{"id":17296,"date":"2020-08-04T15:28:42","date_gmt":"2020-08-04T19:28:42","guid":{"rendered":"https:\/\/antilla-martinique.com\/?p=17296"},"modified":"2020-08-04T15:28:42","modified_gmt":"2020-08-04T19:28:42","slug":"le-postulat-de-la-superiorite-blanche-et-de-linferiorite-noire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/le-postulat-de-la-superiorite-blanche-et-de-linferiorite-noire\/","title":{"rendered":"Le postulat de la sup\u00e9riorit\u00e9 blanche et de l\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 noire"},"content":{"rendered":"<p>Article paru dans Le livre noir du colonialisme, 16\u00e8me-21\u00e8me si\u00e8cle, 2003, \u00e9d. Robert Laffont)<br \/>\nPar Catherine Coquery-Vidrovitch Professeur de l\u2019Universit\u00e9 Paris Diderot Historienne sp\u00e9cialiste de l\u2019Afrique<\/p>\n<p>Le monde antique<br \/>\nLe postulat de la sup\u00e9riorit\u00e9 blanche a une longue histoire en Occident Il n&rsquo;existait sans doute gu\u00e8re dans l&rsquo;Antiquit\u00e9, et il semble qu&rsquo;alors la curiosit\u00e9 l&#8217;emportait sur le m\u00e9pris. Les Grecs \u00e9taient des M\u00e9diterran\u00e9ens accoutum\u00e9s aux teints basan\u00e9s, et la plupart de leurs esclaves \u00e9taient blancs. Au Ve si\u00e8cle av. J-C., H\u00e9rodote, qui \u00e9prouvait la plus grande admiration pour l&rsquo;Egypte, bien qu&rsquo;il exprim\u00e2t des pr\u00e9jug\u00e9s favorables aux Grecs, dit des Libyens (c&rsquo;est-\u00e0-dire des Africains) qu&rsquo;ils sont \u00ab les plus sains des peuples du monde1 \u00bb. Il n&rsquo;en d\u00e9crit pas moins les \u00ab Troglodytes-\u00c9thiopiens \u00bb comme des mangeurs de serpents et de l\u00e9zards, \u00e9mettant des sons plus proches des chauves-souris que de la voix humaine; il peuple le sud du monde connu d&rsquo;animaux monstrueux sans t\u00eate avec les yeux sur le ventre&#8230; On a r\u00e9cemment discut\u00e9 f\u00e9rocement, entre \u00e9gyptologues \u00ab classiques \u00bb et afro-centristes militants, pour savoir si les \u00c9gyptiens \u00e9taient noirs ou blancs. La pol\u00e9mique, en soi peu convaincante, a au moins eu l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de montrer que les Anciens \u00e9taient peu regardants sur la couleur Ce qui importait, c&rsquo;\u00e9tait d&rsquo;\u00eatre grec, et qui plus est citoyen de sa ville Quant aux \u00c9gyptiens, ils \u00e9taient, de l&rsquo;avis m\u00eame des Grecs, pour la plupart m\u00e9tiss\u00e9s, compte tenu du climat et des \u00e9changes multiples dont cette terre a \u00e9t\u00e9 le creuset, mais cela avait \u00e0 leurs yeux moins d&rsquo;importance que leur qualit\u00e9 d&rsquo;\u00e9trangers. Une preuve, s&rsquo;il en \u00e9tait besoin, est le fait que nous ignorons la couleur de la reine Cl\u00e9op\u00e2tre (69-30 av. J.-C), aim\u00e9e de C\u00e9sar et d&rsquo;Antoine, ou plut\u00f4t qui n&rsquo;eut d&rsquo;autre choix, pour essayer de sauver son royaume, que de pactiser avec les envahisseurs romains. Pour d\u00e9montrer qu&rsquo;elle \u00e9tait blanche, l&rsquo;\u00e9minente litt\u00e9raire sp\u00e9cialiste du monde hell\u00e8ne, Mary Lefkowitz, a utilis\u00e9 des arguments assez fallacieux. Nous n&rsquo;en retiendrons qu&rsquo;un seul, car il est important ici, bien que peu convaincant dans ce cas particulier : le racisme des Grecs \u2014 non un racisme de couleur mais d&rsquo;origine ; Cl\u00e9op\u00e2tre \u00e9tait la derni\u00e8re repr\u00e9sentante de la dynastie grecque des Ptol\u00e9m\u00e9es descendant d&rsquo;un g\u00e9n\u00e9ral<br \/>\n1<\/p>\n<p>d&rsquo;Alexandre (mort en 323 av. J.-C.) ; or les Ptol\u00e9m\u00e9es n&rsquo;auraient pu frayer avec des \u00e9trangers, c&rsquo;est-\u00e0-dire des \u00ab Barbares \u00bb (bar-baro\u00ef), non intelligibles, fussent-ils leurs propres sujets. Il n&rsquo;est pas inint\u00e9ressant de constater que le premier \u00e0 faire de Cl\u00e9op\u00e2tre une femme de couleur fut, au tournant du XVI\u00e8me si\u00e8cle seulement, Shakespeare, qui la qualifie tant\u00f4t de \u00eeawny, tant\u00f4t de black. C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;\u00e9poque de la maturation du pr\u00e9jug\u00e9 de couleur.<br \/>\nL&rsquo;esclavage antique, pour \u00eatre un \u00e9l\u00e9ment majeur de la vie productive, \u00e9tait indiff\u00e9rent \u00e0 la couleur. Les Grecs mirent d&rsquo;autres Grecs en esclavage, les Romains eurent des esclaves grecs, mais plus souvent venus des confins de l&#8217;empire, surtout de Germanie, de Thrace, du Proche-Orient ou des steppes nordiques lointaines. Au Ve si\u00e8cle av. J.-C, Aristote, inspir\u00e9 par Platon qui avant lui avait fait des Barbares les ennemis naturels des Grecs, fut le premier \u00e0 conseiller de pr\u00e9f\u00e9rer les non-Grecs comme esclaves, \u00ab car que certains aient \u00e0 gouverner et d&rsquo;autres \u00e0 \u00eatre gouvern\u00e9s n&rsquo;est pas seulement n\u00e9cessaire, mais juste ; de naissance, certains sont destin\u00e9s \u00e0 la suj\u00e9tion, d&rsquo;autres non \u00bb. Les habitants du nord de l&rsquo;Europe sont d\u00e9crits comme manquant d&rsquo;habilet\u00e9 et d&rsquo;intelligence, et ceux d&rsquo;Asie comme manquant d&rsquo;esprit : en cons\u00e9quence, un Barbare \u00e9tait par nature un esclave, car moins propre que d&rsquo;autres \u00e0 l&rsquo;exercice de la libert\u00e9.<br \/>\nL&rsquo;esclavage fut effectivement un instrument essentiel de l&rsquo;inf\u00e9riorisation d&rsquo;une partie de l&rsquo;humanit\u00e9. Les Gallo-Romains du haut Moyen \u00c2ge connurent des pratiques esclavagistes qui se prolong\u00e8rent au moins jusque vers le Xe si\u00e8cle de notre \u00e8re. Les Africains ne furent sans doute pas moins esclavagistes que les autres. Mais ce qui diff\u00e9rencie l&rsquo;Afrique au sud du Sahara, c&rsquo;est que, tr\u00e8s t\u00f4t, elle fournit surtout des esclaves de traite lointaine, c&rsquo;est-\u00e0- dire vendus \u00e0 d&rsquo;autres peuples et \u00e0 d&rsquo;autres contr\u00e9es, voire sur d&rsquo;autres continents. La sp\u00e9cificit\u00e9 des Europ\u00e9ens, c&rsquo;est d&rsquo;avoir statu\u00e9 que seuls les Noirs pouvaient \u00eatre asservis. D\u00e8s lors, le Noir devenait un inf\u00e9rieur pour ceux qui le mettaient en esclavage. Cela dura jusqu&rsquo;\u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle au moins.<br \/>\nLa religion<br \/>\nLa tradition jud\u00e9o-chr\u00e9tienne n&rsquo;arrangea pas les choses. La Bible n&rsquo;est pas en elle-m\u00eame porteuse de racisme anti-noir, au contraire. La question est abord\u00e9e \u00e0 deux ou trois reprises \u2014 et il ne s&rsquo;agit pas de la mal\u00e9diction de Cham, puisque la r\u00e9f\u00e9rence au peuple noir y est une invention apocryphe ult\u00e9rieure. La premi\u00e8re concerne Mo\u00efse, dont il est dit qu&rsquo;il avait \u00e9pous\u00e9 une \u00c9thiopienne, \u00ab car il avait pris une femme \u00e9thiopienne \u00bb, insiste le texte, ce qui tend \u00e0 montrer que ce n&rsquo;\u00e9tait pas courant ; et Dieu ch\u00e2tie Miriam, la s\u0153ur de Mo\u00efse, pour avoir critiqu\u00e9 l&rsquo;union : il l&rsquo;enveloppe d&rsquo;une nu\u00e9e dont elle sort \u00abblanche comme la neige&#8230; et l\u00e9preuse\u00bb. L&rsquo;ex\u00e9g\u00e8te grec d&rsquo;Alexandrie, Orig\u00e8ne (me si\u00e8cle apr. J.-C), voit dans cet \u00e9pisode l&rsquo;union spirituelle de la Loi (Mo\u00efse) et de l&rsquo;\u00c9glise (l&rsquo;\u00e9thiopienne) ouverte \u00e0 tous. Quant au Cantique des cantiques, il c\u00e9l\u00e8bre la beaut\u00e9 de Sulamite, la Noire aim\u00e9e du roi Salomon : \u00ab Je suis belle et noire \u00bb, disait le texte, plus tard transform\u00e9 en \u00ab Je suis belle mais noire \u00bb dans la Vulgate (traduction latine du IVe si\u00e8cle). C&rsquo;est \u00e0 nouveau<br \/>\n2<\/p>\n<p>Orig\u00e8ne qui introduit \u00e0 ce propos la symbolique des couleurs, aussi bien pour \u00e9voquer la noirceur du p\u00e9ch\u00e9 que la beaut\u00e9 \u00e9thiopienne de la convertie.<br \/>\nUn dernier signe de l&rsquo;indiff\u00e9rence de la Bible \u00e0 la couleur r\u00e9side dans le r\u00e9cit de la visite de la reine (\u00e9thiopienne) de Saba au roi Salomon : nulle part dans les Chroniques (II, 9) il n&rsquo;est fait allusion \u00e0 son teint de peau. Tout au plus rep\u00e8re-t-on un commentaire, \u00e0 l&rsquo;occasion d&rsquo;un passage de J\u00e9r\u00e9mie comparant l&rsquo;\u00c9thiopien qui ne peut changer de peau au l\u00e9opard qui ne peut effacer ses taches, cela permettant d&rsquo;identifier l&rsquo;\u00c9thiopien comme noir11. En somme, durant les premiers si\u00e8cles, les Noirs \u00e9taient re\u00e7us par l&rsquo;\u00c9glise au m\u00eame titre que les autres.<br \/>\nLa traite des Noirs<br \/>\nLa traite des Noirs fut incontestablement \u00ab invent\u00e9e \u00bb par les Romains et, avant eux, sans doute dans une certaine mesure par les Ph\u00e9niciens et les Carthaginois, mais nous n&rsquo;en savons pas grand-chose. Des images n\u00e9gatives du Noir remontent tr\u00e8s loin : Tacite, par opposition, vantait d\u00e9j\u00e0 la puret\u00e9 de la race des Germains qui, d\u00e9tenteurs de qualit\u00e9s suppos\u00e9es perdues ou perverties chez les Romains, avaient toujours \u00e9vit\u00e9 de se m\u00e9langer \u00e0 d&rsquo;autres nations, tandis que le g\u00e9ographe Solinus, au me si\u00e8cle, traitait les Noirs d&rsquo;Afrique de \u00ab b\u00e2tards entre les b\u00e2tards\u00bb.<br \/>\nLes pr\u00e9jug\u00e9s augment\u00e8rent avec l&rsquo;essor de la traite arabe, car au Moyen \u00c2ge les Arabes importaient beaucoup plus d&rsquo;esclaves noirs que les Romains quelques si\u00e8cles auparavant. Le d\u00e9clenchement de la traite des Noirs remonterait au baqt, trait\u00e9 conclu avec les Nubiens en 31\/652 par le conqu\u00e9rant arabe Abddallah ben Sayd qui leur aurait impos\u00e9 un tribut de 360 esclaves par an. \u00c0 la grande \u00e9poque des empires musulmans, \u00e0 partir du Xe si\u00e8cle, des millions de Noirs furent transport\u00e9s vers le monde m\u00e9diterran\u00e9en et l&rsquo;oc\u00e9an Indien. Les musulmans ne consid\u00e9raient pas seulement les Noirs comme des pa\u00efens, mais aussi comme une race inf\u00e9rieure destin\u00e9e \u00e0 l&rsquo;esclavage, si bien que le mot arabe pour d\u00e9signer l&rsquo;esclave, abid, devint plus ou moins synonyme de Noir {Zenj \u00e9tait un terme plus vague pour d\u00e9signer les \u00ab sauvages \u00bb). La litt\u00e9rature arabe, d\u00e8s les VIII et IXe si\u00e8cles, associe la peau noire \u00e0 des caract\u00e9ristiques n\u00e9gatives comme une mauvaise odeur, une physionomie r\u00e9pulsive, une sexualit\u00e9 d\u00e9brid\u00e9e, des signes ext\u00e9rieurs de sauvagerie ou de d\u00e9bilit\u00e9. La mise en esclavage des Noirs relevait de la normalit\u00e9 au m\u00eame titre que l&rsquo;utilisation des animaux de b\u00e2t. Ils \u00e9taient utilis\u00e9s comme travailleurs de la terre ou des mines, comme soldats, eunuques ou ghilman (pages). Les femmes, plus nombreuses, \u00e9taient employ\u00e9es comme concubines ou servantes. Un texte du XIe si\u00e8cle^ distingue les Nubiennes, qui allient \u00ab gr\u00e2ce, aisance et d\u00e9licatesse \u00bb, les \u00c9thiopiennes, gracieuses mais fragiles, les Zenj, qui sont laides et ont mauvais caract\u00e8re, et les Zaghawa, qui sont encore pires. Les mauvais traitements provoqu\u00e8rent en 869 une violente r\u00e9volte des Zenj en basse M\u00e9sopotamie, qui ne fut \u00e9cras\u00e9e qu&rsquo;en 883. C&rsquo;est dire son ampleur : le nombre des victimes aurait oscill\u00e9 entre 500 000 et 2,5 millions! N\u00e9anmoins, la politique suivie fut relativement assimilationniste et les m\u00e9tissages, ne serait-ce que par le concubinage et les<br \/>\n3<\/p>\n<p>harems, assez fr\u00e9quents : la descendance de beaucoup de ces Noirs finit pas se fondre dans la population, au point que les transferts de peuples, devenus parfois peu visibles, furent relativement n\u00e9glig\u00e9s dans l&rsquo;histoire jusqu&rsquo;\u00e0 une \u00e9poque r\u00e9cente.<br \/>\nLes Occidentaux n&rsquo;ont donc pas tout invent\u00e9. Ibn Khaldun, s&rsquo;il exceptait de son m\u00e9pris les souverains du Soudan occidental, n&rsquo;\u00e9tait pas tendre avec leurs voisins :<br \/>\n\u00ab Au sud du Nil se trouve un peuple noir appel\u00e9 les Lamlam. Ils sont pa\u00efens [&#8230;]. Ils constituent la masse ordinaire des esclaves [du Ghana et du Tekrur] qui les capturent et les vendent \u00e0 des marchands qui les transportent vers le Maghreb. Au-del\u00e0, vers le sud, il n&rsquo;y a pas de civilisation \u00e0 proprement parler. Des \u00eatres y sont plus proches d&rsquo;animaux muets que d&rsquo;humains dou\u00e9s de raison [&#8230;]. Ils se mangent fr\u00e9quemment les uns les autres. On ne peut les consid\u00e9rer comme des \u00eatres humains. \u00bb<br \/>\nL&rsquo;image transmise par les Arabes fut effectivement nuanc\u00e9e. L&rsquo;Atlas catalan de 1375, offert six ans plus tard par l&rsquo;infant Juan d&rsquo;Aragon au jeune roi de France Charles VI, pr\u00e9sente le meilleur r\u00e9sum\u00e9 des connaissances cartographiques de l&rsquo;\u00e9poque. Il propose en illustration sur la carte d&rsquo;Afrique une s\u00e9rie de types humains accompagn\u00e9s de commentaires, parmi lesquels un Touareg voil\u00e9 sur son chameau au Sahara occidental, un Pygm\u00e9e nu cravachant une girafe un peu plus \u00e0 l&rsquo;est, et un roi noir, glorieux, qui incarne en Afrique de l&rsquo;Ouest la puissance de l&rsquo;or du Kankan, Musa Mali, bien connu des voyageurs arabes. L&rsquo;autre roi noir de l&rsquo;atlas, situ\u00e9 dans une \u00eele mythique au-del\u00e0 de l&rsquo;Inde, symbolise l&rsquo;inconnu et r\u00e8gne sur \u00ab un peuple diff\u00e9rent de tous les autres [&#8230;], ils sont noirs et d\u00e9pourvus de raison. Ils mangent les \u00e9trangers chaque fois qu&rsquo;ils le peuvent \u00bb.<br \/>\nLes Portugais et S\u00e2o Tom\u00e9<br \/>\nCe sont les Occidentaux qui, apr\u00e8s les Romains, invent\u00e8rent une nouvelle forme de production esclavagiste, fond\u00e9e cette fois-ci sur la couleur. L&rsquo;affaire n&rsquo;apparut pas aussit\u00f4t aux Am\u00e9riques, puisque, dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XV\u00e8me si\u00e8cle surtout, ce furent d&rsquo;abord les Indiens, comme on l&rsquo;a vu, qui firent les frais de la conqu\u00eate. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;avec l&rsquo;essor des plantations de canne \u00e0 sucre au Br\u00e9sil que la traite des Noirs prit son extension majeure.<br \/>\nMais les pr\u00e9mices de l&rsquo;esclavage noir furent \u00e9labor\u00e9es bien avant sur les c\u00f4tes d&rsquo;Afrique, d\u00e8s le d\u00e9but de la d\u00e9couverte portugaise. Le laboratoire d&rsquo;exp\u00e9rimentation en fut une \u00eele d\u00e9serte occup\u00e9e et colonis\u00e9e par les Portugais d\u00e8s les ann\u00e9es 1470 : S\u00e2o Tom\u00e9, au fond du golfe de Guin\u00e9e. C&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;on syst\u00e9matisa la pratique qui faisait du Noir non plus un homme, mais un outil de travail. Vers 1506 s&rsquo;y trouvaient d\u00e9j\u00e0 2 000 esclaves permanents, devenus 5 000 ou 6 000 en 1540, import\u00e9s pour la plupart du delta du Niger et principalement du Congo et employ\u00e9s sur les plantations de canne \u00e0 sucre, venue d&rsquo;Asie via l&rsquo;Afrique du Nord. Une grande r\u00e9volte \u00e9clata entre 1530 et 1536. C&rsquo;est \u00e0 partir de ce moment que furent \u00e9labor\u00e9es les premi\u00e8res th\u00e9ories de l&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 du Noir. C&rsquo;est bien la raison pour laquelle le mot \u00ab race \u00bb appara\u00eet seulement \u00e0 la fin du XVe si\u00e8cle et n&rsquo;est appliqu\u00e9 \u00e0 la diff\u00e9renciation des groupes humains qu&rsquo;\u00e0 partir de 1684.<br \/>\n4<\/p>\n<p>Les origines du code noir<br \/>\nLa culture de la canne apparut au Br\u00e9sil au milieu du xviie si\u00e8cle, passa vers la fin du si\u00e8cle dans les Antilles anglaises de la Jama\u00efque et des Barbades, gagna de l\u00e0, au xvnf3, les \u00eeles \u00e0 sucre fran\u00e7aises, Martinique, Guadeloupe et surtout Saint-Domingue, et s&rsquo;\u00e9panouit enfin dans le dernier tiers du si\u00e8cle dans l&rsquo;\u00eele espagnole de Cuba. D\u00e8s le d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle, le relais fut pris par les plantations de coton au sud des \u00c9tats-Unis. De la canne \u00e0 sucre au coton, les Noirs \u00e9taient soumis \u00e0 la condition d&rsquo;esclaves depuis qu&rsquo;en 1530 Charles Quint, puis, \u00e0 nouveau en 1570, le roi du Portugal, S\u00e9bastien, avaient interdit la r\u00e9duction des Indiens en esclavage. En 1537, un bref papal statua que les Indiens \u00e9taient des hommes v\u00e9ritables et non des animaux sauvages, et en cons\u00e9quence ne pouvaient \u00eatre priv\u00e9s de libert\u00e9 non plus que de la souverainet\u00e9 de leurs biens. Ce fut la fin d&rsquo;un d\u00e9bat long et violent o\u00f9 s&rsquo;oppos\u00e8rent aristot\u00e9liciens et th\u00e9ologiens. La d\u00e9cision finale fut arrach\u00e9e, d&rsquo;une part, parce que la population am\u00e9rindienne \u00e9tait en cours d&rsquo;extinction et, d&rsquo;autre part, gr\u00e2ce \u00e0 la campagne humanitariste \u00e9nergique men\u00e9e par quelques grands penseurs, dont le plus c\u00e9l\u00e8bre fut Bartolom\u00e9 de Las Casas. Pour celui-ci, partisan de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 absolue entre tous les hommes, il ne pouvait y avoir d&rsquo;esclaves par nature, ni de gens sans libert\u00e9 et pouvoirs, ni de peuples sans souverainet\u00e9.<br \/>\nOr les Noirs \u00e9chapp\u00e8rent \u00e0 cette loi. D\u00e8s 1454, le pape Nicolas V avait autoris\u00e9 le roi du Portugal \u00e0 pratiquer la traite, au nom de l&rsquo;\u00e9vang\u00e9lisation n\u00e9cessaire des Noirs. Deux si\u00e8cles plus tard, en m\u00eame temps que Colbert exprimait sa d\u00e9sapprobation du recrutement forc\u00e9 d&rsquo;immigrants blancs et r\u00e9duisait, en 1670, le temps de service des \u00ab engag\u00e9s \u00bb, les Noirs d&rsquo;Afrique devenaient esclaves aux \u00eeles par leur nature m\u00eame d&rsquo;\u00e9trangers : ils n&rsquo;\u00e9taient naturalis\u00e9s que par l&rsquo;affranchissement qui les rendait sujets naturels et libres du roi de France. L&rsquo;acte fondateur vint de France, sous la forme du code sign\u00e9 par Louis XIV en 1685 \u2014 ann\u00e9e, faut-il le souligner, de la r\u00e9vocation de l&rsquo;\u00e9dit de Nantes. Les deux actes rel\u00e8vent de la m\u00eame id\u00e9ologie religieuse rigide et r\u00e9actionnaire. Ce code, surnomm\u00e9 ult\u00e9rieurement code noir, n&rsquo;\u00e9tait pas \u00e0 l&rsquo;origine destin\u00e9 aux seuls \u00ab n\u00e8gres \u00bb. La descendance cr\u00e9ole, n\u00e9e \u00e0 la colonie, des captifs d\u00e9port\u00e9s h\u00e9ritait de leur statut d&rsquo;\u00e9tranger-esclave. Il importait de justifier cette discrimination : les juristes et les id\u00e9ologues, \u00c9glise en t\u00eate, s&rsquo;y employ\u00e8rent avec succ\u00e8s.<br \/>\nL&rsquo;esclavage des Noirs fut justifi\u00e9 par les th\u00e9ologiens en raison de la \u00ab mal\u00e9diction de Cham \u00bb. Celle-ci se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 l&rsquo;\u00e9pisode selon lequel le jeune homme regarda dormir nu son p\u00e8re No\u00e9, qui s&rsquo;\u00e9tait enivr\u00e9 au jus ferment\u00e9 de la premi\u00e8re vigne qu&rsquo;il avait plant\u00e9e. Cham appela ses fr\u00e8res a\u00een\u00e9s, mais ceux-ci, \u00e0 la diff\u00e9rence de lui, se pr\u00e9cipit\u00e8rent \u00e0 reculons pour couvrir la nudit\u00e9 de leur p\u00e8re sans avoir \u00e0 le regarder. No\u00e9, r\u00e9veill\u00e9 de son ivresse, maudit son plus jeune fils pour son insolence : \u00ab Maudit soit Canaan [fils de Cham] ! Qu&rsquo;il soit pour ses fr\u00e8res le dernier des esclaves ! \u00bb La Bible s&rsquo;arr\u00eate l\u00e0. Il n&rsquo;en fut pas de m\u00eame<br \/>\n5<\/p>\n<p>pour ses commentateurs. Au texte sacr\u00e9 s&rsquo;ajout\u00e8rent une s\u00e9rie de contes dont celui de Koush, autre fils de Cham. Celui-ci, \u00e0 nouveau, aurait d\u00e9sob\u00e9i \u00e0 No\u00e9 qui avait interdit \u00e0 sa descendance d&rsquo;avoir des rapports sexuels dans l&rsquo;Arche. Or Cham con\u00e7ut un enfant pendant le d\u00e9luge : Koush. Dieu le maudit et le fit na\u00eetre noir. De lui naquirent les \u00c9thiopiens et tous les Noirs africains. L&rsquo;histoire, dont l&rsquo;origine serait \u00e0 rep\u00e9rer chez l&rsquo;un des P\u00e8res de l&rsquo;\u00c9glise, Orig\u00e8ne, fut d&rsquo;abord d\u00e9velopp\u00e9e chez les Arabes au Xe si\u00e8cle par l&rsquo;\u00e9rudit al-Tabari. Elle fut retransmise en Occident au XVIe si\u00e8cle et officialis\u00e9e au XVIIIe par le Dictionnaire historique de la Bible, de Dom Augustin Calmet. Cette fiction p\u00e9n\u00e9tra surtout au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle dans le monde catholique.<br \/>\nLa tradition d&rsquo;ex\u00e9g\u00e8se occidentale issue de saint Augustin, combin\u00e9e au legs d&rsquo;Aristote et aux r\u00e9cits gr\u00e9co-romains qui situaient au sud de l&rsquo;Egypte et du d\u00e9sert quantit\u00e9 de monstruosit\u00e9s, s&rsquo;ing\u00e9nia donc \u00e0 faire des Africains noirs les descendants maudits de la lign\u00e9e de Cham. D\u00e8s lors, la mal\u00e9diction de Cham, associant la noirceur de la peau \u00e0 la noirceur de l&rsquo;\u00e2me, resta l&rsquo;argument fondamental des esclavagistes: les Noirs portaient de fa\u00e7on ind\u00e9l\u00e9bile la marque de la faute qui les avait fait na\u00eetre, \u00ab Cham fut maudit dans son fils, c&rsquo;est-\u00e0-dire dans son \u0153uvre \u00bb.<br \/>\nLe code de Colbert, destin\u00e9 aux \u00eeles fran\u00e7aises des Antilles et de la R\u00e9union, fut compl\u00e9t\u00e9 et durci par celui de 1724, destin\u00e9 aux esclaves de Louisiane. C&rsquo;est donc au nom de \u00ab l&rsquo;\u00c9glise catholique, apostolique et romaine \u00bb que le roi \u00ab r\u00e8gle ce qui concerne l&rsquo;\u00e9tat et la qualit\u00e9 des esclaves \u00bb de nos \u00eeles. Les deux sont \u00e9troitement li\u00e9s ; les premiers articles portent sur la religion, les suivants sur le statut de l&rsquo;esclave. Tous les esclaves, en effet, doivent \u00eatre \u00ab baptis\u00e9s et instruits dans la religion catholique \u00bb, et toute autre religion est interdite. Seuls des catholiques sont habilit\u00e9s \u00e0 \u00ab la direction des n\u00e8gres \u00bb, qui ne travailleront pas le dimanche, jour du Seigneur \u2014 c&rsquo;est bien la seule faveur qui leur est accord\u00e9e. Le mariage mixte est interdit, et le concubinage puni d&rsquo;amendes, aussi bien entre Blancs et Noirs qu&rsquo;entre affranchis et esclaves. Les enfants n\u00e9s de mariages entre esclaves sont esclaves, m\u00eame si la m\u00e8re seule est esclave, et appartiennent au ma\u00eetre de la m\u00e8re. Toute assembl\u00e9e d&rsquo;esclaves est proscrite, et les ma\u00eetres en sont tenus responsables. Les esclaves n&rsquo;ont le droit de rien vendre ni de rien poss\u00e9der \u00ab qui ne soit \u00e0 leur ma\u00eetre \u00bb. Ils ne circulent qu&rsquo;avec l&rsquo;autorisation du ma\u00eetre, ils ne peuvent \u00eatre charg\u00e9s d&rsquo;aucun office et n&rsquo;ont pas le droit de t\u00e9moigner. Le ma\u00eetre a n\u00e9anmoins charge de les nourrir, de leur fournir deux habits par an, et d&rsquo;entretenir les vieux et les infirmes. Mais \u00ab l&rsquo;esclave qui aura frapp\u00e9 son ma\u00eetre, sa ma\u00eetresse ou le mari de sa ma\u00eetresse avec contusion ou effusion de sang, ou au visage, sera puni de mort \u00bb. Et tout \u00e0 l&rsquo;avenant : nous n&rsquo;en sommes qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;article 33, il y en a soixante. Bref, l&rsquo;esclave, quoique dot\u00e9 d&rsquo;une \u00e2me, n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un bien, une chose, qui pouvait \u00eatre encha\u00een\u00e9, frapp\u00e9 de verges ou de cordes, et dont la valeur marchande \u00e9tait remboursable au ma\u00eetre en cas de condamnation \u00e0 mort&#8230;<br \/>\nL&rsquo;h\u00e9ritage paradoxal du si\u00e8cle des Lumi\u00e8res<br \/>\nParadoxalement, le si\u00e8cle des Lumi\u00e8res fut aussi celui o\u00f9 l&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 du Noir fut pouss\u00e9e \u00e0 son paroxysme. Car ce fut le si\u00e8cle de la plus grande expansion de la traite<br \/>\n6<\/p>\n<p>atlantique : la moiti\u00e9 des esclaves trait\u00e9s, soit environ six millions sur douze, le furent durant cette p\u00e9riode. Le courant fut double : d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, le r\u00f4le des planteurs, devenus un des groupes de pression les plus influents de l&rsquo;\u00e9conomie occidentale, et tout particuli\u00e8rement anglaise et fran\u00e7aise, fut d\u00e9terminant pour codifier l&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 des Noirs. De l&rsquo;autre, les Lumi\u00e8res elles-m\u00eames, \u00e9laborant la conviction d&rsquo;une sorte de mont\u00e9e fatale du progr\u00e8s, \u00e9tablirent ce faisant une hi\u00e9rarchie implicite ou explicite dont l&rsquo;homme noir occupait le niveau inf\u00e9rieur.<br \/>\nLe r\u00e9sultat est ambigu : le si\u00e8cle des Lumi\u00e8res fut celui o\u00f9, d&rsquo;une part, se durcit, dans les colonies comme en France, l&rsquo;attitude envers les Noirs esclaves, et o\u00f9, d&rsquo;autre part, la lutte antiesclavagiste se doubla d&rsquo;une mont\u00e9e du racisme de couleur.<br \/>\nLa gen\u00e8se de la s\u00e9gr\u00e9gation aux \u00eeles<br \/>\nLe durcissement l\u00e9gal et la mont\u00e9e du racisme s&rsquo;expliquent par l&rsquo;importance croissante de la production esclavagiste et, partant, le nombre toujours grandissant d&rsquo;esclaves. Aux \u00eeles, l&rsquo;introduction des esclaves connut une progression vertigineuse en moins d&rsquo;un si\u00e8cle : 5 000 esclaves en 1697, 15 000 en 1715, 450 000 en 1789 \u00e0 Saint- Domingue. La rupture d\u00e9mographique s&rsquo;accusait (un Blanc pour vingt Noirs environ) ; l&rsquo;\u00e9troite aristocratie des planteurs ne pouvait se d\u00e9fendre contre la masse croissante de la population noire que par la peur et la loi.<br \/>\nLes colons des Antilles \u00e9taient des hommes durs et cruels envers leurs Noirs. L&rsquo;id\u00e9ologie raciste dominait tous les esprits. La torture, th\u00e9oriquement interdite par le code noir, \u00e9tait pratiqu\u00e9e couramment. Les fugitifs \u00e9taient punis par le port d&rsquo;un collier h\u00e9riss\u00e9 de tiges de fer. En 1671, le conseil de la Martinique avait d\u00e9cid\u00e9 de lutter contre le marronnage en autorisant les Habitants \u00e0 \u00ab couper et faire couper les nerfs du jarret \u00e0 ceux de leurs n\u00e8gres qui continueront dans leur fuite et \u00e9vasion \u00bb. Le code confirma la possibilit\u00e9 pour les ma\u00eetres d&rsquo;exercer une police domestique, et leur permit, \u00ab lorsqu&rsquo;ils croiront que leurs esclaves l&rsquo;auront m\u00e9rit\u00e9, [de] les faire encha\u00eener et les faire battre de verges et de cordes \u00bb. On avait aussi invent\u00e9, parmi d&rsquo;autres tourments, la museli\u00e8re de fer-blanc, qui permettait d&#8217;emprisonner la t\u00eate des esclaves accus\u00e9s d&rsquo;avoir croqu\u00e9 des tiges de canne : c&rsquo;est en 1785 seulement qu&rsquo;un arr\u00eat en interdit l&rsquo;importation et la fabrication. L&rsquo;ordonnance de 1784 \u00e9dict\u00e9e par Louis XVI pour humaniser le r\u00e9gime se contenta d&rsquo;interdire de donner plus de cinquante coups de fouet et&#8230; de r\u00e9clamer l&rsquo;application de l&rsquo;\u00e9dit de 1685 et du code de la Louisiane de 1724.<br \/>\nL&rsquo;Encyclop\u00e9die, qui cite longuement le code noir (article \u00ab N\u00e8gres \u00bb), met en valeur son r\u00f4le de protection des esclaves. Ce n&rsquo;est pas inexact, dans la mesure o\u00f9 le durcissement de la s\u00e9gr\u00e9gation s&rsquo;accrut jusqu&rsquo;\u00e0 la fin du si\u00e8cle. Des mesures discriminatoires invent\u00e8rent et l\u00e9gif\u00e9r\u00e8rent sur la grande terreur des Blancs : le m\u00e9tissage. Cette codification, issue du groupe de pression des colons, finit par ent\u00e9riner juridiquement l&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 des \u00ab N\u00e8gres \u00bb. La France eut le triste privil\u00e8ge d&rsquo;\u00eatre la premi\u00e8re puissance \u00e0 l&rsquo;\u00e9dicter sous cette forme cat\u00e9gorique, qui allait subsister \u2014 sauf<br \/>\n7<\/p>\n<p>pendant le bref interm\u00e8de r\u00e9volutionnaire \u2014 jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;abolition de 1848. On affina tout au long du si\u00e8cle une gradation maniaque des degr\u00e9s de m\u00e9tissage (n\u00e8gre, mul\u00e2tre, quarteron) jusqu&rsquo;\u00e0 la septi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration, et on l\u00e9gif\u00e9ra, le plus souvent sans grand succ\u00e8s, contre toutes les formes de concubinage. L&rsquo;ordre s\u00e9gr\u00e9gationniste r\u00e9sulta du refus des cr\u00e9oles, c&rsquo;est-\u00e0-dire des Blancs n\u00e9s aux \u00eeles, de satisfaire l&rsquo;aspiration de la partie libre de la soci\u00e9t\u00e9 coloniale, profond\u00e9ment m\u00e9tiss\u00e9e, \u00e0 se diff\u00e9rencier des esclaves par assimilation culturelle avec les classes sup\u00e9rieures, en fabriquant une cat\u00e9gorie sociale \u00ab blanche \u00bb.<br \/>\nCela avait commenc\u00e9 en 1703, quand l&rsquo;ordre de la noblesse ne voulut pas recevoir des colons qui avaient \u00e9pous\u00e9 des femmes de couleur. Il fallait donc se faire reconna\u00eetre comme \u00ab blanc \u00bb. Entre 1705 et 1724, des ordonnances successives distingu\u00e8rent \u00ab n\u00e8gres affranchis \u00bb et \u00ab libres de couleur \u00bb. De 1724 \u00e0 1772, les libres m\u00e9tiss\u00e9s furent progressivement exclus des charges de judicature et des offices royaux, puis des fonctions de m\u00e9decin, chirurgien et sage-femme. Entre 1760 et 1770, les fonctions d&rsquo;officier sup\u00e9rieur dans les milices locales furent r\u00e9serv\u00e9es aux Blancs. Les libres de couleur devinrent p\u00e9jorativement des \u00ab sang-m\u00eal\u00e9 \u00bb.<br \/>\nLa France n&rsquo;\u00e9tait pas le seul pays o\u00f9 le racisme donnait lieu \u00e0 des absurdit\u00e9s. Aux \u00c9tats-Unis, en 1857, d\u00e9buta une affaire judiciaire particuli\u00e8rement aberrante : une jeune esclave m\u00e9tisse, blonde aux yeux bleus, revendiqua sa qualit\u00e9 de \u00ab blanche \u00bb au long de trois proc\u00e8s et de deux recours en Cour supr\u00eame. \u00c0 la veille de la guerre de S\u00e9cession, les juges n&rsquo;avaient pas encore r\u00e9ussi \u00e0 se faire une opinion&#8230;<br \/>\nAinsi, la s\u00e9gr\u00e9gation devint n\u00e9cessaire au maintien du syst\u00e8me colonial esclavagiste, physiquement et moralement fragile. Le contrepoids consistait \u00e0 \u00e9tablir dans l&rsquo;opinion une double distance : celle qui existe entre les esclaves et les ma\u00eetres, celle qui existe entre les esclaves et les libres de couleur. L&rsquo;effet esp\u00e9r\u00e9 \u00e9tait d&rsquo;associer la couleur noire \u00e0 la servitude et la couleur blanche \u00e0 la libert\u00e9. L&rsquo;objectif \u00e9tait atteint au temps de la R\u00e9volution : les pro-esclavagistes si\u00e9geant \u00e0 la Constituante, en particulier Moreau de Saint-M\u00e9ry, d\u00e9put\u00e9 de la Martinique, voulaient maintenir l&rsquo;esclavage en d\u00e9pit de la vigoureuse opposition de Robespierre (\u00ab D\u00e8s le moment o\u00f9, dans un de vos d\u00e9crets, vous aurez prononc\u00e9 le mot esclaves, vous aurez prononc\u00e9 et votre propre d\u00e9shonneur et le renversement de votre constitution \u00bb). Ils firent admettre l&rsquo;id\u00e9e que l&rsquo;esclavage est \u00ab constitutionnel \u00bb \u00e0 la nature des \u00ab Africains [qui], soustraits au plus dur des esclavages qui fait la base et la constitution indestructible pr\u00e9alablement obtenu l&rsquo;autorisation du gouverneur et de les enregistrer \u00e0 l&rsquo;arriv\u00e9e en m\u00e9tropole, o\u00f9 ils \u00e9taient suppos\u00e9s venir apprendre un m\u00e9tier ou approfondir leur \u00e9ducation chr\u00e9tienne. En 1738, une nouvelle r\u00e9glementation limita \u00e0 trois ans la dur\u00e9e du s\u00e9jour autoris\u00e9. En cas de contravention, il n&rsquo;\u00e9tait plus question de lib\u00e9rer l&rsquo;esclave sur place : il serait r\u00e9quisitionn\u00e9 au nom du roi pour \u00eatre renvoy\u00e9 dans la colonie. N\u00e9anmoins, comme ces mesures ne furent pas enregistr\u00e9es par le parlement de Paris, la jurisprudence fut tr\u00e8s variable. Dans les ann\u00e9es 1750 o\u00f9, avec la mont\u00e9e du courant antiesclavagiste, les proc\u00e8s se multipli\u00e8rent, plus de cent cinquante esclaves obtinrent leur libert\u00e9 devant la cour de l&rsquo;Amiraut\u00e9 de Paris.<br \/>\n8<\/p>\n<p>Quand, en 1759, le parlement de Paris eut \u00e0 son tour reconnu la libert\u00e9 d&rsquo;un esclave, Francisque, qui avait \u00e9t\u00e9 amen\u00e9 en France par son ma\u00eetre, le sieur Brignon, la pouss\u00e9e d&rsquo;affranchissements provoqua un durcissement : en 1762, l&rsquo;enregistrement des Noirs, d\u00e9j\u00e0 tent\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises aupr\u00e8s des ma\u00eetres d&rsquo;esclaves, devint obligatoire pour tous. Le vocabulaire est r\u00e9v\u00e9lateur de ce ph\u00e9nom\u00e8ne : on ne parlait plus seulement d&rsquo;esclaves (ou de N\u00e8gres), mais de Noirs et de mul\u00e2tres ; autrement dit, on adopta un langage racial. Cela devint \u00e9vident en 1777 avec la publication d&rsquo;un nouveau texte restrictif, la D\u00e9claration pour la Police des Noirs, qui pr\u00e9tendait interdire l&rsquo;entr\u00e9e dans le royaume de tous les \u00ab Noirs, mul\u00e2tres, et autres gens de couleur \u00bb Ils seraient d\u00e9sormais retenus dans divers d\u00e9p\u00f4ts organis\u00e9s dans les ports de France, en attendant que leur ma\u00eetre les f\u00eet rembarquer pour la colonie dans le prochain navire en partance. C&rsquo;\u00e9tait, en France, le premier texte l\u00e9gal qui l\u00e9gif\u00e9rait en termes de couleur. L&rsquo;ann\u00e9e suivante, il devint obligatoire pour tous les Noirs de France d&rsquo;\u00eatre porteurs d&rsquo;une carte d&rsquo;autorisation de r\u00e9sidence, et les mariages mixtes furent officiellement interdits.<br \/>\nCe r\u00e9gime l\u00e9gal de s\u00e9gr\u00e9gation fut bri\u00e8vement aboli par la R\u00e9volution. Les Assembl\u00e9es r\u00e9volutionnaires successives prirent acte du courant antiesclavagiste issu du si\u00e8cle des Lumi\u00e8res, qui avait abouti en 1788 \u00e0 la cr\u00e9ation de la Soci\u00e9t\u00e9 des amis des Noirs par Brissot, Condorcet, La Fayette et Mirabeau. Celle-ci reprenait les arguments humanitaristes des antiesclavagistes anglais dont le premier succ\u00e8s avait \u00e9t\u00e9, en 1772, le \u00ab cas Wilberforce \u00bb, proc\u00e8s retentissant d&rsquo;un esclave fugitif \u00e0 Londres qui permit d&rsquo;instaurer une jurisprudence interdisant l&rsquo;esclavage sur le sol britannique. En 1791, la Constituante reconnut le droit de vote aux Noirs de parents libres, puis l\u00e9galisa l&rsquo;usage ancien statuant que tout individu mettant le pied sur le sol fran\u00e7ais \u00e9tait libre37. Sous l&rsquo;impact de la r\u00e9volte de Saint-Domingue, la L\u00e9gislative \u00e9largit le droit de vote \u00e0 toutes les \u00ab personnes libres de couleur \u00bb, et la Convention abolit l&rsquo;esclavage deux ans plus tard. Mais celui-ci fut r\u00e9tabli d\u00e8s 1802 (loi du 30 flor\u00e9al an X) par Napol\u00e9on Bonaparte, soucieux de r\u00e9compenser les milieux d&rsquo;affaires qui avaient soutenu le coup d&rsquo;\u00c9tat du 18 Brumaire tout en se d\u00e9barrassant des \u00ab id\u00e9ologues \u00bb. Paru quelques semaines auparavant, l&rsquo;ouvrage Les \u00c9garements du n\u00e9grophilisme refl\u00e8te les d\u00e9bats du temps et r\u00e9v\u00e8le le climat passionnel qui les animait. Son auteur, un avocat cr\u00e9ole, entendait renverser \u00ab l&rsquo;\u00e9chafaudage dress\u00e9 par le charlatanisme qui se cache sous les couleurs fausses de l&rsquo;humanit\u00e9 \u00bb, et proposait une synth\u00e8se touffue et v\u00e9h\u00e9mente de ses plaidoiries nourries de l&rsquo;argumentaire antiabolitionniste habituel. Le tout aboutissait \u00e0 une vibrante apologie de l&rsquo;esclavage et de la traite, qui m\u00ealait aux vieilles revendications du courant autonomiste colonial des ouvertures sur des perspectives \u00e9conomiques nouvelles, par exemple \u00e0 Madagascar. L&rsquo;obligation pour les Noirs d&rsquo;\u00eatre encart\u00e9s fut r\u00e9tablie. C&rsquo;est en vertu de cette mesure que, en 1806-1808, le minist\u00e8re de la Police put lancer aupr\u00e8s des pr\u00e9fets une enqu\u00eate sur les Noirs et gens de couleur r\u00e9sidant en France : l&rsquo;id\u00e9e \u00e9tait de les engager dans l&rsquo;arm\u00e9e et de s&rsquo;en d\u00e9barrasser en les exp\u00e9diant au royaume de Naples&#8230;<br \/>\nProgressivement, la curiosit\u00e9 virait \u00e0 la r\u00e9pulsion. Les attitudes sociales restaient contradictoires, avec une tol\u00e9rance incontestable envers les femmes et les enfants, mais<br \/>\n9<\/p>\n<p>un rejet des hommes noirs. Leur pr\u00e9sence en m\u00e9tropole avait d&rsquo;abord plut\u00f4t soulev\u00e9 un engouement : il \u00e9tait devenu \u00e0 la mode dans l&rsquo;aristocratie d&rsquo;avoir son esclave, son serviteur ou son n\u00e9grillon. Le nombre croissant de planteurs ou d&rsquo;officiers de retour des colonies explique cette mode. Le 8 f\u00e9vrier 1786, le chevalier de Boufflers, alors au S\u00e9n\u00e9gal, \u00e9crit dans son journal intime qu&rsquo;il \u00ab ach\u00e8te en ce moment une petite n\u00e9gresse de deux ou trois ans pour l&rsquo;envoyer \u00e0 Mme la duchesse d&rsquo;Orl\u00e9ans \u00bb. Il \u00e9tait loin d&rsquo;\u00eatre le seul, peintres et graveurs nous en ont l\u00e9gu\u00e9 la preuve. Le n\u00e9grillon \u00e9tait un objet de curiosit\u00e9 et de luxe, voire de tendresse, que certaines grandes dames de la cour aimaient poss\u00e9der et exhiber. Les femmes noires rencontraient aussi, de leur c\u00f4t\u00e9, un succ\u00e8s certain, aussi bien aux colonies \u2014o\u00f9 la loi s&rsquo;effor\u00e7ait en vain de lutter contre les m\u00e9tissages \u2014 qu&rsquo;en m\u00e9tropole. La diff\u00e9rence \u00e9tait qu&rsquo;en France l&rsquo;opinion tol\u00e9rait qu&rsquo;un Blanc aim\u00e2t, sans d\u00e9choir, une Noire, \u00e0 condition que la beaut\u00e9 de ses traits f\u00eet pardonner la noirceur de sa peau. Les clients des maisons de prostitution en \u00e9taient friands. Ainsi, en 1790, un opuscule sp\u00e9cialis\u00e9 signale aux amateurs \u00ab la liste des bordels honn\u00eates \u00bb, au premier rang desquels figure un \u00ab bordel de n\u00e9gresses [&#8230;]. Le prix n\u2019y est point fixe, la n\u00e9gresse, la m\u00e9tisse et la mul\u00e2tresse y sont marchand\u00e9es comme on marchande les femmes d&rsquo;une caravane \u00bb. Non seulement l&rsquo;acte sexuel mais le mariage ou la prog\u00e9niture d&rsquo;un Blanc et d&rsquo;une Noire ne choquaient pas n\u00e9cessairement la sensibilit\u00e9 des Fran\u00e7ais de France, en d\u00e9pit des pr\u00e9jug\u00e9s et des lois, et plusieurs \u00ab esprits libres \u00bb les mettaient en sc\u00e8ne. Le plus caract\u00e9ristique est Restif de La Bretonne, qui raconta d&rsquo;autant plus volontiers la chose qu&rsquo;il eut lui-m\u00eame une histoire d&rsquo;amour avec une Noire dont naquit une fille. C&rsquo;est sur l&rsquo;homme noir que reposait l&rsquo;horreur de la condition.<br \/>\nLes premiers domestiques noirs apparurent \u00e0 Bordeaux vers la fin du XVI\u00b0 si\u00e8cle, et ils furent de plus en plus nombreux \u00e0 partir de 1725. Un tiers environ \u00e9taient libres, les deux tiers esclaves. Ils exer\u00e7aient les m\u00e9tiers les plus divers : perruquiers, charrons, forgerons, menuisiers, cuisini\u00e8res, nourrices, bonnes d&rsquo;enfants. C&rsquo;\u00e9tait une population jeune, en majorit\u00e9 masculine, tol\u00e9r\u00e9e tant qu&rsquo;elle n&rsquo;apparaissait pas concurrentielle : en 1775, les ma\u00eetres d&rsquo;armes de Bordeaux interdirent l&rsquo;acc\u00e8s de leur profession aux Noirs et aux sang-m\u00eal\u00e9 ; au d\u00e9but de la R\u00e9volution, les domestiques blancs se dress\u00e8rent contre la concurrence des Noirs ; des mesures anti noires furent prises \u00e0 Nantes ; on tint \u00e0 La Rochelle un registre des enfants noirs abandonn\u00e9s diff\u00e9renci\u00e9s des autres.<br \/>\nOn trouvait aussi des Noirs en Languedoc, \u00e0 B\u00e9ziers ou Montpellier, le plus souvent des esclaves domestiques ramen\u00e9s par un colonial ou un marin. En Provence, ils arrivaient par Marseille et Toulon. En mai 1777, on recensait 71 n\u00e8gres et mul\u00e2tres proven\u00e7aux, dont 30 esclaves et 41 libres exer\u00e7ant de petits m\u00e9tiers. Enfin, Paris poss\u00e9dait aussi sa colonie de Noirs libres, gens de couleur et esclaves, qui donnaient parfois du fil \u00e0 retordre \u00e0 la mar\u00e9chauss\u00e9e. Le nombre en \u00e9tait encore modeste : en 1762, on en recensait 159 sur quelque 500 000 habitants, pour les deux tiers des hommes.<br \/>\nCependant, c&rsquo;\u00e9tait apparemment le plus important march\u00e9 d&rsquo;esclaves de France. Le pr\u00e9ambule des ordonnances de l&rsquo;Amiraut\u00e9 de mars et avril 1762 le rel\u00e8ve avec agacement : \u00ab La France, surtout la capitale, est devenue un march\u00e9 public o\u00f9 l&rsquo;on a vendu les hommes au plus offrant et dernier ench\u00e9risseur ; il n&rsquo;est pas de bourgeois ou d&rsquo;ouvrier qui<br \/>\n10<\/p>\n<p>n&rsquo;ait eu son n\u00e8gre esclave [avec des] ma\u00eetres qui osent exercer sous nos yeux un pouvoir contraire \u00e0 l&rsquo;ordre public et \u00e0 nos lois \u00bb Or, avec l&rsquo;homme noir, aucune alliance n&rsquo;\u00e9tait concevable car horrible et contre nature. L&rsquo;union interraciale symbolisait la plus odieuse des infamies. Le m\u00eame Restif de La Bretonne, si indulgent \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des femmes noires, adopte un comportement oppos\u00e9 quand il consid\u00e8re l&rsquo;autre sexe Le Paysan perverti, accouru au secours de sa s\u0153ur, hurle de honte et de douleur: \u00abJ&rsquo;ai d\u00e9couvert des horreurs, Ursule&#8230; Un n\u00e8gre hideux&#8230; On voulait que le fruit de ses entrailles l&rsquo;effray\u00e2t un jour&#8230; \u00bb L&rsquo;homme noir, proche de l&rsquo;animal, en a aussi l&rsquo;instinct bestial.<br \/>\nLes Lumi\u00e8res et l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 des hommes : nature versus culture<br \/>\nPour les philosophes, n\u00e9anmoins, le sauvage n&rsquo;est pas un barbare. Diderot a \u00e9crit, sous le nom de Raynal, des textes tr\u00e8s forts pour d\u00e9noncer la \u00ab barbarie europ\u00e9enne \u00bb. C&rsquo;est le \u00ab civilis\u00e9 \u00bb qui a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 sa barbarie en traitant le monde et les hommes qui l&rsquo;habitent comme des \u00e9tendues d\u00e9sertiques o\u00f9 l&rsquo;on pouvait massacrer les peuples, les piller et les asservir. Le sauvage, lui, incarne l&rsquo;\u00e9tat de nature, par opposition \u00e0 celui de culture. Mais, si on lui accorde une sagesse inn\u00e9e, c&rsquo;est en raison de son ignorance m\u00eame qui l&rsquo;a mis \u00e0 l&rsquo;abri des m\u00e9faits de la civilisation. Comme il doit son bonheur \u00e0 son \u00e9tat primitif, la sensibilit\u00e9 occidentale \u00e0 son \u00e9gard est empreinte de condescendance, ce qui n&rsquo;est pas loin d&rsquo;un m\u00e9pris implicite. Ce sera un des th\u00e8mes litt\u00e9raires du romantisme, depuis Jean-Jacques Rousseau et son \u00ab bon sauvage \u00bb jusqu&rsquo;\u00e0 Friedrich Hegel, qui fait de tous les non-Europ\u00e9ens des \u00eatres inf\u00e9rieurs dans la mesure o\u00f9 ils n&rsquo;ont pas la pleine conscience de leur \u00eatre : \u00ab En Afrique, nous rencontrons ce qui a \u00e9t\u00e9 appel\u00e9 l\u00a0\u00bb&lsquo;\u00e9tat d&rsquo;innocence\u00a0\u00bb, o\u00f9 l&rsquo;homme est suppos\u00e9 vivre en accord avec Dieu et la nature. En cet \u00e9tat, l&rsquo;homme n&rsquo;est pas encore conscient de lui-m\u00eame [&#8230;] ; cet \u00e9tat naturel primitif est en fait un \u00e9tat d&rsquo;animalit\u00e9. Le paradis \u00e9tait un jardin zoologique o\u00f9 l&rsquo;homme vivait dans un \u00e9tat animal d&rsquo;innocence. \u00bb<br \/>\nLes philosophes vivaient dans un climat tendu, et ils n&rsquo;en ont eu que plus de m\u00e9rite \u00e0 s&rsquo;\u00e9lever vigoureusement contre l&rsquo;esclavage. \u00c0 l&rsquo;opposition barbares\/civilis\u00e9s soulign\u00e9e par les physiocrates et les naturalistes, ils substituent un concept beaucoup plus moderne, celui de la contradiction irr\u00e9ductible entre esclavage et libert\u00e9. L&rsquo;Encyclop\u00e9die ne m\u00e2che pas ses mots : \u00ab On t\u00e2che de justifier ce que ce commerce [la traite des Noirs] a d&rsquo;odieux et de contraire au droit naturel en disant que ces esclaves trouvent ordinairement le salut de leur \u00e2me dans la perte de la libert\u00e949. \u00bb Dans l&rsquo;article \u00ab Traite des n\u00e8gres \u00bb, Jaucourt est plus explicite encore : la traite est un \u00ab n\u00e9goce qui viole la religion, la morale, les lois naturelles et tous les droits de la nature humaine \u00bb.<br \/>\nToutefois, les philosophes sont nettement plus mesur\u00e9s sur la nature des Noirs : m\u00eame l&rsquo;abb\u00e9 Raynal, le plus actif des anticolonialistes dans la campagne antiesclavagiste, jette sur l&rsquo;Afrique un regard d\u00e9sol\u00e9 : rien n&rsquo;y \u00ab porte l&#8217;empreinte d&rsquo;une civilisation un peu avanc\u00e9e \u00bb. Au sein de ce \u00ab peuple si peu \u00e9clair\u00e9, les arts sont peu de chose [&#8230;]. On n&rsquo;y conna\u00eet que ceux qui se trouvent dans des soci\u00e9t\u00e9s naissantes, et encore sont-ils dans<br \/>\n11<\/p>\n<p>l&rsquo;enfance \u00bb. Quant \u00e0 Voltaire, qui n&rsquo;est pas le plus vigoureux \u00e0 condamner l&rsquo;esclavage, il est ouvertement raciste aussi bien contre les juifs que contre les Noirs. La question ne l&rsquo;int\u00e9resse gu\u00e8re : sur les quelque trois mille huit cents volumes de sa biblioth\u00e8que, cent trente-trois seulement portaient sur le monde non occidental, dont quatre sur l&rsquo;Afrique. Dans les Noirs, il ne voyait que des \u00ab animaux \u00bb : \u00ab Leurs yeux ronds, leur nez \u00e9pat\u00e9, leurs l\u00e8vres toujours grosses, leurs oreilles diff\u00e9remment figur\u00e9es, la laine de leur t\u00eate, la mesure m\u00eame de leur intelligence, mettent entre eux et les autres esp\u00e8ces d&rsquo;hommes des diff\u00e9rences prodigieuses. Et ce qui d\u00e9montre qu&rsquo;ils ne doivent pas cette diff\u00e9rence \u00e0 leur climat, c&rsquo;est que des N\u00e8gres et des n\u00e9gresses transport\u00e9s dans les pays les plus froids y produisent toujours des animaux de leur esp\u00e8ce, et les mul\u00e2tres ne sont qu&rsquo;une race b\u00e2tarde. \u00bb Son humour grin\u00e7ant va tr\u00e8s loin, puisqu&rsquo;il laisse tomber : \u00ab Il n&rsquo;est pas impro- bable que dans les pays chauds des singes aient subjugu\u00e9 des filles. \u00bb Et Pluchon de g\u00e9n\u00e9raliser en attribuant aux philosophes ce qui n&rsquo;\u00e9tait que l&rsquo;air du temps : \u00ab Les penseurs des Lumi\u00e8res se flattent d&rsquo;appartenir \u00e0 l&rsquo;aristocratie du monde. Tous nourrissent un m\u00e9pris instinctif pour les N\u00e8gres et les Juifs. \u00bb<br \/>\nIl est au moins un homme qui ne m\u00e9rite pas ce commentaire : l&rsquo;abb\u00e9 Gr\u00e9goire. \u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9 des autres, il est antiraciste mais non anticolonialiste. Dans un ouvrage qui a beaucoup influenc\u00e9 les intellectuels noirs du xxe si\u00e8cle, et notamment L\u00e9opold S\u00e9dar Senghor, De la litt\u00e9rature des N\u00e8gres, au sous-titre explicite : \u00ab Recherche sur leurs facult\u00e9s intellectuelles, leurs qualit\u00e9s litt\u00e9raires, suivie de Notices sur la vie et les ouvrages des N\u00e8gres qui se sont distingu\u00e9s dans les sciences, les arts et les lettres\u00bb, il d\u00e9montre que les Noirs sont les \u00e9gaux de tous les hommes. Il ne reste donc qu&rsquo;\u00e0 coloniser l&rsquo;Afrique, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 la christianiser, pour leur permettre de participer \u00e0 la f\u00eate universelle de la pens\u00e9e. Il n&rsquo;y avait gu\u00e8re eu avant lui, en France que le botaniste Michel Adanson, de passage au S\u00e9n\u00e9gal en 1754, pour s&rsquo;\u00e9tonner de voir les Noirs raisonner pertinemment sur les astres, et estimer qu&rsquo;avec de bons instruments ils deviendraient de bons astronomes. Paradoxalement, le meilleur pr\u00e9curseur (\u00e9l\u00e8ve ?) des Lumi\u00e8res fut en Russie le tsar Pierre Ier qui, d\u00e8s le d\u00e9but du XVII\u00b0 si\u00e8cle, fit acheter \u00e0 la cour ottomane trois jeunes esclaves noirs pour d\u00e9montrer que (\u00e0 condition d&rsquo;\u00eatre d&rsquo;ascendance aristocratique !) leur talent n&rsquo;\u00e9tait pas moindre que celui des petits Russes : parmi eux Abraham, fils de chef enlev\u00e9 au nord du Cameroun, devint g\u00e9n\u00e9ral en chef et le v\u00e9ritable Vauban de son ma\u00eetre. Ce fut le bisa\u00efeul du po\u00e8te Pouchkine qui n&rsquo;en \u00e9tait pas peu fier&#8230;<br \/>\nMais pour la quasi-totalit\u00e9 des philosophes, le progr\u00e8s est implicitement lin\u00e9aire : les intellectuels fran\u00e7ais sont arriv\u00e9s au point le plus haut de la civilisation de leur \u00e9poque. Donc les autres en sont loin. Et il est particuli\u00e8rement douteux, pour ne pas dire impossible, que les Noirs participent jamais \u00e0 cet accomplissement.<br \/>\nLe r\u00f4le des naturalistes<br \/>\nN\u00e9anmoins, soyons clairs : ce ne sont pas les philosophes qui \u00ab invent\u00e8rent \u00bb le racisme, mais les colons de Saint-Domingue \u2014 c&rsquo;est un colon s\u00e9gr\u00e9gationniste qui r\u00e9digea l&rsquo;article \u00ab Mul\u00e2tres \u00bb de l\u2019Encyclop\u00e9die. Ce que les penseurs du XVIII\u00b0 si\u00e8cle<br \/>\n12<\/p>\n<p>introduisirent, c&rsquo;est une m\u00e9thode de pens\u00e9e : la pens\u00e9e scientifique. On attribue au naturaliste Buffon (1707-1788) d&rsquo;avoir le premier, dans son Histoire naturelle, introduit le concept de race. Il se montra n\u00e9anmoins prudent : bien qu&rsquo;il en distingue six \u2014 les Esquimaux, les Tatars ou Mongols, les Asiatiques, les Europ\u00e9ens, les Am\u00e9ricains, et les \u00c9thiopiens ou Noirs \u2014, il leur attribue une origine commune. Il les diff\u00e9rencie par la couleur, la taille et la physionomie, et aussi par les m\u0153urs et l&rsquo;intelligence, mais il explique ces variations essentiellement par le climat, qui serait \u00e0 l&rsquo;origine des variantes biologiques ult\u00e9rieures. L&rsquo;Encyclop\u00e9die est plus cat\u00e9gorique, qui fait des n\u00e8gres \u00ab une nouvelle esp\u00e8ce d&rsquo;hommes \u00bb, tout en ajoutant de fa\u00e7on sibylline : \u00ab Tous ces peuples [&#8230;] divers sont-ils sortis d&rsquo;une m\u00eame m\u00e8re ? Il ne nous est pas permis d&rsquo;en douter&#8230; \u00bb Si la discussion n&rsquo;appara\u00eet pas au grand jour, c&rsquo;est que l&rsquo;\u00c9glise interdisait de discuter le mythe d&rsquo;Adam et Eve. N&rsquo;importe comment, dans cette question qui sera au c\u0153ur des d\u00e9bats scientifiques du XIXe si\u00e8cle, qu&rsquo;ils descendissent d&rsquo;un anc\u00eatre commun ou non, les Noirs \u00e9taient toujours plac\u00e9s au bas de l&rsquo;\u00e9chelle. Dans ce m\u00eame article de l\u2019Encyclop\u00e9die, les n\u00e8gres sont essentiellement d\u00e9finis par la \u00ab laideur \u00bb de leur physionomie et leur couleur: \u00ab Si l&rsquo;on s&rsquo;\u00e9loigne de l&rsquo;\u00e9quateur vers le p\u00f4le antarctique, le noir s&rsquo;\u00e9claircit, mais la laideur demeure \u00bb ; et \u00ab ce vilain peuple \u00bb est oppos\u00e9 aux \u00ab teints de lis et de rose \u00bb des pays nordiques, o\u00f9 \u00ab la Danoise aux cheveux blonds \u00e9blouit par sa blancheur \u00bb. Le philosophe Emmanuel Kant, qui \u00e9crivit \u00ab Qu&rsquo;est-ce que les Lumi\u00e8res? \u00bb, s&rsquo;exprima clairement contre la colonisation et l&rsquo;esclavage. Il n&rsquo;en para\u00eet pas moins se rallier en fin de si\u00e8cle \u00e0 l&rsquo;opinion de David Hume qui, d\u00e8s 1748, proposa une progression lin\u00e9aire de l&rsquo;humanit\u00e9, qui serait pass\u00e9e progressivement de l&rsquo;enfance \u00e0 la jeunesse et \u00e0 la maturit\u00e9, et sugg\u00e9ra que \u00ab toutes les autres esp\u00e8ces de l&rsquo;humanit\u00e9 [&#8230;] sont naturellement inf\u00e9rieures aux Blancs \u00bb. Kant \u00e9tablit ainsi une hi\u00e9rarchie de la perception du beau et du sublime : les Germains se trouveraient au sommet de la pyramide devant les Anglais et les Fran\u00e7ais, tandis que les Noirs se situent en queue du classement. Il ne leur attribue finalement que le \u00ab go\u00fbt des sornettes \u00bb. Le passage m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre cit\u00e9 en entier : \u00ab M. Hume d\u00e9fie qui que ce soit de lui citer l&rsquo;exemple d&rsquo;un n\u00e8gre qui ait montr\u00e9 des talents, et il affirme que, parmi les centaines de mille de Noirs transport\u00e9s loin de leur pays, et dont un grand nombre cependant ont \u00e9t\u00e9 mis en libert\u00e9, il ne s&rsquo;en est jamais trouv\u00e9 un seul pour produire quelque chose de grand dans les arts, dans les sciences ou dans quelque autre noble discipline, tandis qu&rsquo;il n&rsquo;est pas rare de voir des Blancs issus de la pl\u00e8be susciter l&rsquo;admiration du monde par l&rsquo;excellence de leurs dons. \u00bb l\u2019Encyclop\u00e9die, de son c\u00f4t\u00e9, en rajoute : \u00ab Caract\u00e8re des n\u00e8gres en g\u00e9n\u00e9ral. Si par hasard on rencontre d&rsquo;honn\u00eates gens parmi les n\u00e8gres de la Guin\u00e9e XIXe si\u00e8cle : le recours \u00e0 la science des in\u00e9galit\u00e9s raciales.<br \/>\nLes hommes du XVIII\u00b0 si\u00e8cle distinguaient trois crit\u00e8res de diff\u00e9renciation : le climat et la culture, d\u00e9terminants de la race. Or seul ce dernier crit\u00e8re subsiste au si\u00e8cle suivant. La boucle est boucl\u00e9e avec l&rsquo;avanc\u00e9e scientifique de Charles Darwin, dont la grande \u0153uvre fut publi\u00e9e en 1859. Le sous-titre r\u00e9v\u00e8le l&rsquo;esprit du temps : \u00ab La pr\u00e9servation des races favoris\u00e9es dans la lutte pour la vie \u00bb. Le drame fut que, \u00e0 la faveur de la vague de l&rsquo;expansion coloniale de la seconde partie du si\u00e8cle, la r\u00e9v\u00e9lation de la<br \/>\n13<\/p>\n<p>s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 de la s\u00e9lection naturelle des esp\u00e8ces, impliquant conqu\u00eate, domination et destruction, fut transpos\u00e9e dans le court terme par les sociologues darwiniens : dans la jungle des luttes de classes, de nations et de races, il devenait normal et justifi\u00e9 non seulement que les vainqueurs dominent les peuples inf\u00e9rieurs, mais aussi qu&rsquo;ils les \u00e9liminent au profit de la survie \u00e0 long terme de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine. Darwin le confirmait lui-m\u00eame en 1871 en appliquant sa th\u00e9orie au genre humain : \u00ab The civilized races of man will almost certainly exterminate and replace the savage races throughout the world. \u00bb<br \/>\nC&rsquo;est que, \u00e0 partir du r\u00e9tablissement de l&rsquo;esclavage par Napol\u00e9on Bonaparte, tout fut \u00e0 refaire. \u00c9touff\u00e9 par la r\u00e9pression napol\u00e9onienne, renforc\u00e9 par les th\u00e9ories racistes \u00e9mergentes, le mouvement abolitionniste fran\u00e7ais ne connut qu&rsquo;une lente renaissance au cours des quinze ann\u00e9es de la Restauration. Il pr\u00f4nait tout au plus un processus \u00e9conomique de transition lente vers l&rsquo;extinction graduelle de l&rsquo;esclavage aux colonies. C&rsquo;est seulement avec l&rsquo;aide anglaise qu&rsquo;une nouvelle organisation pr\u00eate \u00e0 s&rsquo;attaquer \u00e0 la traite, et plus tard \u00e0 l&rsquo;esclavage, put se former en 1821, la Soci\u00e9t\u00e9 de la morale chr\u00e9tienne. Tout ce qu&rsquo;elle put accomplir fut de fortifier la lutte contre la traite devenue de contrebande. Le combat antiesclavagiste ne reprit qu&rsquo;apr\u00e8s la R\u00e9volution de juillet 1830.<br \/>\nD\u00e8s la fin des ann\u00e9es 1820, le baron Roger, alors en fonction \u00e0 Saint-Louis du S\u00e9n\u00e9gal, et Jomard, l&rsquo;un des fondateurs de la Soci\u00e9t\u00e9 de g\u00e9ographie, avaient commenc\u00e9 de faire entendre une tonalit\u00e9 diff\u00e9rente, celle des premiers explorateurs de terrain essayant momentan\u00e9ment de r\u00e9agir contre le racisme ambiant. Roger, dans sa \u00ab Notice sur le gouvernement, les m\u0153urs et les superstitions des n\u00e8gres au pays du Walo\u00bb, d\u00e9fendait l&rsquo;id\u00e9e de la perfectibilit\u00e9 des soci\u00e9t\u00e9s. Jomard s&rsquo;\u00e9leva contre les \u00ab d\u00e9tracteurs des Noirs \u00bb qu&rsquo;il trouvait parmi \u00ab les philosophes et les anatomistes \u00bb qui \u00ab mesurent l&rsquo;intelligence des Noirs sous l&rsquo;angle facial et les autres signes physionomiques [&#8230;] et qui \u00e9tablissent sur la conformation de la face l&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 de la race noire \u00bb. Les deux hommes \u00e9tablirent en France une association patronn\u00e9e par le minist\u00e8re de la Marine, charg\u00e9e de l&rsquo;instruction de dix-sept \u00ab\u00a0Noirs ou hommes de couleur\u00a0\u00bb : deux renonc\u00e8rent, douze moururent, mais trois retourn\u00e8rent comme pr\u00eatres au S\u00e9n\u00e9gal, dont l&rsquo;abb\u00e9 Boilat. Celui-ci, devenu l&rsquo;une de nos meilleures sources, laissa de nombreux \u00e9crits et croquis sur la S\u00e9n\u00e9gambie, et fut m\u00eame \u00e9lu, en 1853, membre de la Soci\u00e9t\u00e9 de g\u00e9ographie. Il pr\u00e9c\u00e9dait ainsi le premier \u00e9l\u00e8ve noir \u00e0 entrer, en 1878, \u00e0 l&rsquo;\u00c9cole polytechnique (tandis qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;occasion de l&rsquo;Exposition universelle le Jardin d&rsquo;acclimatation exhibait dans le m\u00eame temps quatre cents figurants indig\u00e8nes dans un \u00ab village n\u00e8gre \u00bb&#8230;).<br \/>\nCe furent des exceptions qui confirmaient la r\u00e8gle. Entre 1802 et 1950, la quasi-totalit\u00e9 des Blancs se situait sans h\u00e9siter au sommet d&rsquo;une \u00e9chelle raciale hi\u00e9rarchis\u00e9e.<br \/>\nLa suppression de l&rsquo;esclavage en 1848 a entretenu la vision d&rsquo;une fin de si\u00e8cle antiraciste dans la tradition quarante-huitarde. C&rsquo;est tout \u00e0 fait inexact. Le Noir est devenu, sans conteste possible, un inf\u00e9rieur. Aucune voix ne s&rsquo;\u00e9levait plus contre ce qui \u00e9tait alors une v\u00e9rit\u00e9 admise, m\u00eame pas celle de Marx, qui eut en revanche des paroles d\u00e9finitives contre l&rsquo;esclavage : \u00ab Faire des Fran\u00e7ais une nation se livrant \u00e0 la traite des esclaves serait le plus<br \/>\n14<\/p>\n<p>s\u00fbr moyen d&rsquo;asservir la France qui quand elle \u00e9tait elle-m\u00eame, eut l&rsquo;audace de proclamer \u00e0 la face du monde entier: \u00ab\u00a0Que p\u00e9rissent les colonies, mais que les principes vivent!\u00a0\u00bb \u00bb Pourtant, pas plus qu&rsquo;Engels, il ne s&rsquo;interdit d&#8217;employer le mot nigger ni de parler de \u00ab sp\u00e9cificit\u00e9s raciales \u00bb impliquant l&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 des Noirs.<br \/>\nLe plus virulent des racistes, le comte de Gobineau, n&rsquo;avait pas attendu la caution scientifique de Darwin pour publier, entre 1853 et 1855, son Essai sur l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 des races humaines.<br \/>\nLa R\u00e9forme intellectuelle et morale de la France<br \/>\nLa r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration des races inf\u00e9rieures ou ab\u00e2tardies par les races sup\u00e9rieures est dans l&rsquo;ordre providentiel de l&rsquo;humanit\u00e9. L&rsquo;homme du peuple est presque toujours, chez nous, un noble d\u00e9class\u00e9, sa lourde main est bien mieux faite pour manier l&rsquo;\u00e9p\u00e9e que l&rsquo;outil servile. Plut\u00f4t que de travailler, il choisit de se battre, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;il revient \u00e0 son premier \u00e9tat. Regere imperio populos, voil\u00e0 notre vocation. Versez cette d\u00e9vorante activit\u00e9 sur des pays qui, comme la Chine, appellent la conqu\u00eate \u00e9trang\u00e8re. Des aventuriers qui troublent la soci\u00e9t\u00e9 europ\u00e9enne, faites un ver sacrum, un essaim comme ceux des Francs, des Lombards, des Normands, chacun sera dans son r\u00f4le. La nature a fait une race d&rsquo;ouvriers, c&rsquo;est la race chinoise, d&rsquo;une dext\u00e9rit\u00e9 de main merveilleuse sans presque aucun sentiment d&rsquo;honneur; gouvernez-la avec justice, en pr\u00e9levant d&rsquo;elle, pour le bienfait d&rsquo;un tel gouvernement, un ample douaire au profit de la race conqu\u00e9rante, elle sera satisfaite ; une race de travailleurs de la terre, c&rsquo;est le n\u00e8gre ; soyez pour lui bon et humain, et tout sera dans l&rsquo;ordre ; une race de ma\u00eetres et de soldats, c&rsquo;est la race europ\u00e9enne. R\u00e9duisez cette noble race \u00e0 travailler dans l&rsquo;ergastule comme des n\u00e8gres et des Chinois, elle se r\u00e9volte. Tout r\u00e9volt\u00e9 est, chez nous, plus ou moins, un soldat qui a manqu\u00e9 sa vocation, un \u00eatre fait pour la vie h\u00e9ro\u00efque, et que vous appliquez \u00e0 une besogne contraire \u00e0 sa race, mauvais ouvrier, trop bon soldat. Or, la vie qui r\u00e9volte nos travailleurs rendrait heureux un Chinois, un fellah, \u00eatres qui ne sont nullement militaires. Que chacun fasse ce pour quoi il est fait, et tout ira bien.<br \/>\nIl y d\u00e9fend sans ambages la sup\u00e9riorit\u00e9 de la race blanche, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment des \u00ab Aryens \u00bb dont, conform\u00e9ment \u00e0 ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs, il propose les Germains pour arch\u00e9type de la puret\u00e9 de la race sup\u00e9rieure. On pr\u00e9sente aujourd&rsquo;hui son opinion comme exceptionnelle : elle poussait simplement \u00e0 son paroxysme ce que les savants de l&rsquo;\u00e9poque, biologistes et philosophes, cautionnaient de leurs \u00ab observations \u00bb.<br \/>\nLe m\u00e9decin Georges Cuvier avait fait reconna\u00eetre au d\u00e9but du si\u00e8cle par l&rsquo;Acad\u00e9mie le principe de la fixit\u00e9 des races ; Hippolyte Taine, qui associait la race, le milieu et le moment, attribuait l&rsquo;esprit fran\u00e7ais \u00e0 la sup\u00e9riorit\u00e9 du Nord sur le Sud transmise par la voie du sang ; Ernest Renan, dans un \u00e9crit de jeunesse, avait suivi le mouvement en glorifiant l&rsquo;histoire nationale des Celtes dont la race \u00e9tait rest\u00e9e pure \u2014 mais il eut l&rsquo;immense m\u00e9rite de se r\u00e9tracter publiquement en rejetant l&rsquo;identification race\/nation au moment de la vague de racisme de la fin du si\u00e8cle. Quant au sociologue<br \/>\n15<\/p>\n<p>L\u00e9opold de Saussure, il pr\u00f4na la colonisation \u00ab pr\u00e9servatrice \u00bb qui consistait \u00e0 conserver ce jardin du pass\u00e9, les colonis\u00e9s n&rsquo;\u00e9tant pas susceptibles de progr\u00e8s.<br \/>\nOn comprend mieux dans ce contexte l&rsquo;anecdote r\u00e9v\u00e9latrice rapport\u00e9e avec causticit\u00e9 par le biologiste Stephen Gould sur les m\u00e9saventures de la V\u00e9nus hottentote \u2014 ce surnom m\u00eame qui lui fut donn\u00e9 par d\u00e9rision r\u00e9v\u00e8le le m\u00e9pris dans lequel on tenait cette \u00ab semi-guenon \u00bb. Cette femme bochiman (on dit aujourd&rsquo;hui, par r\u00e9f\u00e9rence aux langues de ces peuples, khoisan) fut consid\u00e9r\u00e9e, au d\u00e9but du XIX\u00b0 si\u00e8cle, comme l&rsquo;un des prototypes raciaux de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine. L&rsquo;histoire est exemplaire. Il s&rsquo;agissait \u00e0 l&rsquo;origine de l&rsquo;esclave d&rsquo;un petit fermier d&rsquo;Afrique du Sud qui eut l&rsquo;id\u00e9e de l&rsquo;\u00ab importer \u00bb en Angleterre afin de l&rsquo;exhiber dans les foires. La jeune femme, appel\u00e9e par son ma\u00eetre Saartjie Baartman, \u00e9tait en effet dot\u00e9e d&rsquo;un trait morphologique classique en Afrique australe mais particuli\u00e8rement d\u00e9velopp\u00e9 chez elle : un fessier rebondi ou st\u00e9atopyge. Elle mourut en 1815 \u00e0 Paris, o\u00f9 elle finit sur la table de dissection de Cuvier, car elle excita aussi l&rsquo;int\u00e9r\u00eat des grands naturalistes du moment. Le savant laissa de cette op\u00e9ration une description riche en mensurations de toutes sortes. Il \u00e9tait moins int\u00e9ress\u00e9 par la protub\u00e9rance de son fessier que par une particularit\u00e9 morphologique r\u00e9pandue chez les Khoisan qui intriguait alors les naturalistes : le \u00ab tablier hottentot \u00bb, dit aussi \u00ab voile de la pudeur \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire le d\u00e9passement plus d\u00e9velopp\u00e9 que chez les autres femmes des petites l\u00e8vres de l&rsquo;organe g\u00e9nital f\u00e9minin. Personne ne songea alors que cela pouvait r\u00e9sulter d&rsquo;une coutume mutilante impos\u00e9e \u00e0 ces femmes dont l&rsquo;anatomie sexuelle \u00e9tait peut-\u00eatre en tout point semblable \u00e0 celle des Europ\u00e9ennes. L&rsquo;int\u00e9r\u00eat des savants fut si vif que les organes de Saartjie furent conserv\u00e9s par Cuvier, et voisinaient encore il y a peu sur une \u00e9tag\u00e8re semi oubli\u00e9e du mus\u00e9e de l&rsquo;Homme (ex-mus\u00e9e d&rsquo;Ethnographie fond\u00e9 par Jules Ferry en 1880) avec deux autres bocaux contenant le m\u00eame genre d&rsquo;objet, \u00e9tiquet\u00e9s \u00ab une N\u00e9gresse \u00bb et \u00ab une P\u00e9ruvienne \u00bb. Ce qui rend l&rsquo;anecdote encore plus instructive, c&rsquo;est qu&rsquo;\u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle, au temps de l&rsquo;anthropologie physique, le m\u00e9decin Broca r\u00e9examina le cas. On \u00e9tait alors au plus fort de la th\u00e9orie sur le d\u00e9terminisme biologique. Broca voulait, en 1862, d\u00e9finir le crit\u00e8re physique d\u00e9terminant la hi\u00e9rarchie des races humaines. Il crut le trouver dans le rapport entre la longueur du radius et de l&rsquo;hum\u00e9rus. Le rapport le plus \u00e9lev\u00e9, correspondant aux avant-bras les plus longs \u2014 ceux du singe \u2014, aurait indiqu\u00e9 la race inf\u00e9rieure. Or il \u00e9tait en moyenne de 0,79 chez les Noirs contre 0,73 chez les Blancs. Las ! Les mensurations de la V\u00e9nus hottentote allaient ruiner son hypoth\u00e8se, puisque le rapport n&rsquo;\u00e9tait chez elle que de 0,70&#8230;<br \/>\nOn croit r\u00eaver en lisant aujourd&rsquo;hui ces \u00e9lucubrations. Elles n&rsquo;en sont pas moins repr\u00e9sentatives d&rsquo;un \u00e9tat d&rsquo;esprit racialiste qui impr\u00e9gnait les crit\u00e8res de scientificit\u00e9 \u00e9labor\u00e9s \u00e0 cette \u00e9poque \u00e0 propos du concept de civilisation. Car naturalistes, m\u00e9decins et ethnologues marchaient alors en Europe la main dans la main. Ce n&rsquo;est pas un hasard si le \u00ab p\u00e8re \u00bb de l&rsquo;ethnologie allemande fut le m\u00e9decin de marine Adolf Bastian (1826-1905) qui occupa \u00e0 partir de 1867 la chaire de Berlin, suivi d&rsquo;un autre m\u00e9decin enseignant l&rsquo;ethnologie \u00e0 Marburg. D\u00e9finitivement, ce fut le biologiste Ernst Haeckel (1834-1919) qui introduisit en Allemagne le d\u00e9terminisme racial de Darwin, th\u00e8me<br \/>\n16<\/p>\n<p>privil\u00e9gi\u00e9 de l&rsquo;anthropologie allemande jusqu&rsquo;aux ann\u00e9es 1930, avant de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer sous le national-socialisme hitl\u00e9rien.<br \/>\nL&rsquo;\u00e9poque coloniale et ses s\u00e9quelles<br \/>\nForte de cet h\u00e9ritage qui remontait \u00e0 deux si\u00e8cles au moins, la colonisation n&rsquo;eut aucun mal \u00e0 s&rsquo;ins\u00e9rer dans le moule \u00ab racialiste \u00bb qui \u00e9tait devenu l&rsquo;id\u00e9ologie dominante sinon exclusive de la fin du XIX\u00b0 si\u00e8cle. L&rsquo;acte issu de la Conf\u00e9rence internationale de Berlin, en 1885, qui ent\u00e9rina le principe de g\u00e9n\u00e9ralisation de la colonisation en Afrique, exclut nomm\u00e9ment l&rsquo;Afrique de la sph\u00e8re des droits de l&rsquo;homme. L&rsquo;id\u00e9e des droits de l&rsquo;homme fut d\u00e9tourn\u00e9e pour servir de principe de discrimination en devenant le r\u00e9pertoire principal de la mission civilisatrice, donc de l&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 irr\u00e9ductible ou temporaire \u2014 tension qui persiste au sein des id\u00e9ologies coloniales \u2014 des Noirs. C&rsquo;est l&rsquo;\u00c9tat colonial, de par la mise en perspective ontologique et chronologique des Africains, qui se promut d\u00e9fenseur des droits de l&rsquo;homme, monopolisant \u00e0 son profit ce qui est en principe du ressort des individus et de la communaut\u00e9 civile d\u00e9clar\u00e9e inexistante. En cons\u00e9quence, aucun droit n&rsquo;\u00e9tait reconnu aux \u00ab indig\u00e8nes \u00bb dont les m\u00e9tropoles promettaient seulement la \u00ab conservation \u00bb, en am\u00e9liorant \u00ab leurs conditions de vie morales et mat\u00e9rielles \u00bb et en luttant \u00ab contre l&rsquo;esclavage et tout particuli\u00e8rement contre la traite \u00bb.<br \/>\nLe th\u00e9oricien raciste de l&rsquo;\u00e9poque le plus en vogue fut un Britannique Houston Stewart Chamberlain, fils d&rsquo;un amiral anglais, \u00e9lev\u00e9 en France, \u00e9duqu\u00e9 en Suisse et domicili\u00e9 en Autriche. Son ouvrage majeur, paru en 1899, d\u00e9fendait les id\u00e9es alors classiques de la lutte et de la puret\u00e9 raciales, de l&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 des juifs et des n\u00e8gres, et de la sup\u00e9riorit\u00e9 des \u00ab Teutoniques \u00bb ou \u00ab Germaniques \u00bb (Aryens) blancs. Il fut traduit dans toutes les langues, r\u00e9\u00e9dit\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises, et qualifi\u00e9 dans la pr\u00e9face \u00e0 l&rsquo;\u00e9dition anglaise (1910) de \u00ab one of the masterpieces of the century \u00bb. Les Fran\u00e7ais ne furent pas en reste : Fustel de Coulanges attribuait la grandeur fran\u00e7aise \u00e0 sa filiation romaine, Francis de Pressens\u00e9, virulent antidreyfusard, exprimait un imp\u00e9rieux nationalisme. Le plus patriotiquement raciste des romanciers fut Maurice Barr\u00e9s (1862-1923), qui ha\u00efssait autant les socialistes que les juifs, et fut immens\u00e9ment populaire.<br \/>\nL&rsquo;imp\u00e9rialisme colonial<br \/>\nLa p\u00e9riode s&rsquo;imposa comme celle dite de l&rsquo;\u00ab imp\u00e9rialisme colonial \u00bb : en 1870, la cr\u00e9ation d&rsquo;un puissant \u00c9tat allemand, l&rsquo;unification de l&rsquo;Italie, la d\u00e9faite humiliante de la France, l&rsquo;isolement de la Grande-Bretagne et la mont\u00e9e de l&rsquo;Empire russe contribu\u00e8rent \u00e0 fa\u00e7onner la volont\u00e9 de cr\u00e9er, de recouvrer ou de maintenir la grandeur nationale \u00e0 travers la comp\u00e9tition coloniale. Les th\u00e9ories raciales venaient \u00e0 point pour justifier les ambitions politiques et strat\u00e9giques internationales, pour soutenir les ambitions \u00e9conomiques outre- mer, promesses d&rsquo;investissements et de profits, et pour donner un nouvel \u00e9lan \u00e0 l&rsquo;action<br \/>\n17<\/p>\n<p>missionnaire charg\u00e9e de civiliser les pa\u00efens en les christianisant. Th\u00e9ories, int\u00e9r\u00eats et ambitions se conjugu\u00e8rent pour promouvoir l&rsquo;ach\u00e8vement du partage de l&rsquo;Afrique et la domination des peuples d&rsquo;Asie et du Pacifique. L&rsquo;interrelation entre la science, la pens\u00e9e scientifique et l&rsquo;expansion imp\u00e9rialiste s&rsquo;imposa : \u00ab L&rsquo;affirmation qu&rsquo;il \u00e9tait souhaitable que les hommes ma\u00eetrisent la nature, et que les Europ\u00e9ens \u00e9taient les mieux arm\u00e9s scientifiquement [&#8230;] pour ce faire inspira \u00e0 nombre d&rsquo;auteurs la conviction que c&rsquo;\u00e9tait le destin et le devoir des Europ\u00e9ens de prendre en main les r\u00e9gions occup\u00e9es par des peuples moins avanc\u00e9s [&#8230;]. La demande croissante en mati\u00e8res premi\u00e8res des zones industrialis\u00e9es d&rsquo;Europe et d&rsquo;Am\u00e9rique du Nord devint l&rsquo;une des rationalit\u00e9s les plus fr\u00e9quemment invoqu\u00e9es pour justifier l&rsquo;expansion imp\u00e9rialiste en Afrique, en Asie du Sud-Est, et m\u00eame dans des zones aussi peupl\u00e9es et cultiv\u00e9es que la Chine. \u00bb<br \/>\nCet \u00e9lan fut acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 et soutenu, entre 1885 et la Premi\u00e8re Guerre mondiale, par une propagande imp\u00e9riale qui fit feu de tout bois. Tandis que la presse colonialiste et missionnaire s&rsquo;acharnait \u00e0 d\u00e9montrer la cruaut\u00e9 et l&rsquo;ignorance des peuples \u00e0 conqu\u00e9rir, qu&rsquo;il fallait sauver de l&rsquo;anthropophagie et de l&rsquo;esclavage et faire na\u00eetre \u00e0 la civilisation, la facilit\u00e9 relative de la conqu\u00eate entretint le m\u00e9pris envers ces peuplades incapables de se d\u00e9fendre, renfor\u00e7ant encore les pr\u00e9jug\u00e9s raciaux par le sentiment de sup\u00e9riorit\u00e9 de la \u00ab race blanche \u00bb. Elle permit aussi de justifier \u00e0 bon compte la r\u00e9pression f\u00e9roce des principales r\u00e9voltes des colonis\u00e9s : celle de Bugeaud en Alg\u00e9rie en 1845-1846, celle des guerres maories en Nouvelle-Guin\u00e9e dans les ann\u00e9es 1850, celle de la r\u00e9volte des Cipayes en Inde en 1857, jusqu&rsquo;au massacre des Herero du Sud-Ouest africain par les Allemands en 1904-1907 et \u00e0 l&rsquo;\u00e9limination des Aborig\u00e8nes d&rsquo;Australie. Ce fut, selon le mot de Madeleine R\u00e9b\u00e9rioux, la mont\u00e9e du \u00ab racisme nationaliste \u00bb. La collection d&rsquo;affiches coloniales qui a \u00e9t\u00e9 dress\u00e9e par le mus\u00e9e de la BDIC en pr\u00e9sente de multiples exemples, dont le fameux \u00ab Y\u2019a bon Banania \u00bb, qui r\u00e9gna jusqu&rsquo;aux ann\u00e9es 1950, n&rsquo;en fut qu&rsquo;un parmi les plus anodins.<br \/>\nOn ne s&rsquo;attardera pas sur le floril\u00e8ge colonial lui-m\u00eame. Un volume n\u2019y suffirait pas. On s&rsquo;attachera plut\u00f4t \u00e0 montrer que ce courant ne fut pas limit\u00e9 aux expansionnistes coloniaux, en eux-m\u00eames peu nombreux. Il contribua \u00e0 fa\u00e7onner l&rsquo;opinion publique pour plusieurs g\u00e9n\u00e9rations. En t\u00e9moigne, entre autres, une \u00e9tude de presse consacr\u00e9e \u00e0 la repr\u00e9sentation du Dahomey dans l&rsquo;opinion fran\u00e7aise \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque de la conqu\u00eate, v\u00e9ritable sottisier de tous les clich\u00e9s racistes dont s&rsquo;inspiraient les portraits \u00e0 la fois physiques et moraux des Noirs. Apr\u00e8s la Premi\u00e8re Guerre mondiale, il n&rsquo;y eut plus que par acc\u00e8s des massacres d&rsquo;une ampleur comparable aux pr\u00e9c\u00e9dents (r\u00e9pression de la r\u00e9volte baya en AEF \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1920, r\u00e9voltes de S\u00e9tif ou de Madagascar en 1947, etc.), et ils furent plut\u00f4t dissimul\u00e9s que revendiqu\u00e9s. En revanche, Albert Bayet inventa en 1931 le concept de \u00ab colonisation d\u00e9mocratique \u00bb, qui signifiait la n\u00e9cessit\u00e9 et le devoir d&rsquo;inclure dans l&rsquo;ordre du progr\u00e8s les soci\u00e9t\u00e9s indig\u00e8nes consid\u00e9r\u00e9es, au mieux, en enfance. C&rsquo;\u00e9tait un racisme d&rsquo;exclusion \u00e0 la fran\u00e7aise : en hi\u00e9rarchisant des hommes en fonction de crit\u00e8res culturels et historiques, il maintenait le foss\u00e9 entre le colonis\u00e9 et le colonisateur. C&rsquo;est \u00e0 cette \u00e9poque que remonte l&rsquo;essor du racisme colonial \u00e0 la fran\u00e7aise fond\u00e9 au moins<br \/>\n18<\/p>\n<p>autant sur la culture que sur la couleur \u2014 et nourri du racisme anti arabe exacerb\u00e9 en Alg\u00e9rie.<br \/>\nLe racisme anti arabe trouvait \u00e9videmment ses racines au XIX\u00b0 si\u00e8cle, et prit son essor avec la conqu\u00eate \u00e0 partir de 1830. Le XIXe si\u00e8cle inventa notamment le mythe de la sup\u00e9riorit\u00e9 \u00ab raciale \u00bb des Berb\u00e8res sur les Arabes. Ce fut le \u00ab mythe kabyle \u00bb, dont l&rsquo;histoire a \u00e9t\u00e9 analys\u00e9e \u00e0 plusieurs reprises. Cette th\u00e9orie fut, comme le racisme anti noir, fortement connot\u00e9e de scientisme, puisque d&rsquo;abord lanc\u00e9e par les cent soixante-seize m\u00e9decins militaires qui accompagn\u00e8rent les troupes fran\u00e7aises d&rsquo;occupation. Elle fut appuy\u00e9e par les saint-simoniens de l&rsquo;Ecole polytechnique : on distinguait donc les \u00ab deux races \u00bb, les Kabyles et les Arabes, les Kabyles \u00e9tant les premiers occupants, possiblement arriv\u00e9s du nord, mais conquis, soumis et (peu ou mal) islamis\u00e9s par les Arabes. Le mythe, bien enracin\u00e9 d\u00e8s 1845, ann\u00e9e o\u00f9 le docteur Eug\u00e8ne Bodichon d\u00e9fend dans ses Consid\u00e9rations sur l&rsquo;Alg\u00e9rie la force de l&rsquo;h\u00e9r\u00e9dit\u00e9, fut habilement utilis\u00e9 par les colons contre le \u00ab royaume arabe \u00bb indig\u00e9nophile r\u00eav\u00e9 par Napol\u00e9on III. Le m\u00e9decin Joanny- Napol\u00e9on P\u00e9rier, qui avait servi quatre ans en Alg\u00e9rie, le renfor\u00e7a \u00e0 la Soci\u00e9t\u00e9 d&rsquo;anthropologie de Paris dont il fut un membre \u00e9minent pendant vingt ans, diffusant les id\u00e9es racistes de Gobineau dans son m\u00e9moire Des races dites berb\u00e8res et de leur ethnologie (1870). Le mythe repartit de plus belle au XXe si\u00e8cle \u00e0 propos du Maroc. \u00ab Nos Berb\u00e8res \u00bb furent cr\u00e9dit\u00e9s des m\u00eames qualit\u00e9s que nagu\u00e8re \u00ab nos \u00bb Kabyles, \u00ab cette Auvergne de l&rsquo;Afrique du Nord \u00bb, et pour la m\u00eame raison : ils \u00e9taient \u00ab issus comme la n\u00f4tre de la race aryenne \u00bb. On ne compte pas les ouvrages de vulgarisation de l&rsquo;entre- deux-guerres concernant la \u00ab race berb\u00e8re \u00bb marocaine dont le prototype \u00e9tait suppos\u00e9 r\u00e9gner dans le Haut Atlas. Ses qualit\u00e9s furent c\u00e9l\u00e9br\u00e9es face \u00e0 l&rsquo;islam arabe, car \u00ab les Berb\u00e8res de race pure sont tr\u00e8s peu pratiquants \u00bb. Mais, comme ils s&rsquo;av\u00e9r\u00e8rent plus musulmans que pr\u00e9vu, c&rsquo;est le \u00ab Chleuh \u00e0 t\u00eate ronde \u00bb qui relaya dans la litt\u00e9rature coloniale le \u00ab Kabyle \u00e0 t\u00eate ronde cousin de nos Gaulois \u00bb. Ainsi les fr\u00e8res Tharaud \u00e9crivent-ils : \u00ab Les Chleuhs ressemblent \u00e0 nos Auvergnats, ils en ont la forte carrure et les vertus solides : le travail, l&rsquo;\u00e9conomie, une aisance \u00e0 s&rsquo;adapter \u00e9tonnante [&#8230;]. C&rsquo;est sur ces Berb\u00e8res mall\u00e9ables tout pr\u00eats \u00e0 accepter notre civilisation, ce qui leur apportera quelque argent, que nous pouvons compter le plus. \u00bb<br \/>\nTels \u00e9taient les clich\u00e9s de la litt\u00e9rature coloniale maghr\u00e9bine. Le st\u00e9r\u00e9otype fut cr\u00e9\u00e9, et le groupe berb\u00e8re privil\u00e9gi\u00e9 par le pouvoir colonial, notamment en mati\u00e8re d&rsquo;\u00e9ducation, face \u00e0 son antith\u00e8se suppos\u00e9e, l&rsquo;Arabe inassimilable&#8230; Le r\u00e9gionalisme s&rsquo;accrut; entre les deux guerres, la seconde langue des jeunes Berb\u00e8res eut tendance \u00e0 devenir le fran\u00e7ais plut\u00f4t que l&rsquo;arabe. Ces th\u00e9ories ont fait, on s&rsquo;en doute, des ravages, et pas seulement en France, l\u00e9guant \u00e0 l&rsquo;Alg\u00e9rie un h\u00e9ritage difficile fait d&rsquo;affabulation et de ranc\u0153ur. Le Kabyle martyris\u00e9 par l&rsquo;Arabe est, h\u00e9las, devenu une r\u00e9alit\u00e9. Mais c&rsquo;est dans l&rsquo;id\u00e9ologie fran\u00e7aise une vieille histoire.<br \/>\n19<\/p>\n<p>La contamination de l&rsquo;opinion publique<br \/>\nL&rsquo;opinion publique fut dress\u00e9e \u00e0 partager ces vues. Parmi les \u00e9v\u00e9nements les plus populaires, il faut mentionner les multiples expositions coloniales organis\u00e9es dans les principales villes de France, dans les ports comme Marseille et dans la capitale. La plus fameuse fut l&rsquo;Exposition coloniale internationale de 1931, dont l&rsquo;impact a \u00e9t\u00e9 bien \u00e9tudi\u00e9. Ces \u00e9v\u00e9nements avaient pour objet de glorifier la \u00ab mission civilisatrice \u00bb de la m\u00e9tropole. Ce qu&rsquo;on a oubli\u00e9, c&rsquo;est que ces manifestations pr\u00e9sentaient de v\u00e9ritables zoos humains, o\u00f9 les \u00ab indig\u00e8nes \u00bb \u00e9taient expos\u00e9s comme des animaux, sans que cela choqu\u00e2t personne. On invitait les visiteurs \u00e0 examiner, derri\u00e8re des enclos d&rsquo;exposition, les sauvages, des gens \u00ab pas comme nous \u00bb. La premi\u00e8re du genre avait \u00e9t\u00e9, d\u00e8s le d\u00e9but du xixe si\u00e8cle, la V\u00e9nus hottentote, cit\u00e9e plus haut, qui d\u00e9nudait ses fesses dans une cage pos\u00e9e, \u00e0 Londres sur la place de Piccadilly Circus, avant d&rsquo;\u00eatre revendue \u00e0 Paris \u00e0 un montreur de foire. De fa\u00e7on analogue, en 1877, Geoffroy de Saint-Hilaire, directeur du Jardin d&rsquo;acclimatation, avait, pour redresser les finances chancelantes de son institution, organis\u00e9 deux \u00ab spectacles ethnologiques \u00bb en pr\u00e9sentant des Nubiens et des Esquimaux. Le succ\u00e8s fut foudroyant : les Parisiens accoururent pour d\u00e9couvrir ce que la grande presse qualifia de \u00ab bandes d&rsquo;animaux exotiques, accompagn\u00e9s par des individus non moins singuliers \u00bb; la fr\u00e9quentation du jardin doubla, atteignant cette ann\u00e9e-l\u00e0 le million d&rsquo;entr\u00e9es. Le directeur r\u00e9cidiva, en 1890, en exposant de sauvages guerri\u00e8res \u00ab Amazones \u00bb du Dahomey ou suppos\u00e9es telles. Entre 1877 et 1912, une trentaine d&rsquo;\u00ab exhibitions ethnologiques\u00bb similaires furent organis\u00e9es dans l&rsquo;\u00e9tablissement.<br \/>\nL&rsquo;attraction la plus courue de 1931, comme elle l&rsquo;avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 \u00e0 l&rsquo;exposition de 1878, puis \u00e0 nouveau en 1889, 1894, 1900, 1906, 1907 et 1922 \u00e0 Marseille, Lyon ou Paris, \u00e9tait le spectacle de la vie \u00ab traditionnelle \u00bb au village : en 1878 et 1889, un \u00ab village n\u00e8gre \u00bb peupl\u00e9 de 400 figurants indig\u00e8nes avait constitu\u00e9 l&rsquo;une des attractions majeures ; en 1900, on avait ex\u00e9cut\u00e9 un diorama \u00ab vivant \u00bb sur Madagascar. Les foires et les expositions r\u00e9gionales devinrent les lieux de promotion par excellence de ces exhibitions : \u00ab Il n&rsquo;est d\u00e8s lors pas une ville, pas une exposition et pas un Fran\u00e7ais qui ne d\u00e9couvre, \u00e0 l&rsquo;occasion d&rsquo;un apr\u00e8s-midi ensoleill\u00e9, une reconstitution \u00ab\u00a0\u00e0 l&rsquo;identique\u00a0\u00bb de ces contr\u00e9es sauvages, peupl\u00e9es d&rsquo;hommes et d&rsquo;animaux exotiques, entre un concours agricole, la messe dominicale et la promenade sur le lac. \u00bb M\u00eame si les indig\u00e8nes import\u00e9s \u00e9taient r\u00e9tribu\u00e9s pour s&rsquo;exhiber, on ne les en objectivait pas moins pour la seule joie du public fran\u00e7ais. Celui-ci ne fut pas le seul \u00e0 b\u00e9n\u00e9ficier du spectacle : en Grande-Bretagne comme aux \u00c9tats-Unis, ce genre de repr\u00e9sentation \u00e9tait fr\u00e9quent. Une \u00e9tude r\u00e9cente en retrace les principaux \u00e9pisodes entre 1810 et 1930. Le public anglo-am\u00e9ricain \u00e9tait en particulier friand d&rsquo;exhibitions de Zoulous, de Bochiman et de \u00ab Hottentots \u00bb. Un missionnaire acheta aussi au Congo un Pygm\u00e9e, Ota Benga, qu&rsquo;il importa aux \u00c9tats-Unis pour le pr\u00e9- senter, en 1904, \u00e0 l&rsquo;Exposition internationale de Saint Louis. Ota Benga fut \u00e9galement expos\u00e9 au Mus\u00e9e d&rsquo;histoire naturelle de New York, puis dans la cage aux singes du zoo du Bronx. Bien que d\u00e9livr\u00e9 par une campagne humanitaire, il finit par se suicider de d\u00e9sespoir.<br \/>\n20<\/p>\n<p>La contamination des enfants<br \/>\nL&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 des indig\u00e8nes fut enseign\u00e9e comme un fait \u00e9tabli dans les \u00e9coles. Les larges taches roses de l&rsquo;Empire fran\u00e7ais s&rsquo;\u00e9talaient sur une grande partie de l&rsquo;Afrique occidentale \u2014 Afrique du Nord et Sahara compris \u2014, de l&rsquo;Afrique dite \u00ab \u00e9quatoriale fran\u00e7aise \u00bb et de la p\u00e9ninsule indochinoise. Les images du mat\u00e9riel scolaire eurent la vie dure : en 1966-1967 encore (six ans apr\u00e8s l&rsquo;ind\u00e9pendance), ma fille a\u00een\u00e9e eut droit au manuel de g\u00e9ographie Demangeon du cours pr\u00e9paratoire d&rsquo;une \u00e9cole publique parisienne (\u00e9dition de 1956) o\u00f9 s&rsquo;\u00e9talait en double page l&rsquo;image d&rsquo;une caravane \u00e0 travers la for\u00eat dense : derri\u00e8re un officier colonial tout de blanc v\u00eatu, casque inclus, suivait en file indienne une cohorte de porteurs noirs \u00e0 demi nus, t\u00e9moignant de l&rsquo;effort courageux de la colonisation. H\u00e9las ! Une \u00e9tude r\u00e9cente d\u00e9montre que l&rsquo;\u00e9cole v\u00e9hicule toujours un certain nombre de clich\u00e9s&#8230;<br \/>\nPlus insidieuse et plus g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, la litt\u00e9rature enfantine a transmis pendant ces g\u00e9n\u00e9rations une image d\u00e9pr\u00e9ci\u00e9e du colonis\u00e9, noir ou jaune. Au tournant du si\u00e8cle, les \u00e9crivains pour enfants se complaisaient dans des r\u00e9cits d&rsquo;exploration o\u00f9 la race noire \u00e9tait toujours trait\u00e9e en humanit\u00e9 inf\u00e9rieure. Parmi eux, on peut citer P. Bory (\u00c0 l&rsquo;assaut de l&rsquo;Afrique), E. Monteil (Le Roi Boubou), A. Badin (J.-B. Blanchard au Dahomey), et surtout Louis Boussenard (Le Tour du monde d&rsquo;un gamin de Paris, et Aventures extraordinaires d&rsquo;un homme bleu). Dans le premier de ces ouvrages, publi\u00e9 en 1880, il d\u00e9crit une sc\u00e8ne atroce destin\u00e9e \u00e0 prouver que les Noirs \u00ab ne demandent pas mieux que d&rsquo;\u00eatre esclaves ; ils se vendent entre eux, m\u00eame entre fr\u00e8res, puis reviennent humblement se faire r\u00e9encha\u00eener\u00bb. Quant au commandant Driant, dans Robinsons de l&rsquo;air, publi\u00e9 en 1909, il fait jeter du ballon, en qualit\u00e9 de lest, le serviteur noir : \u00ab \u00ab\u00a0Jetez quelque chose&#8230; n&rsquo;importe quoi !\u00a0\u00bb&#8230; Soulever le n\u00e8gre et le faire basculer par-dessus le bordage fut pour sir Elliot l&rsquo;affaire d&rsquo;un instant&#8230; Ils en \u00e9taient \u00e0 l&rsquo;heure de la lutte pour la vie, et au vingti\u00e8me si\u00e8cle comme au premier si\u00e8cle, les races inf\u00e9rieures, comme on appelait la race de Cham, \u00e9taient tenues de fournir les sacrifi\u00e9s. \u00bb<br \/>\nLes clich\u00e9s les plus simplistes \u00e9taient inculqu\u00e9s d\u00e8s le plus jeune \u00e2ge. L&rsquo;\u00e9l\u00e9phant Babar, en 1932, d\u00e9livre sa femme C\u00e9leste d&rsquo;une bande bondissante de \u00ab f\u00e9roces sauvages cannibales \u00bb tout noirs, arm\u00e9s de sagaies et \u00e0 peine v\u00eatus de pagnes, qui se pr\u00e9parent \u00e0 la faire bouillir dans une \u00e9norme marmite \u2014 double page qui sera \u00e9limin\u00e9e dans la r\u00e9\u00e9dition de 1985. La caricature et les bandes dessin\u00e9es de l&rsquo;\u00e9poque sont sans piti\u00e9 sur cette \u00ab Afrique noire invent\u00e9e \u00bb. On a glos\u00e9 sur le racisme naturel de Tintin au Congo (1937) o\u00f9 les sauvages les plus gentils ne parlent que \u00ab petit n\u00e8gre \u00bb. On a oubli\u00e9 que cette langue dite alors \u00ab fran\u00e7ais tirailleurs \u00bb fut invent\u00e9e et enseign\u00e9e au temps de la Premi\u00e8re Guerre mondiale par l&rsquo;arm\u00e9e fran\u00e7aise, qui confectionna et diffusa abondamment des fascicules pour faciliter la communication avec les soldats venus de toute l&rsquo;Afrique occidentale.<br \/>\nLe romancier pour la jeunesse le plus populaire et le plus lu, jusque dans les ann\u00e9es 1950 au moins, fut \u00e9videmment Jules Verne, dont on aurait \u00e9tonn\u00e9 les lecteurs des<br \/>\n21<\/p>\n<p>ann\u00e9es 1930 en traitant ce vieux quarante-huitard de raciste&#8230; Et pourtant, malgr\u00e9 un sentiment anticolonialiste certain nourri de son anglophobie, il \u00e9tait bien le repr\u00e9sentant de son temps. Il en transmet les pr\u00e9jug\u00e9s, m\u00eame si, comme le remarque Jean Chesneaux, il distingue les \u00ab bons sauvages \u00bb des m\u00e9chants. Force est de reconna\u00eetre que, \u00e0 la diff\u00e9rence des Indiens par exemple, quasiment tous les Africains de ses romans font partie des seconds \u2014 seul \u00e9chappe \u00e0 la r\u00e8gle le Camerounais Khamis du roman tardif Le Village a\u00e9rien (1901), qui poss\u00e8de par ailleurs son lot habituel d&rsquo;anthropophages. Les Noirs sont qualifi\u00e9s, au choix dans Cinq Semaines en ballon, de \u00ab mis\u00e9rables n\u00e8gres \u00bb, de \u00ab moricauds \u00bb, de \u00ab vilains bonshommes \u00bb, d&rsquo;\u00ab horribles b\u00eates \u00bb, de \u00ab fauves \u00e0 t\u00eate humaine \u00bb ; leurs faces sont \u00ab animalis\u00e9es \u00bb et ils ont une \u00ab agilit\u00e9 de singes \u00bb. Le roi noir de Capitaine de quinze ans est un \u00ab n\u00e8gre abruti \u00bb d\u00e9crit comme un \u00ab singe arriv\u00e9 au temps de l&rsquo;extr\u00eame vieillesse \u00bb. Bref, on retrouve sous la plume de Jules Verne tous les clich\u00e9s du temps sur le m\u00e9chant sauvage comme, d&rsquo;ailleurs, sur le p\u00e9ril jaune.<br \/>\nLa litt\u00e9rature pour adultes ne valait gu\u00e8re mieux, y compris chez les auteurs les plus favorables aux Noirs. Les missionnaires \u00e9taient bien de leur temps, partageant les convictions de leur milieu d&rsquo;origine. Ils croyaient au r\u00f4le d&rsquo;\u00e9ducatrice que devait jouer \u00ab cette grande race blanche, pr\u00e9destin\u00e9e par Dieu \u00e0 \u00eatre l&rsquo;initiatrice et la protectrice de toutes les autres\u00bb. Ce sentiment de sup\u00e9riorit\u00e9 avait \u00e9t\u00e9 renforc\u00e9 au xixe si\u00e8cle par le contexte romantique du renouveau missionnaire, issu entre autres du G\u00e9nie du christianisme, de Chateaubriand (1802), qui faisait du missionnaire \u00ab un pauvre moine parti \u00e0 pied [&#8230;] humaniser le sauvage, instruire l&rsquo;ignorant, gu\u00e9rir le malade, v\u00eatir le pauvre&#8230; \u00bb, chez des \u00abpa\u00efens infortun\u00e9s dont l&rsquo;\u00e2me est encore plus noire que le corps \u00bb. Mettre l&rsquo;accent sur la barbarie des populations renfor\u00e7ait le m\u00e9rite du chemin parcouru : le missionnaire devenait un h\u00e9ros pour les jeunes, un mod\u00e8le \u00e0 imiter. Entre les deux guerres seulement, \u00e0 la suite de l&rsquo;encyclique de Beno\u00eet XV, Maximum illud (1919), puis surtout de celle de Pie XI, Rerum ecclesiae (1926), qui sugg\u00e9raient la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;adapter l&rsquo;apostolat aux mentalit\u00e9s locales et de pr\u00e9parer des cadres autochtones, commen\u00e7a de se faire jour le souci de \u00ab ne rien \u00e9crire \u00e0 l&rsquo;usage des Occidentaux que nous n&rsquo;oserions mettre sous les yeux des indig\u00e8nes120 \u00bb.<br \/>\nOn ne peut gu\u00e8re en dire autant des dictionnaires usuels, qui ont effron- t\u00e9ment v\u00e9hicul\u00e9, \u00e0 partir du XIXe si\u00e8cle, et jusqu&rsquo;\u00e0 une date tardive, \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e \u00ab Cham \u00bb, le th\u00e8me de sa descendance noire, la race maudite, comme issue de la Bible : dictionnaire Bescherelle (1857 et 1880121), Dictionnaire d&rsquo;aujourd&rsquo;hui (Marne, 1937), et surtout Le Petit Larousse, sans discontinuer, de 1908 \u00e0 1955 : \u00ab Ses descendants, les Chamites, ont form\u00e9, dit l&rsquo;histoire sainte, la race n\u00e8gre. \u00bb La nuance introduite ensuite est le conditionnel : \u00ab auraient constitu\u00e9&#8230; \u00bb (1967) ; mais, en 1977 (bien que le mot race ait dis- paru, tandis que le mot n\u00e8gre est devenu \u00e0 son entr\u00e9e : \u00ab anciennement, esclave noir \u00bb), l&rsquo;information erron\u00e9e se fait encore plus pr\u00e9cise : \u00ab D&rsquo;apr\u00e8s la Gen\u00e8se, il [Cham] serait l&rsquo;anc\u00eatre des habitants de l&rsquo;Afrique et de l&rsquo;Asie occidentale. \u00bb Les m\u00eames dictionnaires affirment comme \u00e9vidente l&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 des n\u00e8gres : \u00ab Cette race, inf\u00e9rieure \u00e0 la race blanche, a presque toujours \u00e9t\u00e9 asservie par celle-ci \u00bb, \u00ab race d&rsquo;hommes noire, inf\u00e9rieure en intelligence \u00e0 la race blanche \u00bb. La nuance p\u00e9jorative du mot \u00ab n\u00e8gre \u00bb n&rsquo;est consacr\u00e9e<br \/>\n22<\/p>\n<p>par Le Petit Larousse qu&rsquo;\u00e0 partir de 1953 Mais il fallait entre les deux guerres la libert\u00e9 d&rsquo;esprit d&rsquo;un Romain Rolland (prix Nobel 1916) pour s&rsquo;indigner : \u00ab Ces questions de supr\u00e9matie de races sont niaises et d\u00e9go\u00fbtantes. \u00bb Car les plus grands \u00e9crivains n&rsquo;en restaient pas moins de leur temps Ainsi Andr\u00e9 Gide, dont le Voyage au Congo d\u00e9non\u00e7a courageusement les abus sanguinaires dont il fut le t\u00e9moin, estimait tout naturellement en se dirigeant vers le Tchad que les \u00ab indig\u00e8nes&#8230; dignes&#8230; s&rsquo;affinent et se spiritualisent, tandis qu&rsquo;on remonte vers le nord \u00bb musulman et arabis\u00e9. Quant \u00e0 Ren\u00e9 Maran, prix Goncourt 1921 pour Batouala, v\u00e9ritable roman n\u00e8gre, et lui-m\u00eame antillais ouvertement pro africain, car, comme il le note avec un humour f\u00e9roce dans son introduction, \u00ab si l&rsquo;inintelligence caract\u00e9risait le n\u00e8gre, il n&rsquo;y aurait que fort peu d&rsquo;Europ\u00e9ens \u00bb, il n&rsquo;en multiplie pas moins les sc\u00e8nes \u00ab sauvages \u00bb de transes, d&rsquo;excisions sanglantes et de danses \u00e9rotiques : la foule est \u00ab grouillante \u00bb, l&rsquo;\u00ab ivresse sexuelle \u00bb est \u00ab doubl\u00e9e d&rsquo;ivresse alcoolique \u00bb, dans une \u00ab immense joie de brutes \u00bb aux \u00ab bouches d\u00e9mesur\u00e9ment hurlantes \u00bb ; le chef est naturellement abandonn\u00e9 sans soins car, \u00ab pour un bless\u00e9, doit- on n\u00e9gliger un troupeau de gnous meuglant \u00e0 une port\u00e9e de sagaie ? C&rsquo;est pourquoi [&#8230;] on vous avait laiss\u00e9 mon Batouala [&#8230;] pour courir apr\u00e8s les b\u0153ufs sauvages \u00bb.<br \/>\nLes poncifs cin\u00e9matographiques<br \/>\nLe cin\u00e9ma ne fut pas le moindre v\u00e9hicule des poncifs coloniaux. Celui de la premi\u00e8re p\u00e9riode, reflet des id\u00e9es ambiantes, est h\u00e9ro\u00efque, chantant les louanges des troupes coloniales dans leur \u0153uvre de conqu\u00eate. A partir des ann\u00e9es 1920, il id\u00e9alise au contraire l&rsquo;\u0153uvre coloniale, civilisatrice et humanitaire, motiv\u00e9e par l&rsquo;ambition de repousser les fronti\u00e8res de l&rsquo;ignorance, de la maladie et de la tyrannie. Mais, dans tous les cas, il pr\u00e9sente des indig\u00e8nes une image d\u00e9valorisante. Georges M\u00e9li\u00e8s a commenc\u00e9 d\u00e8s 1897 avec Vente d&rsquo;esclaves au harem. Un autre petit film comique des fr\u00e8res Lumi\u00e8re met en sc\u00e8ne, en 1906, Dranem au lit qui, r\u00eavant d&rsquo;une pulpeuse blonde, se r\u00e9veille chaque fois en cauchemar aupr\u00e8s d&rsquo;une grosse femme noire. Les m\u00eames prennent pour cible, en 1904, dans Le Musulman rigolo, les habitudes culinaires des Nord-Africains. Pr\u00f4ner la grandeur de l&#8217;empire impliquait du m\u00eame coup donner des indig\u00e8nes une image n\u00e9gative. Il est rare que l&rsquo;on trouve un personnage noir sympathique, comme dans Sanders of the River (1935), trilogie anglaise inspir\u00e9e d&rsquo;un roman \u00e0 succ\u00e8s de 1911, opposant au m\u00e9chant roi n\u00e8gre Mofalaba le bon chef noir Bosambo (Paul Robe-son), qui va \u00eatre sauv\u00e9 par le h\u00e9ros colonial blanc. Dans Rhodes of Africa, Matabele (le chef de la r\u00e9bellion contre les Blancs) n&rsquo;en est pas moins, en qualit\u00e9 de grand chef zoulou, rempli d&rsquo;admiration envers Sanders, \u00ab guerrier royal qui temp\u00e8re la conqu\u00eate par le don de gouverner \u00bb. \u00c0 ces exceptions pr\u00e8s, l&rsquo;Afrique est contin\u00fbment peupl\u00e9e de cannibales cela va de 1910 (Rastus in Zululand, com\u00e9die d&rsquo;Ernst Lubin) \u00e0 Killers of Kilimandjaro (1959) qui c\u00e9l\u00e8bre la lutte des Blancs contre l&rsquo;esclavage ; cela se poursuit jusqu&rsquo;au remake britannique des Mines du roi Salomon (1985) o\u00f9 l&rsquo;on retrouve aussi le poncif habituel des hordes de sauvages arm\u00e9s de sagaies Quant aux femmes et \u00e0 l&rsquo;Egypte, elles sont incarn\u00e9es pour des d\u00e9cennies dans la vision lascive et manipulatrice \u00e0 l&rsquo;orientale de la Cl\u00e9op\u00e2tre de Cecil B. De Mille (1934).<br \/>\n23<\/p>\n<p>Mention particuli\u00e8re doit \u00eatre faite d&rsquo;un roman de 1887, She, qui a donn\u00e9 lieu \u00e0 plusieurs versions cin\u00e9matographiques dont la derni\u00e8re ne remonte qu&rsquo;\u00e0 1965, avec Ursula Andress. L&rsquo;action se passe dans une jungle de pacotille o\u00f9 une reine blanche obs\u00e9d\u00e9e de sexe, Ayesha, r\u00e8gne cruellement sur un peuple noir auquel elle impose d&rsquo;horribles mises \u00e0 mort rituelles, avant de mourir elle-m\u00eame, victime de ses bas instincts. Le message est clair : primitifs noirs et sexualit\u00e9 f\u00e9minine sont deux formes analogues de sauvagerie oppos\u00e9es \u00e0 la sagesse sup\u00e9rieure de l&rsquo;homme blanc.<br \/>\nLe mod\u00e8le colonial n&rsquo;est pas mort au cin\u00e9ma avec la d\u00e9colonisation On retrouve peu ou prou la m\u00eame image st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e d&rsquo;une histoire dont les seuls protagonistes sont des Blancs, et les seules langues audibles le fran\u00e7ais ou l&rsquo;anglais, dans le d\u00e9cor plant\u00e9 de films aussi c\u00e9l\u00e8bres que Les hommes pr\u00e9f\u00e8rent les blondes (1953), sur fond de mines de diamants sud africaines ; L&rsquo;homme qui en savait trop (1954), avec la pr\u00e9sence fran\u00e7aise au Maroc ; Les Belles de nuit de Ren\u00e9 Clair (1952), encore dans le cadre de la colonisation fran\u00e7aise en Afrique du Nord, et plus r\u00e9cemment les highlands du Kenya dans Out of Africa (1985). L&rsquo;anticolonialisme \u00e9tait encore impensable au cin\u00e9ma : Ren\u00e9 Vautier tourna bien, en 1950, le premier film du genre, Afrique 50, mais il lui valut treize inculpations et une condamnation \u00e0 une ann\u00e9e de prison. De m\u00eame, le film de Ren\u00e9 Capita Le Rendez-vous des quais, fut saisi par la police en 1955 pour oser pr\u00e9senter des dockers marseillais refusant de charger sur les navires des canons en partance pour l&rsquo;Indochine. Il faudra attendre trente-trois ans pour que, retrouv\u00e9 en 1988 dans les casemates des Archives du film \u00e0 Bois-d&rsquo;Arcy, il soit projet\u00e9 officiellement au festival de Cannes. C&rsquo;est, en 1965, La Bataille d&rsquo;Alger qui signale le d\u00e9marrage d&rsquo;un cin\u00e9ma tiers- mondiste de contestation. Et c&rsquo;est encore plus tard, d&rsquo;Alg\u00e9rie cette fois, que Vautier r\u00e9alisa le premier long m\u00e9trage confrontant fiction et guerre, Avoir vingt ans dans les Aur\u00e8s (1971). Mais le cin\u00e9ma anticolonial demeure tr\u00e8s minoritaire face aux grandes productions qui b\u00e9n\u00e9ficient d&rsquo;une bien meilleure distribution internationale.<br \/>\nQui plus est, les poncifs incluent la p\u00e9riode de l&rsquo;ind\u00e9pendance. Ainsi, de m\u00eame que foisonnaient entre les deux guerres les films \u00e0 la gloire de la L\u00e9gion \u00e9trang\u00e8re, Les Oies sauvages (Andrew McLaglen, 1978) pr\u00e9sente en h\u00e9ros sympathiques, jou\u00e9s par des acteurs c\u00e9l\u00e8bres comme Richard Burton ou Roger Moore, les mercenaires qui ont contribu\u00e9 \u00e0 maintenir les pires r\u00e9gimes, tel que l&rsquo;apartheid en Afrique du Sud, ou la minorit\u00e9 blanche en Rhod\u00e9sie ; le racisme est \u00e0 peine camoufl\u00e9 par la pr\u00e9sence, au sein du groupe des mercenaires, d&rsquo;un unique Noir. Nous sommes induits \u00e0 appr\u00e9cier la pr\u00e9cision clinique d&rsquo;une mission r\u00e9ussie o\u00f9 pourtant, selon les sch\u00e8mes classiques depuis le d\u00e9but du si\u00e8cle, des centaines de Noirs meurent chaque fois qu&rsquo;un seul Blanc est tu\u00e9. Les ann\u00e9es 1980 continu\u00e8rent de ressusciter l&rsquo;\u00e9motion nostalgique de l&rsquo;\u00e9pop\u00e9e coloniale, comme dans Ashanti (1979), o\u00f9 Michael Caine glorifie la lutte acharn\u00e9e des Anglais contre l&rsquo;esclavage&#8230; On doit n\u00e9anmoins signaler, dans la m\u00eame veine de nostalgie coloniale, l&rsquo;apparition tardive mais novatrice d&rsquo;une d\u00e9rision critique de la part de r\u00e9alisatrices fran\u00e7aises : Chocolat de Claire Denis, Le Bal du gouverneur de Marie-France Pisier, et Outre-mer de Brigitte Rouan, trois films sortis en 1990.<br \/>\n24<\/p>\n<p>Le tournant scientifique<br \/>\nLa notion de race a \u00e9t\u00e9 conserv\u00e9e tr\u00e8s tard. Bien peu de voix s&rsquo;\u00e9taient \u00e9lev\u00e9es au xixe si\u00e8cle \u00e0 la fa\u00e7on de John Stuart Mill (1806-1873) \u2014 mais ce penseur humaniste, qui faisait aussi partie d&rsquo;une minuscule poign\u00e9e d&rsquo;hommes f\u00e9ministes, \u00e9tait en contradiction avec les convictions scientifiques de son temps \u2014, capable d&rsquo;observer : \u00ab De toutes les fa\u00e7ons ordinaires d&rsquo;\u00e9viter d&rsquo;aborder l&rsquo;action des influences sociales et morales sur l&rsquo;esprit humain, la plus commune est d&rsquo;attribuer la diversit\u00e9 des conduites et des caract\u00e8res \u00e0 des diff\u00e9rences naturelles inh\u00e9rentes \u00bb<br \/>\nLes pr\u00e9curseurs<br \/>\nLe mouvement antiraciste tut interrompu en France par la Seconde Guerre mondiale et les lois sc\u00e9l\u00e9rates du gouvernement de Vichy qui officialis\u00e8rent l&rsquo;antis\u00e9mitisme d\u00e8s octobre 1940. C&rsquo;est donc aux Etats-Unis, pourtant s\u00e9gr\u00e9gationnistes, que le monde scientifique entreprit de r\u00e9gler son compte au concept de race. Mais cela prit au moins une g\u00e9n\u00e9ration. Le tournant avait \u00e9t\u00e9 annonc\u00e9 d\u00e8s 1931 par le livre remarquablement pr\u00e9coce de Julian Huxley, zoologue \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Londres, qui venait de d\u00e9couvrir l&rsquo;Afrique et les Africains \u00e0 l&rsquo;occasion d&rsquo;une mission de trois mois en Afrique orientale britannique. Il y rejette, au nom de la g\u00e9n\u00e9tique, science apparue dans les ann\u00e9es 1920, la notion de race, \u00ab terme de pure convenance pour aider \u00e0 appr\u00e9hender la diversit\u00e9 humaine\u00bb. Il r\u00e9cidiva peu apr\u00e8s en sugg\u00e9rant de remplacer le concept de race par celui de \u00ab groupe ethnique\u00bb. Cet avis fut confirm\u00e9 lors d&rsquo;une conf\u00e9rence de l&rsquo;anthropologue Ashley Montagu qui fit sensation : The meaninglessness of the anthropological conception of race (Le non-sens de la conception anthropologique de race), \u00e0 l&rsquo;Association am\u00e9ricaine d&rsquo;anthropologie physique \u00e0 Chicago, en avril 1941, suivie l&rsquo;ann\u00e9e suivante de son livre abondamment r\u00e9\u00e9dit\u00e9, Man &lsquo;s Most Dangerous Myth : the Fallacy of Race (1942). Montagu enfoncera le clou quelques ann\u00e9es plus tard, au nom de l&rsquo;impossibilit\u00e9 de prouver l&rsquo;existence de races par la g\u00e9n\u00e9tique : il r\u00e9p\u00e9tait encore en 1964, au nom d&rsquo;un \u00ab nombre croissant \u00bb de biologistes et d&rsquo;anthropologues physiciens estimant que \u00ab le concept biologique de race \u00e9tait devenu inacceptable \u00bb, qu&rsquo; \u00ab il vaudrait mieux abandonner totalement le mot de race\u00bb. Ce sont les biologistes qui ont renonc\u00e9 au terme les premiers : pour la premi\u00e8re fois, en 1951, un dictionnaire de biologie ne fait plus nulle part usage du mot, auquel sont d\u00e9finitivement substitu\u00e9s ceux d&rsquo;esp\u00e8ce et de sous-esp\u00e8ce.<br \/>\nLes r\u00e9actionnaires : l&rsquo;anthropologie physique<br \/>\nL&rsquo;anthropologie physique fut nettement plus longue \u00e0 convaincre, et nombre de ses sp\u00e9cialistes jou\u00e8rent aux Nations unies le r\u00f4le d&rsquo;un frein. En effet, d\u00e8s le lendemain de la guerre, sous les effets du nazisme, l&rsquo;Unesco entreprit de lutter contre le racisme. C&rsquo;\u00e9tait relativement ais\u00e9 face \u00e0 l&rsquo;antis\u00e9mitisme, cela se r\u00e9v\u00e9la beaucoup plus h\u00e9sitant face<br \/>\n25<\/p>\n<p>\u00e0 la question noire. L&rsquo;Unesco avait primitivement r\u00e9dig\u00e9 une d\u00e9claration d&rsquo;une remarquable modernit\u00e9, discut\u00e9e par un ar\u00e9opage d&rsquo;anthropologues et de biologistes. Ce texte de 1950 n&rsquo;utilise le mot race que dans un sens n\u00e9gatif, et pr\u00e9cise : \u00ab Les graves erreurs entra\u00een\u00e9es par l&#8217;emploi du mot \u00ab\u00a0race\u00a0\u00bb dans le langage courant rendent souhaitable qu&rsquo;on renonce compl\u00e8tement \u00e0 ce terme lorsqu&rsquo;on l&rsquo;applique \u00e0 l&rsquo;esp\u00e8ce humaine et qu&rsquo;on adopte l&rsquo;expression de \u00ab\u00a0groupes ethniques\u00a0\u00bb\u00bb Mais les propositions furent loin de faire l&rsquo;unanimit\u00e9. L&rsquo;opposition fut si forte que, de son propre aveu, l&rsquo;organisation r\u00e9unit l&rsquo;ann\u00e9e suivante une nouvelle commission dont le texte, sans \u00eatre scandaleux, se montrait prudemment en retrait ; d\u00e8s le deuxi\u00e8me paragraphe il affirme, sans crainte de contredire le pr\u00e9c\u00e9dent (r\u00e9dig\u00e9, faut-il le pr\u00e9ciser, par une majorit\u00e9 d&rsquo;anthropologues&#8230; mais pas les m\u00eames) : \u00ab Les anthropologues sont tous d&rsquo;accord pour consid\u00e9rer la notion de race comme permettant de classer les diff\u00e9rents groupes humains dans un cadre zoologique propre \u00e0 faciliter l&rsquo;\u00e9tude des ph\u00e9nom\u00e8nes d&rsquo;\u00e9volution. \u00bb Le texte r\u00e9vis\u00e9 ne contient pas moins de 32 fois le mot race (contre 16 fois dans le texte pr\u00e9c\u00e9dent) et 4 fois le mot racial, et trouve m\u00eame le moyen d&rsquo;utiliser, sans les rejeter express\u00e9ment, les expressions de groupe racial \u00ab sup\u00e9rieur \u00bb et \u00ab inf\u00e9rieur \u00bb.<br \/>\nLa r\u00e9\u00e9dition organis\u00e9e par l&rsquo;Unesco en 1960 des textes alors rassembl\u00e9s pour \u00ab \u00e9laborer une documentation scientifique sur ce qu&rsquo;il est convenu d&rsquo;appeler la \u00ab\u00a0question raciale\u00a0\u00bb \u00bb r\u00e9v\u00e8le encore ces ambigu\u00eft\u00e9s. Certes, Michel Leiris souligne \u00ab les limites de la notion de race \u00bb et s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve contre \u00ab le pr\u00e9jug\u00e9 racial \u00bb, ou Claude L\u00e9vi-Strauss recommande de substituer \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude des races celle des cultures. Mais le mot \u00ab race \u00bb, bien que trait\u00e9 du bout des l\u00e8vres, n&rsquo;est nulle part r\u00e9cus\u00e9. Les titres de chapitre en font foi : \u00ab Les diff\u00e9rences raciales et leur signification \u00bb, \u00ab Les m\u00e9langes de races \u00bb, \u00ab Race et civilisation \u00bb, \u00ab Race et culture \u00bb, \u00ab Race et biologie \u00bb, etc. Le concept b\u00e9n\u00e9ficie d&rsquo;une s\u00e9rie de propositions de d\u00e9finitions visant \u00e0 en relativiser le sens, ce qui souligne surtout son impr\u00e9cision, mais ne pose jamais son inutilit\u00e9 scientifique. N\u00e9anmoins, quatre ans apr\u00e8s, l&rsquo;un des derniers anthropologues physiciens de renom, Jean Hiernaux, affirma \u00e0 son tour que \u00ab renoncer \u00e0 toute classification raciale signifierait que l&rsquo;anthropologie a r\u00e9ussi \u00e0 se lib\u00e9rer des poncifs dont elle a trop longtemps us\u00e9, et pourrait se consacrer \u00e0 son but actuel : comprendre la diversit\u00e9 humaine \u00bb.<br \/>\nLa vulgarisation de cette id\u00e9e de base s&rsquo;engagea enfin en 1978 avec un ouvrage du g\u00e9n\u00e9ticien des populations, Albert Jacquard, selon lequel la notion de race n&rsquo;a aucun fondement biologique et qui \u00e9crit : \u00ab Les individus de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine sont fort diff\u00e9rents les uns des autres [&#8230;] mais il est impossible de tracer des fronti\u00e8res permettant de regrouper ces populations en races distinctes. \u00bb<br \/>\nIl faudra bien longtemps encore au sens commun pour se d\u00e9barrasser de ce long et lourd h\u00e9ritage, si tant est que le travail soit un jour achev\u00e9.<br \/>\nLes pr\u00e9jug\u00e9s aujourd&rsquo;hui : un legs tenace<br \/>\nOn n&rsquo;a pas la place ici de rappeler ce qu&rsquo;on a d\u00e9velopp\u00e9 ailleurs, \u00e0 savoir \u00e0 quel point l&rsquo;\u00ab afro-pessimisme \u00bb de mise dans les m\u00e9dias est redevable \u00e0 cet h\u00e9ritage raciste:<br \/>\n26<\/p>\n<p>presque des animaux au temps de l&rsquo;esclavage, au mieux de grands enfants \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque coloniale, hommes incapables aujourd&rsquo;hui, les Africains n&rsquo;ont jamais cess\u00e9 de souffrir d&rsquo;un pr\u00e9jug\u00e9 d\u00e9favorable touchant leur intellect plut\u00f4t que leur nature, jug\u00e9e moins \u00ab fourbe \u00bb que celle des Arabes, ou moins \u00ab tortueuse \u00bb que celle des Asiatiques.<br \/>\nCes pr\u00e9jug\u00e9s eurocentr\u00e9s qui pr\u00e9sentent des Noirs ou des Jaunes une image d\u00e9pr\u00e9ci\u00e9e demeurent partout en filigrane. Deux \u00e9v\u00e9nements r\u00e9cents ont provoqu\u00e9 l&rsquo;indignation des int\u00e9ress\u00e9s, surpris que leurs homologues blancs restent insensibles \u00e0 ce qu&rsquo;il leur para\u00eet dor\u00e9navant inacceptable. Le premier fut une exposition organis\u00e9e par le Mus\u00e9e royal de l&rsquo;Ontario, au Canada, en 1989-1990, \u00ab Au c\u0153ur de l&rsquo;Afrique \u00bb, qui exposait les 375 pi\u00e8ces d&rsquo;Afrique occidentale et centrale poss\u00e9d\u00e9es par le mus\u00e9e, re\u00e7ues de militaires, de missionnaires et de collectionneurs priv\u00e9s. Il s&rsquo;agissait de faire appara\u00eetre le r\u00f4le jou\u00e9 par les Canadiens dans la colonisation. L&rsquo;une des salles reconstituait la perception que les missionnaires pouvaient avoir de la vie et de la culture locales. L&rsquo;implicite ironique des commentaires d&rsquo;\u00e9poque, sugg\u00e9r\u00e9 par des guillemets, fut jug\u00e9 insuffisamment explicite par beaucoup d&rsquo;Africains. De m\u00eame, une com\u00e9die musicale de 1993, une adaptation de Mme Butterfly, intitul\u00e9e Miss Saigon, o\u00f9 l&rsquo;h\u00e9ro\u00efne est une prostitu\u00e9e abandonn\u00e9e par un marine am\u00e9ricain lors de la guerre d&rsquo;Indochine, fut critiqu\u00e9e par les Vietnamiens comme un condens\u00e9 de tous les clich\u00e9s accumul\u00e9s sur la femme orientale exotique, soumise et objet sexuel. Dans les deux cas, la pol\u00e9mique fit rage: ce qui sonne comme de l&rsquo;humour inoffensif pour les uns est re\u00e7u par les autres comme l&rsquo;expression d&rsquo;un intol\u00e9rable m\u00e9pris s\u00e9culaire. Les exemples sont analys\u00e9s au Canada. Il ne serait pas difficile d&rsquo;en trouver autant en France<br \/>\nC&rsquo;est que l&rsquo;hydre du racisme est toujours pr\u00e9sente. On pourrait penser que les exc\u00e8s sont r\u00e9serv\u00e9s \u00e0 quelques r\u00e9actionnaires, voire n\u00e9gationnistes, dont il est honteux de penser que certains continuent d&rsquo;exercer au sein de l&rsquo;Universit\u00e9 fran\u00e7aise \u2014 car il est heureusement impossible aujourd&rsquo;hui d&rsquo;y nier la Shoah. Mais il reste anodin de m\u00e9priser les Africains. Ainsi Bernard Lugan conclut-il un ouvrage r\u00e9cent par quelques phrases d&rsquo;une redoutable perversit\u00e9, car elle est enrob\u00e9e sous l&rsquo;aspect du combat contre les exc\u00e8s du \u00ab tiers-mondisme \u00bb et pour la d\u00e9fense des \u00ab ethnies\u00bb : \u00ab N&rsquo;approcherions-nous pas enfin du moment o\u00f9 nous pourrions poser la question des insuffisances, des lacunes, non pas tant de l&rsquo;Afrique, mais des Africains ? [&#8230;] Ils n&rsquo;y peuvent rien, car ils ont toujours proc\u00e9d\u00e9 ainsi et les p\u00e8res de leurs p\u00e8res avant eux, [&#8230;] si bien que la colonisation fut probablement une chance historique pour l&rsquo;Afrique noire, qui n&rsquo;a pas su la saisir. \u00bb<br \/>\nSommes-nous si loin de la \u00ab mal\u00e9diction de Cham \u00bb ?<br \/>\nH\u00e9las ! ces id\u00e9es ne sont pas le fait de quelques isoles, pas plus que Gobineau n&rsquo;\u00e9tait le seul th\u00e9oricien raciste de son temps. Elles demeurent fortes non seulement dans l&rsquo;imaginaire populaire, mais, plus grave peut-\u00eatre, dans l&rsquo;esprit de nombre de \u00ab d\u00e9veloppeurs \u00bb et de responsables politiques que l&rsquo;on ne peut taxer de n\u00e9gationnisme, bien au contraire. Ainsi Pierre Messmer, ancien ministre de De Gaulle, n&rsquo;a pas r\u00e9pondu autrement quand j&rsquo;essayais de faire passer quelques id\u00e9es sur la modernit\u00e9 africaine en marche : \u00ab Vous avez beau dire, en Afrique il y a toujours eu et il y aura toujours des<br \/>\n27<\/p>\n<p>ethnies. \u00bb Il transmet ainsi, sans le savoir, un legs qui lui est parvenu \u00e0 travers des g\u00e9n\u00e9rations de penseurs occidentaux eurocentr\u00e9s&#8230; Christian Colombani ne relevait-il pas en novembre 2000, dans la rubrique \u00ab En vue \u00bb du Monde, cette ineptie confondant racisme et g\u00e9n\u00e9tique : \u00ab \u00ab\u00a0Gr\u00e2ce \u00e0 cette m\u00e9thode on pourra s\u00e9parer Asiatiques, Europ\u00e9ens et Africains\u00a0\u00bb, souligne B. Brinkmann, chercheur de Munster, en f\u00e9licitant les biologistes de l&rsquo;universit\u00e9 Humboldt de Berlin, dont les travaux sur l&rsquo;ADN permettront de d\u00e9terminer l&rsquo;origine ethnique des individus \u00bb ?<br \/>\nLe savoir tout r\u00e9cent de quelques africanistes de bonne volont\u00e9 est encore impuissant \u00e0 contrer cet \u00e9norme h\u00e9ritage que l&rsquo;on peut qualifier aujourd&rsquo;hui d&rsquo;abominable, car il n&rsquo;a plus pour le justifier ou du moins l&rsquo;expliquer et le comprendre le contexte \u00e9conomique et scientifique d\u00e9pass\u00e9 du si\u00e8cle colonial. Il rel\u00e8ve de pr\u00e9jug\u00e9s banals et, en d\u00e9finitive, de l&rsquo;ignorance.<br \/>\n28<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Article paru dans Le livre noir du colonialisme, 16\u00e8me-21\u00e8me si\u00e8cle, 2003, \u00e9d. Robert Laffont) Par Catherine Coquery-Vidrovitch Professeur de l\u2019Universit\u00e9 Paris Diderot Historienne sp\u00e9cialiste de l\u2019Afrique Le monde antique Le postulat de la sup\u00e9riorit\u00e9 blanche a une longue histoire en Occident Il n&rsquo;existait sans doute gu\u00e8re dans l&rsquo;Antiquit\u00e9, et il semble qu&rsquo;alors la curiosit\u00e9 l&#8217;emportait<\/p>","protected":false},"author":33,"featured_media":17299,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_uf_show_specific_survey":0,"_uf_disable_surveys":false,"footnotes":"","rank_math_focus_keyword":"","rank_math_title":"","rank_math_description":"","rank_math_canonical_url":"","rank_math_robots":null,"rank_math_facebook_title":"","rank_math_facebook_description":"","rank_math_twitter_title":"","rank_math_twitter_description":""},"categories":[9],"tags":[],"class_list":["post-17296","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-latribune"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/17296","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/33"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=17296"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/17296\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media\/17299"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=17296"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=17296"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=17296"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}