{"id":15035,"date":"2020-06-09T20:00:46","date_gmt":"2020-06-10T00:00:46","guid":{"rendered":"https:\/\/antilla-martinique.com\/?p=15035"},"modified":"2020-06-09T19:00:43","modified_gmt":"2020-06-09T23:00:43","slug":"loubli-et-le-retour","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/loubli-et-le-retour\/","title":{"rendered":"Oblivion and Return"},"content":{"rendered":"<div id=\"docHeader\">\n<h1 id=\"docTitle\"><span class=\"text\"><span style=\"font-size: 16px\">Figures d\u2019une \u00e9pop\u00e9e m\u00e9morielle sur la Route de l\u2019Esclave au B\u00e9nin<br \/>\n<\/span><\/span><span style=\"font-size: 16px\">Oblivion and Return. Figures in a Memorial Epic on the Slave Route in Benin<\/span><\/h1>\n<div id=\"docAuthor\"><strong>Gaetano <span class=\"familyName\">Ciarcia<\/span><\/strong><\/div>\n<div id=\"docPagination\">p. 89-119<\/div>\n<div id=\"doi\"><\/div>\n<\/div>\n<div id=\"docBody\">\n<div id=\"shortcuts\">R\u00e9sum\u00e9s<\/div>\n<div id=\"abstract\" class=\"section\">\n<div class=\"tabMenu\">Au B\u00e9nin, depuis les d\u00e9buts des ann\u00e9es 1990, le processus institutionnel de connexion m\u00e9morielle entre le pass\u00e9 de l\u2019esclavage et les pratiques cultuelles <em>vodun<\/em> a \u00e9t\u00e9 scand\u00e9 par le Festival Ouidah 92 et le lancement, sous l\u2019\u00e9gide de l\u2019Unesco, de l\u2019itin\u00e9raire intercontinental de la Route de l\u2019Esclave. Les notions de l\u2019oubli et du retour mises en exergue sur la Route par les deux Arbres \u00e9ponymes montrent comment cet itin\u00e9raire, \u00e0 la fois monumental et rituel, devrait permettre aujourd\u2019hui \u00e0 une histoire tragique de se \u00ab\u00a0racheter\u00a0\u00bb sous forme de discours mythique. Dans les diverses versions de ce mythe, o\u00f9 un lien m\u00e9moriel partag\u00e9 entre oubli et retour est racont\u00e9 et donn\u00e9 \u00e0 voir, les r\u00e9cits locaux de l\u2019esclavage font surface en se m\u00e9tamorphosant dans l\u2019actualit\u00e9 patrimoniale et politique de la situation. De tels r\u00e9cits n\u2019adh\u00e8rent pas pourtant aux diverses rh\u00e9toriques internationales et nationales, officielles et diasporiques, pr\u00f4nant, en quelque sorte, une pacification et une d\u00e9mocratisation de l\u2019histoire.<\/div>\n<\/div>\n<div id=\"entries\" class=\"section\"><\/div>\n<div id=\"toc\" class=\"section\">\n<h2 class=\"section\"><span class=\"text\">Plan<\/span><\/h2>\n<div class=\"tocSection1\"><a id=\"tocfrom1n1\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#tocto1n1\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Une route de fictions, entre oublis et retours<\/a><\/div>\n<div class=\"tocSection1\"><a id=\"tocfrom1n2\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#tocto1n2\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">G\u00e9n\u00e9alogies antagonistes et cheminements pol\u00e9miques<\/a><\/div>\n<div class=\"tocSection1\"><a id=\"tocfrom1n3\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#tocto1n3\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Le retour, figure rituelle et patrimoniale de l\u2019oubli<\/a><\/div>\n<div class=\"tocSection1\"><a id=\"tocfrom1n4\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#tocto1n4\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">M\u00e9moires diff\u00e9r\u00e9es des lieux de l\u2019histoire<\/a><\/div>\n<div class=\"tocSection1\"><a id=\"tocfrom1n5\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#tocto1n5\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Le retour de l\u2019oubli, notes conclusives<\/a><\/div>\n<p>Texte int\u00e9gral<\/p>\n<\/div>\n<div id=\"text\" class=\"section\">\n<div id=\"docAccess\"><\/div>\n<div class=\"text wResizable medium\">\n<div class=\"textandnotes\">\n<ul class=\"sidenotes\">\n<li><span class=\"num\">1<\/span> Unesco, r\u00e9solution 27 C\/13.13, 27<sup>e<\/sup> session de la Conf\u00e9rence g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019Unesco, 1993.<\/li>\n<\/ul>\n<p class=\"texte\"><span class=\"paranumber\">1<\/span>Au B\u00e9nin m\u00e9ridional, le lancement en 1994 de l\u2019itin\u00e9raire intercontinental de la Route de l\u2019Esclave, r\u00e9alis\u00e9 sous l\u2019\u00e9gide de la Conf\u00e9rence g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019Unesco, s\u2019est focalis\u00e9 sur l\u2019id\u00e9e d\u2019un \u00ab\u00a0patrimoine commun immat\u00e9riel\u00a0\u00bb de la traite des Noirs partag\u00e9 par les peuples africains, am\u00e9rindiens et europ\u00e9ens. Soutenu par l\u2019Organisation mondiale du tourisme, ce projet avait comme objectifs principaux\u00a0: l\u2019identification, la restauration et la promotion des sites, des b\u00e2timents et des lieux de m\u00e9moire relevant de l\u2019histoire de l\u2019esclavage, afin de valoriser le d\u00e9veloppement \u00e9conomique et social gr\u00e2ce au tourisme culturel qu\u2019elles \u00e9taient en mesure d\u2019induire<a id=\"bodyftn1\" class=\"footnotecall\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn1\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">1<\/a>.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"textandnotes\">\n<ul class=\"sidenotes\">\n<li><span class=\"num\">2<\/span> La formulation est de l\u2019un de mes interlocuteurs b\u00e9ninois.<\/li>\n<\/ul>\n<p class=\"texte\"><span class=\"paranumber\">2<\/span>En d\u00e9jouant des amn\u00e9sies intentionnelles, en r\u00e9veillant des souvenirs enfouis, le lancement de la Route de l\u2019Esclave a permis, entre autres effets sociaux majeurs, d\u2019interroger et de scruter des m\u00e9moires jusqu\u2019alors silencieuses, d\u00e9faillantes ou r\u00e9tives. L\u2019institution d\u2019un \u00ab\u00a0circuit-m\u00e9morial\u00a0\u00bb de la traite dans la ville c\u00f4ti\u00e8re de Ouidah, situ\u00e9e \u00e0 quarante kilom\u00e8tres \u00e0 l\u2019ouest de la capitale \u00e9conomique Cotonou, est intervenue \u00e9galement dans un contexte o\u00f9 se manifestait un clivage entre la reconstitution officielle de la p\u00e9riode de la traite transatlantique et la perception intime du pass\u00e9 de l\u2019esclavage local dans les concessions familiales ou les plantations de palmiers \u00e0 huile. Il s\u2019agit, en effet, d\u2019un espace partag\u00e9 entre l\u2019affirmation politique des identit\u00e9s du pr\u00e9sent et la reconstruction \u00e9thique des faits du pass\u00e9. Si les m\u00e9moires les plus intimes de la condition d\u2019esclave d\u2019autrefois sont une \u00ab\u00a0calebasse ferm\u00e9e\u00a0\u00bb<a id=\"bodyftn2\" class=\"footnotecall\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn2\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">2<\/a> contenant des \u00ab\u00a0secrets\u00a0\u00bb g\u00e9n\u00e9alogiques qui, la plupart du temps, peuvent \u00e0 peine \u00eatre murmur\u00e9s, ce type de r\u00e9tention ou de d\u00e9n\u00e9gation est maintenant confront\u00e9 \u00e0 l\u2019injonction qui est faite publiquement de comm\u00e9morer le ph\u00e9nom\u00e8ne historique de l\u2019esclavage, \u00e0 travers l\u2019\u00e9vocation du r\u00f4le jou\u00e9 par les commer\u00e7ants n\u00e9griers europ\u00e9ens et am\u00e9ricains ou de celui des lignages esclavagistes locaux. Cette th\u00e9matique se m\u00eale de mani\u00e8re inextricable au traitement officiel des narrations \u00e0 transmettre aux nouvelles g\u00e9n\u00e9rations et \u00e0 \u00ab\u00a0\u00e9changer\u00a0\u00bb avec les destinataires\/partenaires potentiels d\u2019une m\u00e9moire culturelle en chantier\u00a0: agences internationales du d\u00e9veloppement, touristes, chercheurs, cin\u00e9astes et photographes, visiteurs issus des \u00ab\u00a0diasporas\u00a0\u00bb afro-am\u00e9ricaines, investisseurs, etc.<\/p>\n<\/div>\n<h1 class=\"texte\"><a id=\"tocto1n1\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#tocfrom1n1\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Une route de fictions, entre oublis et retours<\/a><\/h1>\n<div class=\"textandnotes\">\n<p class=\"texte\">Menant du centre de la ville de Ouidah \u2013 qui, d\u2019apr\u00e8s les estimations de l\u2019historien Robin Law (2004), fut le port n\u00e9grier le plus important d\u2019Afrique, apr\u00e8s celui de Luanda en Angola, en nombre d\u2019esclaves y ayant transit\u00e9, soit un million \u2013 \u00e0 la plage, la Route de l\u2019Esclave est \u00e0 la fois un programme international et un parcours en terre battue, long d\u2019un peu plus de trois kilom\u00e8tres qui se compose en six \u00e9tapes principales\u00a0: la place de la Vente aux ench\u00e8res \u2013 dite aussi place Chacha du surnom de Felix Francisco de Souza, le plus connu de tous les n\u00e9griers d\u2019Afrique, dont le pouvoir et les richesses en tant qu\u2019alli\u00e9 du roi Gu\u00e9zo d\u2019Abomey ont pris dans les m\u00e9moires locales une dimension l\u00e9gendaire<a id=\"bodyftn3\" class=\"footnotecall\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn3\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">3<\/a>\u00a0; l\u2019Arbre de l\u2019Oubli\u00a0; la case <em>zoma\u00ef<\/em>\u00a0; le m\u00e9morial dans le village de Zoungbodji\u00a0; l\u2019Arbre du Retour\u00a0; la Porte du Non-Retour<a id=\"bodyftn4\" class=\"footnotecall\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn4\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">4<\/a>. Con\u00e7us comme embl\u00e9matiques de l\u2019histoire de la traite \u00e0 Ouidah, ces lieux sont reli\u00e9s par vingt-deux sculptures aux styles diff\u00e9rents qui jalonnent le trajet. Un tel am\u00e9nagement devrait rappeler \u00e0 la fois\u00a0: la souffrance des captifs\u00a0; la dimension sacr\u00e9e des cultes <em>vodun<\/em>\u00a0; la puissance et le prestige des souverains d\u2019Abomey ayant domin\u00e9 le territoire de Ouidah, apr\u00e8s l\u2019avoir arrach\u00e9, en 1727, \u00e0 la dynastie \u00ab\u00a0autochtone\u00a0\u00bb hu\u00e9da, jusqu\u2019\u00e0 la colonisation fran\u00e7aise en 1892. Ainsi, m\u00ealant mat\u00e9riaux, compositions plastiques et diverses images de la suj\u00e9tion, du pouvoir, de la douleur, de la vie religieuse et profane, ces sculptures inscrivent l\u2019histoire locale dans une sorte d\u2019ar\u00e8ne comm\u00e9morative o\u00f9 le souvenir du pass\u00e9 de l\u2019esclavage est associ\u00e9 \u00e0 la domination des rois du Danhom\u00e9 ayant pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 (et r\u00e9sist\u00e9 \u00e0) la colonisation fran\u00e7aise. \u00c0 cet \u00e9gard, il faut pr\u00e9ciser que les statues comm\u00e9morant les monarques d\u2019Abomey sont des repr\u00e9sentations non anthropomorphes\u00a0; \u00e0 travers la figuration d\u2019animaux et\/ou d\u2019objets embl\u00e9matiques, elles sont cens\u00e9es et illustrer des devises royales, voire des formules l\u00e9gendaires (parfois cryptiques) de la conception du pouvoir et de son r\u00f4le, propres \u00e0 chaque souverain.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"textIcon\">\n<p><a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/docannexe\/image\/24518\/img-1.jpg\" rel=\"iconSet noopener\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/docannexe\/image\/24518\/img-1.jpg\" alt=\"\" \/><\/a><\/p>\n<p class=\"legendeillustration\">Site de l\u2019Arbre de l\u2019Oubli, Route de l\u2019Esclave, Ouidah, B\u00e9nin. \u0152uvre de Dominique Gnonnou \u201cKouas\u201d.<\/p>\n<p class=\"creditillustration\">(cl. Gaetano Ciarcia, 2011)<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"texte\">Selon la vulgate patrimoniale diffus\u00e9e lors du lancement de l\u2019itin\u00e9raire, les six \u00ab\u00a0stations\u00a0\u00bb ont \u00e9t\u00e9 con\u00e7ues pour repr\u00e9senter les s\u00e9quences du \u00ab\u00a0calvaire\u00a0\u00bb des esclaves\u00a0: apr\u00e8s la vente sur la place aux Ench\u00e8res, leur transit autour de l\u2019Arbre de l\u2019Oubli \u2013 neuf fois pour les hommes, sept fois pour les femmes \u2013 aurait constitu\u00e9 une sorte de passage rituel permettant l\u2019effacement de tous les indices de leur appartenance. Ce rituel aurait eu comme contrepoint, contradictoire \u00e0 vrai dire, leurs circonvolutions (trois fois) autour de l\u2019Arbre du Retour qui auraient permis \u00e0 leurs \u00e2mes, apr\u00e8s la mort, de revenir sur la terre des origines. Au lieu dit <em>Zoma\u00ef<\/em>, \u00ab\u00a0l\u00e0 o\u00f9 le feu ne rentre pas\u00a0\u00bb, deux statues qui repr\u00e9sentent un homme et une femme agenouill\u00e9s, ligot\u00e9s et musel\u00e9s rappellent aux visiteurs le marquage au fer rouge et la r\u00e9clusion des esclaves dans les cases o\u00f9 ils attendaient leur d\u00e9portation. Adjacent \u00e0 cette installation, le m\u00e9morial de Zoungbodji est \u00e9difi\u00e9 sur l\u2019emplacement pr\u00e9tendu de la fosse commune o\u00f9 les esclaves d\u00e9c\u00e9d\u00e9s auraient \u00e9t\u00e9 enterr\u00e9s. Au terme de cet itin\u00e9raire, la Porte du Non-Retour, faisant face \u00e0 la mer sur la plage, est le monument \u00e9minent qui a \u00e9t\u00e9 inaugur\u00e9, lors de la journ\u00e9e internationale de la Tol\u00e9rance, le 30 novembre 1995, par le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique du B\u00e9nin de l\u2019\u00e9poque, Nic\u00e9phore Soglo, ainsi que par le secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019Onu, Boutros Boutros-Ghali, et par le directeur g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019Unesco, Federico Mayor.<\/p>\n<p class=\"texte\">La r\u00e9alit\u00e9 historique et les interpr\u00e9tations actuelles de ces \u00e9tapes ne sont pas attest\u00e9es par les sources documentaires. Robin Law (2004), sp\u00e9cialiste de l\u2019histoire de la r\u00e9gion au moment de la traite n\u00e9gri\u00e8re, s\u2019est appuy\u00e9 sur un patient travail d\u2019archives pour conclure qu\u2019il n\u2019y aurait jamais eu de place aux Ench\u00e8res\u00a0: les esclaves \u00e9taient vendus \u00e0 l\u2019entr\u00e9e des maisons des diff\u00e9rents n\u00e9griers. En ce sens, la place aux Ench\u00e8res est plut\u00f4t la place o\u00f9 se trouvait la maison du n\u00e9grier de Souza et de ses descendants. La r\u00e9alit\u00e9 historique d\u2019un Arbre de l\u2019Oubli, d\u2019un Arbre du Retour, d\u2019un lieu de d\u00e9tention et de marquage des esclaves et d\u2019une fosse commune est aussi mise en question par Law, malgr\u00e9 leur \u00e9laboration r\u00e9cente dans les r\u00e9cits locaux que j\u2019ai pu r\u00e9colter \u00e0 plusieurs reprises. D\u2019ailleurs, toute reconstruction contemporaine se voulant v\u00e9ridique est confront\u00e9e au fait qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque de la traite, les itin\u00e9raires et les modalit\u00e9s du commerce variaient selon les saisons, les p\u00e9riodes, les destinations des captifs, l\u2019efficacit\u00e9 des actions militaires men\u00e9es par la marine anglaise apr\u00e8s l\u2019abolition de la traite en 1807.<\/p>\n<div class=\"textandnotes\">\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"texte\">En 2005, \u00e0 la suite de mes premi\u00e8res enqu\u00eates, j\u2019avais \u00e9mis l\u2019hypoth\u00e8se que, sur la Route de l\u2019Esclave, certains sites int\u00e9grant l\u2019histoire orale de la ville avaient \u00e9t\u00e9 transform\u00e9s en lieux de m\u00e9moire correspondant aux usages actuels du pass\u00e9 de la traite. Par exemple, l\u2019arbre autour duquel, d\u2019apr\u00e8s les chroniques du temps, se d\u00e9roulaient des n\u00e9gociations entre les n\u00e9griers europ\u00e9ens et les autorit\u00e9s dahom\u00e9ennes est devenu l\u2019\u00ab\u00a0Arbre de l\u2019Oubli\u00a0\u00bb\u00a0; l\u2019emplacement de l\u2019arbre o\u00f9 Agadja, le premier roi abom\u00e9en de Ouidah, apr\u00e8s sa conqu\u00eate de la ville, en 1727, aurait go\u00fbt\u00e9 pour la premi\u00e8re fois du gin europ\u00e9en, est devenu le site de l\u2019\u00ab\u00a0Arbre du Retour\u00a0\u00bb. Pour ce qui concerne l\u2019actuel \u00ab\u00a0Arbre de l\u2019Oubli\u00a0\u00bb, d\u2019autres narrations et documents d\u2019archives font \u00e9tat d\u2019un \u00ab\u00a0Arbre du capitaine\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0des capitaines\u00a0\u00bb<a id=\"bodyftn5\" class=\"footnotecall\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn5\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">5<\/a> pr\u00e8s duquel, au xviii<sup>e<\/sup>si\u00e8cle, tout nouveau directeur du fort fran\u00e7ais de Ouidah, lors de son arriv\u00e9e, \u00e9tait re\u00e7u par le <em>Yovogan<\/em> (litt\u00e9ralement en fon\u00a0: \u00ab\u00a0chef des Blancs\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire le dignitaire qui repr\u00e9sentait le roi d\u2019Abomey aupr\u00e8s des Europ\u00e9ens). \u00c0 ce propos, il est int\u00e9ressant de signaler que, comme le remarque aussi Law \u00e0 partir de ses sources, lors de cette c\u00e9r\u00e9monie, trois circonvolutions autour de l\u2019arbre auraient effectivement eu lieu\u00a0:<\/p>\n<\/div>\n<blockquote>\n<p class=\"citation\">\u00ab\u00a0Le nouveau directeur [du fort St-Louis, dit aussi \u201cfort fran\u00e7ais\u201d] d\u00e9barque \u00e0 Juda [\u2026]. Sur la gr\u00e8ve l\u2019attend une tr\u00e8s simple chaise de porteur [\u2026]. Le chef du poste c\u00f4tier, pr\u00e9venu d\u00e8s l\u2019arriv\u00e9e du navire par des actifs guetteurs, se porte \u00e0 la rencontre du Blanc afin de lui offrir en guise de bienvenue une calebasse emplie d\u2019eau fra\u00eeche\u00a0; il re\u00e7oit en \u00e9change de l\u2019eau-de-vie et, satisfait, conduit notre directeur sous l\u2019 \u201cArbre du capitaine\u201d o\u00f9 Yavogan <em>[sic]<\/em> ne tarde pas \u00e0 les rejoindre\u00a0: le gouverneur noir para\u00eet dans toute sa pompe, v\u00eatu de soies \u00e9clatantes, abrit\u00e9 sous un large parasol, et pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019un cort\u00e8ge bruyant et gambadant qui fait trois fois le tour de l\u2019arbre\u00a0; il pr\u00e9sente \u00e0 son tour au directeur un verre d\u2019eau, un verre de vin et un verre d\u2019eau-de-vie, lui demande aimablement des nouvelles du roi et de la reine de France\u00a0\u00bb.(Berbain 1942\u00a0: 61-62)<\/p>\n<\/blockquote>\n<div class=\"textandnotes\">\n<ul class=\"sidenotes\">\n<li><span class=\"num\">6<\/span> Actuellement, un projet de d\u00e9veloppement de grande envergure est destin\u00e9 \u00e0 r\u00e9am\u00e9nager l\u2019aire g\u00e9ogra <a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn6\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">(&#8230;)<\/a><\/li>\n<li><span class=\"num\">7<\/span> Cf. Division du Patrimoine culturel [s. d.].<\/li>\n<\/ul>\n<p class=\"texte\"><span class=\"paranumber\">7<\/span>Aujourd\u2019hui, la Route de l\u2019Esclave se pr\u00e9sente dans un \u00e9tat d\u2019abandon d\u00fb en partie \u00e0 l\u2019incurie des institutions\u00a0; cette n\u00e9gligence est aussi le reflet d\u2019un manque d\u2019int\u00e9r\u00eat r\u00e9el et de financements qui, apr\u00e8s la fin du mandat du pr\u00e9sident Soglo, a caract\u00e9ris\u00e9 les politiques nationales de valorisation du patrimoine. D\u2019ailleurs, les espoirs d\u2019un d\u00e9veloppement d\u2019un tourisme culturel au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990 se sont envol\u00e9s par manque d\u2019investissement cons\u00e9quent de la part de l\u2019Unesco et de l\u2019\u00c9tat<a id=\"bodyftn6\" class=\"footnotecall\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn6\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">6<\/a>. En 2001, le Centre du patrimoine mondial a rejet\u00e9 une demande de classement du site sur la liste des biens culturels de l\u2019humanit\u00e9 pour d\u00e9faut de visibilit\u00e9 et de lisibilit\u00e9 d\u2019espaces qui apparaissent encombr\u00e9s par des \u00e9l\u00e9ments architecturaux ne respectant pas l\u2019\u00ab\u00a0esprit des lieux\u00a0\u00bb<a id=\"bodyftn7\" class=\"footnotecall\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn7\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">7<\/a>. Cependant, comme je le remarquais d\u00e9j\u00e0 il y a quelques ann\u00e9es, la situation n\u2019est pas fig\u00e9e. La Route de l\u2019Esclave est devenue l\u2019objet d\u2019affrontements plus ou moins larv\u00e9s entre plusieurs entrepreneurs priv\u00e9s, issus de la \u00ab\u00a0soci\u00e9t\u00e9 civile\u00a0\u00bb qui, profitant d\u2019une juridiction d\u00e9faillante en mati\u00e8re de protection du patrimoine national, ont occup\u00e9 des terrains se trouvant sur l\u2019itin\u00e9raire officiel ou lui \u00e9tant adjacents. Leur but \u00e9tait la promotion d\u2019activit\u00e9s commerciales qui supposaient \u00e9galement une forme d\u2019investissement dans la revitalisation de la m\u00e9moire, parfois en contradiction avec le projet initial, qui, lui aussi, \u00e9tait h\u00e9t\u00e9roclite. Ainsi d\u2019autres lieux de m\u00e9moire en viennent-ils \u00e0 s\u2019ajouter en quelque sorte \u00e0 ceux issus de la tentative d\u00e9j\u00e0 d\u00e9sordonn\u00e9e de donner au parcours une coh\u00e9rence m\u00e9morielle et symbolique. Le b\u00e2timent encore en construction, <em>Zomachi<\/em>, \u00ab\u00a0l\u00e0 o\u00f9 la flamme ne s\u2019\u00e9teint pas\u00a0\u00bb, par exemple, \u00e9difi\u00e9 derri\u00e8re le lieu dit <em>Zoma\u00ef<\/em>, \u00ab\u00a0l\u00e0 o\u00f9 le feu ne rentre pas\u00a0\u00bb, repr\u00e9sente une sorte de r\u00e9ponse morale, se voulant \u00e9clairante et optimiste, \u00e0 <em>Zoma\u00ef<\/em>, espace des t\u00e9n\u00e8bres et de la r\u00e9signation. Les r\u00e9cits locaux pr\u00e9sentent plusieurs versions de cette traduction\u00a0; l\u2019image du \u00ab\u00a0feu\u00a0\u00bb peut \u00eatre remplac\u00e9e par celle de la \u00ab\u00a0flamme\u00a0\u00bb ou de la \u00ab\u00a0lumi\u00e8re\u00a0\u00bb. Loin d\u2019\u00eatre anodines, ces variations semblent exprimer l\u2019attribution de diverses significations, m\u00e9taphoriques ou symboliques, au pr\u00e9tendu lieu d\u2019enfermement des esclaves. Si le feu est li\u00e9 au danger d\u2019incendie, la lumi\u00e8re s\u2019oppose \u00e0 l\u2019obscurit\u00e9 dans laquelle les esclaves \u00e9taient gard\u00e9s, mais elle \u00e9voque aussi les vertus de l\u2019esp\u00e9rance et de la raison\u00a0; la flamme rappelle le feu, mais aussi la m\u00e9moire et le souvenir. \u00c0 la diff\u00e9rence de <em>Zoma\u00ef<\/em>, <em>Zomachi<\/em> n\u2019entend pas comm\u00e9morer l\u2019obscurit\u00e9 comme effacement de l\u2019identit\u00e9, mais la lumi\u00e8re toujours vivante, et par cons\u00e9quent la reconnaissance des origines d\u00e9chir\u00e9es. Cette construction est destin\u00e9e \u00e9galement \u00e0 devenir \u00e0 la fois un h\u00f4tel <em>(L\u2019Escale du Retour)<\/em> et un centre de \u00ab\u00a0conscientisation, de repentir et de retrouvailles avec la diaspora douloureuse\u00a0\u00bb, d\u2019apr\u00e8s l\u2019inscription lisible sur un panneau situ\u00e9 \u00e0 l\u2019entr\u00e9e. Le concepteur et propri\u00e9taire, le sociologue Honorat Aguessy, fondateur \u00e0 Ouidah de l\u2019Institut de d\u00e9veloppement des \u00e9changes endog\u00e8nes, est aussi le promoteur, depuis 1998, d\u2019une Marche du repentir, devenue par la suite la Marche du devoir de m\u00e9moire et du repentir, qui se d\u00e9roule le troisi\u00e8me dimanche de janvier \u00e0 partir de la place aux Ench\u00e8res. Gr\u00e2ce \u00e0 cette c\u00e9r\u00e9monie, qui invite \u00e0 d\u00e9passer les divisions et les blessures du pass\u00e9 de l\u2019esclavage, la soci\u00e9t\u00e9 civile b\u00e9ninoise devrait \u00eatre en mesure d\u2019assumer une partie de la \u00ab\u00a0responsabilit\u00e9 morale\u00a0\u00bb de cette histoire.<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"texte\">L\u2019autre \u00e9l\u00e9ment qui rend encore plus laborieuses la lecture et la visibilit\u00e9 patrimoniale du site est repr\u00e9sent\u00e9 par l\u2019action de l\u2019Ong ProMeTra (Promotion de la m\u00e9decine traditionnelle), dont l\u2019activit\u00e9 principale consiste \u00e0 rechercher et \u00e0 diffuser des m\u00e9thodes et rem\u00e8des th\u00e9rapeutiques emprunt\u00e9s \u00e0 la pharmacop\u00e9e populaire. Implant\u00e9e dans une dizaine de pays, parmi lesquels la France et les \u00c9tats-Unis, ProMeTra a fait construire, sur la plage, \u00e0 quelques centaines de m\u00e8tres de la Porte du Non-Retour, la Porte du Retour avec son mus\u00e9e de la Diaspora. L\u00e0 aussi, nous pouvons observer une entreprise commerciale visant \u00e0 valoriser la m\u00e9moire de la traite, et s\u2019adressant prioritairement aux visiteurs d\u2019origine afro-am\u00e9ricaine sensibles au th\u00e8me du retour \u00e0 la \u00ab\u00a0M\u00e8re Afrique\u00a0\u00bb. Dans ce cas de figure, les id\u00e9es cl\u00e9s ne sont ni le repentir ni la r\u00e9conciliation, mais les \u00ab\u00a0retrouvailles\u00a0\u00bb avec une Afrique mythique, mise en sc\u00e8ne \u00e0 travers des repr\u00e9sentations de c\u00e9r\u00e9monies <em>vodun<\/em>. D\u2019apr\u00e8s les promoteurs de cette op\u00e9ration, Ouidah devient \u00e0 la fois la destination d\u2019un retour momentan\u00e9 de \u00ab\u00a0p\u00e8lerins\u00a0\u00bb afro-am\u00e9ricains, associ\u00e9s \u00e0 des visiteurs europ\u00e9ens et am\u00e9ricains n\u2019ayant aucune origine africaine, et le point de d\u00e9part pour une \u00ab\u00a0connexion spirituelle\u00a0\u00bb avec le <em>vodun r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9\u00a0<\/em>comme religion ancestrale et matrice commune d\u2019un \u0153cum\u00e9nisme aux fonctions cathartiques de type <em>new age<\/em>.<\/p>\n<h1 class=\"texte\"><a id=\"tocto1n2\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#tocfrom1n2\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">G\u00e9n\u00e9alogies antagonistes et cheminements pol\u00e9miques<\/a><\/h1>\n<p><span style=\"font-size: 16px\">Apr\u00e8s le refus de la demande d\u2019inscription sur la Liste du patrimoine mondial de l\u2019Unesco par le Centre du patrimoine mondial, un nouveau dossier a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9par\u00e9 par un comit\u00e9 d\u2019experts b\u00e9ninois. De ce document dont, au cours du mois de janvier 2011, j\u2019ai pu consulter une version provisoire (mais, selon mes interlocuteurs impliqu\u00e9s dans le projet, presque d\u00e9finitive), de nouveaux lieux de m\u00e9moire du pass\u00e9 de l\u2019esclavage pr\u00e9sents sur le territoire b\u00e9ninois int\u00e8grent l\u2019itin\u00e9raire de la Route de l\u2019Esclave. Il s\u2019agit des sites arch\u00e9ologiques d\u2019Ok\u00e9 Shab\u00e9 \u2013 pr\u00e8s de la ville de Sav\u00e8, situ\u00e9e dans la r\u00e9gion des Collines \u00e0 environ cent cinquante kilom\u00e8tres d\u2019Abomey \u2013 et de Yaka, dans la commune de Dassa-Zoum\u00e9 \u2013 toujours dans la r\u00e9gion des Collines \u2013, o\u00f9 il est possible de retrouver les vestiges d\u2019emplacements d\u00e9fensifs (grottes, remparts, abris, points d\u2019observation, tours de contr\u00f4le) habit\u00e9s et utilis\u00e9s par des groupes d\u2019origines diff\u00e9rentes, tous affect\u00e9s par des guerres et des razzias ayant eu pour cons\u00e9quence la mise en esclavage des populations vaincues.<\/span><\/p>\n<p class=\"texte\"><span class=\"paranumber\">En <\/span>ce qui concerne l\u2019itin\u00e9raire traversant la commune de Ouidah, deux autres sites ont \u00e9t\u00e9 retenus\u00a0: la for\u00eat sacr\u00e9e de Y\u00eanouzun, lieu rituel de transit des convois de captifs, dans l\u2019arrondissement p\u00e9riph\u00e9rique de Savi \u2013 ancienne capitale du royaume hu\u00e9da, vaincu par les Fon d\u2019Abomey en 1727, situ\u00e9e \u00e0 environ huit kilom\u00e8tres de Ouidah \u2013, et l\u2019ancien fort portugais dans le centre de la ville, devenu par la suite le mus\u00e9e Historique, qui, durant la p\u00e9riode de la traite, aurait servi d\u2019entrep\u00f4t et de forteresse. Pour ce qui rel\u00e8ve des \u00e9tapes d\u00e9j\u00e0 s\u00e9lectionn\u00e9es comme significatives dans l\u2019ancien dossier, le M\u00e9morial de Zoungbodji est d\u00e9sormais pr\u00e9sent\u00e9 comme une sorte de mausol\u00e9e du site arch\u00e9ologique nomm\u00e9 la \u00ab\u00a0fosse aux esclaves\u00a0\u00bb.<\/p>\n<div class=\"textandnotes\">\n<p class=\"texte\"><span class=\"paranumber\">Par <\/span>ailleurs, au lieu de mettre en valeur la Porte du Non-Retour consid\u00e9r\u00e9e comme trop m\u00e9taphorique, le nouveau projet privil\u00e9gie l\u2019inscription patrimoniale de l\u2019espace adjacent dit \u00ab\u00a0L\u2019embarcad\u00e8re de Dj\u00e8gbadji\u00a0\u00bb. Ce site est consid\u00e9r\u00e9 comme \u00e9tant plus fid\u00e8le \u00e0 une reconstitution des lieux de m\u00e9moire de la d\u00e9portation des esclaves. Ainsi la Porte du Non-Retour est-elle destin\u00e9e \u00e0 devenir le monument embl\u00e9matique conf\u00e9rant une dimension m\u00e9morielle tangible au pr\u00e9tendu \u00ab\u00a0lieu v\u00e9ridique\u00a0\u00bb de l\u2019embarquement des cargaisons d\u2019esclaves dont il ne reste plus de traces physiques. Un jeu sc\u00e9nographique de combinaisons, entre les lacunes de l\u2019arch\u00e9ologie et les r\u00e9cits de comm\u00e9moration, semble donc accompagner la volont\u00e9 de donner une plausibilit\u00e9 historique \u00e0 l\u2019itin\u00e9raire afin qu\u2019il puisse \u00eatre reconnu comme un bien culturel prot\u00e9g\u00e9 par l\u2019Unesco. D\u2019une mani\u00e8re implicite, une telle invention nous renvoie \u00e0 ce que James E. Young consid\u00e8re comme \u00ab\u00a0le syndrome de la tombe absente\u00a0\u00bb (1993\u00a0: 729 <em>sq<\/em>.)<a id=\"bodyftn8\" class=\"footnotecall\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn8\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">8<\/a>, se manifestant, par exemple, dans des sites o\u00f9 l\u2019imp\u00e9ratif de rendre compte de la Shoah ne peut \u00eatre que confront\u00e9 \u00e0 celui de rendre visible la disparition.<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"texte\">Ainsi que tous mes interlocuteurs impliqu\u00e9s dans la conception de ce nouveau programme de valorisation de la Route de l\u2019Esclave me l\u2019ont signal\u00e9, il s\u2019agit, du point de vue de sa lisibilit\u00e9 patrimoniale, d\u2019un \u00ab\u00a0dossier \u00e0 probl\u00e8mes\u00a0\u00bb. Les principaux points consid\u00e9r\u00e9s comme sensibles de la part des experts <em>in loco<\/em> et mandat\u00e9s par l\u2019Unesco sont les suivants\u00a0:<\/p>\n<ul class=\"texte\">\n<li>La question de l\u2019authenticit\u00e9 des sites. Les membres du comit\u00e9 national de sp\u00e9cialistes ont remarqu\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait impossible d\u2019authentifier certains lieux. En cons\u00e9quence, d\u2019apr\u00e8s les nouvelles directives, le principe d\u2019exhaustivit\u00e9 doit c\u00e9der la place \u00e0 une logique s\u00e9lective prenant en compte seulement des \u00e9l\u00e9ments \u00e0 la valeur av\u00e9r\u00e9e et \u00ab\u00a0n\u00e9cessaire\u00a0\u00bb. Parmi les sites r\u00e9put\u00e9s tels et dont la r\u00e9alit\u00e9 historique est s\u00fbrement ou relativement prouv\u00e9e\u00a0: les sites d\u2019Ok\u00e9-Shab\u00e9 et Yaka dans la r\u00e9gion des Collines, de la For\u00eat sacr\u00e9e de Y\u00eanouzun \u00e0 Savi, de la Place aux Ench\u00e8res, de l\u2019Arbre de l\u2019Oubli, de la fosse commune de Zoungbodji, de l\u2019Arbre du Retour, de l\u2019embarcad\u00e8re de Dj\u00e9gbadji, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la Porte du Non-Retour.<\/li>\n<li>L\u2019\u00ab\u00a0alt\u00e9ration\u00a0\u00bb architecturale de certains espaces comme la place aux Ench\u00e8res, envahie par la maison familiale des de Souza, qui ont d\u2019ailleurs rebaptis\u00e9 l\u2019endroit \u00ab\u00a0Place Chacha\u00a0\u00bb du surnom du fondateur Francisco Felix de Souza, devenu apr\u00e8s sa mort le titre honorifique d\u00e9signant le chef du lignage de Souza.<\/li>\n<li>Le b\u00e2timent imposant et toujours en construction de <em>Zomachi<\/em>, qui encombre le parcours en en occupant physiquement une partie, et en d\u00e9tournant du point de vue interpr\u00e9tatif la signification m\u00e9morielle qui lui avait \u00e9t\u00e9 attribu\u00e9e par les auteurs du projet de la Route de l\u2019Esclave\u00a0; il s\u2019agit d\u2019un espace qui aurait d\u00fb normalement faire l\u2019objet d\u2019une expropriation patrimoniale de la part de l\u2019\u00c9tat b\u00e9ninois.<\/li>\n<li>Les statues repr\u00e9sentant les rois abom\u00e9ens qui sillonnent le trajet et interdisent, d\u2019apr\u00e8s certains responsables du patrimoine, une lecture \u00e9minemment anti-esclavagiste et acceptable \u2013 \u00e0 la fois pour les membres de la \u00ab\u00a0diaspora\u00a0\u00bb et pour les descendants des populations ayant \u00e9t\u00e9 victimes du pouvoir dahom\u00e9en \u2013 du pass\u00e9 de l\u2019esclavage dans la r\u00e9gion.<\/li>\n<\/ul>\n<p class=\"texte\"><span class=\"paranumber\">Ces <\/span>\u00a0\u00ab\u00a0probl\u00e8mes\u00a0\u00bb qui emp\u00eachent une reconnaissance internationale officielle (au niveau de l\u2019Unesco) de la Route de l\u2019Esclave en tant que bien patrimonial ayant un int\u00e9r\u00eat culturel indiscutable, sont la cons\u00e9quence d\u2019une histoire complexe, \u00e0 la fois sociale et politique, ancienne et tr\u00e8s r\u00e9cente. Le cas des sculptures figurant les rois d\u2019Abomey semble \u00eatre, \u00e0 ce titre, particuli\u00e8rement r\u00e9v\u00e9lateur.<\/p>\n<p class=\"texte\"><span class=\"paranumber\">D\u2018apr\u00e8s\u00a0<\/span>Nour\u00e9ini Tidjani-Serpos, intellectuel b\u00e9ninois, professeur d\u2019universit\u00e9 et ancien vice-directeur de l\u2019Unesco, avec lequel je me suis entretenu \u00e0 plusieurs reprises, la situation actuelle de la Route de l\u2019Esclave serait le prolongement d\u2019une relation paradoxale de concurrence symbolique avec une manifestation qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 et \u2013 pourrait-on dire \u2013 pr\u00e9par\u00e9 son lancement\u00a0: le Festival d\u2019arts et de la culture <em>vodun<\/em>, \u00ab\u00a0Ouidah 92. Retrouvailles Am\u00e9riques-Afrique\u00a0\u00bb, en f\u00e9vrier 1993. Tidjani-Serpos a \u00e9t\u00e9 le concepteur de ces deux moments fondateurs du renouveau des cultes <em>vodun<\/em> au B\u00e9nin et de leur connexion avec la comm\u00e9moration des m\u00e9moires de l\u2019esclavage. Selon son r\u00e9cit, le projet de la Route de l\u2019Esclave avait \u00e9t\u00e9 soutenu au sein de l\u2019Unesco par deux pays\u00a0: Ha\u00efti et le B\u00e9nin. Pour des questions d\u2019enjeu politique, il fallait trouver un argument convaincant pour soutenir la candidature du B\u00e9nin comme pays susceptible d\u2019accueillir une m\u00e9moire embl\u00e9matique de l\u2019\u00e9poque esclavagiste et de susciter des rapprochements au sein de la diaspora noire. Car, du point de vue d\u00e9mographique, la diaspora francophone, fortement minoritaire par rapport aux diasporas anglophone et lusophone, desservait l\u2019aspiration de l\u2019\u00c9tat b\u00e9ninois \u00e0 accueillir le centre m\u00e9morial d\u2019un tel programme. De sorte que, d\u2019apr\u00e8s une communication personnelle de Tidjani-Serpos, c\u2019\u00e9tait le \u00ab\u00a0religieux\u00a0\u00bb, donc le <em>vodun<\/em>, qui \u00e9tait en mesure d\u2019\u00eatre investi par les actions et rh\u00e9toriques patrimoniales, et de devenir le \u00ab\u00a0liant\u00a0\u00bb culturel et historique justifiant le choix de son pays comme foyer du projet international de l\u2019itin\u00e9raire. La difficult\u00e9 de \u00ab\u00a0faire passer\u00a0\u00bb le B\u00e9nin a \u00e9t\u00e9 aussi surmont\u00e9e par l\u2019organisation de Ouidah 92 en tant qu\u2019\u00e9picentre artistique et culturel apte \u00e0 cr\u00e9er les conditions de circulation d\u2019une vulgate l\u00e9gitimant une nouvelle \u00e8re d\u2019\u00e9changes entre les communaut\u00e9s afro-am\u00e9ricaines et les institutions internationales comme l\u2019Unesco.<\/p>\n<div class=\"textIcon\">\n<p><a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/docannexe\/image\/24518\/img-2-small580.jpg\" rel=\"iconSet noopener\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/docannexe\/image\/24518\/img-2-small480.jpg\" alt=\"\" \/><\/a><\/p>\n<div class=\"textIconAccess\"><\/div>\n<p class=\"legendeillustration\">Entr\u00e9e de la Porte du Retour, site cr\u00e9\u00e9 par l\u2019Ong ProMeTra (Promotion de la m\u00e9decine traditionnelle), Ouidah, B\u00e9nin. Les statues repr\u00e9sentent la \u201cM\u00e8re Afrique\u201d accueillant les \u201cp\u00e8lerins\u201d de la diaspora afro-am\u00e9ricaine.<\/p>\n<p class=\"creditillustration\">\u0152uvre de Benjamin Mafort (cl. Gaetano Ciarcia, 2011).<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"textIcon\">\n<p><a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/docannexe\/image\/24518\/img-3-small580.jpg\" rel=\"iconSet noopener\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/docannexe\/image\/24518\/img-3-small480.jpg\" alt=\"\" \/><\/a><\/p>\n<div class=\"textIconAccess\"><\/div>\n<p class=\"legendeillustration\">Rencontre des participants \u00e0 la Marche du devoir de m\u00e9moire et du repentir avec un groupe d\u2019Afro-Am\u00e9ricains.<\/p>\n<p class=\"creditillustration\">Site dit <em>Zomachi<\/em>, Ouidah, B\u00e9nin (cl. Gaetano Ciarcia, 2012).<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"textIcon\">\n<p><a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/docannexe\/image\/24518\/img-4-small580.jpg\" rel=\"iconSet noopener\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/docannexe\/image\/24518\/img-4-small480.jpg\" alt=\"\" \/><\/a><\/p>\n<div class=\"textIconAccess\"><\/div>\n<p class=\"legendeillustration\">Repr\u00e9sentation d\u2019esclaves. C\u00e9r\u00e9monie de cl\u00f4ture de la Marche du devoir de m\u00e9moire et du repentir.<\/p>\n<p class=\"creditillustration\">Site dit <em>Zomachi<\/em>, Ouidah, B\u00e9nin (cl. Gaetano Ciarcia, 2011).<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"textIcon\">\n<p><a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/docannexe\/image\/24518\/img-5-small580.jpg\" rel=\"iconSet noopener\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/docannexe\/image\/24518\/img-5-small480.jpg\" alt=\"\" \/><\/a><\/p>\n<div class=\"textIconAccess\"><\/div>\n<p class=\"legendeillustration\">Porte du Non-Retour. Route de l\u2019Esclave, Ouidah, B\u00e9nin.<\/p>\n<p class=\"creditillustration\">\u0152uvre de Fortun\u00e9 Bandeira (cl. Gaetano Ciarcia, 2005).<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"texte\"><span class=\"paranumber\">Toujours <\/span>selon Tidjani-Serpos, dans les ann\u00e9es 1990, la constitution d\u2019un patrimoine d\u2019\u0153uvres d\u2019art int\u00e9grant la nouvelle fondation de l\u2019\u00c9tat qui sortait d\u2019une p\u00e9riode de dictature, et qui, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, \u00e9tait engag\u00e9 dans un processus de \u00ab\u00a0renouveau d\u00e9mocratique\u00a0\u00bb, avait \u00e9t\u00e9 un des objectifs \u00e0 l\u2019origine de Ouidah 92. Afin d\u2019encourager leur cr\u00e9ativit\u00e9, les artistes b\u00e9ninois avaient \u00e9t\u00e9 incit\u00e9s \u00e0 \u00ab\u00a0plonger dans le <em>vodun<\/em> [de fa\u00e7on] \u00e0 restituer leurs exp\u00e9riences initiatiques \u00e0 travers leurs repr\u00e9sentations visuelles\u00a0\u00bb. En ce sens, l\u2019institution d\u2019une culture nationale \u00e9tait envisag\u00e9e comme \u00e9laboration <em>in fieri<\/em> d\u2019une relation et d\u2019une perception d\u2019un v\u00e9cu cultuel et esth\u00e9tique de l\u2019exp\u00e9rience religieuse traditionnelle dont la sph\u00e8re du <em>vodun<\/em> devenait le r\u00e9ceptacle authentique. Les artistes sollicit\u00e9s et choisis \u00e9taient donc per\u00e7us comme des \u00e9missaires en provenance des mondes sociaux de la coutume. Ils devaient inventer des figures esth\u00e9tiques exprimant une continuit\u00e9 entre les pratiques traditionnelles et les mutations modernes, et, par cons\u00e9quent, souligner la relation que la soci\u00e9t\u00e9 b\u00e9ninoise contemporaine devait entretenir avec ses cultes toujours pratiqu\u00e9s par une partie de la population, tout autant que repr\u00e9senter l\u2019esclavage qui s\u2019inscrit de fait dans son pass\u00e9 pr\u00e9colonial.<\/p>\n<p class=\"texte\"><span class=\"paranumber\">Dans <\/span>ce cadre, comme Tidjani-Serpos me l\u2019a dit, \u00ab\u00a0Ouidah 92 est Ouidah 92\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019organisation d\u2019un festival n\u2019ayant pas encore en vue l\u2019inscription de lieux sur la liste de l\u2019Unesco\u00a0: les statues comm\u00e9morant les rois d\u2019Abomey demeuraient des repr\u00e9sentations d\u2019une histoire nationale en chantier qui n\u2019avait pas (encore\u00a0?) pour objectif leur projection et reconnaissance sur la sc\u00e8ne patrimoniale de la traite n\u00e9gri\u00e8re, telles qu\u2019elles seront \u00e9voqu\u00e9es quelques ann\u00e9es plus tard gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019am\u00e9nagement de la Route de l\u2019Esclave. Une telle explication suppose qu\u2019une superposition et une conjonction de motifs m\u00e9moriels soient mises en place, mais qui, si elles sont le fait du m\u00eame initiateur, Tidjani-Serpos, rel\u00e8vent d\u2019un programme g\u00e9n\u00e9ral utopique, plein de contradictions et d\u2019anachronismes. Du point de vue d\u2019une \u00e9conomie morale de la transmission du pass\u00e9 de l\u2019esclavage, cette version de l\u2019histoire r\u00e9cente de l\u2019h\u00e9ritage culturel montre les difficult\u00e9s qui surgissent quand, au projet de constitution d\u2019une dynastie \u00ab\u00a0nationale\u00a0\u00bb \u2013 celle repr\u00e9sent\u00e9e par la monarchie abom\u00e9enne \u2013, s\u2019ajoute la d\u00e9limitation d\u2019un territoire consacr\u00e9 aux usages m\u00e9moriels et susceptible de d\u00e9gager des significations \u00ab\u00a0diasporiques\u00a0\u00bb. Comme l\u2019a remarqu\u00e9 Paul Ric\u0153ur \u00e0 propos du travail d\u2019Henry Rousso sur la m\u00e9moire de Vichy o\u00f9 le souvenir de la Collaboration s\u2019oppose <em>de facto<\/em> \u00e0 celui de la R\u00e9sistance, \u00ab\u00a0voir une chose, ce n\u2019est pas en voir une autre. Raconter un drame, c\u2019est en oublier un autre\u00a0\u00bb (2000\u00a0: 584). Dans le cas de la Route de l\u2019Esclave, c\u2019est plut\u00f4t l\u2019affrontement, dans un m\u00eame lieu (et en m\u00eame temps), de deux perspectives de toute \u00e9vidence antagonistes\u00a0: pour l\u2019une, donner \u00e0 voir le prestige et la puissance des souverains du Danhom\u00e9 suppos\u00e9s pr\u00e9figurer l\u2019\u00c9tat moderne b\u00e9ninois et, pour l\u2019autre, faire entendre la souffrance que la m\u00eame dynastie, compromise dans la mise en esclavage locale et dans la traite transatlantique, a inflig\u00e9e aux populations qu\u2019elle avait assujetties. En ce sens, sur la Route de l\u2019Esclave, examin\u00e9e \u00e0 travers le prisme de Ouidah 92, nous pouvons observer des tentatives diverses, conflictuelles, voire contradictoires de \u00ab\u00a0transformer en histoire\u00a0\u00bb (Tchitchi 2007\u00a0: 92) l\u2019injonction patrimoniale du souvenir et la g\u00e9n\u00e9alogie d\u2019une construction rh\u00e9torique r\u00e9cente, entre autres mat\u00e9rialis\u00e9e par les \u0153uvres des artistes. La restitution esth\u00e9tique et cultuelle du pass\u00e9 de l\u2019esclavage va ici de pair avec des pratiques politiques m\u00e9morielles d\u2019\u00ab\u00a0organisation de l\u2019oubli\u00a0\u00bb (Ric\u0153ur 2000\u00a0: 582). Il s\u2019agit, en effet, d\u2019un processus de r\u00e9interpr\u00e9tation du pass\u00e9 qui s\u2019actualise sans cesse \u00e0 travers les conjonctures politiques. Si, \u00ab\u00a0en cr\u00e9ant des espaces communs de la m\u00e9moire, les monuments propagent l\u2019illusion d\u2019une m\u00e9moire commune\u00a0\u00bb (Young 1993\u00a0: 735), la fabrication de ce genre de r\u00e9cit, comme l\u2019auteur de cette r\u00e9flexion l\u2019observe pertinemment, tente de situer les \u00e9v\u00e9nements du pass\u00e9 en invoquant une \u00ab\u00a0s\u00e9quence lin\u00e9aire\u00a0\u00bb que le monument est cens\u00e9 inscrire dans un \u00ab\u00a0ordre cognitif\u00a0\u00bb. Sur la Route de l\u2019Esclave, une telle d\u00e9marche provoque des discontinuit\u00e9s dans la perception historique et les significations topographiques du paysage m\u00e9moriel en chantier. En ce sens, il nous semble toujours d\u2019actualit\u00e9 d\u2019interroger l\u2019amn\u00e9sie et sa gen\u00e8se, dont le monument, sur la sc\u00e8ne publique de la rem\u00e9moration, est respectivement le t\u00e9moin et le gardien\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation\">\u00ab\u00a0C\u2019est justement parce que les monuments semblent se souvenir de tout sauf de leur propre pass\u00e9, que notre fonction critique pourrait \u00eatre de r\u00e9investir le monument de sa m\u00e9moire de soi, de sa propre construction, de ses origines\u00a0\u00bb.(<em>Ibid<\/em>.\u00a0: 736)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p class=\"texte\"><span class=\"paranumber\">Origines <\/span>\u00a0que le pr\u00e9sent concr\u00e9tise et que, si l\u2019on d\u00e9cline la c\u00e9l\u00e8bre le\u00e7on l\u00e9vi-straussienne, le monument, tel un masque, transforme sans cesse (L\u00e9vi-Strauss 1975).<\/p>\n<p class=\"texte\"><span class=\"paranumber\">Devenues <\/span>\u00a0embl\u00e9matiques de la domination qu\u2019autrefois le Danhom\u00e9 avait exerc\u00e9e sur le reste du territoire national d\u2019aujourd\u2019hui, et ce, depuis leur \u00e9l\u00e9vation dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 des ann\u00e9es 1990, \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la pr\u00e9sidence de Nic\u00e9phore Soglo, lui-m\u00eame d\u2019origine abom\u00e9enne, les statues ont constitu\u00e9 un enjeu politique et suscit\u00e9 une pol\u00e9mique quant \u00e0 la question m\u00e9morielle et artefactuelle. Lors de la derni\u00e8re campagne \u00e9lectorale en 2011, au moment o\u00f9 se dessinait une alliance \u00e9lectorale \u00ab\u00a0m\u00e9ridionale\u00a0\u00bb contre le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique sortant Boni Yayi, identifi\u00e9 comme \u00ab\u00a0nordiste\u00a0\u00bb, r\u00e9\u00e9lu n\u00e9anmoins, cette question \u00e9tait redevenue particuli\u00e8rement sensible du fait m\u00eame que les statues \u00e9taient \u00e0 ce moment-l\u00e0 inamovibles.<\/p>\n<h1 class=\"texte\"><a id=\"tocto1n3\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#tocfrom1n3\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Le retour, figure rituelle et patrimoniale de l\u2019oubli<\/a><\/h1>\n<div class=\"textandnotes\">\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"texte\"><span class=\"paranumber\">Comme <\/span>\u00a0le montrent les descriptions pr\u00e9c\u00e9dentes, la relation entre les Arbres de l\u2019\u00ab\u00a0oubli\u00a0\u00bb et du \u00ab\u00a0retour\u00a0\u00bb joue un r\u00f4le capital dans le r\u00e9cit de l\u2019\u00e9pop\u00e9e tragique v\u00e9cue par les captifs juste avant leur d\u00e9portation vers les Am\u00e9riques. Ce r\u00e9cit, Tidjani-Serpos se revendique en \u00eatre aussi l\u2019auteur\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est ma prose\u00a0!\u00a0\u00bb, s\u2019est-il exclam\u00e9 au cours de l\u2019un de nos entretiens<a id=\"bodyftn9\" class=\"footnotecall\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn9\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">9<\/a>. Il faisait ainsi allusion aux plaques qui d\u00e9crivent et interpr\u00e8tent les diverses \u00e9tapes de l\u2019itin\u00e9raire, parmi lesquelles celles mettant au jour l\u2019existence, lors de la d\u00e9portation des convois d\u2019esclaves, d\u2019une sorte de rite de passage imposant aux captifs l\u2019oubli de leur identit\u00e9 et d\u2019une liturgie de la promesse qui leur aurait \u00e9t\u00e9 faite d\u2019un retour de leurs \u00ab\u00a0\u00e2mes\u00a0\u00bb sur le sol ancestral apr\u00e8s leur mort.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"textandnotes\">\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"texte\"><span class=\"paranumber\">Dans<\/span>\u00a0son essai <em>Les Formes de l\u2019oubli<\/em> (2001), Marc Aug\u00e9 analyse le retour comme une des trois figures de l\u2019oubli \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans les rituels africains. Dans les pratiques de la possession, le principe du retour serait anim\u00e9 par \u00ab\u00a0l\u2019ambition premi\u00e8re [\u2026] de retrouver un pass\u00e9 perdu en oubliant le pr\u00e9sent \u2013 et le pass\u00e9 imm\u00e9diat avec lequel il tend \u00e0 se confondre \u2013 pour r\u00e9tablir une continuit\u00e9 avec le pass\u00e9 plus ancien, \u00e9liminer le pass\u00e9 \u201ccompos\u00e9\u201d au profit d\u2019un pass\u00e9 \u201csimple\u201d\u00a0\u00bb<a id=\"bodyftn10\" class=\"footnotecall\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn10\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">10<\/a>. L\u2019oubli rendrait donc possible de penser la continuit\u00e9, l\u00e0 o\u00f9 cette continuit\u00e9 n\u2019est que l\u2019effet de l\u2019institution c\u00e9r\u00e9monielle et\/ou comm\u00e9morative d\u2019une paradoxale \u00e9piphanie momentan\u00e9e du temps qui fut. \u00c0 ce sujet, Marc Aug\u00e9 nous dit\u00a0:<\/p>\n<\/div>\n<blockquote>\n<p class=\"citation\">\u00ab\u00a0Rare, \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, instable, la figure du retour est heureusement r\u00e9versible. Tr\u00e8s significativement, les individus et les cultures, prenant acte des difficult\u00e9s intrins\u00e8ques \u00e0 l\u2019acte de revenir, l\u2019imaginent accompli\u00a0\u00bb.(<em>Ibid<\/em>.\u00a0: 103)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p class=\"texte\"><span class=\"paranumber\">21<\/span>Ces remarques peuvent introduire et peut-\u00eatre partiellement r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat que me para\u00eet susciter un examen approfondi de la relation probl\u00e9matique entre les motifs m\u00e9moriels \u00e0 l\u2019\u0153uvre sur la Route de l\u2019Esclave. Lors de mes premi\u00e8res enqu\u00eates au B\u00e9nin, j\u2019ai per\u00e7u d\u2019embl\u00e9e ces motifs comme incongrus du point de vue d\u2019une v\u00e9ritable reconstitution historique, et, dans le m\u00eame temps, j\u2019ai pu constater leur int\u00e9gration diffuse dans les narrations locales sur le pass\u00e9 de l\u2019esclavage mis en sc\u00e8ne et racont\u00e9 par la Route dans son espace iconique et \u00e9pigraphique. Mat\u00e9rialis\u00e9s et repr\u00e9sent\u00e9s par la pr\u00e9sence des deux Arbres, ces deux th\u00e8mes \u00ab\u00a0de l\u2019oubli\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0du retour\u00a0\u00bb sont cens\u00e9s \u00eatre les traces de l\u2019unit\u00e9 topographique et temporelle dudit parcours et de son r\u00e9cit. Elles participent ainsi de l\u2019institution d\u2019un h\u00e9ritage historique qui semble refl\u00e9ter la n\u00e9cessit\u00e9 rituelle d\u2019un agencement entre oubli et retour, comme elle a \u00e9t\u00e9 observ\u00e9e par Marc Aug\u00e9.<\/p>\n<div class=\"textandnotes\">\n<ul class=\"sidenotes\">\n<li><span class=\"num\">11<\/span> Sur ce sujet, j\u2019ai trouv\u00e9 mati\u00e8re \u00e0 r\u00e9flexion dans le livre de Carlo Severi (2007).<\/li>\n<li><span class=\"num\">12<\/span> Carlo Severi (2007\u00a0: 322) parle d\u2019\u00ab\u00a0illusion visuelle\u00a0\u00bb.<\/li>\n<li><span class=\"num\">13<\/span> Un exemple est donn\u00e9 par l\u2019attribution de significations historiques \u00e0 des entit\u00e9s cultuelles comme <a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn13\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">(&#8230;)<\/a>A partit de ces hypoth\u00e8ses, je vais tenter d\u2019analyser le discours officiel et les r\u00e9cits locaux qui l\u2019ont aliment\u00e9 et qui continuent de le r\u00e9interpr\u00e9ter sans cesse comme un mythe. Que, depuis deux d\u00e9cennies, sur la Route de l\u2019Esclave, il y ait eu une articulation entre une tradition iconographique en gestation, des narrations populaires et des rh\u00e9toriques patrimoniales, nous semble pouvoir relever d\u2019une approche anthropologique soucieuse de prendre en compte l\u2019interaction entre les figures narratives orales, \u00e9crites, rituelles et visuelles des m\u00e9moires officielles et des m\u00e9moires locales de l\u2019esclavage dans le B\u00e9nin m\u00e9ridional, mais \u00e9galement \u00e0 l\u2019\u00e9chelle pr\u00e9tendument diasporique et globalis\u00e9e<a id=\"bodyftn11\" class=\"footnotecall\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn11\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">11<\/a>. \u00a0 \u00a0En s\u2019appuyant sur l\u2019analyse de Carlo Severi, il est possible de penser la \u00ab\u00a0<em>m\u00e9moire montr\u00e9e<\/em>\u00a0\u00bb (2007\u00a0: 260) sur la Route de l\u2019Esclave comme anthropologiquement significative du caract\u00e8re r\u00e9flexif de l\u2019action comm\u00e9morative patrimoniale en tant que lieu suscitant l\u2019adh\u00e9sion \u00e0 des narrations et donc au fonctionnement de croyances. Cet effet performatif peut aussi se rep\u00e9rer dans \u00ab\u00a0l\u2019acquisition rituelle d\u2019une identit\u00e9 complexe, \u00e0 travers une s\u00e9rie cumulative de connotations contradictoires\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>.\u00a0: 287) et provoquer des illusions m\u00e9morielles<a id=\"bodyftn12\" class=\"footnotecall\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn12\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">12<\/a>. Par rapport \u00e0 ce cadre interpr\u00e9tatif, il est n\u00e9cessaire de rappeler que, dans le contexte en question, la repr\u00e9sentation h\u00e9t\u00e9roclite du pass\u00e9 est \u00e9galement une cons\u00e9quence de l\u2019injonction adress\u00e9e, lors de Ouidah 92, aux artistes b\u00e9ninois de connecter leur art, se voulant aussi un h\u00e9ritage historique \u00e0 venir, avec l\u2019imaginaire \u00e9manant de leurs connaissances ou pratiques du <em>vodun<\/em>. Dans le cas des Arbres, les deux artistes b\u00e9ninois charg\u00e9s de donner \u00e0 voir, du point de vue plastique, les notions de l\u2019oubli et du retour ont suivi cette recommandation. D\u2019ailleurs, ce genre de travail de r\u00e9\u00e9laboration esth\u00e9tique d\u2019entit\u00e9s cultuelles, en quelque sorte \u00ab\u00a0re-s\u00e9mantis\u00e9es\u00a0\u00bb, est \u00e0 l\u2019\u0153uvre d\u2019une mani\u00e8re diffuse dans le contexte contemporain d\u2019institution m\u00e9morielle du pass\u00e9 de l\u2019esclavage r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9 \u00e0 travers les figures m\u00e9diatrices du sacr\u00e9 traditionnel. En ce sens, dans le B\u00e9nin m\u00e9ridional, nous observons l\u2019ad\u00e9quation cr\u00e9ative entre, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, une morale religieuse accultur\u00e9e, r\u00e9clam\u00e9e comme \u00ab\u00a0endog\u00e8ne\u00a0\u00bb, et, de l\u2019autre, les n\u00e9cessit\u00e9s \u00e9conomiques et les contraintes sociopolitiques actuelles. Par l\u2019attribution de nouvelles interpr\u00e9tations d\u2019images rituelles ou d\u2019entit\u00e9s cultuelles converties en simulacres des m\u00e9moires publiques de l\u2019esclavage, une telle configuration donne lieu \u00e0 l\u2019\u00e9dification d\u2019une culture patrimoniale<a id=\"bodyftn13\" class=\"footnotecall\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn13\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">13<\/a>. \u00c0 cet \u00e9gard, l\u2019\u0153uvre des artistes b\u00e9ninois r\u00e9interpr\u00e9tant la \u00ab\u00a0m\u00e9moire\u00a0\u00bb expos\u00e9e de l\u2019oubli et du retour sur la Route de l\u2019Esclave fournit des pistes d\u2019interpr\u00e9tations int\u00e9ressantes. Dominique Gnonnou Kouas de Porto-Novo est l\u2019auteur de la statue de Mami Wata (d\u00e9esse de la mer repr\u00e9sentative d\u2019un imaginaire <em>vodun<\/em> d\u00e9sormais mondialis\u00e9), situ\u00e9e \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Arbre de l\u2019Oubli, avec laquelle il a choisi d\u2019\u00e9voquer le th\u00e8me de la perte de l\u2019identit\u00e9. Pourtant, selon Kouas, la Mami Wata qu\u2019il a forg\u00e9e joue, avec son clairon, une musique qui emp\u00eache l\u2019oubli\u00a0; en ce sens, elle ne serait donc pas une \u00ab\u00a0sir\u00e8ne qui fait oublier\u00a0\u00bb, mais plut\u00f4t une sir\u00e8ne qui alerte. Cyprien Tokoudagba d\u2019Abomey est l\u2019auteur de la statue repr\u00e9sentant l\u2019Arbre du Retour. D\u2019apr\u00e8s son r\u00e9cit, c\u2019est apr\u00e8s qu\u2019on lui a racont\u00e9 l\u2019histoire de l\u2019Arbre du Retour, dont il n\u2019avait jamais entendu parler avant qu\u2019il ne re\u00e7oive la commande pour Ouidah 92, qu\u2019il s\u2019est mis en qu\u00eate d\u2019une inspiration pour r\u00e9aliser son travail. La sculpture c\u00f4toyant l\u2019Arbre du Retour qu\u2019il a choisi de cr\u00e9er repr\u00e9sente Aziza, la divinit\u00e9\/esprit de la for\u00eat. Aziza est consid\u00e9r\u00e9 \u00e9galement comme un g\u00e9nie du monde v\u00e9g\u00e9tal qui peut \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9 aussi comme un <em>vodun<\/em> qui n\u2019a ni f\u00e9tiches ni \u00ab\u00a0couvents\u00a0\u00bb. Il peut donc \u00eatre per\u00e7u comme un <em>vodun<\/em> immat\u00e9riel et sans adeptes\u00a0; mais, en m\u00eame temps, il exprime les qualit\u00e9s personnelles de l\u2019individu \u00e0 qui on reconna\u00eet une efficacit\u00e9 et un domaine bien concrets, chacun \u00e9tant le propri\u00e9taire de son Aziza qui ainsi ne peut faire l\u2019objet d\u2019une spoliation ou d\u2019une d\u00e9possession. Selon Suzanne Preston Blier\u00a0:<\/li>\n<\/ul>\n<\/div>\n<blockquote>\n<p class=\"citation\">\u00ab\u00a0[\u2026] aziza-derived powers, especially talent, skill, good fortune, and inception, constitute the intangibles in each\u2019s individuals\u2019s life [\u2026] an invisible being that resides deep within the recess of the forest\u00a0\u00bb.(1995\u00a0: 199 <em>sq.<\/em>)<\/p>\n<\/blockquote>\n<div class=\"textIcon\">\n<p><a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/docannexe\/image\/24518\/img-6.jpg\" rel=\"iconSet noopener\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/docannexe\/image\/24518\/img-6.jpg\" alt=\"\" \/><\/a><\/p>\n<div class=\"textIconAccess\"><\/div>\n<p class=\"legendeillustration\">Site de l\u2019Arbre du Retour, Route de l\u2019Esclave, Ouidah, B\u00e9nin.<\/p>\n<p class=\"creditillustration\">\u0152uvre de Cyprien Tokoudagba (cl. Gaetano Ciarcia, 2011).<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"textandnotes\">\n<ul class=\"sidenotes\">\n<li><span class=\"num\">14<\/span> Claude Tardits (1958) signale la cr\u00e9ation, au Dahomey, en 1955, d\u2019un journal dont le titre, <em>Aziza<\/em>, <a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn14\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">(&#8230;)<\/a><\/li>\n<li><span class=\"num\">15<\/span> \u00c0 l\u2019Idee, chaque ann\u00e9e durant son universit\u00e9 d\u2019\u00e9t\u00e9, Honorat Aguessy d\u00e9veloppe le concept de \u00ab\u00a0perti <a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn15\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">(&#8230;)<\/a><\/li>\n<\/ul>\n<p class=\"texte\"><span class=\"paranumber\">Il<\/span>\u00a0est donc significatif que, pour illustrer le d\u00e9part et la possibilit\u00e9 d\u2019un retour d\u00e9sincarn\u00e9, Tokoudagba ait choisi ce <em>vodun<\/em> qui ne peut pas \u00eatre enlev\u00e9 \u00e0 son d\u00e9tenteur. Si \u00ab\u00a0Aziza est une force qui coiffe beaucoup de choses\u00a0\u00bb, selon l\u2019un de mes interlocuteurs b\u00e9ninois, sa dimension poly\u00e9drique et la versatilit\u00e9 de ses significations sugg\u00e8rent que, \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la traite, l\u2019esprit personnel de l\u2019esclave ne pouvait \u00eatre supprim\u00e9 et \u00e9tait donc susceptible de revenir<a id=\"bodyftn14\" class=\"footnotecall\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn14\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">14<\/a>. Toutefois, les Arbres de l\u2019Oubli et du Retour ne mettent pas seulement en sc\u00e8ne les \u00e9tapes d\u2019une \u00e9pop\u00e9e cultuelle, mais aussi des notions morales qui fonctionnent comme une sorte de didascalie n\u00e9cessaire aux motifs de la repentance ou de la culpabilit\u00e9 que nous pouvons envisager comme originairement \u00e9trangers \u00e0 l\u2019<em>ethos<\/em> des pratiques <em>vodun<\/em>. En ce sens, si la pr\u00e9sence d\u2019une sc\u00e9nographie comportant leur pr\u00e9sence est une reconstruction historiquement fictive, son invention rel\u00e8ve d\u2019injonctions contemporaines marqu\u00e9es par une p\u00e9dagogie et par une g\u00e9n\u00e9alogie de matrice chr\u00e9tienne (cf. Ciarcia 2008b). Rappelons-le, d\u2019apr\u00e8s le dispositif mus\u00e9al, et \u00e0 la suite de la vente des esclaves sur la place aux Ench\u00e8res, leur transit autour de l\u2019Arbre de l\u2019Oubli aurait constitu\u00e9 une sorte de passage rituel permettant l\u2019effacement de tout rappel de leur appartenance. Avant la d\u00e9portation sur les bateaux n\u00e9griers, ce rituel aurait eu comme suite et contrepoint leur marche circulaire autour de l\u2019Arbre du Retour qui aurait d\u00fb permettre \u00e0 leurs \u00e2mes, apr\u00e8s la mort, de revenir sur la terre des anc\u00eatres. Si les sources \u00e9crites dont nous disposons ne prouvent pas l\u2019existence, \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la traite, de ces escales mises en sc\u00e8ne aujourd\u2019hui pour les visiteurs de l\u2019itin\u00e9raire, selon toute logique, la production d\u2019une amn\u00e9sie de l\u2019origine et la promesse d\u2019un retour au sol natal scandant les actes de la d\u00e9portation esclavagiste rel\u00e8vent d\u2019une incongruit\u00e9. Pourtant, \u00e0 Ouidah, comme nous l\u2019avons d\u00e9j\u00e0 remarqu\u00e9, les narrations locales se sont tr\u00e8s rapidement appropri\u00e9es cette interpr\u00e9tation m\u00e9morielle. Un tel r\u00e9investissement affectif du pass\u00e9 interroge les modes de transmission \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans les r\u00e9f\u00e9rences orales de cette version contradictoire de l\u2019exp\u00e9rience historique v\u00e9cue par les esclaves. \u00c0 un niveau plus g\u00e9n\u00e9ral, la logique d\u2019un agencement entre l\u2019imposition rituelle de l\u2019oubli et la promesse, elle aussi produite par un passage rituel, d\u2019un retour, d\u00e9ploy\u00e9e sur l\u2019itin\u00e9raire promu par l\u2019Unesco, inscrit donc la comm\u00e9moration publique de la souffrance des esclaves dans une tentative d\u2019anamn\u00e8se purificatrice de l\u2019ignominie esclavagiste o\u00f9 l\u2019effort de m\u00e9moire pourrait paradoxalement avoir pour issue un oubli lib\u00e9rateur de la tare et du stigmate h\u00e9rit\u00e9s de la p\u00e9riode de la traite n\u00e9gri\u00e8re. Par exemple, en 2011, \u00e0 la veille de la Marche du devoir de m\u00e9moire et du repentir que, tous les troisi\u00e8mes dimanches du mois de janvier, Honorat Aguessy, le sociologue concepteur et propri\u00e9taire de <em>Zomachi<\/em> (voir <em>supra<\/em>), organise, j\u2019avais \u00e9t\u00e9 intrigu\u00e9 par la lecture d\u2019une banderole de l\u2019Idee (Institut de d\u00e9veloppement des \u00e9changes endog\u00e8nes)<a id=\"bodyftn15\" class=\"footnotecall\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn15\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">15<\/a>\u00a0: \u00ab\u00a0Que nos s\u0153urs et fr\u00e8res des Am\u00e9riques et Cara\u00efbes <em>[sic]<\/em> oublient l\u2019opprobre de l\u2019esclavage\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"texte\"><span class=\"paranumber\">Qu\u2019il<\/span>\u00a0y ait une labilit\u00e9 dans la relation entre aspiration et devoir \u00e0 se souvenir et droit \u00e0 l\u2019oubli, cela me semble retentir \u00e0 travers les positions changeantes du discours. D\u2019ailleurs, une telle ind\u00e9termination m\u00e9morielle est perceptible dans la qu\u00eate d\u2019une authenticit\u00e9 historique des lieux, celle-ci pourtant difficile \u00e0 prouver, qui a fini par int\u00e9grer la croyance moderne en l\u2019existence d\u2019un \u00ab\u00a0patrimoine immat\u00e9riel\u00a0\u00bb. En ce sens, des reconstitutions architecturales ou des inventions esth\u00e9tiques sont susceptibles d\u2019assumer un r\u00f4le d\u00e9cisif pour la r\u00e9actualisation de la valeur morale des faits du pass\u00e9. Au B\u00e9nin m\u00e9ridional, l\u2019adh\u00e9sion r\u00e9pandue \u00e0 la qualit\u00e9 \u00ab\u00a0immat\u00e9rielle\u00a0\u00bb de cet h\u00e9ritage m\u2019a sembl\u00e9 \u00eatre per\u00e7ue avant tout comme un <em>patrimoine possible<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire r\u00e9alisant l\u2019inclusion de notions, \u00e0 la g\u00e9n\u00e9alogie complexe et incertaine, comme celles d\u2019oubli et de retour, dans une histoire \u00e0 la fois \u00ab\u00a0commune\u00a0\u00bb (d\u00e9sormais globalis\u00e9e, mais aussi \u00e0 vocation nationale) et culturellement originale et originelle. L\u2019immat\u00e9rialit\u00e9 de ce legs, ou plut\u00f4t la conscience v\u00e9cue de son immat\u00e9rialit\u00e9, donn\u00e9e \u00e0 voir sur la Route de l\u2019Esclave serait \u00eatre le r\u00e9sultat d\u2019une distanciation th\u00e9\u00e2trale sensible au d\u00e9veloppement patrimonial d\u2019un <em>vodun<\/em>, vecteur d\u2019une morale traditionnelle et de sa connexion th\u00e9matique contemporaine avec les m\u00e9moires de l\u2019esclavage.<\/p>\n<p class=\"texte\"><span class=\"paranumber\">Au <\/span>\u00a0cours de mes enqu\u00eates, les r\u00e9ponses concernant la conjonction entre figures de l\u2019oubli et du retour validaient g\u00e9n\u00e9ralement l\u2019id\u00e9e que les effets violents de la souffrance inflig\u00e9e aux esclaves n\u00e9cessitaient d\u2019\u00eatre ma\u00eetris\u00e9s \u00e0 travers des techniques de fabrication rituelle d\u2019une sorte d\u2019amn\u00e9sie. Toutefois, cette perte de soi n\u2019emp\u00eachait pas que la mal\u00e9diction \u00e9manant de leur col\u00e8re p\u00fbt coexister avec des sentiments de \u00ab\u00a0compassion\u00a0\u00bb ou de crainte des n\u00e9griers qui, avant l\u2019embarquement des captifs, auraient pr\u00e9par\u00e9 le <em>retour<\/em> spirituel de leurs \u00e2mes. Les r\u00e9cits que j\u2019ai recueillis \u00e0 Ouidah et \u00e0 Abomey s\u2019accordent \u00e0 dire que les convois provenant d\u2019Abomey \u00e9taient constitu\u00e9s d\u2019esclaves ligot\u00e9s mais \u00ab\u00a0en furie\u00a0\u00bb. Les rotations autour de l\u2019Arbre de l\u2019Oubli pourraient alors se comprendre non seulement comme un rituel d\u2019effacement de l\u2019identit\u00e9, mais aussi comme une technique d\u2019incantation et d\u2019ext\u00e9nuation de la douleur des captifs. Pour ce qui concerne l\u2019Arbre du Retour, un de mes interlocuteurs y voyait l\u2019expression du souhait de d\u00e9douaner les organisateurs de leur d\u00e9portation de vouloir intentionnellement l\u2019op\u00e9rer. Selon ses dires, si la violence perp\u00e9tr\u00e9e \u00e9tait un signe ou la manifestation de la puissance des dominants, les sbires de ces derniers savaient aussi que cette violence aurait pu avoir des \u00ab\u00a0cons\u00e9quences\u00a0\u00bb n\u00e9fastes, proc\u00e9dant d\u2019une vengeance posthume des esclaves. Ne comportant pas une recherche masqu\u00e9e du pardon, il semblerait possible d\u2019appr\u00e9hender la monumentalisation contemporaine du retour comme une mise en sc\u00e8ne qui exprimerait un sentiment de culpabilit\u00e9 dissimul\u00e9 par le souvenir du rituel attribu\u00e9 aux acteurs compromis dans la traite. D\u2019apr\u00e8s un autre de mes interlocuteurs, les \u00ab\u00a0grands commanditaires\u00a0\u00bb des razzias et des ventes n\u2019avaient probablement ressenti aucune piti\u00e9 pour le sort de la masse anonyme des esclaves, mais, \u00ab\u00a0les hommes du commun\u00a0\u00bb, impliqu\u00e9s mat\u00e9riellement dans le transport des captifs, n\u2019\u00e9taient sans doute pas insensibles \u00e0 leur souffrance, ne serait-ce parce qu\u2019ils en furent les acteurs directs et, ce faisant, les premiers t\u00e9moins. En r\u00e9fl\u00e9chissant sur ces interpr\u00e9tations, il semble possible d\u2019avancer l\u2019hypoth\u00e8se que, de nos jours, sur les sites o\u00f9 se rejoue mentalement le drame de l\u2019histoire de l\u2019ancienne C\u00f4te des Esclaves, de nombreux individus puissent s\u2019identifier \u00e0 ces \u00ab\u00a0hommes du commun\u00a0\u00bb ayant provoqu\u00e9 le d\u00e9chirement des captifs et assist\u00e9 \u00e0 ses manifestations.<\/p>\n<p class=\"texte\"><span class=\"paranumber\">Sur<\/span>\u00a0la sc\u00e8ne patrimoniale contemporaine, les acteurs du deuil m\u00e9moriel peuvent \u00eatre les descendants des vendeurs d\u2019antan qui prennent la parole pour les vendus d\u2019autrefois. Cette identification rel\u00e8ve d\u2019une probl\u00e9matique discursive \u00ab\u00a0paradoxale\u00a0\u00bb destin\u00e9e, certes, \u00e0 ne pas avoir de d\u00e9nouement logique, mais quand m\u00eame pourvue d\u2019une raison\u00a0: celle de pr\u00e9sentifier le pass\u00e9 \u00e0 travers l\u2019appropriation \u00e9thique de gestes rituels sur les lieux de l\u2019\u00e9pop\u00e9e. Selon Martin Kakanacou \u2013 l\u2019un des descendants du lignage d\u2019origine abom\u00e9enne responsable, dans le village de Zoungbodji \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la traite, du marquage au fer rouge et du transfert, de Ouidah \u00e0 la plage, des captifs dans les bateaux n\u00e9griers \u2013, l\u2019actuel Arbre de l\u2019Oubli, plant\u00e9 lors de Ouidah 92, repr\u00e9sente l\u2019ancien arbre autour duquel on faisait tourner les captifs pour les emp\u00eacher de \u00ab\u00a0poser des probl\u00e8mes\u00a0\u00bb (communication personnelle).<\/p>\n<h1 class=\"texte\"><a id=\"tocto1n4\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#tocfrom1n4\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">M\u00e9moires diff\u00e9r\u00e9es des lieux de l\u2019histoire<\/a><\/h1>\n<p class=\"texte\"><span class=\"paranumber\">\u00c0 <\/span>Ouidah et Abomey, une comparaison des diverses versions des lieux de m\u00e9moire semble indiquer que les interpr\u00e9tations des proc\u00e9dures inh\u00e9rentes \u00e0 la d\u00e9portation esclavagiste varient sensiblement. \u00c0 Abomey, en mati\u00e8re d\u2019oubli et de retour, dans les r\u00e9cits que j\u2019ai recueillis, on est relativement loin de l\u2019entreprise \u00ab\u00a0diasporique\u00a0\u00bb produite par l\u2019institution de m\u00e9moires patrimoniales cens\u00e9es pouvoir satisfaire, comme \u00e0 Ouidah, la requ\u00eate morale des Afro-Am\u00e9ricains lors de leurs retours \u00ab\u00a0touristiques\u00a0\u00bb. Dans l\u2019ancienne capitale du royaume, les lieux \u00e9voquant \u00e0 la fois la puissance militaire abom\u00e9enne, la domination de la dynastie royale et leur implication dans la traite sont des espaces d\u2019interpr\u00e9tations d\u2019un pass\u00e9 moins \u00ab\u00a0politiquement correct\u00a0\u00bb. D\u2019apr\u00e8s Bachalou Nondichao, ancien interpr\u00e8te de Pierre Verger, \u00ab\u00a0personne-ressource\u00a0\u00bb consult\u00e9e par presque tous les chercheurs et les fonctionnaires travaillant \u00e0 Abomey sur le patrimoine culturel et ethnologique dans la r\u00e9gion, la vulgate m\u00e9morielle mise en sc\u00e8ne sur la c\u00f4te rel\u00e8ve, en grande partie, d\u2019une invention. \u00c0 Ouidah, en revanche, le r\u00e9cit de Martin Kakanacou illustre le th\u00e8me v\u00e9hicul\u00e9 par les r\u00e9cits contemporains relatifs \u00e0 la fabrication d\u2019un oubli qui aurait pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 une sorte de promesse faite aux captifs avant leur voyage de damnation. Cette promesse consistait \u00e0 pr\u00e9sager et pr\u00e9parer leur retour spirituel, apr\u00e8s leur mort dans l\u2019outre-monde de leur voyage. Lorsque je lui ai demand\u00e9 son avis sur la s\u00e9quence rituelle allant de l\u2019injonction \u00e0 oublier leur origine \u00e0 l\u2019activation d\u2019un imaginaire d\u2019un retour dont les esclaves auraient \u00e9t\u00e9 les destinataires, Martin Kakanacou a remarqu\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0ils [ses a\u00efeux] \u00e9taient oblig\u00e9s de faire leur travail et de vaincre toute r\u00e9sistance de la part des esclaves\u00a0\u00bb. En \u00e9voquant la possibilit\u00e9 qu\u2019il ne s\u2019agissait que d\u2019une technique de ma\u00eetrise des corps, qu\u2019on ne \u00ab\u00a0parlait\u00a0\u00bb donc aux esclaves ni d\u2019oubli ni de retour, il accepterait donc le caract\u00e8re <em>a posteriori<\/em> de sa reconstruction mythique. \u00c0 cet \u00e9gard, la formule \u00ab\u00a0parler chimiquement\u00a0\u00bb qu\u2019il utilise dans son \u00e9vocation de possibles pratiques hallucinog\u00e8nes ou incantatoires impos\u00e9es aux captifs dans les rituels de production de l\u2019amn\u00e9sie me semble comme \u00e9tant \u00e0 la fois significative et suggestive. Le souvenir d\u2019une logique inexplicable (en quelque sorte in\u00e9narrable) du sortil\u00e8ge s\u2019inscrit alors dans le processus de valorisation patrimoniale de l\u2019\u00e9pop\u00e9e esclavagiste devenue un h\u00e9ritage \u00ab\u00a0immat\u00e9riel\u00a0\u00bb aux multiples facettes et d\u00e9finitions morales.<\/p>\n<div class=\"textandnotes\">\n<ul class=\"sidenotes\">\n<li><span class=\"num\">16<\/span> Cf. \u00c9mile D\u00e9sir\u00e9 Ologoudou [s. d.]. En 2006, \u00e0 Ouidah, \u00e0 la suite du d\u00e9c\u00e8s de l\u2019ancien <em>daagbo<\/em> Hunon <a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn16\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">(&#8230;)<\/a><\/li>\n<li><span class=\"num\">17<\/span> \u00ab\u00a0C\u2019est \u00e0 cet endroit qu\u2019autrefois ils faisaient trois fois le tour de l\u2019Arbre d\u2019adieu avant de rem <a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn17\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">(&#8230;)<\/a><\/li>\n<li><span class=\"num\">18<\/span> Ce r\u00e9cit pourrait aussi montrer l\u2019importance logistique de la maison du <em>daagbo<\/em>Hunon dans les diver <a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn18\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">(&#8230;)<\/a><\/li>\n<\/ul>\n<p class=\"texte\"><span class=\"paranumber\">Dans<\/span>\u00a0un contexte travers\u00e9 de r\u00e9cits, aux origines et aux destinations vari\u00e9es, l\u2019oubli peut devenir la figure d\u2019une d\u00e9possession, comme l\u2019indique un entretien r\u00e9alis\u00e9 par \u00c9mile D\u00e9sir\u00e9 Ologoudou, sociologue et dignitaire du culte d\u2019origine yoruba <em>oro<\/em>, aupr\u00e8s de l\u2019un des deux chefs de cultes <em>vodun<\/em> de Ouidah, <em>daagbo<\/em> Hunon Huna II<a id=\"bodyftn16\" class=\"footnotecall\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn16\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">16<\/a>. Selon ce t\u00e9moignage que celui-ci m\u2019a par la suite confirm\u00e9, nous sommes dans une interpr\u00e9tation diff\u00e9rente de celle d\u2019une c\u00e9r\u00e9monie destin\u00e9e \u00e0 provoquer une amn\u00e9sie, car, la place <em>ma ja<\/em> \u2013 o\u00f9, lors des op\u00e9rations de lancement de la Route de l\u2019Esclave, fut plant\u00e9 l\u2019Arbre de l\u2019Oubli \u2013 aurait \u00e9t\u00e9, durant la d\u00e9portation des convois des captifs au moment de la traite, le lieu de la d\u00e9mence, l\u2019endroit o\u00f9 les esclaves encha\u00een\u00e9s et en col\u00e8re perdaient tout \u00e0 la fois leur raison (leur m\u00e9moire\u00a0?) et leurs f\u00e9tiches, dont ils devaient se dessaisir au profit du <em>daagbo<\/em> Hunon de l\u2019\u00e9poque<a id=\"bodyftn17\" class=\"footnotecall\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn17\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">17<\/a>. Le nom de cette place, <em>ma ja<\/em>, serait d\u2019ailleurs la contraction de l\u2019expression <em>majeto lee ja<\/em> (\u00ab\u00a0les enrag\u00e9s sont arriv\u00e9s\u00a0\u00bb). Une telle reconstitution, qui confirme l\u2019implication des hi\u00e9rarchies <em>vodun<\/em> dans les op\u00e9rations de la traite, s\u2019appuie sur une expression toponymique fon indiquant l\u2019espace o\u00f9 est actuellement install\u00e9 l\u2019Arbre de l\u2019Oubli, avec sa statue de Mami Wata. Elle a \u00e9t\u00e9 transmise d\u2019une mani\u00e8re partiellement diff\u00e9rente par feu <em>daagbo<\/em> Hunon Huna lui-m\u00eame \u00e0 une autre chercheuse, Dana Rush, \u00e0 qui le dignitaire avait confi\u00e9 que la rencontre rituelle entre le <em>daagbo<\/em> Hunon de l\u2019\u00e9poque et les captifs avait lieu avant leur vente aux ench\u00e8res. Au cours de leur passage dans sa maison, certains captifs pouvaient \u00ab\u00a0prier\u00a0\u00bb leurs <em>vodun<\/em> et ceux qui montraient des qualit\u00e9s de sp\u00e9cialistes en mati\u00e8re de possession ou de certains savoir-faire rituels, pouvaient \u00eatre retenus, mis au service des rois d\u2019Abomey et donc sauv\u00e9s de la d\u00e9portation (Rush 2001)<a id=\"bodyftn18\" class=\"footnotecall\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn18\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">18<\/a>.<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"texte\"><span class=\"paranumber\">29<\/span>Passer du souvenir d\u2019\u00eatres humains \u00e9gar\u00e9s ou en furie \u00e0 la notion d\u2019oubli, qui leur aurait \u00e9t\u00e9 rituellement impos\u00e9, rel\u00e8ve d\u2019une transformation s\u00e9mantique qui a peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 rendue possible par les m\u00e9tamorphoses successives de l\u2019appr\u00e9hension morale du sens de la perte de soi dont les esclaves furent victimes. \u00c0 l\u2019\u00e9preuve des interpr\u00e9tations contemporaines de la r\u00e9alit\u00e9 historique de la d\u00e9portation esclavagiste, la notion d\u2019oubli finit par raconter sur la sc\u00e8ne patrimoniale la d\u00e9possession d\u2019une m\u00e9moire protectrice d\u00e9tenue par les objets que les captifs devaient remettre \u00e0 leurs razzieurs de l\u2019\u00e9poque. N\u00e9anmoins, pour les responsables b\u00e9ninois de la valorisation de la Route de l\u2019Esclave que j\u2019ai rencontr\u00e9s, la question de la relation entre oubli et retour se pose en termes \u00e9minemment culturels et non g\u00e9n\u00e9alogiques. Cette logique patrimoniale confirme, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle locale et nationale b\u00e9ninoise, ce que, s\u2019agissant des m\u00e9moires de l\u2019esclavage au Ghana, Katharina Schramm (2007) souligne \u00e0 juste titre\u00a0: l\u2019Unesco traite l\u2019histoire comme un fait culturel et non comme une puissante force politique s\u2019exer\u00e7ant sur le pr\u00e9sent.<\/p>\n<div class=\"textandnotes\">\n<ul class=\"sidenotes\">\n<li><span class=\"num\">19<\/span> C\u2019est-\u00e0-dire les autels consacr\u00e9s aux <em>vodun<\/em> L\u00e8gba des rois abom\u00e9ens Agadja et Gu\u00e9zo.<\/li>\n<\/ul>\n<p class=\"texte\"><span class=\"paranumber\">30<\/span>Au cours d\u2019un entretien avec Rachida de Souza, sociologue et membre du comit\u00e9 d\u2019experts charg\u00e9s par l\u2019\u00c9tat b\u00e9ninois d\u2019\u00e9laborer un nouveau projet d\u2019inscription de la Route de l\u2019Esclave sur la liste de l\u2019Unesco, lorsque j\u2019ai fait part de mes interrogations sur les figures de l\u2019<em>oubli<\/em> et du <em>retour<\/em>, surprise, elle a d\u2019abord esquiss\u00e9, sans la terminer, cette r\u00e9ponse \u00ab\u00a0en tant qu\u2019anthropologue, vous devriez savoir \u2026\u00a0\u00bb, sous-entendant peut-\u00eatre\u00a0: \u00ab\u00a0vous devriez savoir \u2026\u00a0\u00bb que des logiques contradictoires peuvent cohabiter dans une narration orale. Or, la suite de son discours exprimait plut\u00f4t la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019adh\u00e9rer aux contraintes d\u2019une gouvernance patrimoniale s\u2019attachant \u00e0 fonder une histoire originale et exprimant un relativisme herm\u00e9neutique et cognitif, gage d\u2019une diff\u00e9rence culturelle \u00e0 archiver. Suivons le r\u00e9cit de sa reconstitution de certaines \u00e9tapes du parcours des esclaves\u00a0: \u00e0 Savi, \u00e0 huit kilom\u00e8tres environ de Ouidah, la \u00ab\u00a0cargaison \u00e9tait remise en forme\u00a0\u00bb dans la for\u00eat de Y\u00eanouzun, \u00e0 la suite de quoi les convois arrivaient en ville en transitant par le march\u00e9 Kpass\u00e9, les autels du Agadja L\u00e8gba et du Gu\u00e9zo L\u00e8gba<a id=\"bodyftn19\" class=\"footnotecall\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn19\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">19<\/a>. Les captifs \u00e9taient donc emmen\u00e9s dans les diverses concessions o\u00f9 \u00ab\u00a0on les pr\u00e9parait\u00a0\u00bb \u00e0 la vente aux ench\u00e8res. Le dispositif esclavagiste abom\u00e9en utilisant deux types de pouvoir, militaire et religieux, la d\u00e9possession rituelle de la force des esclaves \u00ab\u00a0p\u00e9rennisait\u00a0\u00bb (stabilisait\u00a0?) l\u2019emprise physique que les convoyeurs exer\u00e7aient sur eux. Selon Rachida de Souza, ceux qui \u00e9taient impliqu\u00e9s dans les op\u00e9rations de la d\u00e9portation et de la vente, en croyant aux forces occultes, pensaient que l\u2019\u00ab\u00a0\u00e2me\u00a0\u00bb ne meurt pas et que la personne du captif pouvait se venger car elle \u00e9tait en \u00ab\u00a0connexion spirituelle\u00a0\u00bb avec les divinit\u00e9s claniques. Tandis que la place aux Ench\u00e8res transformait le corps du captif en marchandise, le passage autour de l\u2019Arbre de l\u2019Oubli aboutissait \u00e0 une perte de personnalit\u00e9 et d\u2019identit\u00e9 sociale gr\u00e2ce \u00e0 des proc\u00e9d\u00e9s de d\u00e9possession, qui n\u2019\u00e9tait jamais int\u00e9grale. Les rituels accomplis autour de l\u2019Arbre du Retour exprimaient alors la crainte des convoyeurs\/vendeurs face \u00e0 une mal\u00e9diction possible, que leurs victimes, dont l\u2019esprit \u00e9tait susceptible de revenir <em>post mortem<\/em>, pouvaient leur lancer, venant les hanter et les harceler.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"textIcon\">\n<p><a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/docannexe\/image\/24518\/img-7.jpg\" rel=\"iconSet noopener\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/docannexe\/image\/24518\/img-7-small480.jpg\" alt=\"\" \/><\/a><\/p>\n<div class=\"textIconAccess\"><a class=\"iconZoom\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/docannexe\/image\/24518\/img-7.jpg\" rel=\"nofollow noopener\" target=\"_blank\">Agrandir<\/a> <a class=\"iconOrig\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/docannexe\/image\/24518\/img-7.jpg\" rel=\"nofollow noopener\" target=\"_blank\">Original (jpeg, 227k)<\/a><\/div>\n<p class=\"legendeillustration\">Concession de la famille Tchiakp\u00e8, ancien lieu de transit des convois d\u2019esclaves avant leur embarquement.<\/p>\n<p class=\"creditillustration\">Ouidah, B\u00e9nin (cl. Gaetano Ciarcia, 2012).<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"textandnotes\">\n<ul class=\"sidenotes\">\n<li><span class=\"num\">20<\/span> Dans le chapitre intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Les \u00c2mes et le Destin\u00a0\u00bb, Bernard Maupoil met au jour les controverses i <a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn20\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">(&#8230;)<\/a><\/li>\n<li><span class=\"num\">21<\/span> Comme nous l\u2019avons d\u00e9j\u00e0 vu, Honorat Aguessy est un sociologue, fondateur \u00e0 Ouidah de l\u2019espace <em>Zomac <\/em><a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn21\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">(&#8230;)<\/a><\/li>\n<li><span class=\"num\">22<\/span> \u00c0 ce propos, de son c\u00f4t\u00e9, Tidjani-Serpos consid\u00e8re que la th\u00e9matique du retour est bien pr\u00e9sente su <a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn22\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">(&#8230;)<\/a><\/li>\n<li><span class=\"num\">23<\/span> Toujours dans l\u2019espace de <em>Zomachi<\/em>, Honorat Aguessy a fait installer une sculpture repr\u00e9sentant l\u2019Ar <a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn23\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">(&#8230;)<\/a><\/li>\n<li><span class=\"num\">24<\/span> Cette insistance sur la th\u00e9matique du retour est particuli\u00e8rement visible dans les itin\u00e9raires dits <a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn24\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">(&#8230;)<\/a><\/li>\n<\/ul>\n<p class=\"texte\"><span class=\"paranumber\">31<\/span>Il est int\u00e9ressant de noter qu\u2019au cours de notre entretien, Rachida de Souza a insist\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises sur l\u2019id\u00e9e que \u00ab\u00a0la notion d\u2019authenticit\u00e9 est une notion terrible\u00a0\u00bb impliquant, pour les responsables de la valorisation culturelle des lieux, de faire en sorte que \u00ab\u00a0les choix patrimoniaux aient une r\u00e9sonance dans l\u2019imagination et le quotidien locaux\u00a0\u00bb. D\u2019apr\u00e8s mon interlocutrice, cette perspective \u00e9tait d\u00e9sormais en accord avec les bienfaits heuristiques de la notion de \u00ab\u00a0patrimoine immat\u00e9riel\u00a0\u00bb. Ainsi rappelait-elle le principe d\u2019une diff\u00e9rence culturelle \u00e0 la lumi\u00e8re de laquelle il faudrait comprendre la relation m\u00e9morielle entre <em>oubli<\/em> et <em>retour<\/em> sur la Route de l\u2019Esclave. Pour motiver son propos, elle s\u2019appuyait sur la distinction qu\u2019aurait pos\u00e9e l\u2019anthropologue fran\u00e7ais Bernard Maupoil (1943) dans <em>La G\u00e9omancie \u00e0 l\u2019ancienne C\u00f4te des Esclaves<\/em>. Dans ce texte, en reprenant des principes appris par son informateur principal Gu\u00e8d\u00e8gbe, Maupoil explique que, entre les diff\u00e9rentes parties du corps, il y aurait une dissociation \u00e0 faire entre \u00ab\u00a0personnalit\u00e9\u00a0\u00bb (qui a \u00e9t\u00e9 supprim\u00e9e autour de l\u2019Arbre de l\u2019Oubli) et <em>s\u03b5<\/em>, l\u2019\u00ab\u00a0\u00e2me\u00a0\u00bb qui, toujours selon Rachida de Souza, aurait la possibilit\u00e9 de revenir gr\u00e2ce aux rituels accomplis autour de l\u2019Arbre du Retour lors de la d\u00e9portation des esclaves<a id=\"bodyftn20\" class=\"footnotecall\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn20\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">20<\/a>. Si le <em>s\u03b5<\/em> ne peut \u00eatre captur\u00e9, la qualit\u00e9 ultime de l\u2019\u00ab\u00a0\u00e2me\u00a0\u00bb r\u00e9v\u00e8le l\u2019impuissance du vendeur et explique sa qu\u00eate liturgique d\u2019un \u00ab\u00a0antidote\u00a0\u00bb pour contrer cette force qui s\u2019\u00e9chappe de la d\u00e9possession des corps. D\u2019apr\u00e8s Rachida de Souza, une telle interpr\u00e9tation expliquerait l\u2019absence (je l\u2019avais remarqu\u00e9e lors de mes enqu\u00eates) de la r\u00e9f\u00e9rence au retour dans les r\u00e9cits recueillis \u00e0 Abomey\u00a0: dans l\u2019ancienne capitale royale, les rituels avaient pour but essentiellement de veiller au bon acheminement des convois vers la c\u00f4te, donc \u00e0 neutraliser physiquement les captifs, alors qu\u2019\u00e0 Ouidah, les rituels auraient int\u00e9gr\u00e9 la question morale des usages liturgiques de leurs \u00e2mes. Fond\u00e9e apparemment sur une approche \u00ab\u00a0endog\u00e8ne\u00a0\u00bb du pass\u00e9 de la traite, cette version des faits peut \u00eatre aussi analys\u00e9e comme une narration susceptible de concilier le pass\u00e9 de l\u2019esclavage sur le sol b\u00e9ninois avec une vulgate <em>a priori<\/em> bonne \u00e0 penser pour des rh\u00e9toriques patrimoniales globalis\u00e9es, sensibles \u00e0 l\u2019existence (r\u00e9elle ou potentielle) de flux de groupes diasporiques qui, lors de leur \u00ab\u00a0retour\u00a0\u00bb en Afrique, peuvent retracer l\u2019itin\u00e9raire physique et symbolique qui aurait \u00e9t\u00e9 parcouru par leurs anc\u00eatres. Cependant, la logique ici d\u00e9crite peut aussi laisser sceptiques les \u00ab\u00a0p\u00e8lerins\u00a0\u00bb d\u2019une m\u00e9moire perdue et \u00e0 retrouver. Par exemple, lors de nos entretiens, Nour\u00e9ini Tidjani-Serpos a rappel\u00e9 ses visites sur la Route de l\u2019Esclave avec des Afro-Am\u00e9ricains qui trouvaient difficilement compr\u00e9hensible, du point de vue de la v\u00e9ridicit\u00e9 historique, l\u2019association entre <em>oubli<\/em> et <em>retour<\/em>. Selon lui, cette impossibilit\u00e9 \u00e0 partager symboliquement un tel r\u00e9cit \u00e9tait due au fait que \u00ab\u00a0dans la raison africaine le retour du mort n\u2019est pas illogique, les cultes traditionnels n\u2019ayant pas de paradis, ni d\u2019enfer, ni de purgatoire\u00a0\u00bb. \u00c0 ce propos, il remarquait\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019Arbre du Non-Retour physique peut devenir l\u2019Arbre du Retour-souffle, mais il faut expliquer cela aux Am\u00e9ricains\u00a0!\u00a0\u00bb. Une vision cyclique de l\u2019existence et de son au-del\u00e0 se confronterait-elle \u00e0 une d\u00e9marche visant \u00e0 r\u00e9parer les maux du pass\u00e9\u00a0? Une suppos\u00e9e ontologie africaine s\u2019opposerait-elle donc \u00e0 une t\u00e9l\u00e9ologie afro-am\u00e9ricaine en qu\u00eate d\u2019ancrages spirituels\u00a0? Toutefois, du point de vue de l\u2019analyse de la comm\u00e9moration patrimoniale d\u2019une \u00e9pop\u00e9e comme celle mise en sc\u00e8ne sur la Route de l\u2019Esclave, la raison d\u2019une telle dissociation se trouve peut \u00eatre ailleurs. En ce qui concerne l\u2019apparente incoh\u00e9rence du lien m\u00e9moriel, partag\u00e9 entre <em>oubli<\/em> et <em>retour<\/em>, racont\u00e9 et donn\u00e9 \u00e0 voir sur et par la Route, la question se pose moins en termes de croyance en une vision cyclique restituant les morts \u00e0 la terre ancestrale, qu\u2019en termes de reconstitution mythique ritualis\u00e9e d\u2019un itin\u00e9raire. La promesse de retour faite aux \u00e2mes des captifs semble sugg\u00e9rer l\u2019existence d\u2019un \u00ab\u00a0pacte\u00a0\u00bb entre esclaves et ceux qui \u00e9taient charg\u00e9s de la gestion concr\u00e8te de leur convoyage, mais un tel pacte est difficile \u00e0 comprendre selon une perspective qui n\u2019est pas \u00e9minemment symbolique\u00a0; perspective symbolique, faut-il le rappeler, que les responsables institutionnels b\u00e9ninois revendiquent d\u00e9sormais, de mani\u00e8re implicite ou explicite, au nom du principe patrimonial de l\u2019immat\u00e9riel. En revanche, pour de nombreux Afro-Am\u00e9ricains, l\u2019id\u00e9e de cette transaction rituelle qui se serait pass\u00e9e juste avant la d\u00e9portation est inacceptable, non seulement logiquement mais aussi (et je dirais surtout) moralement. En ce sens, contrairement \u00e0 des personnalit\u00e9s institutionnelles comme Rachida de Souza et Nour\u00e9ini Tidjani-Serpos, les entrepreneurs contemporains des m\u00e9moires de l\u2019esclavage, tels Honorat Aguessy et \u00c9ric Gbodossou<a id=\"bodyftn21\" class=\"footnotecall\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn21\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">21<\/a>, ont saisi l\u2019efficacit\u00e9 performative de ce que l\u2019itin\u00e9raire officiel de la Route de l\u2019Esclave, avec sa Porte du Non-Retour, risque d\u2019occulter\u00a0: la n\u00e9cessit\u00e9 de rendre visible <em>hic et nunc<\/em> la possibilit\u00e9 d\u2019un retour physique et \u00ab\u00a0spirituel\u00a0\u00bb (pas seulement symbolique) conjugu\u00e9 \u00e0 un rachat de l\u2019identit\u00e9 perdue, mis en sc\u00e8ne \u00e0 travers des rituels publics contemporains (mais non pas \u00e0 travers l\u2019\u00e9vocation d\u2019un improbable rite de passage originel)<a id=\"bodyftn22\" class=\"footnotecall\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn22\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">22<\/a>. Le sentiment de la perte doit alors s\u2019inscrire en une matrice commune, fournie par la religion ancestrale, o\u00f9 l\u2019oubli se m\u00e9tamorphose en un lieu comm\u00e9moratif. \u00c0 propos de cette relation antagoniste entre les th\u00e8mes du <em>retour<\/em> et du <em>non-retour<\/em>, il faut retenir que dans l\u2019espace environnant son mus\u00e9e de la Diaspora, l\u2019Ong ProMeTra a fait planter un troisi\u00e8me arbre\u00a0: l\u2019\u00ab\u00a0Arbre du Souvenir\u00a0\u00bb, autour duquel une guide touristique, d\u00e9clamant avec emphase un \u00ab\u00a0message\u00a0\u00bb de paix et de r\u00e9conciliation, demande aux visiteurs du lieu de tourner. Il s\u2019agit l\u00e0 de r\u00e9citations qui expriment \u2013 tout comme <em>Zomachi<\/em> s\u2019opposant \u00e0 <em>Zoma\u00ef<\/em> (voir <em>supra<\/em>) \u2013 un compl\u00e9ment \u00e0 l\u2019histoire racont\u00e9e sur la Route de l\u2019Esclave<a id=\"bodyftn23\" class=\"footnotecall\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn23\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">23<\/a>. Prolongeant jusqu\u2019\u00e0 nos jours la possibilit\u00e9 d\u2019un retour sans oubli, l\u2019\u00ab\u00a0Arbre du Souvenir\u00a0\u00bb et la \u00ab\u00a0Colonne de la Libert\u00e9\u00a0\u00bb install\u00e9s par ProMeTra autour de son mus\u00e9e fonctionnent comme un contrepoint critique par rapport \u00e0 la dette d\u2019espoir diasporique que le trac\u00e9 institutionnel semble contracter, en imaginant un oubli qui aurait pr\u00e9par\u00e9 le retour d\u2019\u00e2mes amn\u00e9siques<a id=\"bodyftn24\" class=\"footnotecall\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn24\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">24<\/a>. \u00c0 Ouidah, comme \u00e0 Accra au Ghana, ou \u00e0 Gor\u00e9e au S\u00e9n\u00e9gal, les initiatives contemporaines qui mettent en relation le <em>non-retour<\/em> des esclaves d\u2019antan avec le <em>retour<\/em> de leurs descendants t\u00e9moignent d\u2019une logique cr\u00e9atrice qui permet \u00e0 une imagination spatiale et temporelle de s\u2019exprimer. \u00c0 cet \u00e9gard, et apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin sur la plage de Ouidah de la premi\u00e8re journ\u00e9e de la c\u00e9l\u00e9bration officielle de la F\u00eate nationale du <em>vodun<\/em>, le 10 janvier 1997, Peter Sutherland a mis l\u2019accent sur les diff\u00e9rentes perceptions de l\u2019histoire de l\u2019esclavage chez les chefs de cultes et les visiteurs afro-am\u00e9ricains qui \u00e9taient pr\u00e9sents. Au cours de cet \u00e9v\u00e9nement, les dignitaires du <em>vodun<\/em>, \u00e0 travers leurs discours et leurs pratiques rituelles, repr\u00e9sentaient les esclaves comme des anc\u00eatres sacr\u00e9s. En ce sens, ils red\u00e9finissaient l\u2019oc\u00e9an comme un espace mythologique fa\u00e7onn\u00e9 par la migration d\u2019esprits et par le retour actuel des fr\u00e8res de la \u00ab\u00a0diaspora\u00a0\u00bb. Mais, d\u2019apr\u00e8s le t\u00e9moignage de Peter Sutherland, les visiteurs venus d\u2019Am\u00e9rique cherchaient en vain dans les actions et les paroles de leurs h\u00f4tes la conscience d\u2019une purification des fautes relatives \u00e0 l\u2019implication des Africains dans la traite (Sutherland 1999). La <em>performance<\/em> (en tant que spectacle et interpr\u00e9tation th\u00e9\u00e2trale) des origines, \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans ce genre de comm\u00e9morations \u00e0 vocation \u00ab\u00a0diasporique\u00a0\u00bb, semble illustrer le clivage entre l\u2019histoire des identit\u00e9s et la probl\u00e9matique anthropologique relative \u00e0 leur devenir. \u00c0 travers les repr\u00e9sentations contemporaines transformant les esclaves d\u2019autrefois en messagers plan\u00e9taires du <em>vodun<\/em>et en \u00ab\u00a0revenants\u00a0\u00bb actuels, porteurs potentiels de d\u00e9veloppement, l\u2019invention religieuse d\u00e9ploie toute sa polys\u00e9mie. D\u2019ailleurs, si les figures de l\u2019histoire peuvent devenir sans cesse des m\u00e9taphores mythiques aptes \u00e0 exercer une fonction et un sens politiques, les m\u00e9moires rendues publiques du pass\u00e9 de l\u2019esclavage participent d\u2019un travail d\u2019identification entre les itin\u00e9raires tragiques du pass\u00e9 et leur mise en inventaire. Nous sommes alors confront\u00e9s, comme l\u2019a fait remarquer Paulla Ebron (2000), au devenir d\u2019une condition liminale des identit\u00e9s en jeu qui s\u2019\u00e9tale et se d\u00e9cline sur plusieurs si\u00e8cles.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"textIcon\">\n<p><a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/docannexe\/image\/24518\/img-8-small580.jpg\" rel=\"iconSet noopener\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/docannexe\/image\/24518\/img-8-small480.jpg\" alt=\"\" \/><\/a><\/p>\n<div class=\"textIconAccess\"><a class=\"iconZoom\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/docannexe\/image\/24518\/img-8-small580.jpg\" rel=\"nofollow noopener\" target=\"_blank\">Agrandir<\/a> <a class=\"iconOrig\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/docannexe\/image\/24518\/img-8.jpg\" rel=\"nofollow noopener\" target=\"_blank\">Original (jpeg, 426k)<\/a><\/div>\n<p class=\"legendeillustration\">F\u00eate nationale des religions endog\u00e8nes (ancienne F\u00eate nationale du vodun).<\/p>\n<p class=\"creditillustration\">Grand Popo, B\u00e9nin (cl. Gaetano Ciarcia, 2011).<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"textandnotes\">\n<ul class=\"sidenotes\">\n<li><span class=\"num\">25<\/span> Cf. Edouard S. Koutinhouin (2007\u00a0: 86). Institu\u00e9e par l\u2019Unesco \u00e0 Porto-Novo au B\u00e9nin, l\u2019Epa a \u00e9t\u00e9 c <a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn25\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">(&#8230;)<\/a><\/li>\n<\/ul>\n<p class=\"texte\"><span class=\"paranumber\">32<\/span>De mani\u00e8re involontaire et significative, les figures de l\u2019oubli et du retour semblent alors symboliser le hiatus qui existe entre des m\u00e9moires locales marqu\u00e9es par l\u2019action latente d\u2019un oubli n\u00e9cessaire et la tentative souvent vaine d\u2019associer les repr\u00e9sentants de la diaspora \u00e0 une histoire qui, malgr\u00e9 ses monuments et ses \u00e9tapes rituelles comm\u00e9moratives, demeure non m\u00e9morable, parce que trop sensible. \u00c0 cet \u00e9gard, Tidjani-Serpos a \u00e9voqu\u00e9 la r\u00e9plique p\u00e9remptoire \u00ab\u00a0maintenant vous aussi vous parlez\u00a0?\u00a0\u00bb, par laquelle, encore aujourd\u2019hui, pendant les conseils de famille, les repr\u00e9sentants des lignages dominants peuvent faire taire les revendications des membres issus des anciens lignages serviles en rappelant \u00e0 ceux-ci leur origine inf\u00e9rieure, affranchie mais non pas oubli\u00e9e. Dans un tel syst\u00e8me toujours actif de r\u00e9f\u00e9rences hi\u00e9rarchiques, les statues repr\u00e9sentant les rois d\u2019Abomey ont bien un lien avec les m\u00e9moires contemporaines de l\u2019esclavage, en d\u00e9pit des doutes \u00e9mis par un chercheur de l\u2019\u00c9cole du patrimoine africain (Epa) de Porto-Novo\u00a0: \u00ab\u00a0\u00e0 l\u2019occasion de Ouidah 92, de grandes sculptures ont \u00e9t\u00e9 implant\u00e9es tout au long de la Route, mais dont le rapport avec la traite n\u00e9gri\u00e8re ne para\u00eet point \u00e9vident\u00a0\u00bb<a id=\"bodyftn25\" class=\"footnotecall\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn25\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">25<\/a>. Au contraire, ces sculptures mat\u00e9rialisent et donnent \u00e0 voir ce que l\u2019\u00e9conomie morale du pass\u00e9 suscit\u00e9e par l\u2019Unesco a tendance \u00e0 n\u00e9gliger\u00a0: le fait que le pass\u00e9 local de l\u2019esclavage fait surface en se m\u00e9tamorphosant dans l\u2019actualit\u00e9 patrimoniale et politique du contexte, sans pourtant adh\u00e9rer forc\u00e9ment aux rh\u00e9toriques internationales officielles pr\u00f4nant une pacification et une d\u00e9mocratisation de l\u2019histoire.<\/p>\n<\/div>\n<h1 class=\"texte\"><a id=\"tocto1n5\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#tocfrom1n5\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Le retour de l\u2019oubli, notes conclusives<\/a><\/h1>\n<p class=\"texte\"><span class=\"paranumber\">33<\/span>En s\u2019interrogeant sur la pertinence \u00ab\u00a0collective\u00a0\u00bb de la notion d\u2019oubli, Yosef Hahyim Yerushalmi \u00e9crit)\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation\">\u00ab\u00a0Strictement, les peuples et les groupes ne peuvent oublier que le pr\u00e9sent, pas le pass\u00e9. En d\u2019autres termes, les individus qui composent le groupe peuvent oublier des \u00e9v\u00e9nements qui advinrent dans leur propre existence\u00a0; ils ne sauraient oublier le pass\u00e9 qui leur est ant\u00e9rieur [\u2026]. Un peuple ne peut jamais \u201coublier\u201d ce qu\u2019il n\u2019a pas d\u2019abord re\u00e7u\u00a0\u00bb.(1988\u00a0: 11 <em>sq<\/em>)<\/p>\n<\/blockquote>\n<div class=\"textandnotes\">\n<ul class=\"sidenotes\">\n<li><span class=\"num\">26<\/span> Cf. Claude L\u00e9vi-Strauss (1962)\u00a0; je remercie Jean Jamin de m\u2019avoir rappel\u00e9 cette r\u00e9f\u00e9rence.<\/li>\n<\/ul>\n<p class=\"texte\"><span class=\"paranumber\">34<\/span>Dans le prolongement de cette consid\u00e9ration, Jocelyne Dakhlia remarque qu\u2019\u00ab\u00a0[on] ne peut litt\u00e9ralement \u201cs\u2019oublier\u201d que ce que l\u2019on a soi-m\u00eame connu\u00a0: les soci\u00e9t\u00e9s et les peuples ne conna\u00eetraient pour leur part que des \u201cruptures de la transmission entre g\u00e9n\u00e9rations\u201d\u00a0\u00bb (1990\u00a0: 6 <em>sq<\/em>.). N\u00e9anmoins, Jocelyne Dakhlia (<em>Ibid<\/em>.\u00a0: 304) reconna\u00eet dans l\u2019oubli la possibilit\u00e9 d\u2019int\u00e9grer un agir collectif et, pour les vaincus, celle de fa\u00e7onner une r\u00e9sistance au pouvoir de ceux qui voudraient aussi imposer leur domination m\u00e9morielle, ce qu\u2019elle appelle un \u00ab\u00a0oubli s\u00e9lectif\u00a0\u00bb. Les r\u00e9cits autour des Arbres sur la Route de l\u2019Esclave que nous avons recueillis semblent confirmer que si l\u2019oubli ne peut pas \u00eatre institu\u00e9 ou mis en commun, un oubli s\u00e9lectif peut prendre une forme sc\u00e9nographique. Ainsi, l\u2019agencement d\u2019un itin\u00e9raire patrimonial, qui vise \u00e0 retracer le parcours tragique menant de l\u2019Arbre de l\u2019Oubli \u00e0 celui du Retour, se fonde \u00e9galement sur un serment ancien, en l\u2019occurrence sur une promesse de \u00ab\u00a0retour\u00a0\u00bb, permettant aujourd\u2019hui \u00e0 l\u2019histoire de se racheter sous forme de mythe. Pour les p\u00e8lerins de la m\u00e9moire et les visiteurs d\u2019aujourd\u2019hui, le retour serait la figure \u00e9cran n\u00e9cessaire du seul partage collectif possible de l\u2019oubli, celui du pr\u00e9sent. Mais, comme le remarquait Claude L\u00e9vi-Strauss (1983\u00a0: 253 <em>sq<\/em>.), dans son analyse comparative des mythes am\u00e9rindiens hidatsa et grecs, l\u2019oubli \u00ab\u00a0formerait syst\u00e8me avec le malentendu, d\u00e9fini comme d\u00e9faut de communication avec autrui, et avec l\u2019indiscr\u00e9tion, d\u00e9finie comme exc\u00e8s de communication, aussi avec autrui\u00a0\u00bb. Selon cette perspective, \u00ab\u00a0le motif de l\u2019oubli sert \u00e0 fonder des interdictions ou des prescriptions rituelles\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>.\u00a0: 258)\u00a0; il rendrait \u00e9galement compte de \u00ab\u00a0l\u2019origine de lieux dits, qui se suivent dans l\u2019espace de fa\u00e7on comparable aux c\u00e9l\u00e9brations rituelles pendant l\u2019ann\u00e9e. Car les rites fixent des \u00e9tapes du calendrier, comme les lieux-dits celles d\u2019un itin\u00e9raire. Ils meublent les uns l\u2019\u00e9tendue, les autres la dur\u00e9e\u00a0\u00bb <em>(Ibid.)<\/em>. Ici, L\u00e9vi-Strauss semble prolonger sa r\u00e9flexion sur l\u2019opposition entre \u00ab\u00a0<em>rites historiques<\/em> ou comm\u00e9moratifs\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0les <em>rites de deuils<\/em>\u00a0\u00bb (1962\u00a0: 313 <em>sq<\/em>.) au sein de laquelle les premiers \u00ab\u00a0recr\u00e9ent l\u2019atmosph\u00e8re sacr\u00e9e et b\u00e9n\u00e9fique des temps mythiques\u00a0\u00bb, alors que les seconds assureraient \u00ab\u00a0la reconversion, en anc\u00eatres, d\u2019hommes qui ont cess\u00e9 d\u2019\u00eatre des vivants\u00a0\u00bb. Une telle opposition sugg\u00e9rerait alors comment, sur la Route de l\u2019Esclave, les interpr\u00e9tations contemporaines de l\u2019<em>oubli<\/em> et du <em>retour<\/em> participent de la tentative de faire cohabiter dans l\u2019espace les principes de la r\u00e9versibilit\u00e9 et de l\u2019irr\u00e9versibilit\u00e9 du temps. Il serait possible d\u2019avancer l\u2019hypoth\u00e8se que dans ce dispositif chronotope, le deuil des humains morts pour de vrai (les esclaves) int\u00e8gre et pr\u00e9dit, \u00e0 travers leur personnification diasporique contemporaine, la <em>m\u00e9moire<\/em> de leur retour en tant qu\u2019\u00ab\u00a0h\u00e9ros mythiques\u00a0\u00bb<a id=\"bodyftn26\" class=\"footnotecall\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn26\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">26<\/a>.<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"texte\"><span class=\"paranumber\">35<\/span>Si le rituel est la sc\u00e8ne d\u2019une qu\u00eate collective d\u2019une continuit\u00e9 qui se r\u00e9alise gr\u00e2ce \u00e0 une exp\u00e9rience mythique toujours \u00e0 renouveler, si le rituel s\u2019oppose donc \u00e0 l\u2019oubli, cela est possible gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019alternance entre un exc\u00e8s de communication avec autrui et la r\u00e9serve secr\u00e8te de symboles toujours bons \u00e0 \u00eatre repens\u00e9s et r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9s. Un flux de paroles imag\u00e9es (ou fictionnelles) v\u00e9hiculerait ce qui du pass\u00e9 doit \u00eatre oubli\u00e9, tu ou, au contraire, c\u00e9l\u00e9br\u00e9. Comment alors comprendre la place de l\u2019oubli comme prop\u00e9deutique du retour dans l\u2019itin\u00e9raire ritualis\u00e9 d\u2019une \u00e9pop\u00e9e tragique comme celle racont\u00e9e par la sc\u00e9nographie de la Route de l\u2019Esclave \u00e0 travers l\u2019invention narrative de ses Arbres\u00a0?<\/p>\n<p class=\"texte\"><span class=\"paranumber\">36<\/span>\u00c0 partir de l\u2019exemple ath\u00e9nien, Nicole Loraux s\u2019interroge\u00a0: entre le v\u0153u d\u2019un oubli n\u00e9cessaire \u00e0 la continuit\u00e9 pacifique de la vie sociale et l\u2019interdiction d\u2019un souvenir conflictuel, serait-il possible de penser l\u2019\u00e9mergence d\u2019une histoire marqu\u00e9e par le concours de ces deux injonctions indispensables \u00e0 la cit\u00e9\u00a0: une revendiquant l\u2019amn\u00e9sie et l\u2019autre emp\u00eachant tout effort m\u00e9moriel\u00a0? Sur l\u2019activit\u00e9 m\u00e9morielle du pass\u00e9 de l\u2019esclavage dans le B\u00e9nin contemporain, nous pouvons nous poser une question comparable.<\/p>\n<p class=\"texte\"><span class=\"paranumber\">37<\/span>En octobre 2005, au tout d\u00e9but de mes enqu\u00eates au B\u00e9nin, pendant un entretien avec un notable de Ouidah, j\u2019avais \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par une formule herm\u00e9tique et paradoxale r\u00e9p\u00e9t\u00e9e au moins \u00e0 deux reprises\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019oubli oui, le pardon non\u00a0\u00bb. Cette formulation \u00e9tait faite par une personnalit\u00e9 d\u2019origine yoruba, c\u2019est-\u00e0-dire issue d\u2019une communaut\u00e9 minoritaire \u00e0 Ouidah dont la plupart de ses membres sont des descendants d\u2019anciens esclaves, non seulement d\u2019esclaves d\u00e9port\u00e9s en Am\u00e9rique, mais aussi d\u2019esclaves employ\u00e9s sur place jusqu\u2019au d\u00e9but du xx<sup>e<\/sup> si\u00e8cle dans les maisons et dans les plantations de palmiers \u00e0 huile. Elle m\u2019\u00e9tait apparue significative de la relation controvers\u00e9e entre des m\u00e9moires collectives formellement apais\u00e9es et les souvenirs, tr\u00e8s diff\u00e9rents, selon les individus et les familles, concernant l\u2019h\u00e9ritage d\u2019un pass\u00e9 esclavagiste qui a affect\u00e9 d\u2019une mani\u00e8re cruciale l\u2019histoire sociale de la ville. \u00ab\u00a0L\u2019oubli oui, le pardon non\u00a0\u00bb, ne saurait \u00eatre une formule synth\u00e9tique des sentiments les plus antinomiques suscit\u00e9s par le pass\u00e9 de l\u2019esclavage chez d\u2019autres membres de la communaut\u00e9 yoruba ou d\u2019autres communaut\u00e9s connot\u00e9es par la condition servile d\u2019autrefois. R\u00e9v\u00e9lant un usage politique et identitaire de l\u2019oubli, l\u2019\u00e9nonc\u00e9 en question ne serait pas la manifestation de l\u2019incapacit\u00e9 \u00e0 pardonner mais celle de la r\u00e9versibilit\u00e9 assum\u00e9e de tout acte m\u00e9moriel\u00a0: son immanence dans les pratiques sociales qui participent \u00e0 la fois de l\u2019\u00e9rosion des faits du pass\u00e9 et de leur mise en jach\u00e8re. Si une telle assertion nous parle du fait que \u00ab\u00a0l\u2019affranchissement est un secret\u00a0\u00bb (Meillassoux 1998\u00a0: 122), elle exprime \u00e9galement les flottements et les silences impliqu\u00e9s, ainsi qu\u2019une opposition latente \u00e0 la rh\u00e9torique officielle fond\u00e9e sur la n\u00e9cessit\u00e9 du souvenir et de la r\u00e9conciliation qui ont marqu\u00e9 la mise en patrimoine de l\u2019histoire de l\u2019esclavage \u00e0 Ouidah. L\u2019oubli devient alors le masque social de l\u2019affranchissement dont le rappel doit \u00eatre aboli. La condition pr\u00e9sente est cens\u00e9e oblit\u00e9rer l\u2019\u00e9tat servile d\u2019autrefois. Comme l\u2019a fait remarquer Claude Meillassoux\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"citation\">\u00ab\u00a0[\u2026] les v\u00e9ritables affranchis, c\u2019est-\u00e0-dire les esclaves ayant r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 toutes les pr\u00e9rogatives et l\u2019honneur des francs, on ne peut les nommer, ni m\u00eame admettre qu\u2019on les conna\u00eet comme tels, sans leur faire perdre aussit\u00f4t le b\u00e9n\u00e9fice de la franchise dont l\u2019objet est pr\u00e9cis\u00e9ment d\u2019effacer \u00e0 jamais le stigmate originel de la capture ou de la naissance servile\u00a0\u00bb.(<em>Ibid<\/em>)<\/p>\n<\/blockquote>\n<div class=\"textandnotes\">\n<ul class=\"sidenotes\">\n<li><span class=\"num\">27<\/span> Ici, le mot \u00ab\u00a0m\u00e9morial\u00a0\u00bb est utilis\u00e9 \u00e0 dessein pour indiquer les supports physiques ou les notions <a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn27\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">(&#8230;)<\/a><\/li>\n<\/ul>\n<p class=\"texte\"><span class=\"paranumber\">38<\/span>Cette logique entre implicitement en conflit avec un \u00e9v\u00e9nement comme Ouidah 92 et la r\u00e9alisation de la Route de l\u2019Esclave\u00a0; au sein de ces espaces pr\u00e9sentifiant le pass\u00e9 comme ressource culturelle et politique, il nous est possible d\u2019observer \u00e0 l\u2019\u0153uvre ce que Nicole Loraux (1997\u00a0: 165) d\u00e9finit comme la persistance du \u00ab\u00a0non-oubli\u00a0\u00bb. Si l\u2019Arbre du Retour participe de l\u2019\u00e9poque patrimoniale du rapprochement diasporique, en imaginant une promesse qui aurait \u00e9t\u00e9 faite aux esclaves avant leur d\u00e9portation, l\u2019efficacit\u00e9 d\u2019une telle rh\u00e9torique est soumise \u00e0 son int\u00e9gration dans un dispositif m\u00e9morial<a id=\"bodyftn27\" class=\"footnotecall\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#ftn27\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">27<\/a> ritualis\u00e9 qui, \u00e0 travers les \u00e9tapes autour de l\u2019oubli et du retour, convertit magiquement \u00ab\u00a0la col\u00e8re en gloire\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>.\u00a0: 171). Ainsi, nous pourrions imaginer que dans l\u2019\u00e9pop\u00e9e contemporaine, autour de l\u2019Arbre du Retour, les fant\u00f4mes des esclaves qui transit\u00e8rent par le lieu dit <em>majeto lee ja<\/em> (\u00ab\u00a0les enrag\u00e9s sont arriv\u00e9s\u00a0\u00bb), devenu aujourd\u2019hui la place de l\u2019Arbre de l\u2019Oubli, reviennent en anc\u00eatres pacificateurs et am\u00e9nageurs de patrimoine culturel, figures mythiques d\u2019une amn\u00e9sie qui se comm\u00e9more.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<p><a class=\"go-top\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#article-24518\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Haut de page<\/a><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"bibliography\" class=\"section\">\n<h2 class=\"section\"><span class=\"text\">Bibliographie<\/span><\/h2>\n<div class=\"text\">\n<p class=\"bibliographie\">Aug\u00e9, Marc, 2001 <em>Les Formes de l\u2019oubli<\/em>. 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Westport-London, Bergin &amp; Carvey\u00a0: 195-211.<\/p>\n<p class=\"bibliographie\">Tardits, Claude, 1958 <em>Porto-Novo. Les nouvelles g\u00e9n\u00e9rations africaines entre leurs traditions et l\u2019Occident<\/em>. Paris-La Haye, Mouton &amp; Co.<\/p>\n<p class=\"bibliographie\">Tchitchi, Toussaint Yaovi, 2007 \u00ab\u00a0Postface\u00a0\u00bb, in <em>La Route de l\u2019Esclave au B\u00e9nin<\/em>. <em>Actes de la table ronde du 17 d\u00e9cembre 2005<\/em>. Cotonou, Ablod\u00e8 &amp; Tund\u00e8.<\/p>\n<p class=\"bibliographie\">Union g\u00e9n\u00e9rale pour le d\u00e9veloppement de Ouidah (U<em>gdo<\/em>), 1985 <em>Les Voies de la renaissance de Ouidah<\/em>. Caen, Kanta.<\/p>\n<p class=\"bibliographie\">Yerushalmi, Yosef Hayim, 1988 \u00ab\u00a0R\u00e9flexions sur l\u2019oubli\u00a0\u00bb, in Yosef H. Yerushalmi <em>et al<\/em>., <em>Usages de l\u2019oubli<\/em>. <em>Contributions au colloque de Royaumont (1987)<\/em>. Paris, Le Seuil\u00a0: 7-21.<\/p>\n<p class=\"bibliographie\">Young, James E., 1993 \u00ab\u00a0\u00c9crire le monument\u00a0: site, m\u00e9moire, critique\u00a0\u00bb, <em>Annales ESC<\/em> 3\u00a0: 729-743.<\/p>\n<\/div>\n<p><a class=\"go-top\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#article-24518\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Haut de page<\/a><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"notes\" class=\"section\">\n<h2 class=\"section\"><span class=\"text\">Notes<\/span><\/h2>\n<p class=\"texte\"><a id=\"ftn1\" class=\"FootnoteSymbol\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#bodyftn1\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">1<\/a> Unesco, r\u00e9solution 27 C\/13.13, 27<sup>e<\/sup> session de la Conf\u00e9rence g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019Unesco, 1993.<\/p>\n<p class=\"texte\"><a id=\"ftn2\" class=\"FootnoteSymbol\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#bodyftn2\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">2<\/a> La formulation est de l\u2019un de mes interlocuteurs b\u00e9ninois.<\/p>\n<p class=\"texte\"><a id=\"ftn3\" class=\"FootnoteSymbol\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#bodyftn3\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">3<\/a> Ce personnage a inspir\u00e9 le roman de Bruce Chatwin, <em>Le Vice-Roi de Ouidah<\/em> (Paris, Grasset, 1982 [1980]), ainsi que le film r\u00e9alis\u00e9 par Werner Herzog, <em>Cobra verde<\/em> (1987).<\/p>\n<p class=\"texte\"><a id=\"ftn4\" class=\"FootnoteSymbol\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#bodyftn4\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">4<\/a> Je reprends ici en partie une description que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent\u00e9e dans \u00ab\u00a0Restaurer le futur\u00a0: sur la Route de l\u2019Esclave \u00e0 Ouidah, B\u00e9nin\u00a0\u00bb (Ciarcia 2008a).<\/p>\n<p class=\"texte\"><a id=\"ftn5\" class=\"FootnoteSymbol\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#bodyftn5\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">5<\/a> Cf. Robin Law (2008) qui remarque \u00e9galement, comme j\u2019ai pu faire le constat au cours de mes enqu\u00eates, que les deux Arbres aussi sont parfois nomm\u00e9s par la m\u00eame \u00e9pith\u00e8te <em>Agadjatin<\/em> (l\u2019\u00ab\u00a0Arbre d\u2019Agadja\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p class=\"texte\"><a id=\"ftn6\" class=\"FootnoteSymbol\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#bodyftn6\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">6<\/a> Actuellement, un projet de d\u00e9veloppement de grande envergure est destin\u00e9 \u00e0 r\u00e9am\u00e9nager l\u2019aire g\u00e9ographique situ\u00e9e entre la capitale \u00e9conomique Cotonou et les environs de Ouidah. Ce Projet d\u2019am\u00e9nagement touristique sur la \u00ab\u00a0Route des P\u00eaches\u00a0\u00bb mise sur une croissance massive d\u2019un tourisme de m\u00e9moire ayant, parmi ses attractions, la beaut\u00e9 d\u2019un paysage lacustre et c\u00f4tier encore relativement pr\u00e9serv\u00e9. Pourtant, le chantier de r\u00e9alisation, qui va int\u00e9resser les villages de la c\u00f4te, semble avancer d\u2019une mani\u00e8re autonome par rapport \u00e0 l\u2019action plus proprement culturelle men\u00e9e par l\u2019\u00c9tat b\u00e9ninois et par d\u2019autres institutions officielles sur la Route de l\u2019Esclave, qui croise la Route des P\u00eaches \u00e0 la hauteur de la Porte du Non-Retour.<\/p>\n<p class=\"texte\"><a id=\"ftn7\" class=\"FootnoteSymbol\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#bodyftn7\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">7<\/a> Cf. Division du Patrimoine culturel [s. d.].<\/p>\n<p class=\"texte\"><a id=\"ftn8\" class=\"FootnoteSymbol\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#bodyftn8\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">8<\/a> Dans cet article, Young reprend le travail de Joost Meerloo (1968).<\/p>\n<p class=\"texte\"><a id=\"ftn9\" class=\"FootnoteSymbol\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#bodyftn9\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">9<\/a> Parmi les sources locales de sa narration, Tidjani-Serpos cite feu <em>daagbo<\/em> Hunon Huna et les membres \u00e2g\u00e9s de l\u2019Ugdo(Union g\u00e9n\u00e9rale pour le d\u00e9veloppement de Ouidah), une association compos\u00e9e, depuis le milieu des ann\u00e9es 1980, par un groupe de notables et d\u2019intellectuels qui se sont constitu\u00e9s en groupe de pression politique et \u00e9conomique. En misant entre autres sur la richesse du pass\u00e9 historique et du patrimoine immobilier de leur ville, l\u2019action de l\u2019Ugdo comptait sur l\u2019apport potentiel de la coop\u00e9ration internationale et du tourisme. Sur le r\u00f4le jou\u00e9 par l\u2019Ugdo dans la valorisation culturelle du pass\u00e9 de l\u2019esclavage et de sa connexion avec le renouveau culturel du <em>vodun<\/em>, cf. Ugdo (1985).<\/p>\n<p class=\"texte\"><a id=\"ftn10\" class=\"FootnoteSymbol\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#bodyftn10\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">10<\/a> Les deux autres figures ou formes de l\u2019oubli per\u00e7ues par Marc Aug\u00e9 dans certains rituels africains sont celles du suspens et du commencement (ou du re-commencement).<\/p>\n<p class=\"texte\"><a id=\"ftn11\" class=\"FootnoteSymbol\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#bodyftn11\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">11<\/a> Sur ce sujet, j\u2019ai trouv\u00e9 mati\u00e8re \u00e0 r\u00e9flexion dans le livre de Carlo Severi (2007).<\/p>\n<p class=\"texte\"><a id=\"ftn12\" class=\"FootnoteSymbol\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#bodyftn12\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">12<\/a> Carlo Severi (2007\u00a0: 322) parle d\u2019\u00ab\u00a0illusion visuelle\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"texte\"><a id=\"ftn13\" class=\"FootnoteSymbol\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#bodyftn13\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">13<\/a> Un exemple est donn\u00e9 par l\u2019attribution de significations historiques \u00e0 des entit\u00e9s cultuelles comme celles repr\u00e9sent\u00e9es par les statues de \u00ab\u00a0revenants\u00a0\u00bb sur l\u2019espace devant la Porte du Non-Retour sur la Route de l\u2019Esclave \u00e0 Ouidah. Comme un dignitaire du culte des <em>egun-gun<\/em> me l\u2019a fait observer, leur pr\u00e9sence sur la plage est aberrante en raison de l\u2019interdit qui frappe leurs \u00ab\u00a0sorties\u00a0\u00bb devant la mer. Cependant, la sc\u00e9nographie mus\u00e9ale \u00e0 l\u2019\u0153uvre sur le lieu de la Porte du Non-Retour sugg\u00e8re aux visiteurs la transformation des repr\u00e9sentations des revenants en simulacres des \u00e2mes des esclaves morts de l\u2019autre cot\u00e9 de l\u2019oc\u00e9an, retournant en Afrique, comme leurs descendants devenus des touristes ou des p\u00e8lerins de la m\u00e9moire.<\/p>\n<p class=\"texte\"><a id=\"ftn14\" class=\"FootnoteSymbol\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#bodyftn14\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">14<\/a> Claude Tardits (1958) signale la cr\u00e9ation, au Dahomey, en 1955, d\u2019un journal dont le titre, <em>Aziza<\/em>, rappelait, selon ses r\u00e9dacteurs, le \u00ab\u00a0dieu-guide des hommes \u00e9gar\u00e9s\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"texte\"><a id=\"ftn15\" class=\"FootnoteSymbol\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#bodyftn15\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">15<\/a> \u00c0 l\u2019Idee, chaque ann\u00e9e durant son universit\u00e9 d\u2019\u00e9t\u00e9, Honorat Aguessy d\u00e9veloppe le concept de \u00ab\u00a0pertinence\u00a0\u00bb qu\u2019au cours de nos entretiens il d\u00e9finissait par la n\u00e9cessit\u00e9 de \u00ab\u00a0coller \u00e0 la vie de nos parents par rapport \u00e0 laquelle les intellectuels sont devenus des \u00e9trangers\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0de s\u2019inculturer gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019enseignement des savants et des sachants\u00a0\u00bb. L\u2019endog\u00e9nie invoqu\u00e9e par Aguessy serait constitu\u00e9e d\u2019une essence primordiale africaine, traumatis\u00e9e par la traite, la colonisation et la conversion subreptice au monoth\u00e9isme des missionnaires. L\u2019enseignement des r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 une culture perdue et \u00e0 retrouver est donc confi\u00e9 \u00e0 des chercheurs universitaires (les \u00ab\u00a0savants\u00a0\u00bb) et \u00e0 des personnes-ressource d\u00e9finies comme des \u00ab\u00a0sachants\u00a0\u00bb\u00a0: th\u00e9rapeutes traditionnels, dignitaires, chefs de culte, rois, devins, conteurs. Au sein de cette fondation en cours d\u2019une culture \u00ab\u00a0animiste\u00a0\u00bb, traditionnelle et moderne, \u00e9crite et orale, les traces et les d\u00e9tours de la mythologie en chantier int\u00e8grent l\u2019\u00e9laboration de diverses pratiques comm\u00e9moratives de la traite n\u00e9gri\u00e8re.<\/p>\n<p class=\"texte\"><a id=\"ftn16\" class=\"FootnoteSymbol\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#bodyftn16\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">16<\/a> Cf. \u00c9mile D\u00e9sir\u00e9 Ologoudou [s. d.]. En 2006, \u00e0 Ouidah, \u00e0 la suite du d\u00e9c\u00e8s de l\u2019ancien <em>daagbo<\/em> Hunon, un conflit a oppos\u00e9 les factions soutenant les deux candidats \u00e0 sa succession. Trois ans plus tard, le fils du <em>daagbo<\/em> Hunon d\u00e9c\u00e9d\u00e9 que les autres dignitaires avaient emp\u00each\u00e9 d\u2019acc\u00e9der au \u00ab\u00a0tr\u00f4ne\u00a0\u00bb, en 2006, a \u00e9t\u00e9 proclam\u00e9 \u00e0 son tour <em>daagbo<\/em> Hunon Huna II par ses partisans. Ce d\u00e9doublement d\u2019investiture n\u2019est pas du tout exceptionnel dans un territoire o\u00f9 historiquement, comme le dit un adage dahom\u00e9en, \u00ab\u00a0le pouvoir se dispute\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"texte\"><a id=\"ftn17\" class=\"FootnoteSymbol\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#bodyftn17\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">17<\/a> \u00ab\u00a0C\u2019est \u00e0 cet endroit qu\u2019autrefois ils faisaient trois fois le tour de l\u2019Arbre d\u2019adieu avant de remettre dans les mains du pontife du Vodun, DAAGBO HOUNON <em>[sic]<\/em> le ou les Vodun qu\u2019ils avaient en leur possession\u00a0\u00bb (Ologoudou [s. d.]).<\/p>\n<p class=\"texte\"><a id=\"ftn18\" class=\"FootnoteSymbol\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#bodyftn18\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">18<\/a> Ce r\u00e9cit pourrait aussi montrer l\u2019importance logistique de la maison du <em>daagbo<\/em> Hunon dans les diverses \u00e9tapes du trajet des convois de captifs, afin de justifier son int\u00e9gration \u00e9ventuelle d ans l\u2019itin\u00e9raire officiel de la Route de l\u2019Esclave.<\/p>\n<p class=\"texte\"><a id=\"ftn19\" class=\"FootnoteSymbol\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#bodyftn19\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">19<\/a> C\u2019est-\u00e0-dire les autels consacr\u00e9s aux <em>vodun<\/em> L\u00e8gba des rois abom\u00e9ens Agadja et Gu\u00e9zo.<\/p>\n<p class=\"texte\"><a id=\"ftn20\" class=\"FootnoteSymbol\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#bodyftn20\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">20<\/a> Dans le chapitre intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Les \u00c2mes et le Destin\u00a0\u00bb, Bernard Maupoil met au jour les controverses interpr\u00e9tatives parmi ses informateurs au sujet d\u2019une distinction entre les diverses parties et fonctions de l\u2019\u00e2me dans la pens\u00e9e fon\u00a0; en reconnaissant qu\u2019\u00ab\u00a0en ce domaine, plus qu\u2019en tout autre, l\u2019accord est irr\u00e9alisable\u00a0\u00bb (1943\u00a0: 378), il fera suivre les propos recueillis par le jugement de Gu\u00e8d\u00e8gbe confirmant la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019une dimension quadruple de l\u2019\u00e2me qui serait r\u00e9gie par un principe matriciel immortel, le <em>s\u03b5<\/em>, qui \u00ab\u00a0survit \u00e0 l\u2019homme, et se retrouve sur terre apr\u00e8s la mort\u00a0\u00bb (<em>Ibid<\/em>.\u00a0: 389).<\/p>\n<p class=\"texte\"><a id=\"ftn21\" class=\"FootnoteSymbol\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#bodyftn21\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">21<\/a> Comme nous l\u2019avons d\u00e9j\u00e0 vu, Honorat Aguessy est un sociologue, fondateur \u00e0 Ouidah de l\u2019espace <em>Zomachi<\/em> et de l\u2019Idee (Institut de d\u00e9veloppement des \u00e9changes endog\u00e8nes), ainsi que le promoteur, depuis 1998, de la Marche du repentir, devenue par la suite la Marche du devoir de m\u00e9moire et du repentir. \u00c9ric Gbodossou est un m\u00e9decin et psychiatre install\u00e9 au S\u00e9n\u00e9gal, fondateur et pr\u00e9sident de l\u2019Ong ProMeTra (cf. <em>infra<\/em>), pr\u00e9sente dans une dizaine de pays, parmi lesquels la France et les \u00c9tats-Unis.<\/p>\n<p class=\"texte\"><a id=\"ftn22\" class=\"FootnoteSymbol\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#bodyftn22\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">22<\/a> \u00c0 ce propos, de son c\u00f4t\u00e9, Tidjani-Serpos consid\u00e8re que la th\u00e9matique du retour est bien pr\u00e9sente sur la Route de l\u2019Esclave. Au cours d\u2019un entretien, il a ainsi \u00e9voqu\u00e9 la signification d\u2019une partie de la sc\u00e9nographie de l\u2019itin\u00e9raire qu\u2019il a con\u00e7u\u00a0: \u00ab\u00a0le vent venant de la mer s\u2019engouffre \u00e0 travers la Porte et la Porte oriente ce vent revenant avec ses morts vers le m\u00e9morial de Zoungbodji\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"texte\"><a id=\"ftn23\" class=\"FootnoteSymbol\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#bodyftn23\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">23<\/a> Toujours dans l\u2019espace de <em>Zomachi<\/em>, Honorat Aguessy a fait installer une sculpture repr\u00e9sentant l\u2019Arbre Pini comm\u00e9morant un haut lieu de la gen\u00e8se de la r\u00e9volution ha\u00eftienne en 1799.<\/p>\n<p class=\"texte\"><a id=\"ftn24\" class=\"FootnoteSymbol\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#bodyftn24\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">24<\/a> Cette insistance sur la th\u00e9matique du retour est particuli\u00e8rement visible dans les itin\u00e9raires dits de la \u00ab\u00a0connexion spirituelle\u00a0\u00bb que ProMeTra organise au B\u00e9nin et qui s\u2019adressent en m\u00eame temps \u00e0 des \u00ab\u00a0p\u00e8lerins\u00a0\u00bb afro-am\u00e9ricains et \u00e0 des visiteurs n\u2019ayant pas d\u2019origines africaines. En 2011, j\u2019ai pu suivre un groupe d\u2019une vingtaine de personnes en qu\u00eate d\u2019une \u00ab\u00a0connexion spirituelle\u00a0\u00bb, d\u2019apr\u00e8s l\u2019intitul\u00e9 du programme \u00ab\u00a0La voie du souvenir et de la connexion spirituelle\u00a0\u00bb. Durant un peu plus d\u2019une semaine, de nombreuses rencontres avec des dignitaires et des notables, des c\u00e9r\u00e9monies comm\u00e9moratives du pass\u00e9 de l\u2019esclavage, ainsi que des s\u00e9ances de divination, de transe et de gu\u00e9rison \u00e9taient organis\u00e9es en conjuguant m\u00e9moires de l\u2019esclavage et pratiques dites <em>vodun<\/em>. Une telle conjonction est illustr\u00e9e par le livret publi\u00e9 par ProMeTra, <em>Les Voies du souvenir. Itin\u00e9raires des esclaves dans le Golfe du B\u00e9nin<\/em> [s. d.]. Sur ProMeTra, cf. aussi\u00a0: Emmanuelle Simon (2003).<\/p>\n<p class=\"texte\"><a id=\"ftn25\" class=\"FootnoteSymbol\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#bodyftn25\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">25<\/a> Cf. Edouard S. Koutinhouin (2007\u00a0: 86). Institu\u00e9e par l\u2019Unesco \u00e0 Porto-Novo au B\u00e9nin, l\u2019Epa a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e en 1998, \u00e0 la suite d\u2019une convention sign\u00e9e entre l\u2019Iccrom (Centre international d\u2019\u00e9tudes pour la conservation et la restauration des biens culturels) et l\u2019Universit\u00e9 nationale du B\u00e9nin. Un des objectifs de l\u2019Epa, qui prend le relais du programme de pr\u00e9servation du patrimoine Prema (Pr\u00e9vention dans les mus\u00e9es africains) lanc\u00e9 en 1986, est l\u2019\u00e9largissement d\u2019un r\u00e9seau de professionnels africains capables d\u2019assurer la conservation des collections des mus\u00e9es africains au sud du Sahara dans les aires francophones et lusophones. Aujourd\u2019hui, l\u2019Epa est une \u00e9cole sup\u00e9rieure et un centre sp\u00e9cialis\u00e9 dans la conservation des biens culturels \u00e0 la fois menac\u00e9s de d\u00e9gradation et susceptibles d\u2019une valorisation. Elle participe \u00e9galement du travail de consultance et d\u2019expertise inh\u00e9rent \u00e0 la r\u00e9alisation du projet de demande d\u2019inscription de la Route de l\u2019Esclave sur la liste du patrimoine mondial de l\u2019Unesco.<\/p>\n<p class=\"texte\"><a id=\"ftn26\" class=\"FootnoteSymbol\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#bodyftn26\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">26<\/a> Cf. Claude L\u00e9vi-Strauss (1962)\u00a0; je remercie Jean Jamin de m\u2019avoir rappel\u00e9 cette r\u00e9f\u00e9rence.<\/p>\n<p class=\"texte\"><a id=\"ftn27\" class=\"FootnoteSymbol\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/lhomme\/24518#bodyftn27\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">27<\/a> Ici, le mot \u00ab\u00a0m\u00e9morial\u00a0\u00bb est utilis\u00e9 \u00e0 dessein pour indiquer les supports physiques ou les notions discursives exprimant la volont\u00e9 de se souvenir des faits du pass\u00e9 en compl\u00e9ment de l\u2019adjectif \u00ab\u00a0m\u00e9moriel\u00a0\u00bb qui d\u00e9noterait plut\u00f4t les qualit\u00e9s spontan\u00e9es ou les capacit\u00e9s s\u00e9lectives des activit\u00e9s de la m\u00e9moire<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<p><!--more--><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Figures d\u2019une \u00e9pop\u00e9e m\u00e9morielle sur la Route de l\u2019Esclave au B\u00e9nin Oblivion and Return. Figures in a Memorial Epic on the Slave Route in Benin Gaetano Ciarcia p. 89-119 R\u00e9sum\u00e9s Au B\u00e9nin, depuis les d\u00e9buts des ann\u00e9es 1990, le processus institutionnel de connexion m\u00e9morielle entre le pass\u00e9 de l\u2019esclavage et les pratiques cultuelles vodun a<\/p>","protected":false},"author":33,"featured_media":15385,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_uf_show_specific_survey":0,"_uf_disable_surveys":false,"footnotes":"","rank_math_focus_keyword":"","rank_math_title":"","rank_math_description":"","rank_math_canonical_url":"","rank_math_robots":null,"rank_math_facebook_title":"","rank_math_facebook_description":"","rank_math_twitter_title":"","rank_math_twitter_description":""},"categories":[9],"tags":[],"class_list":["post-15035","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-latribune"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15035","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/33"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=15035"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15035\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media\/15385"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=15035"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=15035"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=15035"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}