{"id":15160,"date":"2020-06-11T20:00:05","date_gmt":"2020-06-12T00:00:05","guid":{"rendered":"https:\/\/antilla-martinique.com\/?p=15160"},"modified":"2020-06-10T16:17:11","modified_gmt":"2020-06-10T20:17:11","slug":"silyane-larcher-la-violence-du-22-mai-2020-en-martinique-et-les-rebonds-de-lhistoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/silyane-larcher-la-violence-du-22-mai-2020-en-martinique-et-les-rebonds-de-lhistoire\/","title":{"rendered":"Silyane Larcher | The Violence of May 22, 2020, in Martinique and the Recurring Patterns of History."},"content":{"rendered":"<div title=\"Page 1\">\n<div>\n<p><strong data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">Tribune \u2013<\/strong><\/p>\n<p data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">Le 22 mai dernier, jour anniversaire de l\u2019insurrection des esclaves du Nord de la Martinique qui pr\u00e9cipita l\u2019application du d\u00e9cret du 27 avril 1848 abolissant l\u2019esclavage dans les colonies fran\u00e7aises, un petit groupe d\u2019activistes d\u00e9boulonn\u00e8rent deux statues de Victor Sch\u0153lcher \u00e0 Fort-de-France et dans la ville de Sch\u0153lcher. Depuis lors, un d\u00e9ferlement de passions et un brouhaha de r\u00e9cits ont envahi les r\u00e9seaux sociaux et l\u2019espace public martiniquais, chacun y allant de son explication, de sa v\u00e9rit\u00e9, s\u2019improvisant ex\u00e9g\u00e8te mercenaire de textes de Victor Sch\u0153lcher brandits telles des pi\u00e8ces \u00e0 conviction du crime colonial du personnage contre les anc\u00eatres r\u00e9duits en esclavage. Si chaque ann\u00e9e le mois de mai donne lieu en Martinique \u00e0 une effusion m\u00e9morielle d\u00e9sordonn\u00e9e, cette fois l\u2019ampleur de l\u2019\u00e9motion et la force des divisions, v\u00e9ritables fractures entre plusieurs franges (g\u00e9n\u00e9rations?) de la population, ne peut qu\u2019interpeler. En tant qu\u2019intellectuelle martiniquaise d\u2019abord, puis comme chercheuse ayant travaill\u00e9 sur les tensions du r\u00e9publicanisme fran\u00e7ais durant la p\u00e9riode post-esclavagiste aux Antilles, enfin comme enseignante \u2013 qui a donc parfois charge de former une partie de la jeunesse venue \u00e9tudier \u00e0 Paris \u2013, je me suis profond\u00e9ment interrog\u00e9e sur les enjeux contemporains de la violence de cet acte par la suite revendiqu\u00e9 sur les r\u00e9seaux sociaux par deux jeunes femmes (dont l\u2019une d\u2019entre elles se dit par ailleurs afrof\u00e9ministe).<\/p>\n<p data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">Parce qu\u2019elle fut d\u2019une ampleur et d\u2019un \u00e9clat inhabituels cette violence a choqu\u00e9. Pourtant elle n\u2019est pas nouvelle. Je me souviens, gamine, avoir vu la statue du centre de Fort-de-France s\u2019\u00eatre vu couper la main cens\u00e9e octroyer la libert\u00e9 \u00e0 une petite fille noire, incarnation d\u2019une Martinique mineure en dette \u00e0 l\u2019\u00e9gard de \u00ab son \u00bb lib\u00e9rateur devant le tribunal rebaptis\u00e9 par des graffitis anticoloniaux en \u00ab palais de l\u2019in-justice fran\u00e7aise \u00bb\u2026 Dans la ville de Sch\u0153lcher, la statue avait plusieurs fois d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 saccag\u00e9e, puis r\u00e9par\u00e9e en vain par les services municipaux. On peut gloser sur l\u2019ignorance d\u2019une part \u00e9crasante de la population martiniquaise, notamment de sa jeunesse, quant \u00e0 son propre pass\u00e9 colonial, esclavagiste, et post- esclavagiste comme \u00e0 son histoire sociale plus r\u00e9cente \u2014car o\u00f9 s\u2019arr\u00eate le \u00ab post-esclavage \u00bb et faut-il rappeler que l\u2019histoire de la Martinique n\u2019est pas tout enti\u00e8re contenue dans la seule p\u00e9riode de l\u2019esclavage, f\u00fbt-elle d\u00e9terminante pour l\u2019avenir ? Et pour cause ! Les actes r\u00e9cents en t\u00e9moignent. J\u2019y reviendrai. Des raisons structurelles et institutionnelles complexes expliquent cette m\u00e9connaissance et cette m\u00e9compr\u00e9hension de son propre pass\u00e9. Sans doute que l\u2019organisation de l\u2019enseignement scolaire en France, l\u2019histoire laborieuse de la production acad\u00e9mique r\u00e9gionale et nationale sur l\u2019esclavage et sa diffusion h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne aupr\u00e8s d\u2019un large public y ont leur part. On peut n\u00e9anmoins rappeler que si Victor Sch\u0153lcher fut un r\u00e9publicain et un abolitionniste intransigeant, son abolitionnisme fut ancr\u00e9 dans l\u2019adh\u00e9sion \u00e0 la mission civilisatrice et la conviction que la civilisation fran\u00e7aise fut sup\u00e9rieure \u00e0 toutes les autres. Isol\u00e9 dans sa volont\u00e9 d\u2019octroyer les droits \u00e9lectoraux aux affranchis, ignorant les recompositions culturelles des Africains \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans les plantations des Cara\u00efbes, il consid\u00e9rait que \u00ab par frottement \u00bb avec les m\u0153urs des colons les esclaves s\u2019\u00e9taient d\u00e9j\u00e0 assimil\u00e9s \u00e0 la civilisation fran\u00e7aise. Il ne fit pas ce raisonnement pour les colonis\u00e9s des territoires fran\u00e7ais de l\u2019Inde ni moins encore pour les affranchis de l\u2019Alg\u00e9rie musulmane. Aux premi\u00e8res \u00e9lections l\u00e9gislatives d\u2019ao\u00fbt 1848 en Guadeloupe et en Martinique, avec une participation \u00e9lectorale oscillant entre 60 et 65% les \u00ab nouveaux libres \u00bb r\u00e9cemment inscrits sur les listes \u00e9lectorales plac\u00e8rent Victor\u00a0Sch\u0153lcher en t\u00eate des r\u00e9sultats alors que ce dernier ne fit pas personnellement campagne sur place : durant toute son existence il fit un unique voyage aux Antilles en 1842. Sans qu\u2019elle ne contredise leurs luttes contre l\u2019esclavage, la conscience diffuse parmi les ex-esclaves qu\u2019une initiative politique fut indispensable pour ancrer dans le droit la fin d\u2019une institution s\u00e9culaire avait beaucoup contribu\u00e9 \u00e0 l\u2019idol\u00e2trie du personnage. C\u2019est encore le soutien sans faille de Victor Sch\u0153lcher aux revendications des \u00e9lites politiques antillaises de l\u2019\u00e9galit\u00e9 l\u00e9gislative entre m\u00e9tropole et \u00ab vieilles colonies \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab l\u2019assimilation politique \u00bb, qui lui valut un culte tel que des statues et des noms de lieux lui furent d\u00e9di\u00e9s en forme d\u2019hommage dans les Antilles, en Guyane, \u00e0 la R\u00e9union et m\u00eame au S\u00e9n\u00e9gal. Voil\u00e0 pour les faits historiques connus, qu\u2019ils plaisent ou qu\u2019ils heurtent, l\u2019action des anc\u00eatres n\u2019anticipant jamais l\u2019ampleur de la d\u00e9sh\u00e9rence de la post\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div title=\"Page 2\">\n<div>\n<p data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">Qu\u2019elles l\u2019applaudissent, la d\u00e9plorent ou la condamnent \u2013r\u00f4le d\u00e9volu aux autorit\u00e9s municipales et judiciaires \u2013, les postures morales qui ont accueilli la destruction des statues emp\u00eachent de soulever un n\u0153ud de probl\u00e8mes que cette radicalit\u00e9 in\u00e9dite en Martinique demande d\u2019affronter. Expression d\u2019une immense col\u00e8re m\u00eal\u00e9e d\u2019impuissance, la volont\u00e9 d\u2019effacer toute trace de Victor Sch\u0153lcher de l\u2019espace social martiniquais r\u00e9sonne comme l\u2019expression d\u2019une blessure intime en m\u00eame temps qu\u2019une demande criante de r\u00e9f\u00e9rences historiques locales auxquelles rattacher publiquement une m\u00eame communaut\u00e9, d\u00e9sir avide d\u2019affiliation \u00e0 un r\u00e9cit vernaculaire d\u2019h\u00e9ro\u00efsme. \u00c0 l\u2019impuissance s\u2019ajoute le sentiment d\u2019injustice, indissociable de la situation sanitaire actuelle de la Martinique caus\u00e9e par l\u2019usage durable et d\u00e9rogatoire, \u00e0 l\u2019initiative des b\u00e9k\u00e9s producteurs de bananes, du chlord\u00e9cone dans les bananeraies. Dans la vid\u00e9o qui a circul\u00e9 sur internet, en une hypoth\u00e8se contrefactuelle touchante l\u2019une des jeunes femmes se hasarde \u00e0 se demander ce qu\u2019aurait \u00e9t\u00e9 la Martinique d\u2019aujourd\u2019hui \u00ab si Victor Sch\u0153lcher n\u2019avait pas indemnis\u00e9 les b\u00e9k\u00e9s \u00bb\u2026 L\u2019argument est court tant il fait d\u2019un homme seul le moteur de l\u2019histoire et reste en cela prisonnier de la vieille mythologie paternaliste de la fin du 19\u00e8me si\u00e8cle, belle et bien martiniquaise, d\u00e9nomm\u00e9e plus tard \u00ab sch\u0153lch\u00e9risme \u00bb. Mais cette na\u00efvet\u00e9 touche au c\u0153ur un fait structurant de l\u2019histoire martiniquaise : l\u2019abolition de l\u2019esclavage de 1848 renouvela de mani\u00e8re durable les hi\u00e9rarchies anciennes, sociales et raciales, n\u00e9es du ventre de la plantation. La Martinique est d\u2019ailleurs la seule \u00eele de la Cara\u00efbe o\u00f9 le groupe des anciens planteurs propri\u00e9taires d\u2019esclaves s\u2019est maintenu tout \u00e0 la fois comme groupe racial et comme minorit\u00e9 \u00e9conomique dominante, caract\u00e9risation contenue dans le terme b\u00e9k\u00e9, par des strat\u00e9gies sociales sophistiqu\u00e9es (notamment matrimoniales) de capitalisation de la blanchit\u00e9. La coexistence dans l\u2019espace public du mythe ancien d\u2019un lib\u00e9rateur europ\u00e9en des esclaves des Antilles avec tant d\u2019autres statues, noms de rues et monuments apparaissant comme des r\u00e9v\u00e9rences anachroniques \u00e0 la geste coloniale \u2013 de surcro\u00eet dans un contexte d\u2019injustice sanitaire et environnementale aux racines coloniales profondes \u2013 aura certainement fini par donner \u00e0 une partie de la population martiniquaise, et de sa jeunesse en particulier, l\u2019impression pesante de devoir vivre en pleine d\u00e9r\u00e9alisation de son r\u00e9el sensible.<\/p>\n<p data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">La violence d\u2019aujourd\u2019hui vient ainsi poser avec force \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 martiniquaise cette question \u00e9thique et politique d\u00e9licate : peut-on patrimonialiser la domination subie ? Et si oui, comment le faire ? En bien des endroits du monde dont l\u2019histoire fut marqu\u00e9e par la violence, dans des mus\u00e9es, dans des commissions patrimoniales, on tente avec plus ou moins de succ\u00e8s de r\u00e9pondre \u00e0 cette question. Des politiques publiques s\u2019y confrontent. En Martinique, sous l\u2019impulsion de la contre-mythologie nationaliste qui a construit le r\u00e9cit d\u2019une lib\u00e9ration\u00a0autonome des esclaves d\u00e9connect\u00e9e de sa dynamique sociale et juridique transatlantique pourtant d\u00e9cisive, des statues d\u2019esclaves marrons ont fleuri aux abords des ronds-points. D\u2019une certaine mani\u00e8re, au \u00ab sch\u0153lch\u00e9risme \u00bb des a\u00efeux a succ\u00e9d\u00e9 ce que j\u2019appellerais le \u00ab marronisme \u00bb, forg\u00e9 par les militants nationalistes des ann\u00e9es 60 et 70. Au prix de bien des arrangements avec la v\u00e9rit\u00e9 historique, des r\u00e9cits parcellaires ont r\u00e9trospectivement fabriqu\u00e9 des h\u00e9ros locaux. Il en va ainsi de Cyrille Bissette qui, s\u2019il fut tour \u00e0 tour ennemi des esclaves r\u00e9volt\u00e9s au Carbet en 1822, martyr colonial dans les ann\u00e9es 1823-1827, puis abolitionniste sinc\u00e8re, fut apr\u00e8s l\u2019abolition de 1848 autant un adversaire explicite des \u00e9v\u00e9nements du 22 mai qu\u2019un alli\u00e9 fid\u00e8le des b\u00e9k\u00e9s\u2026 Dans une correspondance priv\u00e9e de 1849 parmi d\u2019autres, il d\u00e9clare \u00ab que les fatales journ\u00e9es de mai qui ont vu mourir \u00e0 Saint-Pierre et au Pr\u00eacheur grand nombre de nos fr\u00e8res [les Blancs cr\u00e9oles], des vieillards, des femmes et des enfants, doivent \u00eatre rachet\u00e9es par tous en expiation de ce crime \u00bb. (ANOM, Martinique, C-11\/D-108) Les ambigu\u00eft\u00e9s du personnage lui vaudront l\u2019image d\u2019un tra\u00eetre accueilli en ennemi en Guadeloupe lors de la campagne \u00e9lectorale des \u00e9lections l\u00e9gislatives de 1849. Mais on le sait, les mythes visent moins \u00e0 dire le vrai qu\u2019\u00e0 produire des communaut\u00e9s sentimentales. \u00c0 d\u00e9faut d\u2019avoir pu formuler une strat\u00e9gie politique d\u2019accession \u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance ou \u00e0 la souverainet\u00e9, le nationalisme martiniquais aujourd\u2019hui en ruine a pris les contours rabougris d\u2019un narcissisme de drapeau et d\u2019une f\u00e9tichisation consensuelle du Nous \u00e0 travers des slogans qui exaltent la \u00ab fiert\u00e9 d\u2019\u00eatre Martiniquais.e \u00bb \u00e0 l\u2019arri\u00e8re des pare-brise et sur les t-shirts. C\u2019est donc empreints de ce nationalisme culturel que de jeunes militants d\u2019une m\u00e9moire oblit\u00e9r\u00e9e opposent aujourd\u2019hui, avec le z\u00e8le des convertis, une \u00ab libert\u00e9 n\u00e8gre \u00bb \u00e0 une \u00ab libert\u00e9 blanche \u00bb.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div title=\"Page 3\">\n<div>\n<p data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">\u00c0 certains \u00e9gards, les deux d\u00e9boulonnages du 22 mai 2020 racontent donc aussi une transmission d\u2019h\u00e9ritage politique entre une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration d\u2019acteurs et d\u2019actrices apparus sur la sc\u00e8ne publique de fa\u00e7on temp\u00e9tueuse \u00e0 la faveur des mobilisations contre la pollution de l\u2019\u00eele au chlord\u00e9cone et celle de militants nationalistes aujourd\u2019hui \u00ab papy- boomers \u00bb. Or il faut rappeler qu\u2019\u00e0 l\u2019exception sans doute de Marc Pulvar et de quelques figures discr\u00e8tes, la plupart de ceux qui en 1963 (en pleine guerre d\u2019Alg\u00e9rie) rejetaient le colonialisme fran\u00e7ais aux cris de \u00ab La Martinique aux Martiniquais \u00bb finirent en rentiers de notabilit\u00e9s locales. Certains m\u00eame, devenus s\u00e9nateurs d\u2019une r\u00e9publique coloniale qu\u2019ils conspuaient jadis, au soir de leur vie re\u00e7urent sans sourciller la l\u00e9gion d\u2019honneur du m\u00eame \u00c9tat colonial\u2026 Les contradictions du nationalisme culturel martiniquais ne disqualifient peut- \u00eatre pas l\u2019aspiration d\u2019une partie de la jeunesse \u00e0 d\u00e9coloniser le paysage m\u00e9moriel et les sensibilit\u00e9s publiques. Cependant, elles montrent \u00e0 quel point l\u2019exaltation vide de l\u2019identit\u00e9 collective \u00e9choue \u00e0 d\u00e9faire l\u2019\u00e9cheveau compliqu\u00e9 des hi\u00e9rarchies socio-raciales anciennes et des injustices sociales soutenues durablement par l\u2019\u00c9tat. Entre ces deux r\u00e9cits m\u00e9moriels polaris\u00e9s, sorte de ventre mou, un discours social et politique l\u00e9nifiant de pacification et de communion de la soci\u00e9t\u00e9 autour de la m\u00e9moire et du patrimoine s\u2019est impos\u00e9 ad nauseam dans l\u2019espace social martiniquais. Tout se passe comme si se projeter vers un horizon politique commun passait n\u00e9cessairement par le fait d\u2019h\u00e9riter en bloc, verticalement, sans r\u00e9flexivit\u00e9 ni conscience critique du chemin parcouru. Comme si l\u2019identit\u00e9 collective n\u2019\u00e9tait qu\u2019inventaire de traditions perdues, somme d\u2019h\u00e9ritages \u00e0 sauver, en un mot, une affaire d\u2019antiquaires.<\/p>\n<p data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">Lors d\u2019une \u00e9mission de radio r\u00e9cente, un auditeur m\u2019a fait remarquer que \u00ab depuis longtemps chacun fait son petit 22 mai \u00e0 sa sauce \u00bb. Ces mots simples rappellent \u00e0 juste titre que face \u00e0 l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 intrins\u00e8que des soci\u00e9t\u00e9s tenir les politiques m\u00e9morielles et patrimoniales pour\u00a0un rem\u00e8de \u00e0 la conflictualit\u00e9 sociale, pour un moyen de pacification du lien social, est une impasse. Les recherches en science politique ont montr\u00e9 que les politiques de m\u00e9moire \u00e9chouaient \u00e0 pacifier les soci\u00e9t\u00e9s. Qu\u2019il s\u2019agisse du Rwanda, de l\u2019Afrique du Sud, du Liban, de la Palestine ou encore de l\u2019Argentine, elles ne produisent pas une communaut\u00e9 unifi\u00e9e de sensibilit\u00e9s historiques. L\u2019existence d\u2019un rond-point baptis\u00e9 du nom de Cyrille Bissette dans la ville de Sch\u0153lcher n\u2019aura pas emp\u00each\u00e9 que la statue de l\u2019initiateur du d\u00e9cret du 27 avril y f\u00fbt d\u00e9boulonn\u00e9e\u2026 Tandis que l\u2019on c\u00e9l\u00e8bre officiellement le 22 mai en Martinique depuis 1983 et pr\u00e8s de 20 ans apr\u00e8s l\u2019adoption de la loi Taubira, l\u2019illusoire \u00e9piphanie d\u2019une m\u00e9moire commune n\u2019a pas apais\u00e9 les tensions structurelles \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 martiniquaise. Ces politiques permettent \u00e0 celles et ceux qui se vivent en relais pr\u00e9sents des victimes du pass\u00e9 de ritualiser le temps du souvenir et de l\u2019hommage aux anc\u00eatres, de voir reconnu un pan d\u2019histoire dans des c\u00e9l\u00e9brations officielles, \u00e0 des chercheurs ou \u00e0 des personnalit\u00e9s publiques de se sentir utiles et d\u2019occuper des positions leur assurant des r\u00e9tributions symboliques, \u00e0 des artistes de faire exister leurs cr\u00e9ations aux yeux d\u2019un public \u00e9largi, ou encore \u00e0 des inconnus de se rencontrer en des circonstances solennelles. En revanche, elles ont pour redoutable efficacit\u00e9 d\u2019\u00e9pargner aux gouvernants d\u2019avoir \u00e0 engager en faveur des populations qui le n\u00e9cessitent des politiques de redistribution socio-\u00e9conomique et de justice sociale. En Martinique, la religion de la m\u00e9moire et du patrimoine a fini par constituer le ferment d\u2019une imagination politique en panne, les \u00e9lus s\u2019\u00e9tant \u00e0 ce jour montr\u00e9s incapables de s\u2019attaquer aux conditions institutionnelles et mat\u00e9rielles de reproduction et de transformation des stratifications h\u00e9rit\u00e9es.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div title=\"Page 4\">\n<div>\n<p data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">Si les iconoclastes du 22 mai 2020 ont impos\u00e9 aux Martiniquais dans la douleur un moment de r\u00e9flexivit\u00e9 commune sur leur pass\u00e9, puisse ce pr\u00e9sent critique avoir au moins la vertu p\u00e9dagogique d\u2019inviter intellectuels, classe politique, femmes et hommes ordinaires \u00e0 retrouver un tr\u00e9sor perdu : la libert\u00e9 d\u2019imaginer, mais aussi de disputer courageusement, des futurs politiques inexplor\u00e9s.<\/p>\n<p><strong data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">Silyane Larcher<\/strong><\/p>\n<p><strong><em data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">Charg\u00e9e de recherche au CNRS en sciences politiques (IRIS-EHESS)<\/em><\/strong><br \/>\n<strong><em data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">Autrice de L\u2019autre citoyen. L\u2019id\u00e9al r\u00e9publicain et les Antilles apr\u00e8s l\u2019esclavage, Paris, Armand Colin, 2014. Prochain ouvrage \u00e0 para\u00eetre sur l\u2019afrof\u00e9minisme aux \u00e9ditions du Seuil<\/em><\/strong><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tribune \u2013 Le 22 mai dernier, jour anniversaire de l\u2019insurrection des esclaves du Nord de la Martinique qui pr\u00e9cipita l\u2019application du d\u00e9cret du 27 avril 1848 abolissant l\u2019esclavage dans les colonies fran\u00e7aises, un petit groupe d\u2019activistes d\u00e9boulonn\u00e8rent deux statues de Victor Sch\u0153lcher \u00e0 Fort-de-France et dans la ville de Sch\u0153lcher. 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