la relance de la demande apr\u00e8s la crise de 1929 ou du Keynes du financement par l\u2019imp\u00f4t de l\u2019effort de guerre en 1940.<\/p>\n<p>Cette question de l\u2019ajustement dynamique de l\u2019offre et de la demande se posera de mani\u00e8re encore plus aigu\u00eb dans la reconstruction des syst\u00e8mes \u00e9nerg\u00e9tiques. On sait que pour sauver le climat, il faudra d\u00e9carboner et donc d\u00e9sinvestir du secteur des \u00e9nergies fossiles pour investir massivement dans les autres \u00e9nergies. Mais \u00e0 quel rythme et qu\u2019adviendra-t-il alors sur les march\u00e9s de ces \u00e9nergies fossiles ? Sera-t-il possible d\u2019assurer un timing ordonn\u00e9 entre la r\u00e9duction de la demande et celle des capacit\u00e9s de production ?<\/p>\n<p>Dans ce domaine, tout d\u00e9s\u00e9quilibre se solde par de nouveaux chocs, \u00e0 la baisse ou \u00e0 la hausse des prix. Sans mentionner la situation dramatique de ceux des pays exportateurs qui ne disposent pas de r\u00e9serves financi\u00e8res suffisantes. L\u00e0 encore, une bonne analyse \u00e9conomique et une coordination internationale efficace seront n\u00e9cessaires.<\/p>\n<p>Concilier sobri\u00e9t\u00e9 et maintien d\u2019un niveau suffisant d\u2019emplois d\u00e9cents<\/p>\n<p>Si l\u2019\u00e9conomie doit assurer l\u2019ajustement de l\u2019offre et de la demande globale et sectorielle, elle devra aussi s\u2019attaquer au d\u00e9fi d\u2019assurer de mani\u00e8re durable le nombre n\u00e9cessaire d\u2019emplois d\u00e9cents, en quantit\u00e9 et en qualit\u00e9. Et cela dans un monde qui sera travers\u00e9 par de v\u00e9ritables lames de fond.<\/p>\n<p>La pand\u00e9mie actuelle a remis en pleine lumi\u00e8re l\u2019importance des emplois du soin et des services \u00e0 la personne, ainsi que ceux des commerces essentiels et de la logistique. Nul doute qu\u2019il faudra reconsid\u00e9rer leur statut dans la soci\u00e9t\u00e9. Mais dans le m\u00eame temps, comme le souligne l\u2019\u00e9conomiste Daniel Cohen, les technologies num\u00e9riques vont continuer \u00e0 bouleverser les autres secteurs avec notamment plus de t\u00e9l\u00e9travail, mais aussi moins d\u2019emplois de services \u00e0 t\u00e2ches r\u00e9p\u00e9titives. La transition \u00e9nerg\u00e9tique sera \u00e9galement pourvoyeuse d\u2019emplois, mais dans des secteurs comme la r\u00e9novation thermique des b\u00e2timents, aujourd\u2019hui encore mal structur\u00e9s.<\/p>\n<p>Et la demande peut profond\u00e9ment changer, en volume et en structure. Le d\u00e9ploiement de nouveaux mod\u00e8les d\u2019alimentation ou de mobilit\u00e9 peut s\u2019acc\u00e9l\u00e9rer. La massification du t\u00e9l\u00e9travail va-t-elle r\u00e9duire significativement les d\u00e9placements de commuters ? Le tourisme de masse, conduisant au \u00ab surtourisme \u00bb, va-t-il disparaitre ou se transformer ? L\u2019alimentation, qui laisse aujourd\u2019hui trop de place \u00e0 la viande va-t-elle \u00e9voluer plus rapidement vers des r\u00e9gimes plus \u00e9quilibr\u00e9s ? Va-t-on assister \u00e0 une r\u00e9organisation durable des cha\u00eenes d\u2019approvisionnement pour des sources plus locales et plus diversifi\u00e9es, avec acceptation de prix plus \u00e9lev\u00e9s refl\u00e9tant la qualit\u00e9 environnementale et sociale des produits ?<\/p>\n<p>L\u2019exp\u00e9rience actuellement v\u00e9cue d\u2019une forme de rationnement n\u2019a que peu de chances de conduire \u00e0 une rupture brutale vers plus de sobri\u00e9t\u00e9, alors que cette derni\u00e8re semble pourtant indispensable d\u2019un point de vue \u00e9cologique. Le risque est qu\u2019\u00e0 la sortie de la crise, la consommation reparte comme avant, non seulement en raison d\u2019un effet report, mais aussi et surtout parce que le premier moteur \u00e9conomique de nos soci\u00e9t\u00e9s est celui de la consommation. Dans une soci\u00e9t\u00e9 durable, il faudra consommer moins, mais investir plus pour des produits et une \u00e9nergie de meilleure qualit\u00e9, ce qui permettra de sauvegarder l\u2019emploi.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s le choc de la crise, reconstruire une soci\u00e9t\u00e9 plus durable ne pourra se faire qu\u2019en imaginant des transitions progressives, certes les plus rapides possible, mais sans croire que le jour d\u2019apr\u00e8s sera tout de suite diff\u00e9rent du monde d\u2019avant : cela demandera un \u00e9norme effort collectif, rendu possible par l\u2019in\u00e9vitable r\u00e9flexion sur le lien social et la coop\u00e9ration que la crise impose aux citoyens comme aux \u00c9tats.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Penser l\u2019apr\u00e8s : La reconstruction plut\u00f4t que la reprise 24 avril 2020. Auteurs: Patrick Criqui Directeur de recherche \u00e9m\u00e9rite au CNRS, Universit\u00e9 Grenoble Alpes S\u00e9bastien Treyer Directeur g\u00e9n\u00e9ral, Iddri, Sciences Po \u2013 USPC Voir les partenaires de The Conversation France CC BY ND Nous croyons \u00e0 la libre circulation de l&rsquo;information Reproduisez nos articles gratuitement,<\/p>","protected":false},"author":33,"featured_media":12864,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_uf_show_specific_survey":0,"_uf_disable_surveys":false,"footnotes":"","rank_math_focus_keyword":"","rank_math_title":"","rank_math_description":"","rank_math_canonical_url":"","rank_math_robots":null,"rank_math_facebook_title":"","rank_math_facebook_description":"","rank_math_twitter_title":"","rank_math_twitter_description":""},"categories":[9],"tags":[],"class_list":["post-12863","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-latribune"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12863","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/33"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=12863"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12863\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media\/12864"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12863"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=12863"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=12863"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}