{"id":12902,"date":"2020-07-05T20:00:17","date_gmt":"2020-07-06T00:00:17","guid":{"rendered":"https:\/\/antilla-martinique.com\/?p=12902"},"modified":"2020-06-25T04:55:28","modified_gmt":"2020-06-25T08:55:28","slug":"penser-lapres-le-confinement-un-rite-de-passage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/penser-lapres-le-confinement-un-rite-de-passage\/","title":{"rendered":"Penser l\u2019apr\u00e8s : Le confinement, un rite de passage"},"content":{"rendered":"<p>Penser l\u2019apr\u00e8s : Le confinement, un rite de passage<br \/>\n24 avril 2020.<br \/>\nAuthors:<br \/>\nVanessa Oltra<br \/>\nMa\u00eetre de conf\u00e9rences en \u00e9conomie, cr\u00e9atrice du festival FACTS, Universit\u00e9 de Bordeaux<br \/>\nGregory Michel<br \/>\nProfesseur de Psychologie Clinique et de Psychopathologie, Institut des Sciences Criminelles et de la Justice, Universit\u00e9 de Bordeaux, Universit\u00e9 de Bordeaux<\/p>\n<p>Les chercheuses et les chercheurs qui contribuent chaque jour \u00e0 alimenter notre m\u00e9dia en partageant leurs connaissances et leurs analyses \u00e9clair\u00e9es jouent un r\u00f4le de premier plan pendant cette p\u00e9riode si particuli\u00e8re. En leur compagnie, commen\u00e7ons \u00e0 penser la vie post-crise, \u00e0 nous outiller pour interroger les causes et les effets de la pand\u00e9mie, et pr\u00e9parons-nous \u00e0 inventer, ensemble, le monde d\u2019apr\u00e8s.<\/p>\n<p>Nous sommes plus de trois milliards de personnes \u00e0 \u00eatre confin\u00e9es en ce moment, soit la moiti\u00e9 de la population mondiale. Face au caract\u00e8re in\u00e9dit de la situation, il est tentant de croire qu\u2019un changement fort adviendra \u00ab apr\u00e8s \u00bb la crise. Mais sortirons-nous vraiment transform\u00e9s par cette \u00e9preuve ? \u00c0 quoi ressemblera \u00ab l\u2019apr\u00e8s \u00bb ?<\/p>\n<p>Si l\u2019incertitude r\u00e8gne en ce temps de confinement mondial, elle semble en effet coexister avec la croyance, partag\u00e9e par un grand nombre, que le monde ne sera plus le m\u00eame apr\u00e8s cette catastrophe sanitaire. Une croyance qui semble davantage reposer sur un v\u0153u pieux, celui que nous ne puissions pas revenir \u00e0 l\u2019\u00e9tat ant\u00e9rieur, \u00e0 ce qui constituait notre normalit\u00e9, une normalit\u00e9 qui portait d\u00e9j\u00e0 en elle les germes de la catastrophe (mondialisation effr\u00e9n\u00e9e non r\u00e9glement\u00e9e, d\u00e9sengagement de l\u2019\u00c9tat, baisse des d\u00e9penses publiques de sant\u00e9\u2026). Cette croyance renvoie \u00e9galement \u00e0 une forme de bon sens : si c\u2019est de cette \u00ab normalit\u00e9 \u00bb que la catastrophe a \u00e9merg\u00e9, il n\u2019est pas concevable d\u2019y revenir.<\/p>\n<p>Mais qu\u2019en est-il vraiment de notre capacit\u00e9 \u00e0 changer durablement, individuellement et collectivement, nos comportements et nos modes de vie ? Sommes-nous d\u00e9pendants des lois de l\u2019hom\u00e9ostasie \u2013 ph\u00e9nom\u00e8ne selon lequel la pression interne du biologique ou externe du syst\u00e8me nous contraint \u00e0 la stabilit\u00e9, \u00e0 l\u2019\u00e9quilibre, le plus souvent au travers d\u2019un retour \u00e0 un \u00e9tat ant\u00e9rieur ? La pand\u00e9mie qui s\u00e9vit pourrait-elle, au contraire, marquer une bifurcation radicale de notre syst\u00e8me et conduire \u00e0 un changement de paradigme ? Pouvons-nous identifier in vivo ce qui pourrait constituer les conditions favorables \u00e0 une bifurcation effective, pour reprendre la terminologie de la th\u00e9orie des catastrophes du math\u00e9maticien Ren\u00e9 Thom, de notre syst\u00e8me et de notre trajectoire de d\u00e9veloppement ? Un tel changement peut-il s\u2019op\u00e9rer dans un contexte d\u2019incertitude radicale, sans connaissance de la destination, ni feuille de route ? Telles sont les questions auxquelles nous tentons d\u2019apporter un \u00e9clairage dans cet article en mobilisant le concept anthropologique de liminarit\u00e9 (ou liminalit\u00e9).<\/p>\n<p>\u00ab Je ne peins pas l\u2019\u00eatre, je peins le passage \u00bb : les trois \u00e9tapes des rites de passage<\/p>\n<p>Pour faire face \u00e0 la catastrophe, l\u2019humanit\u00e9 est invit\u00e9e \u00e0 \u00ab rester \u00e0 la maison \u00bb, \u00e0 pratiquer la distanciation sociale et \u00e0 se confiner. Cet \u00e9tat de confinement g\u00e9n\u00e9ral nous place dans une situation singuli\u00e8re dans laquelle nous sommes amen\u00e9s \u00e0 stopper nos d\u00e9placements, nos interactions sociales et nos routines quotidiennes, sans pour autant cesser de travailler et de nous mobiliser. Ce confinement, pr\u00e9sent\u00e9 comme un acte civique, nous place dans un \u00e9tat interm\u00e9diaire entre la pause et l\u2019agitation, un entre-deux inconfortable dans lequel nos rep\u00e8res sont balay\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame de notre \u00ab chez-soi \u00bb. Cet entre-deux, cet \u00e9tat de marge n\u2019est pas sans rappeler les \u00e9tats liminaires identifi\u00e9s en anthropologie comme l\u2019\u00e9tape essentielle et fondatrice des rites de passage.<\/p>\n<p>Dans ses travaux pionniers sur les rites de passage, l\u2019anthropologue fran\u00e7ais Arnold Van Gennep identifie trois phases : la phase de s\u00e9paration durant laquelle l\u2019individu est disjoint de son environnement et de son flot d\u2019activit\u00e9s quotidiennes ; la phase de liminarit\u00e9 (du latin limen qui signifie le seuil), aussi appel\u00e9e p\u00e9riode de marge, qui est la phase de transition durant laquelle l\u2019individu se trouve entre deux \u00e9tats ou statuts ; et la phase d\u2019incorporation qui marque la r\u00e9int\u00e9gration de l\u2019individu dans son environnement avec un statut, une identit\u00e9 et un \u00e9tat modifi\u00e9s.<\/p>\n<p>C\u2019est dans la phase de liminarit\u00e9 que se mettent en place les processus de d\u00e9structuration, de remise en question des normes, des rep\u00e8res, des valeurs et de l\u2019identit\u00e9 (sociale, familiale, professionnelle\u2026), mais aussi et surtout d\u2019ouverture et de transformation de l\u2019individu, ou d\u2019un groupe d\u2019individus, pour les conduire \u00e0 un \u00e9tat modifi\u00e9 plus mature. Dans les ann\u00e9es 60, l\u2019anthropologue britannique Victor Turner reprend les travaux d\u2019Arnold Van Gennep et approfondit le concept de liminarit\u00e9 en \u00e9tudiant comment l\u2019exp\u00e9rience, au sens ph\u00e9nom\u00e9nologique du terme, et la personnalit\u00e9 des individus peuvent \u00eatre modifi\u00e9es par la liminarit\u00e9 et par l\u2019int\u00e9gration de cette exp\u00e9rience. Turner (1982) sugg\u00e8re que la phase de liminarit\u00e9 peut \u00eatre vue comme une sorte de \u00ab limbe social \u00bb qui combine des attributs de l\u2019\u00e9tat initial et final (c.-\u00e0-d., avant et apr\u00e8s le rite), et qui est essentielle pour d\u00e9velopper une compr\u00e9hension plus nuanc\u00e9e des deux \u00e9tats. Il les qualifie d\u2019espaces d\u2019exp\u00e9rimentation et de jeu (\u00ab daring microspaces \u00bb) dans lesquels les individus peuvent recombiner leurs savoirs et leurs pratiques, ren\u00e9gocier leurs identit\u00e9s, r\u00e9interroger leurs valeurs et leurs croyances.<\/p>\n<p>C\u2019est parce que cette phase cr\u00e9e les conditions d\u2019un changement profond et durable que le concept de liminarit\u00e9 est \u00e9galement repris, depuis une dizaine d\u2019ann\u00e9es, dans plusieurs disciplines. Dans le domaine du management et des organisations, il est utilis\u00e9 pour \u00e9tudier les modes de changement et les processus d\u2019adaptation des organisations et\/ou des individus au sein des organisations. En psychologie, la liminarit\u00e9 est appliqu\u00e9e dans le champ de l\u2019adolescence, plus pr\u00e9cis\u00e9ment aux processus de la s\u00e9paration (c.-\u00e0-d., s\u00e9paration du monde de l\u2019enfance, phase d\u2019immaturit\u00e9) et de l\u2019individuation (c.-\u00e0-d., int\u00e9gration au monde de l\u2019adulte, phase de maturit\u00e9), ainsi que dans le champ de la formation de l\u2019identit\u00e9. Aupr\u00e8s de personnes ayant v\u00e9cu un traumatisme, la phase liminaire peut \u00e9galement \u00eatre travaill\u00e9e comme une phase de transition n\u00e9cessaire \u00e0 la reconstruction psychique de soi ainsi qu\u2019\u00e0 la r\u00e9insertion sociale.<\/p>\n<p>Un espace possible de liminarit\u00e9 et de r\u00e9flexivit\u00e9<\/p>\n<p>Aussi, en quoi ce concept de liminarit\u00e9 peut-il nous \u00e9clairer sur ce que nous sommes en train de vivre et les potentialit\u00e9s d\u2019un changement durable de nos modes de vie et de d\u00e9veloppement ? Cette situation de confinement mondial pr\u00e9sente-t-elle des caract\u00e9ristiques de liminarit\u00e9 ? Le cas \u00e9ch\u00e9ant, cette exp\u00e9rience collective de liminarit\u00e9 pourrait-elle nous faire \u00ab grandir \u00bb et sortir de nos comportements \u00e0 risques (\u00e9conomiques, \u00e9cologiques, sanitaires\u2026) d\u2019une humanit\u00e9 \u00ab adolescente \u00bb en qu\u00eate de sens et d\u2019identit\u00e9 ? Pourrions-nous faire de ce que nous vivons un rite de passage plut\u00f4t qu\u2019une trag\u00e9die du d\u00e9clin ?<\/p>\n<p>Difficile de r\u00e9pondre \u00e0 ces questions, alors m\u00eame que nous sommes au c\u0153ur de la crise et que nous ne disposons pas du recul suffisant. Pour autant, il nous semble n\u00e9cessaire de ne pas attendre \u00ab l\u2019apr\u00e8s \u00bb pour le penser et tenter d\u2019identifier dans ce que nous vivons, \u00e0 la fois les leviers de changement et de cr\u00e9ativit\u00e9, ainsi que les forces d\u2019inertie qui pourraient nous conduire \u00e0 ne pas apprendre de notre exp\u00e9rience collective. C\u2019est sur ces points que le concept de liminarit\u00e9 peut \u00eatre \u00e9clairant.<\/p>\n<p>La distanciation sociale et le confinement nous placent, vus sous l\u2019angle des rites de passage, dans un \u00e9tat qui pr\u00e9sente des caract\u00e9ristiques de liminarit\u00e9 : s\u00e9paration de notre communaut\u00e9 sociale, \u00e9tat transitoire de pertes de rep\u00e8res et d\u2019anxi\u00e9t\u00e9, espace entre-deux qui conjugue des \u00e9l\u00e9ments in\u00e9dits et familiers (c.-\u00e0-d., s\u00e9paration de l\u2019environnement habituel de travail\/poursuite de l\u2019activit\u00e9 professionnelle dans l\u2019espace familier du \u00ab chez-soi \u00bb), remise en question de nos repr\u00e9sentations, normes sociales et valeurs (recentrage sur les valeurs essentielles, notamment familiales).<\/p>\n<p>Tout comme dans les rites de passage, la liminarit\u00e9 cr\u00e9\u00e9 ici des conditions d\u2019interruption de nos routines et pratiques quotidiennes, d\u2019exploration et d\u2019exp\u00e9rimentation hors cadres professionnel et social usuels (ex : t\u00e9l\u00e9travail, r\u00e9unions par visioconf\u00e9rence, moments de convivialit\u00e9 \u00e0 distance\u2026), nous invitant \u00e0 adopter de nouvelles r\u00e8gles et normes (ne plus s\u2019embrasser ou se serrer la main, se parler en gardant une distance de s\u00e9curit\u00e9, utiliser un masque de protection qui dissimule notre visage\u2026), \u00e0 r\u00e9interroger nos repr\u00e9sentations, notre rapport au temps et notre identit\u00e9. Cette dimension d\u2019\u00eatre \u00ab hors \u00bb est fondamentale \u00e0 la liminarit\u00e9 et nous renvoie \u00e0 la probl\u00e9matique m\u00eame de l\u2019existence, dont l\u2019\u00e9tymologie latine existere ou exsistere signifie \u00ab sortir de, s\u2019\u00e9lever de \u00bb.<\/p>\n<p>C\u2019est pourquoi Turner \u00e9tend l\u2019utilisation du concept aux situations qui constituent ce qu\u2019il appelle le \u00ab drame social dans lequel le cours ordinaire de la vie est suspendu \u00bb. Le drame social, tel que celui que nous vivons aujourd\u2019hui, met en \u00e9vidence la dimension de destruction cr\u00e9atrice de la liminarit\u00e9. Un \u00e9tat qui incite \u00e0 la r\u00e9flexion et \u00e0 la r\u00e9flexivit\u00e9, \u00e0 une qu\u00eate de sens dont attestent les nombreux t\u00e9moignages sur les r\u00e9seaux sociaux et la multiplication des journaux de confinement.<\/p>\n<p>Identifier les conditions d\u2019un changement durable et incorpor\u00e9<\/p>\n<p>Si l\u2019analogie avec la liminarit\u00e9 est parlante sur certains points, elle demeure n\u00e9anmoins incompl\u00e8te et probl\u00e9matique sur trois points essentiels.<\/p>\n<p>En premier lieu, contrairement aux rites dans lesquels s\u00e9paration et liminarit\u00e9 ont vocation \u00e0 effacer les in\u00e9galit\u00e9s pour ramener l\u2019individu \u00e0 sa condition humaine et communautaire, notre exp\u00e9rience du confinement exacerbe les in\u00e9galit\u00e9s sociales. Si l\u2019\u00e9pid\u00e9mie semble toucher tout le monde, ind\u00e9pendamment des classes sociales (avec toutefois une mortalit\u00e9 bien plus forte pour les plus fragiles et les plus d\u00e9munis), tous les individus ne b\u00e9n\u00e9ficient pas des m\u00eames conditions de confinement et des m\u00eames dispositions et dispositifs pour d\u00e9velopper des strat\u00e9gies d\u2019\u00e9vitement des risques et en minorer les cons\u00e9quences. Cette \u00e9pid\u00e9mie nous renvoie bien \u00e0 notre destin commun d\u2019esp\u00e8ce humaine en danger, mais elle met aussi en lumi\u00e8res de fa\u00e7on criante, et souvent insupportable, les in\u00e9galit\u00e9s sociales, au risque de nous diviser, de nous d\u00e9sunir et d\u2019entraver ainsi le processus de changement collectif.<\/p>\n<p>Tout l\u2019enjeu est alors de d\u00e9finir des \u00ab communs \u00bb, en termes de valeurs, d\u2019identit\u00e9s et de principes \u00e9thiques et moraux pour faire primer l\u2019esprit collectif, r\u00e9duire les in\u00e9galit\u00e9s sociales et restaurer notre sentiment d\u2019appartenance \u00e0 une communaut\u00e9 humaine. Un esprit de communaut\u00e9 d\u2019autant plus difficile \u00e0 d\u00e9velopper que nous sommes appel\u00e9s \u00e0 nous \u00e9loigner les uns des autres, et \u00e0 voir l\u2019autre comme une source potentielle de danger pour notre sant\u00e9.<\/p>\n<p>En second lieu, si la question du sens et de l\u2019identit\u00e9 est fondamentale dans la liminarit\u00e9 des rites de passage, elle se pose aujourd\u2019hui dans des conditions tr\u00e8s sp\u00e9cifiques. En effet, le caract\u00e8re in\u00e9dit de la situation ainsi que l\u2019ampleur et la gravit\u00e9 de la crise nous invitent \u00e0 une r\u00e9flexion et une remise en question profonde de nos modes de vie et de nos valeurs, mais sans que le sens ne nous soit donn\u00e9 ou incarn\u00e9 par l\u2019institution ou l\u2019autorit\u00e9 qui nous a plac\u00e9s en \u00e9tat de marge. En d\u2019autres termes, ni le sens ni la destination (ou l\u2019\u00e9tat final apr\u00e8s ledit changement) ne sont donn\u00e9s, ni m\u00eame d\u00e9termin\u00e9s par le politique, ce qui constitue une diff\u00e9rence fondamentale par rapport aux rites de passage institu\u00e9s.<\/p>\n<p>Si le confinement est pr\u00e9sent\u00e9 comme l\u2019unique moyen de lutter contre la pand\u00e9mie, son sens ne s\u2019arr\u00eate \u00e9videmment pas l\u00e0\u2026 C\u2019est avant tout un moyen de pallier les inefficiences de notre syst\u00e8me de sant\u00e9 et de notre mod\u00e8le \u00e9conomique (des dizaines de milliers de lits d\u2019h\u00f4pitaux supprim\u00e9s ces vingt derni\u00e8res ann\u00e9es, insuffisance des stocks de masques et de respirateurs, manque d\u2019anticipation et de pr\u00e9paration \u00e0 la gestion d\u2019une pand\u00e9mie, etc.). Si l\u2019Homo \u0153conomicus, figure embl\u00e9matique de la th\u00e9orie \u00e9conomique rationaliste, semble fortement contraint par ce confinement, force est de constater que c\u2019est surtout de sa sant\u00e9 \u00e9conomique future que l\u2019on s\u2019inqui\u00e8te, en se demandant quand et comment il pourra se remettre au travail \u00ab as usual \u00bb, afin d\u2019\u00e9viter l\u2019effondrement de nos \u00e9conomies. Or ce sont bien le sens, les valeurs morales et l\u2019identit\u00e9 de cet Homo \u0153conomicus qui doivent \u00eatre remis en cause pour construire un nouvel ordre \u00e9conomique et social qui place la sant\u00e9 de tous au c\u0153ur de ses priorit\u00e9s. Une \u00e9conomie au service de la sant\u00e9 de tous, et non une sant\u00e9 au service de l\u2019\u00e9conomie, qui soit aussi une \u00e9conomie du temps long et de la prudence (la prudence \u00e9tant d\u00e9finie par le p\u00e8re de l\u2019\u00e9conomie politique Adam Smith comme l\u2019une des vertus morales essentielles \u00e0 l\u2019humanit\u00e9).<\/p>\n<p>Un moment-cl\u00e9<\/p>\n<p>La question du cadre et des fonctions symboliques, essentielle dans les phases de liminarit\u00e9 des rites de passage, demeure \u00e9galement tr\u00e8s floue. Existe-t-il v\u00e9ritablement un cadre pour cette exp\u00e9rience de confinement au-del\u00e0 des interdictions, des autorisations et des sanctions impos\u00e9es par les \u00c9tats ? Quelles sont les valeurs transmises ? Par qui et comment sont-elles incarn\u00e9es et supervis\u00e9es ? Autant de points d\u00e9terminants des processus de changement et de transformation \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans la phase liminaire qui restent ici en suspens.<\/p>\n<p>Joseph Mallord William Turner, Norham Castle, Sunrise, c. 1845. Tate<br \/>\nLa mise en sc\u00e8ne m\u00e9diatique et politique qui repose sur les ressorts tragiques du catastrophisme et la rh\u00e9torique guerri\u00e8re, sont-ils les plus adapt\u00e9s pour nous conduire vers un changement collectif et des comportements plus responsables ? Certainement pas. Lors de son allocution du 13 avril, le Pr\u00e9sident Emmanuel Macron a chang\u00e9 de ton, en tentant d\u2019esquisser un cadre et d\u2019incarner un changement de cap, en se r\u00e9f\u00e9rant notamment \u00e0 \u00ab l\u2019utilit\u00e9 commune \u00bb et \u00e0 un \u00ab monde d\u2019apr\u00e8s b\u00e2ti sur les principes de justice sociale et de solidarit\u00e9 \u00bb. Mais ce cadre doit s\u2019incarner concr\u00e8tement d\u00e8s \u00e0 pr\u00e9sent, dans cette phase liminaire, se traduire par des actes et des d\u00e9cisions collectives, pour restaurer la confiance de tous dans l\u2019avenir, dans le progr\u00e8s et dans nos institutions, une confiance indispensable pour construire ensemble et s\u2019engager dans ce monde d\u2019apr\u00e8s. \u00c0 cet \u00e9gard, l\u2019int\u00e9r\u00eat collectif et le bien commun devraient, par exemple, s\u2019appliquer d\u00e8s \u00e0 pr\u00e9sent dans la recherche scientifique et m\u00e9dicale sur le Covid-19, en donnant lieu \u00e0 une mutualisation mondiale des connaissances et une coop\u00e9ration internationale sans pr\u00e9c\u00e9dent, en rupture totale avec l\u2019habituelle course aux brevets.<br \/>\nEn conclusion, le concept anthropologique de liminarit\u00e9 appara\u00eet comme une heuristique pertinente et un concept f\u00e9cond pour appr\u00e9hender la crise que nous traversons, en termes de transition et de changement. Cette approche par la liminarit\u00e9 est \u00e9galement propos\u00e9e par l\u2019anthropologue danois Bj\u00f8rn Thomassen qui, dans son livre Liminality and the Modern (2014), l\u2019applique \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 enti\u00e8re pour \u00e9tudier les p\u00e9riodes de transitions et de changements historiques suite \u00e0 des r\u00e9volutions, des guerres, des catastrophes naturelles ou encore \u00e9conomiques et politiques. Thomassen identifie trois niveaux de l\u2019exp\u00e9rience liminaire : le niveau de l\u2019individu, de la communaut\u00e9 et de la soci\u00e9t\u00e9 ; qu\u2019il met en lien avec trois types de dur\u00e9e, \u00e0 savoir moment, p\u00e9riode, \u00e9poque.<\/p>\n<p>Sur le plan soci\u00e9tal, Thomassen montre que la liminarit\u00e9 permet d\u2019appr\u00e9hender les transitions, au niveau macro et micro, en mettant l\u2019humain au centre de la transformation. La liminarit\u00e9 se pr\u00e9sente alors comme un moment cl\u00e9 o\u00f9 il nous faut d\u00e9masquer le poids de l\u2019id\u00e9ologie et reconstruire notre \u00e9thique et les fondements moraux de notre soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Quelle guidance ?<\/p>\n<p>Toutefois, cette phase de liminarit\u00e9 est aussi \u00e0 appr\u00e9hender avec la plus grande prudence, en particulier la question de sa sortie. Les rites de passage ont toujours un \u00ab ma\u00eetre de c\u00e9r\u00e9monie \u00bb qui assure une certaine guidance et les individus connaissent leur \u00ab destination \u00bb, en lien avec leur processus de d\u00e9veloppement et de maturit\u00e9. Comme le souligne Thomassen, l\u2019incertitude et le chaos des phases liminaires sont autant source d\u2019espoirs que de dangers, permettant \u00e9ventuellement \u00e0 certains \u00ab ill\u00e9gitimes \u00bb de s\u2019autoproclamer ma\u00eetres de c\u00e9r\u00e9monie.<\/p>\n<p>Cette crise nous r\u00e9v\u00e8le que seuls les \u00c9tats peuvent g\u00e9rer une crise d\u2019une telle ampleur et garantir l\u2019int\u00e9r\u00eat public, et qu\u2019une nouvelle forme de solidarit\u00e9 et de coop\u00e9ration internationale est n\u00e9cessaire pour affronter et pr\u00e9venir ces risques et ces crises mondiales. Une solidarit\u00e9 internationale qui peine \u00e0 se mettre en place et dont les rares instances, en particulier l\u2019Organisation mondiale de la sant\u00e9 (OMS) et l\u2019Organisation des Nations Unies (ONU), ne parviennent \u00e0 s\u2019imposer dans la gestion de crise. L\u2019OMS, cr\u00e9\u00e9e suite \u00e0 la pand\u00e9mie de grippe espagnole, semble au contraire menac\u00e9e par la r\u00e9cente annonce de Donald Trump de suspendre la contribution am\u00e9ricaine. L\u2019ONU, quant a elle, met en garde contre de nombreux dangers li\u00e9s \u00e0 la pand\u00e9mie, notamment le risque d\u2019une r\u00e9gression des droits humains (certains \u00c9tats pourraient profiter de la pand\u00e9mie du Covid-19 pour r\u00e9duire les droits de l\u2019homme)<\/p>\n<p>Au final, la question de la sortie de la liminarit\u00e9 et, pour reprendre la terminologie des rites de passage, de la r\u00e9int\u00e9gration dans un nouvel \u00e9tat plus mature du monde, ne se r\u00e9sume pas au seul d\u00e9confinement, \u00e0 la d\u00e9couverte d\u2019un vaccin, ni m\u00eame \u00e0 la fin de cette pand\u00e9mie du Covid-19. L\u2019enjeu du passage est de nous laisser transformer, individuellement et collectivement, par la liminarit\u00e9, d\u2019en tirer tous les enseignements pour nous red\u00e9finir et mettre en \u0153uvre un nouvel ordre, un autre mod\u00e8le \u00e9conomique et social, capable d\u2019anticiper et de g\u00e9rer les risques \u00e9conomiques, sociaux, sanitaires et \u00e9cologiques g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par le monde d\u2019avant. Et si nous ne savons pas quand et comment aura lieu \u00ab l\u2019apr\u00e8s \u00bb, il est certain qu\u2019il se pr\u00e9figure dans le pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne peins pas l\u2019\u00eatre. Je peins le passage : non un passage d\u2019\u00e2ge en autre, ou, comme dit le peuple, de sept ans en sept ans, mais de jour en jour, de minute en minute. Il faut accommoder mon histoire \u00e0 l\u2019heure. Je pourrai tant\u00f4t changer, non de fortune seulement, mais aussi d\u2019intention : c\u2019est un contr\u00f4le de divers et muables accidents, et d\u2019imaginations irr\u00e9solues, et quand il y \u00e9choit, contraires : soit que je sois autre moi-m\u00eame, soit que je saisisse les sujets par autres circonstances, et consid\u00e9rations. \u00bb (Montaigne, Essais III, II, \u00ab Du repentir \u00bb)<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Penser l\u2019apr\u00e8s : Le confinement, un rite de passage 24 avril 2020. Auteurs: Vanessa Oltra Ma\u00eetre de conf\u00e9rences en \u00e9conomie, cr\u00e9atrice du festival FACTS, Universit\u00e9 de Bordeaux Gregory Michel Professeur de Psychologie Clinique et de Psychopathologie, Institut des Sciences Criminelles et de la Justice, Universit\u00e9 de Bordeaux, Universit\u00e9 de Bordeaux Les chercheuses et les chercheurs<\/p>","protected":false},"author":33,"featured_media":12903,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_uf_show_specific_survey":0,"_uf_disable_surveys":false,"footnotes":"","rank_math_focus_keyword":"","rank_math_title":"","rank_math_description":"","rank_math_canonical_url":"","rank_math_robots":null,"rank_math_facebook_title":"","rank_math_facebook_description":"","rank_math_twitter_title":"","rank_math_twitter_description":""},"categories":[9],"tags":[],"class_list":["post-12902","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-latribune"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12902","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/33"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=12902"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12902\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media\/12903"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12902"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=12902"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=12902"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}