{"id":13133,"date":"2020-05-01T02:29:17","date_gmt":"2020-05-01T06:29:17","guid":{"rendered":"https:\/\/antilla-martinique.com\/?p=13133"},"modified":"2020-05-01T02:29:17","modified_gmt":"2020-05-01T06:29:17","slug":"souleymane-bachir-diagne-lafrique-beneficie-de-sa-confiance-en-la-vie-meme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/souleymane-bachir-diagne-lafrique-beneficie-de-sa-confiance-en-la-vie-meme\/","title":{"rendered":"Souleymane Bachir Diagne: \u00abAfrica benefits from its trust in life itself\u00bb"},"content":{"rendered":"<p>Souleymane Bachir Diagne: \u00abAfrica benefits from its trust in life itself\u00bb<br \/>\nConfin\u00e9 \u00e0 New York, l&rsquo;intellectuel s\u00e9n\u00e9galais observe le comportement de l&rsquo;Am\u00e9rique et l&rsquo;Afrique face au Covid-19. Il insiste sur les in\u00e9galit\u00e9s devant la mort. Propos recueillis par Val\u00e9rie Marin La Mesl\u00e9e<br \/>\n Publi\u00e9 le 29\/04\/2020 | Le Point.fr<\/p>\n<p>Il ne se plaint pas de son confinement, install\u00e9 avec sa femme et sa fille dans un appartement new-yorkais avec vue sur l&rsquo;Hudson. Souleymane Bachir Diagne venait tout juste de rentrer d&rsquo;un s\u00e9jour de trois mois de son S\u00e9n\u00e9gal natal. Le philosophe, en cong\u00e9 sabbatique de l&rsquo;universit\u00e9 de Columbia, travaille \u00e0 son nouveau livre et \u00e0 la r\u00e9daction d&rsquo;articles command\u00e9s ici et l\u00e0. Il reconna\u00eet tout de m\u00eame que cette p\u00e9riode de confinement n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec le temps \u00ab joyeux de l&rsquo;\u00e9criture \u00bb. Ces derni\u00e8res semaines lui \u00e9voquent au contraire un temps \u00ab \u00e9tal, homog\u00e8ne, sans rythme, et qui n&rsquo;est pas habit\u00e9 par ce battement de la vie \u00e0 partir duquel on \u00e9crit \u00bb.<\/p>\n<p>Le philosophe en profite pour observer la situation de l&rsquo;Afrique face \u00e0 cette crise sanitaire mondiale. Derni\u00e8rement, il a m\u00eame sign\u00e9 une lettre ouverte que les intellectuels africains ont adress\u00e9e aux dirigeants du continent. Alors, en ce temps de confinement, l&rsquo;occasion est belle pour \u00e9voquer avec l&rsquo;auteur de Comment philosopher en islam (via WhatsApp) le comportement des trois continents qu&rsquo;il affectionne, l&rsquo;Europe, l&rsquo;Am\u00e9rique et l&rsquo;Afrique, sur la crise que nous traversons.<\/p>\n<p><strong>Le Point : Du S\u00e9n\u00e9gal aux \u00c9tats-Unis, que vous inspirent les diff\u00e9rentes gestions de la pand\u00e9mie ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Souleymane Bachir Diagne<\/strong> : Au S\u00e9n\u00e9gal, j&rsquo;ai appr\u00e9ci\u00e9 la r\u00e9action tr\u00e8s rapide de Macky Sall : la fermeture des a\u00e9roports, la mise en place d&rsquo;un couvre-feu, etc. Des mesures auxquelles la classe politique dans son ensemble a adh\u00e9r\u00e9 parce que le pr\u00e9sident s\u00e9n\u00e9galais a re\u00e7u les grands leaders mais aussi les repr\u00e9sentants des soci\u00e9t\u00e9s civiles pour les leur expliquer. C&rsquo;est une belle le\u00e7on de leadership !<\/p>\n<p>Aux \u00c9tats-Unis, et plus particuli\u00e8rement \u00e0 New York, nous avons la chance d&rsquo;avoir pour gouverneur Andrew Cuomo. Chaque jour, les habitants suivent avec int\u00e9r\u00eat sa conf\u00e9rence de presse. C&rsquo;est un p\u00e9dagogue, qui fait preuve chaque jour d&rsquo;une belle m\u00e9canique intellectuelle. Gr\u00e2ce \u00e0 lui, les New-yorkais savent o\u00f9 ils en sont. Leur comportement durant la crise a d&rsquo;ailleurs permis de d\u00e9mentir certaines pr\u00e9dictions catastrophiques ; pourtant indisciplin\u00e9s devant l&rsquo;\u00c9ternel (sourire dans la voix), les habitants ont \u00e9t\u00e9 largement responsabilis\u00e9s sur le plan individuel. Le gouverneur a jou\u00e9 cartes sur table avec eux.<\/p>\n<p>Des deux c\u00f4t\u00e9s de l&rsquo;Atlantique, donc, ces leaderships ont envoy\u00e9 des signes encourageants \u00e0 leur population. Bien s\u00fbr, vous m&rsquo;\u00e9voquerez le cas de Donald Trump. Mais, heureusement, certains \u00c9tats, comme celui de New York, du New Jersey ou de la Californie, b\u00e9n\u00e9ficient du \u00ab caract\u00e8re f\u00e9d\u00e9ral \u00bb. Au moment o\u00f9 il a essay\u00e9 de prendre la main sur les gouverneurs, ils ont \u00e9t\u00e9 plusieurs \u00e0 lui rappeler la Constitution am\u00e9ricaine. Dieu merci ! Car les d\u00e9cisions \u00e0 prendre rel\u00e8vent du gouverneur. \u00c0 New York, Cuomo s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 si bon dans cette situation que certains d\u00e9mocrates ne seraient pas contre le fait de l&rsquo;\u00e9changer contre Joe Biden dans la course \u00e0 la pr\u00e9sidentielle en novembre.<\/p>\n<p>\u00c0 travers ce que vivent mes amis parisiens, j&rsquo;ai le sentiment que la France a commenc\u00e9 \u00e0 s&rsquo;\u00e9quiper un peu tard, si l&rsquo;on compare avec l&rsquo;Allemagne. Mais on voit surtout que le monde entier est confront\u00e9 aux m\u00eames probl\u00e8mes. Face \u00e0 un syst\u00e8me sanitaire qui met aujourd&rsquo;hui des \u00c9tats en concurrence pour recevoir des masques de la Chine, on peut vraiment parler, en revanche, de l&rsquo;\u00e9chec du leadership global.<\/p>\n<p>D&rsquo;une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, il semble que les d\u00e9mocraties aient essay\u00e9 d&rsquo;expliquer aux peuples et de consulter la classe politique dans son ensemble, tandis que d&rsquo;autres pays en ont profit\u00e9 pour se donner les pleins pouvoirs, comme en Hongrie. Au moment o\u00f9 les questions de s\u00e9curit\u00e9 se posent, la peur domine et l&rsquo;on sait qu&rsquo;elle est l&rsquo;arme favorite des r\u00e9gimes autoritaires pour mettre \u00e0 mal les libert\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>En quoi la pand\u00e9mie a-t-elle modifi\u00e9 la carte du monde ?<\/strong><\/p>\n<p>On a observ\u00e9 des puissances dites \u00e9mergentes donner la main aux \u00ab grandes puissances \u00bb. Le fait d&rsquo;avoir d\u00fb s&rsquo;\u00e9quiper en respirateurs et masques ailleurs \u2013 la cons\u00e9quence des fameuses d\u00e9localisations \u2013 a montr\u00e9 comment ce type de mat\u00e9riel relevait des souverainet\u00e9s, et m\u00eame d&rsquo;enjeux de s\u00e9curit\u00e9 nationale. Qu&rsquo;il est inacceptable de se trouver nu et d\u00e9sarm\u00e9 en mati\u00e8re d&rsquo;\u00e9quipements devant une pand\u00e9mie comme celle-l\u00e0 est une des le\u00e7ons \u00e0 tirer. Elle a rendu \u00e9clatant ce qu&rsquo;on ne voyait pas si nettement comme la puissance des mondes indiens et chinois. Les tendances g\u00e9opolitiques qu&rsquo;on sentait \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre cr\u00e8vent d\u00e9sormais les yeux.<\/p>\n<p><strong>Vous faites partie des intellectuels africains qui se r\u00e9unissent pour r\u00e9fl\u00e9chir depuis votre continent natal dans le cadre des Ateliers de la pens\u00e9e de Dakar. Comment votre r\u00e9flexion avait-elle peu ou prou anticip\u00e9 les questionnements qui \u00e9clatent aujourd&rsquo;hui ?<\/strong><\/p>\n<p>Il y a quelques mois, j&rsquo;avais publi\u00e9 dans la revue Futuribles une r\u00e9flexion sur les futurs africains en allant dans le m\u00eame sens que celui des Ateliers de la pens\u00e9e, dont la devise est que les questions africaines sont des questions plan\u00e9taires et les questions plan\u00e9taires des questions africaines. J&rsquo;insistais sur l&rsquo;aspect suivant : l&rsquo;Afrique n&rsquo;est pas cette pouss\u00e9e d\u00e9mographique \u00e0 laquelle la r\u00e9duisent bien des prospectivistes et dans laquelle ils ne voient que des probl\u00e8mes. Elle est une force d&rsquo;innovation et de cr\u00e9ativit\u00e9 \u00e0 laquelle ne rend pas justice cette vision d&rsquo;une Afrique \u00e0 la d\u00e9rive, \u00e0 la tra\u00eene du monde, avec laquelle la seule relation possible serait la compassion. Je parlais de r\u00e9silience et de la capacit\u00e9 d&rsquo;innovation de ses jeunesses, urbaines en particulier.<\/p>\n<p>Pour l&rsquo;instant, la bonne nouvelle est que le continent n&rsquo;est pas encore trop touch\u00e9 par la pand\u00e9mie, mais je vois d\u00e9j\u00e0 des Africains fabriquer des masques, les \u00e9l\u00e8ves de l&rsquo;\u00c9cole polytechnique de Thi\u00e8s, au S\u00e9n\u00e9gal, se lancer dans la fabrication d&rsquo;un mod\u00e8le de respirateurs qui ne co\u00fbtera pas les yeux de la t\u00eate, qui devra \u00eatre ajust\u00e9 s\u00fbrement, mais tout cela parle de pays qui comptent d&rsquo;abord sur leurs propres forces avec la volont\u00e9 de mettre l&rsquo;intelligence africaine \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre. Rien \u00e0 voir avec une Afrique qui attend tout de l&rsquo;aide ext\u00e9rieure. J&rsquo;\u00e9voquais aussi la pr\u00e9sence de la Chine sur le continent africain. Cette situation permet de s&rsquo;aviser que la dette africaine, pour l&rsquo;essentiel, est d\u00e9tenue aujourd&rsquo;hui par la Chine\u2026 Et, si l&rsquo;on peut saluer la proposition d&rsquo;annulation de la dette du pr\u00e9sident Macron, la Chine, elle, n&rsquo;a pas dit oui\u2026<\/p>\n<p><strong>Vous avez souvent cit\u00e9 le philosophe Gaston Berger (1896-1960), dont l&rsquo;universit\u00e9 de Saint-Louis-du-S\u00e9n\u00e9gal, votre ville natale, porte le nom, prospectiviste dont la relecture nous serait peut-\u00eatre utile, il suffit d&rsquo;en croire le chapitre sur \u00ab le temps dont on a besoin \u00bb de votre livre L&rsquo;Encre des savants\u2026<\/strong><\/p>\n<p>Oui, c&rsquo;est le moment de repenser \u00e0 Gaston Berger, qui parlait de mondialisation avant que ce mot ne soit \u00e0 la mode en disant que nous entrions dans un monde dont \u00ab les parties allaient se presser les unes contre les autres \u00bb. Il en soulignait l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration constante \u2013 non seulement il va vite, mais il va de plus en plus vite \u2013 et parlait de la philosophie prospective en des termes qui doivent nous parler aujourd&rsquo;hui avec ce que la pand\u00e9mie nous r\u00e9v\u00e8le : \u00ab L&rsquo;avenir, ce n&rsquo;est pas ce qui va in\u00e9luctablement arriver mais ce que nous allons en faire ensemble \u00bb, disait-il, et nous voyons bien avec cette crise que c&rsquo;est bien ce que nous faisons ensemble qui change les courbes terrifiantes des pr\u00e9visions : nous aplatissons ces courbes et les faisons \u00ab redescendre \u00bb par la discipline avec laquelle nous appliquons, tous et chacun, les mesures qui s&rsquo;imposent.<\/p>\n<p>Berger parlait en philosophe de l&rsquo;action qui regarde l&rsquo;avenir pour qu&rsquo;il soit le principe directeur de mon action aujourd&rsquo;hui : ainsi, mes actions ne sont pas dict\u00e9es par la tradition ou le pass\u00e9 mais par un avenir souhait\u00e9 et souhaitable. Or nous vivons dans un monde aveugle \u00e0 l&rsquo;avenir, soucieux de productivit\u00e9, faisant fabriquer des masques au Vietnam en aplatissant le sens de la mondialisation sur le seul gain, sur la seule rentabilit\u00e9. Ce mod\u00e8le a fonctionn\u00e9 sur le mode d&rsquo;une fuite en avant et, soudain, un virus nous rappelle ce que cela signifie qu&rsquo;\u00eatre humain. Nous oblige \u00e0 faire face au jour le jour en comptant nos morts mais aussi \u00e0 regarder au-del\u00e0 de ce que nous faisions. C&rsquo;est exactement ce qu&rsquo;est en train de dire Cuomo, que nous allons en sortir, mais pour rouvrir, non pas pour revenir \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat ant\u00e9rieur, en imaginant, en r\u00e9imaginant la ville. La projection doit donner aux actions que nous allons mener un sens et une finalit\u00e9 ultime qui doit \u00eatre l&rsquo;humain.<\/p>\n<p><strong>Que dites-vous de toutes ces interpr\u00e9tations de l&rsquo;apparition du Covid-19, fl\u00e9au, ch\u00e2timent\u2026 ? De ce besoin d&rsquo;explication au-del\u00e0 du ph\u00e9nom\u00e8ne objectif ?<\/strong><\/p>\n<p>C&rsquo;est l&rsquo;aspect cosmique des grandes pand\u00e9mies qui rappelle \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9 sa vuln\u00e9rabilit\u00e9. Quand on revisite l&rsquo;Histoire, on se rend compte qu&rsquo;\u00e0 intervalles r\u00e9guliers l&rsquo;humanit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 attaqu\u00e9e par ce d\u00e9sordre vital, la fameuse mort noire, la peste, qui a quand m\u00eame effac\u00e9 50 % de la population de l&rsquo;Europe. Face \u00e0 cela, comme face aux d\u00e9sastres naturels, comme les tremblements de terre, il est naturel de chercher des causes cosmiques elles aussi qui soient aussi \u00e9normes, des explications \u00e0 la mesure de ce qui se passe. Une cause comme un virus qui se r\u00e9pand et qui est contagieux ne suffit pas ! Et cela n&rsquo;est pas le propre des religieux qui, eux, voient la main de Dieu en col\u00e8re. Les autres ont aussi le sentiment que cela d\u00e9passe la causalit\u00e9 purement m\u00e9canique. L&rsquo;humanit\u00e9 avec un grand H se trouve aux prises de nouveau avec un ennemi p\u00e9riodique qui vient lui rappeler sa vuln\u00e9rabilit\u00e9, sa fragilit\u00e9. Il n&rsquo;y a pas seulement les civilisations qui sont mortelles, comme dit Val\u00e9ry. L&rsquo;humanit\u00e9 (re)d\u00e9couvre l\u00e0 sa mortalit\u00e9 en tant qu&rsquo;esp\u00e8ce.<\/p>\n<p><strong>Vous pratiquez votre religion, l&rsquo;islam, sur laquelle vous avez \u00e9crit. Comment vit-on ce ramadan sous confinement, au S\u00e9n\u00e9gal en particulier ?<\/strong><\/p>\n<p>La p\u00e9riode \u00e9tait aux grands rassemblements dans le calendrier des confr\u00e9ries des Mourides et Tidjanes, avec notamment une c\u00e9l\u00e9bration tr\u00e8s importante pour les Mourides, et l&rsquo;on se demandait si ces confr\u00e9ries, dont le poids social et politique compte beaucoup, allaient faire le forcing. Mais l&rsquo;\u00c9tat a donn\u00e9 des explications en s&rsquo;adressant non pas \u00e0 tel ou tel chef de confr\u00e9rie mais aux citoyens en eux. Le S\u00e9n\u00e9galais peut se reconna\u00eetre dans un guide religieux, mais celui-ci n&rsquo;a pas \u00e0 g\u00e9rer une urgence sanitaire. Cela a \u00e9t\u00e9 compris. Il faut dire aussi que les musulmans ont vu que La Mecque elle-m\u00eame avait suspendu les circumambulations autour de la Kaaba, cet espace depuis toujours rempli de croyants. La Kaaba vide, cela marque les esprits.<\/p>\n<p>Vivre le ramadan dans ces conditions est plus difficile, car c&rsquo;est un moment de grande solidarit\u00e9, le je\u00fbne s&rsquo;accompagne d&rsquo;une sociabilisation plus forte que d&rsquo;habitude, on se rassemble le soir dans les mosqu\u00e9es pour les pri\u00e8res collectives, on f\u00eate la rupture du je\u00fbne, ou on se rend beaucoup visite puisque ce temps est celui o\u00f9 l&rsquo;on doit demander pardon aux autres. On peut d&rsquo;ailleurs aussi dire que, paradoxalement, je\u00fbner en \u00e9tant confin\u00e9 est plus facile car on a moins de tentations\u2026<\/p>\n<p><strong>Dans quelle mesure l&rsquo;Afrique est-elle davantage menac\u00e9e \u00e0 terme, comme l&rsquo;a d\u00e9clar\u00e9, parmi d&rsquo;autres voix, l&rsquo;Organisation mondiale de la sant\u00e9 ?<\/strong><\/p>\n<p>L&rsquo;Afrique semble pour l&rsquo;instant ne pas recevoir le plus dur de la crise, mais on voit se profiler la famine. Ici, \u00e0 New York, j&rsquo;observe des spectacles incroyables : de tr\u00e8s longues queues form\u00e9es lors des distributions de repas pour les New-Yorkais, ceux qui n&rsquo;ont rien, ou plus rien. Les dons affluent, on fait appel \u00e0 la philanthropie, c&rsquo;est la r\u00e9ponse am\u00e9ricaine. Mais en Afrique ? Cela signifie que ces spectacles, qui avaient disparu, d&rsquo;enfants qui n&rsquo;ont que la peau sur les os, on risque de les voir de nouveau. Sur le plan \u00e9conomique, la pand\u00e9mie aura des cons\u00e9quences tr\u00e8s inqui\u00e9tantes.<\/p>\n<p>Les in\u00e9galit\u00e9s g\u00e9ographiques mais aussi sociales ont \u00e9t\u00e9 mises au jour, notamment concernant les Noirs aux \u00c9tats-Unis face \u00e0 la pand\u00e9mie\u2026<\/p>\n<p>Bernie Sanders, avec le 1 % des tr\u00e8s riches, ou Thomas Piketty ont d\u00e9j\u00e0 travaill\u00e9 depuis un certain temps sur ces th\u00e8mes. Mais il s&rsquo;agissait de chiffres, de pourcentages. Aujourd&rsquo;hui, ils se r\u00e9v\u00e8lent en cette in\u00e9galit\u00e9 primaire des humains devant la mort. C&rsquo;est d&rsquo;autant plus frappant ici qu&rsquo;un discours bizarre laissait croire au d\u00e9but que les Noirs seraient plus r\u00e9sistants, ou moins touch\u00e9s. Tout au contraire, la disproportion est manifeste, et la maladie atteint les minorit\u00e9s noires et latinos, moins \u00e0 New York qu&rsquo;\u00e0 Chicago o\u00f9 70 % des cas touchent des Noirs. Le Covid-19 amplifie les faiblesses immunitaires, asthme, ob\u00e9sit\u00e9, diab\u00e8te, maladies qu&rsquo;on trouve beaucoup chez les plus pauvres. Mais \u00e0 cela il faut ajouter que ces travailleurs \u00ab essentiels \u00bb \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 que sont les conducteurs de bus ou de m\u00e9tro, les vendeuses, le corps m\u00e9dical, docteurs, infirmi\u00e8res, aides-soignantes, etc., qui courent donc le risque d&rsquo;\u00eatre contamin\u00e9s car ils montent \u00ab au front \u00bb, sont de mani\u00e8re disproportionn\u00e9e des \u00ab personnes de couleur \u00bb.<\/p>\n<p>Les in\u00e9galit\u00e9s dont on a parl\u00e9 sur le plan politique se sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9es \u00e0 nous sous la lumi\u00e8re crue et terrible de la pand\u00e9mie. Cette crise est donc l&rsquo;occasion de revenir sur les mod\u00e8les de sant\u00e9 publique et de red\u00e9finir les priorit\u00e9s en recentrant les objectifs de d\u00e9veloppement sur l&rsquo;humain, la vie humaine, la sant\u00e9 humaine, avec une attention toute particuli\u00e8re \u00e0 ceux qui sont les plus vuln\u00e9rables par l&rsquo;\u00e2ge, mais aussi par la pauvret\u00e9 et les in\u00e9galit\u00e9s. Ce qu&rsquo;il y a de scandaleux dans notre monde a \u00e9t\u00e9 mis en lumi\u00e8re.<\/p>\n<p>Justement, un des th\u00e8mes des Ateliers de la pens\u00e9e de Dakar \u00e0 l&rsquo;automne 2019 \u00e9tait la vuln\u00e9rabilit\u00e9, avec un focus sur les \u00ab pratiques de d\u00e9vuln\u00e9rabilisation \u00bb au c\u0153ur des \u00e9changes. Qu&rsquo;est-ce que la pens\u00e9e venue d&rsquo;Afrique, son exp\u00e9rience, sa culture peuvent, dans ces circonstances, apporter au monde ?<\/p>\n<p>C&rsquo;est impressionnant d&rsquo;avoir particip\u00e9 \u00e0 ce colloque et de l&rsquo;avoir suivi avant cette crise. Et d&rsquo;imaginer sa tenue apr\u00e8s ! Nous avions anticip\u00e9 ce th\u00e8me de la vuln\u00e9rabilit\u00e9, car, sur le continent africain, nous avons davantage le sens de ce que le philosophe camerounais Fabien Eboussi Boulaga nommait la \u00ab mort ambiante \u00bb. Il y a des pays o\u00f9, jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent, on meurt encore beaucoup en couches, ce scandale qu&rsquo;une grossesse puisse s&rsquo;achever dans la trag\u00e9die donne un rapport \u00e0 la mort diff\u00e9rent, nous met dans une sorte d&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 qui nous fait ressentir la fragilit\u00e9 des choses. Mais je pense \u00e0 ce que j&rsquo;entends souvent dire dans mon pays, le S\u00e9n\u00e9gal, \u00ab qu&rsquo;il n&rsquo;y a jamais de mal cr\u00e9\u00e9 pour lequel le rem\u00e8de n&rsquo;a pas non plus \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 \u00bb. Nous avons aussi la conviction profonde qu&rsquo;il existe un \u00e9quilibre et dans les circonstances qui sont celles-ci me reviennent \u00e0 l&rsquo;esprit nos cosmologies traditionnelles bas\u00e9es sur l&rsquo;\u00e9lan vital, la force de vie, ce qui nous donne cet espoir chevill\u00e9 au corps. L&rsquo;anthropologue Louis-Vincent Thomas rappelait que la plupart des pri\u00e8res africaines \u00e9taient des pri\u00e8res pour l&rsquo;augmentation de la vie et sa victoire contre ce qui la diminue. L\u00e9opold S\u00e9dar Senghor avait invent\u00e9 le mot \u00ab d\u00e9forcer \u00bb, le \u00ab d\u00e9forcement \u00bb signifiant tout ce qui venait entamer la force de vie, au contraire du renforcement. L&rsquo;Afrique b\u00e9n\u00e9ficie de cette r\u00e9silience, de cette confiance en la vie m\u00eame<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Souleymane Bachir Diagne : \u00ab L&rsquo;Afrique b\u00e9n\u00e9ficie de sa confiance en la vie m\u00eame \u00bb Confin\u00e9 \u00e0 New York, l&rsquo;intellectuel s\u00e9n\u00e9galais observe le comportement de l&rsquo;Am\u00e9rique et l&rsquo;Afrique face au Covid-19. Il insiste sur les in\u00e9galit\u00e9s devant la mort. Propos recueillis par Val\u00e9rie Marin La Mesl\u00e9e Publi\u00e9 le 29\/04\/2020 | Le Point.fr Il ne se<\/p>","protected":false},"author":33,"featured_media":13134,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_uf_show_specific_survey":0,"_uf_disable_surveys":false,"footnotes":"","rank_math_focus_keyword":"","rank_math_title":"","rank_math_description":"","rank_math_canonical_url":"","rank_math_robots":null,"rank_math_facebook_title":"","rank_math_facebook_description":"","rank_math_twitter_title":"","rank_math_twitter_description":""},"categories":[9],"tags":[],"class_list":["post-13133","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-latribune"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13133","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/33"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=13133"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13133\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media\/13134"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=13133"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=13133"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=13133"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}