{"id":15870,"date":"2020-06-21T20:00:39","date_gmt":"2020-06-22T00:00:39","guid":{"rendered":"https:\/\/antilla-martinique.com\/?p=15870"},"modified":"2020-06-20T02:49:42","modified_gmt":"2020-06-20T06:49:42","slug":"contre-les-statues-les-traces-memoires","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/contre-les-statues-les-traces-memoires\/","title":{"rendered":"CONTRE LES STATUES : LES TRACES-M\u00c9MOIRES"},"content":{"rendered":"<p data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\"><span style=\"font-size: 1rem\">Nos monuments demeurent comme des douleurs.<\/span><\/p>\n<p data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">Ils t\u00e9moignent de douleurs.<br \/>\nIls conservent des douleurs.<\/p>\n<p data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">Ce sont le plus souvent des \u00e9difices produits par la trajectoire coloniale : forts, \u00e9glises, chapelles, moulins, cachots, b\u00e2timents d\u2019exploitation de l\u2019activit\u00e9 esclavagiste sucri\u00e8re, structures d\u2019implantation militaire\u2026 Les statues et les plaques de marbre c\u00e9l\u00e8brent d\u00e9couvreurs et conquistadores, gouverneurs et grands administrateurs. En Guyane, comme aux Antilles, ces \u00e9difices ne suscitent pas d\u2019\u00e9cho affectif particulier ; s\u2019ils t\u00e9moignent des colons europ\u00e9ens, ils ne t\u00e9moignent pas des autres populations (Am\u00e9rindiennes, esclaves africains, immigrants hindous, syro-libanais, chinois\u2026) qui, pr\u00e9cipit\u00e9es sur ces terres coloniales, ont d\u00fb trouver moyen, d\u2019abord de survivre, puis de vivre ensemble, jusqu\u2019\u00e0 produire une entit\u00e9 culturelle et identitaire originale.<\/p>\n<p data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">La trajectoire de ces peuples-l\u00e0 s\u2019est faite silencieuse. Non r\u00e9pertori\u00e9e par la Chronique coloniale, elle s\u2019est d\u00e9ploy\u00e9e dans ses arts, ses r\u00e9sistances, ses h\u00e9ro\u00efsmes, sans st\u00e8les, sans statues, sans monuments, sans documents. Seule la parole des Anciens, qui circule dessous l\u2019\u00e9criture \u2013 la m\u00e9moire orale \u2013 en t\u00e9moigne.<br \/>\nOr la parole ne fait pas monument.<br \/>\nLa parole ne fait pas l\u2019Histoire.<br \/>\nLa parole ne fait pas la M\u00e9moire.<\/p>\n<p data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">La parole transmet des histoires<br \/>\nLa parole diffuse des m\u00e9moires.<br \/>\nLa parole t\u00e9moigne en traces, en r\u00e9miniscences, en souvenirs prot\u00e9iformes o\u00f9 l\u2019imagination m\u00e8ne commerce avec le sentiment.<\/p>\n<p data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">Et avec l\u2019\u00e9motion<\/p>\n<p data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">C\u2019est pourquoi l\u2019on dit, tr\u00e8s souvent, que dans les Am\u00e9riques, les monuments (et l\u2019histoire avec un grand H) t\u00e9moignent des colons, de la force dominante, de l\u2019acte colonial avec ce que cela suppose comme g\u00e9nocides, asservissements et attentats contre l\u2019Autre. L\u2019Histoire, la M\u00e9moire et le Monument magnifient, ou exaltent (du haut de leur majuscule), le crime que la Chronique coloniale a l\u00e9gitim\u00e9.<\/p>\n<p data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">Les peuples cr\u00e9oles am\u00e9ricains ont donc cette lancinance de leurs m\u00e9moires asphyxi\u00e9es, de leurs histoires souterraines ; et quand ils se tournent vers les Monuments qui balisent leurs espaces, ils ne s\u2019y retrouvent pas, o\u00f9 alors, v\u00e9n\u00e9rant ces \u00e9difices, ils s\u2019ali\u00e8nent \u00e0 la M\u00e9moire et \u00e0 l\u2019Histoire \u00e9dict\u00e9es par la colonisation.<\/p>\n<p data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">Pour Edouard Glissant, \u00ab notre paysage est son propre monument : la trace qu\u2019il signifie est rep\u00e9rable par-dessous. C\u2019est tout l\u2019histoire \u00bb. Cela veut dire que dans l\u2019Am\u00e9rique des plantations (que ce soit en Guyane, sur les contreforts continentaux, ou dans l\u2019arc antillais), pour distinguer les trajectoires des divers peuples qui se sont retrouv\u00e9s l\u00e0, il faut r\u00e9inventer la notion de monument, d\u00e9construire l\u2019Histoire coloniale \u00e9crite, il faut trouver la trace des histoires. Dessous la M\u00e9moire hautaine des forts et des \u00e9difices, trouver les lieux insolites o\u00f9 se sont cristallis\u00e9es les \u00e9tapes d\u00e9terminantes pour ces collectivit\u00e9s.<\/p>\n<p data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">En lisant le paysage antillais, Glissant d\u00e9c\u00e8le, sur les hauteurs, la piste des r\u00e9sistances marronnes dont aucune \u00e9criture (scripturale ou monumentale) n\u2019a t\u00e9moign\u00e9 : sa lecture des plaines littorales et des espaces habit\u00e9s nous permet de trouver t\u00e9moignages in\u00e9dits des acceptations et des r\u00e9sistances d\u00e9tourn\u00e9es que les esclaves et les immigrants ont su d\u00e9ployer pour survivre. Son d\u00e9codage des espaces urbains nous permet de suivre (sans socles ni statues) la lente progression des anciens esclaves vers la conqu\u00eate de la libert\u00e9. Il a balis\u00e9 notre espace de Lieux de m\u00e9moires, ou plus exactement de Traces-m\u00e9moires dont la port\u00e9e symbolique, affective, fonctionnelle, dont les significations ouvertes, \u00e9volutives, vivantes, d\u00e9passent de bien loin l\u2019\u00e9quation immobile des traditionnels monuments que l\u2019on r\u00e9pertorie dans la M\u00e9moire occidentale.<\/p>\n<p data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">Moi, cr\u00e9ole am\u00e9ricain, je chante les histoires contre l\u2019Histoire.<br \/>\nJe chante les m\u00e9moires contre la M\u00e9moire.<br \/>\nJe chante les Traces-M\u00e9moires contre le Monument.<\/p>\n<p data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">C\u2019est opposer le Divers \u00e0 l\u2019Unique<br \/>\nL\u2019ouvert \u00e0 l\u2019enclos.<\/p>\n<p data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">Qu\u2019est-ce qu\u2019une Trace-m\u00e9moires ?<\/p>\n<p data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">C\u2019est un espace oubli\u00e9 par l\u2019Histoire et par la M\u00e9moire-une, car elle t\u00e9moigne des histoires domin\u00e9es, des m\u00e9moires \u00e9cras\u00e9es, et tend \u00e0 les pr\u00e9server.<\/p>\n<p data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">La Trace-m\u00e9moires, n\u2019est envisageable ni par un monument, ni par des st\u00e8les, ni par des statues, ni par le document-culte de nos anciens historiens.<\/p>\n<p data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">La Trace-m\u00e9moires est un frisson de vie alors que le monument ou la statue est une cristallisation morte. Elle fait pr\u00e9sence quand le monument s\u2019\u00e9rige.<\/p>\n<p data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">La Trace-m\u00e9moires est \u00e0 la fois collective et individuelle, verticale ou horizontale, de communaut\u00e9 et trans-communautaire, immuable et mobile, et fragile. Alors que le monument t\u00e9moigne toujours d\u2019une force m\u00e9morielle dominante enracin\u00e9e \u2013 et verticale.<\/p>\n<p data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">Les sens des Trace-m\u00e9moires sont en constante \u00e9volution, en ramifications diffuses, en inter-r\u00e9tro-r\u00e9actions. Le monument n\u2019a qu\u2019une signification unique qui le plus souvent s\u2019estompe en une ou deux g\u00e9n\u00e9rations.<\/p>\n<p data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">La Trace-m\u00e9moires est en ab\u00eeme.<\/p>\n<p data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">La Trace-m\u00e9moires peut \u00eatre mat\u00e9rielle comme la roche d\u2019o\u00f9 les Cara\u00efbes se sont jet\u00e9s en masse pour \u00e9chapper \u00e0 l\u2019esclavage. Elle peut \u00eatre symbolique comme le morne o\u00f9 se r\u00e9fugiaient les esclaves marrons ou comme l\u2019arbre-fromager. Elle peut \u00eatre fonctionnelle comme un temple kouli ou une case de vieux n\u00e8gres, ou un tambour-gros-ka&#8230;.<\/p>\n<p data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">Les gestes, les habitudes, les m\u00e9tiers, les savoirs silencieux, les savoirs corporels, les savoirs-r\u00e9flexes, les symboles, les embl\u00e8mes, les paroles, les chants, la langue cr\u00e9ole, le paysage, les arbres anciens, les soci\u00e9t\u00e9s mutualistes, les champs de cannes, les quartiers\u2026, autant de Trace-m\u00e9moires qu\u2019il nous faudra aujourd\u2019hui apprendre \u00e0 reconna\u00eetre, r\u00e9pertorier, et explorer, dans le but de tisser patiemment la complexit\u00e9 ouverte de nos patrimoines cr\u00e9oles.<\/p>\n<p data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"14\">Patrick CHAMOISEAU<br \/>\nExtrait de \u00ab\u00a0Traces-m\u00e9moires du bagne\u00a0\u00bb, Editions CNMHS, 1993.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nos monuments demeurent comme des douleurs. Ils t\u00e9moignent de douleurs. Ils conservent des douleurs. Ce sont le plus souvent des \u00e9difices produits par la trajectoire coloniale : forts, \u00e9glises, chapelles, moulins, cachots, b\u00e2timents d\u2019exploitation de l\u2019activit\u00e9 esclavagiste sucri\u00e8re, structures d\u2019implantation militaire\u2026 Les statues et les plaques de marbre c\u00e9l\u00e8brent d\u00e9couvreurs et conquistadores, gouverneurs et grands<\/p>","protected":false},"author":33,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_uf_show_specific_survey":0,"_uf_disable_surveys":false,"footnotes":"","rank_math_focus_keyword":"","rank_math_title":"","rank_math_description":"","rank_math_canonical_url":"","rank_math_robots":null,"rank_math_facebook_title":"","rank_math_facebook_description":"","rank_math_twitter_title":"","rank_math_twitter_description":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-15870","post","type-post","status-publish","format-standard","category-non-classe"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15870","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/33"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=15870"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15870\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=15870"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=15870"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=15870"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}