{"id":12917,"date":"2020-04-27T05:53:25","date_gmt":"2020-04-27T09:53:25","guid":{"rendered":"https:\/\/antilla-martinique.com\/?p=12917"},"modified":"2020-04-29T05:51:35","modified_gmt":"2020-04-29T09:51:35","slug":"des-virus-et-des-vertus","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/des-virus-et-des-vertus\/","title":{"rendered":"Des virus et des vertus"},"content":{"rendered":"<p>Des virus et des vertus.<br \/>\n21 avril 2020.<br \/>\nAuteur: Laurent Jaffro<br \/>\nProfesseur de philosophie morale, membre senior de l&rsquo;Institut universitaire de France, directeur de Phare (\u00ab\u00a0Philosophie, Histoire et Analyse des Repr\u00e9sentations Economiques\u00a0\u00bb, Universit\u00e9 Paris 1 Panth\u00e9on-Sorbonne<\/p>\n<p>De la crise du Covid-19, le politique dit que l\u2019on tirera des le\u00e7ons. On annonce que le \u00ab monde d\u2019apr\u00e8s \u00bb est un nouveau d\u00e9part. Adopt\u00e9e par les gouvernants, cette posture d\u00e9tourne le regard de fautes qui sont chez eux toujours inexcusables puisqu\u2019il est dans leur mandat de les \u00e9viter : l\u2019impr\u00e9paration et l\u2019impr\u00e9voyance au regard de ce que l\u2019on peut savoir, et l\u2019imprudence qui aggrave le danger. Quant aux voix qui s\u2019\u00e9l\u00e8vent contre l\u2019imp\u00e9ritie des organisations nationales et transnationales, elles voient dans la crise le sceau de la v\u00e9rit\u00e9 de leur diagnostic, parfois le signe d\u2019une apocalypse, ou la preuve de la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une gestion plus ou moins lib\u00e9r\u00e9e des contraintes de la d\u00e9mocratie et des droits humains.<\/p>\n<p>Certains d\u00e9noncent l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 induite par la financiarisation qui ne voit dans les stocks et les comp\u00e9tences que des co\u00fbts. D\u2019autres pensent trouver dans cette affaire le smoking gun d\u2019un crime environnemental. Les gouvernants et leurs critiques sont d\u2019accord sur le caract\u00e8re in\u00e9dit, extraordinaire m\u00eame, du mal et surtout de ses effets. Selon une analogie inqui\u00e9tante, de la m\u00eame fa\u00e7on que le corps humain peut contribuer par une panique immunitaire \u00e0 achever une destruction que l\u2019infection a amorc\u00e9e, de la m\u00eame fa\u00e7on, croit-on, les corps sociaux h\u00e2teraient leur propre d\u00e9sint\u00e9gration en surr\u00e9agissant \u00e0 la crise. Sid\u00e9r\u00e9 par le pr\u00e9sent, le regard s\u2019efforce de se tourner vers le futur sur un autre mode que celui de la crainte, sans oser cette esp\u00e9rance qui pourrait \u00eatre le masque de la t\u00e9m\u00e9rit\u00e9. On pr\u00e9f\u00e8re croire qu\u2019on a tout \u00e0 apprendre de cette grande nouveaut\u00e9 et on doute d\u2019en \u00eatre capable.<\/p>\n<p>Savoir et responsabilit\u00e9<\/p>\n<p>En d\u00e9pit d\u2019une dimension d\u2019impr\u00e9visibilit\u00e9, il y a beaucoup de choses que l\u2019on savait et qui ont \u00e9t\u00e9 l\u2019objet d\u2019une ignorance coupable, si bien que l\u2019on aurait pu et que l\u2019on pourra mieux faire. Certaines concernent les pr\u00e9c\u00e9dentes alertes \u00e9pid\u00e9miques. On disposait d\u2019un certain savoir sur les dangers \u00e9mergents. On voyait la d\u00e9mesure d\u2019une mobilit\u00e9 sans solidarit\u00e9 : une circulation des \u00eatres humains et des marchandises qui n\u2019est pas guid\u00e9e par la satisfaction de besoins d\u00e9cents, les projets de d\u00e9veloppement soutenable, et la n\u00e9cessit\u00e9 de partager des ressources limit\u00e9es, mais anim\u00e9e par des calculs court-termistes et des attitudes de pr\u00e9dation. En Europe et en France, on savait aussi les difficult\u00e9s de l\u2019h\u00f4pital, la fragilisation des services publics, et le manque d\u2019une capacit\u00e9 ind\u00e9pendante de production de m\u00e9dicaments et d\u2019instruments. Nous pressentons \u00e9galement ce qui adviendra dans des pays moins bien \u00e9quip\u00e9s. Mais il y a d\u2019autres choses que la philosophie nous a apprises depuis longtemps et qui doivent \u00eatre rappel\u00e9es aux d\u00e9cideurs.<\/p>\n<p>Des vices intellectuels<\/p>\n<p>Une premi\u00e8re v\u00e9rit\u00e9 concerne les sources psychologiques de l\u2019impr\u00e9voyance. Elles ne se trouvent pas seulement dans certaines de nos \u00e9motions, mais dans notre tendance chronique \u00e0 surestimer les peines et les plaisirs proches au d\u00e9triment des lointains, au sens temporel, culturel ou spatial. Comment le virus que certains ont dit \u00ab chinois \u00bb pourrait-il nous concerner \u00e0 l\u2019Ouest\u200e ? Pourquoi assumer le co\u00fbt imm\u00e9diat que constitue la conservation ou l\u2019acquisition de masques et autres moyens dont on n\u2019a pas encore besoin ? Platon nous a avertis dans son Protagoras (356a) : sans art de la mesure, nous sous-estimons les maux distants. Ce biais naturel vire au vice quand, l\u2019ayant souvent identifi\u00e9, nous ne faisons rien pour y rem\u00e9dier.<\/p>\n<p>Un autre ph\u00e9nom\u00e8ne, celui des pr\u00e9f\u00e9rences adaptatives, a \u00e9t\u00e9 illustr\u00e9 par La Fontaine. Un renard convoite des raisins bien m\u00fbrs sur une treille :<\/p>\n<p>\u00ab Mais comme il n\u2019y pouvait atteindre<br \/>\nIls sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats. \u00bb<br \/>\nOn nous disait encore hier que les Fran\u00e7ais, s\u2019ils ne sont pas malades ou en pr\u00e9sence de malades, n\u2019ont pas besoin de masques. Et ce n\u2019\u00e9tait pas le manque de mat\u00e9riel qui expliquait la raret\u00e9 des tests virologiques, mais leur caract\u00e8re pr\u00e9tendument superflu. Notre gouvernement semble s\u2019\u00eatre tellement persuad\u00e9 de pr\u00e9tendues v\u00e9rit\u00e9s contraires \u00e0 l\u2019\u00e9vidence qu\u2019on en viendrait \u00e0 douter que le retard dans la politique de tests s\u00e9rologiques soit justifi\u00e9 par leur proc\u00e9dure d\u2019homologation. Au lieu d\u2019affronter une r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9plaisante, le premier mouvement a \u00e9t\u00e9 de se r\u00e9fugier dans un confort illusoire, au risque de l\u00e9gitimer la procrastination et de d\u00e9t\u00e9riorer la confiance des gouvern\u00e9s.<\/p>\n<p>Comme les croyances irrationnelles, ces vices concernent nos attitudes \u00e0 l\u2019\u00e9gard du savoir dont nous disposons ou pourrions disposer. Aucun individu, aucune organisation n\u2019en est exempte par nature. Ces vices contreviennent \u00e0 un principe fondateur\u200e : parce qu\u2019ils nous mettent en contact avec la r\u00e9alit\u00e9, la connaissance et le souci de la v\u00e9rit\u00e9 ont une valeur intrins\u00e8que, qui importe infiniment plus que la valeur toute relative, instrumentale ou h\u00e9donique, de l\u2019ignorance ou du mensonge. De l\u00e0 naissent des devoirs intellectuels qui s\u2019imposent \u00e0 tous, y compris aux gouvernants, et dont la trahison met en danger la d\u00e9mocratie. Car celle-ci exige que les citoyens soient consid\u00e9r\u00e9s comme des personnes capables d\u2019entendre et de reconna\u00eetre une v\u00e9rit\u00e9. Les politiques ne savent-ils pas manier la rh\u00e9torique de la v\u00e9rit\u00e9 d\u00e9plaisante quand il s\u2019agit de d\u00e9fendre la rigueur budg\u00e9taire ? Les exigences \u00e9pist\u00e9miques ne concernent pas moins le politique que le scientifique, m\u00eame si, comme on sait, leurs vocations sont distinctes.<\/p>\n<p>Connaissance et prudence<\/p>\n<p>La recherche de la v\u00e9rit\u00e9 n\u2019est pas seulement une attitude intellectuelle. Elle est aussi une entreprise collective et institutionnalis\u00e9e. Contrairement \u00e0 la vision straussienne de la modernit\u00e9, il n\u2019y a pas d\u2019incompatibilit\u00e9 entre l\u2019amour de la connaissance et la vertu de prudence, intellectuelle autant que politique. Celle-ci est un art de l\u2019action, qui vise \u00e0 pr\u00e9server l\u2019int\u00e9r\u00eat collectif \u00e0 long terme. Mais l\u2019action, sans la connaissance, est aveugle et incapable d\u2019affronter la r\u00e9alit\u00e9. Dans un univers o\u00f9 les menaces, les risques et l\u2019incertitude li\u00e9s aux activit\u00e9s humaines sont d\u00e9multipli\u00e9s et ont des effets sur de grandes \u00e9chelles spatiales et temporelles, la recherche fondamentale sur la nature et sur la soci\u00e9t\u00e9 doit \u00eatre promue. La science ne se r\u00e9duit pas \u00e0 l\u2019expertise sur des probl\u00e8mes identifi\u00e9s. Elle est une entreprise de longue haleine qui exige un soutien ample et stable. Ce n\u2019est pas seulement la poursuite de la connaissance, mais la v\u00e9ritable prudence que l\u2019on sacrifie en enfermant la recherche dans la bulle du tr\u00e8s court terme qui est si vuln\u00e9rable aux effets de mode et de conjoncture.<\/p>\n<p>Conditions politiques de la justice morale<\/p>\n<p>Un autre enseignement aussi ancien que Platon est que le politique est responsable en bonne partie de la justice ou de l\u2019injustice du contexte institutionnel des choix individuels. C\u2019est seulement dans une cit\u00e9 juste que l\u2019individu peut pr\u00e9server le bien de tous en m\u00eame temps que le sien propre (La R\u00e9publique, 497a). On ne peut pas imputer aux seuls soignants la responsabilit\u00e9 morale de la d\u00e9cision de ne pas entreprendre de r\u00e9animer une personne, quand elle est significativement contrainte par une p\u00e9nurie dans l\u2019environnement hospitalier. L\u2019\u00e9thique m\u00e9dicale doit concerner les politiques publiques autant que les conduites des professionnels. \u00c0 une autre \u00e9chelle, bl\u00e2mer les conduites \u00e0 risque, faire honte aux bourgeois, punir les pauvres, n\u2019exempte pas le politique de sa responsabilit\u00e9, puisqu\u2019il doit veiller \u00e0 ne pas placer les individus dans des situations impossibles, et \u00e0 ne pas suspendre les libert\u00e9s publiques plus que de raison.<\/p>\n<p>Ce que peut la philosophie<\/p>\n<p>Faire face \u00e0 la crise sanitaire exige que l\u2019on revienne \u00e0 la confiance dans nos capacit\u00e9s et dans la connaissance que les discours et pratiques de \u00ab post-v\u00e9rit\u00e9 \u00bb semblaient encore, il y a peu, avoir ringardis\u00e9e. Les vertus intellectuelles ne sont pas moins urgentes que le courage et autres vertus du caract\u00e8re.<\/p>\n<p>Quel espoir placer dans la philosophie ? Elle tourne au pr\u00eachi-pr\u00eacha quand elle voit dans une crise une \u00e9preuve r\u00e9demptrice. Elle tombe dans l\u2019imposture lorsqu\u2019elle pr\u00e9tend avoir une forme d\u2019extralucidit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard des ph\u00e9nom\u00e8nes sociaux et des \u00e9v\u00e9nements historiques. Sa comp\u00e9tence n\u2019est pas celle des sciences sociales nourries d\u2019enqu\u00eates ou de t\u00e9moignages. Passer l\u2019actualit\u00e9 aux rayons X ou dire le suppos\u00e9 \u00ab sens \u00bb d\u2019un \u00e9v\u00e9nement est typique d\u2019une mauvaise philosophie qui se substitue au bon journalisme. Mais la philosophie est capable de nous faire comprendre ce dont souffre la raison, dans ses exercices collectifs autant qu\u2019individuels. Elle nous dit aussi que le moins mauvais rem\u00e8de \u2013 le moins dangereux, m\u00eame s\u2019il n\u2019est pas toujours efficace \u2013 demeure la culture de la connaissance, l\u2019amour de la v\u00e9rit\u00e9 sans lequel la confiance p\u00e9riclite, et cette vision de notre futur instruite de l\u2019exp\u00e9rience, qu\u2019on appelle prudence.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Des virus et des vertus. 21 avril 2020. Auteur: Laurent Jaffro Professeur de philosophie morale, membre senior de l&rsquo;Institut universitaire de France, directeur de Phare (\u00ab\u00a0Philosophie, Histoire et Analyse des Repr\u00e9sentations Economiques\u00a0\u00bb, Universit\u00e9 Paris 1 Panth\u00e9on-Sorbonne De la crise du Covid-19, le politique dit que l\u2019on tirera des le\u00e7ons. On annonce que le \u00ab monde<\/p>","protected":false},"author":33,"featured_media":12918,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_uf_show_specific_survey":0,"_uf_disable_surveys":false,"footnotes":"","rank_math_focus_keyword":"","rank_math_title":"","rank_math_description":"","rank_math_canonical_url":"","rank_math_robots":null,"rank_math_facebook_title":"","rank_math_facebook_description":"","rank_math_twitter_title":"","rank_math_twitter_description":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-12917","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-non-classe"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12917","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/33"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=12917"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12917\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media\/12918"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12917"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=12917"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=12917"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}