{"id":21050,"date":"2020-11-19T19:06:39","date_gmt":"2020-11-19T23:06:39","guid":{"rendered":"https:\/\/antilla-martinique.com\/?p=21050"},"modified":"2020-11-19T19:06:39","modified_gmt":"2020-11-19T23:06:39","slug":"face-a-lepidemie-etes-vous-thespien-ou-boccacien","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/face-a-lepidemie-etes-vous-thespien-ou-boccacien\/","title":{"rendered":"Face \u00e0 l\u2019\u00e9pid\u00e9mie, \u00eates-vous thespien ou boccacien ?"},"content":{"rendered":"<figure class=\"css-1rdcnb\">ArTono \/ Shutterstock.<\/p>\n<hr \/>\n<\/figure>\n<div>\n<p class=\"css-1wnzdoc\">Statue de Giovanni Boccaccio \u00e0 Florence, Italie<\/p>\n<hr \/>\n<\/div>\n<aside class=\"css-j365iv\">\n<div>\n<p class=\"css-yduyi5 efftk63\"><a class=\"css-tadcwa\" href=\"https:\/\/fr.aleteia.org\/author\/henri-quantin\/\" target=\"_self\" rel=\"noopener noreferrer\">Henri Quantin<\/a> &#8211;<\/p>\n<hr \/>\n<h4 class=\"css-yduyi5 efftk63\">L\u2019\u00e9pid\u00e9mie a toujours \u00e9t\u00e9 un bon sujet pour la litt\u00e9rature qui \u00e9tudie les caract\u00e8res humains en temps de crise. Deux profils se d\u00e9gagent : les trag\u00e9diens, qui affrontent le mal au risque de l\u2019aveuglement, et les romanesques, qui prennent de la hauteur au risque de l\u2019indiff\u00e9rence.<\/h4>\n<hr \/>\n<\/div>\n<div data-io-article-url=\"https:\/\/fr.aleteia.org\/2020\/11\/18\/face-a-lepidemie-etes-vous-thespien-ou-boccacien\/?utm_campaign=NL_fr&amp;utm_content=NL_fr&amp;utm_medium=mail&amp;utm_source=daily_newsletter\">\n<article class=\"css-gghvl8\">La litt\u00e9rature, cela va de soi, ne propose pas de vaccin contre les \u00e9pid\u00e9mies. Elle n\u2019est sans doute pas faite non plus pour distraire ou soulager les malades, ce qu\u2019un bon DVD ou une dose de morphine r\u00e9ussiront plus efficacement. Comme le r\u00e9pondait un peu vivement un \u00e9crivain \u00e0 un parterre de coll\u00e9giens d\u00e9sireux de lui faire dire qu\u2019il donnait de l\u2019espoir dans un monde sans avenir : \u00ab Y a pas marqu\u00e9 Bruel ! \u00bb.La litt\u00e9rature peut en revanche aider \u00e0 lutter contre un gouvernement injuste et \u00e9viter qu\u2019un virus n\u2019envahisse les esprits, y compris quand les corps ne sont pas contamin\u00e9s. C\u2019est pourquoi elle a, d\u00e8s l\u2019origine, un go\u00fbt prononc\u00e9 pour les \u00e9pid\u00e9mies, au point que <em>L\u2019Iliade<\/em> d\u2019Hom\u00e8re, tout en racontant des \u00e9pisodes de guerre \u2014 autre sujet f\u00e9cond \u2014 commence par une peste. L\u2019\u00e9pid\u00e9mie, de fait, fournit un sujet id\u00e9al : toute la soci\u00e9t\u00e9 est en crise, toute relation \u00e0 l\u2019autre devient intense par sa dangerosit\u00e9, chacun peut mourir d\u2019une seconde \u00e0 l\u2019autre ; la contamination possible met \u00e0 l\u2019\u00e9preuve les vices et les vertus, d\u00e9masquant les faux braves qui se terrent soudain dans leur cave et r\u00e9v\u00e9lant des h\u00e9ros inattendus qui n\u2019avaient jamais fanfaronn\u00e9 ; la recherche des causes du mal est en outre propice \u00e0 d\u00e9monter le processus du bouc \u00e9missaire. L\u2019\u00e9pid\u00e9mie est donc un bon sujet politique, qui permet d\u2019\u00e9tudier aussi bien les caract\u00e8res humains que le fonctionnement de la cit\u00e9.<\/p>\n<blockquote class=\"custom-first\"><p>Dans une \u00e9pid\u00e9mie, tout le monde est concern\u00e9\u00a0? Non, pas vraiment, et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment sur ce point que deux traditions litt\u00e9raires se distinguent. Le th\u00e9\u00e2tre et le roman.<\/p><\/blockquote>\n<p>Et puis, dans une \u00e9pid\u00e9mie, tout le monde est concern\u00e9. Tout le monde est concern\u00e9\u00a0? Non, pas vraiment, et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment sur ce point que deux traditions litt\u00e9raires se distinguent. Les deux tendances sont illustr\u00e9es par deux genres dominants, le th\u00e9\u00e2tre et le roman, et par deux types de personnages. Lakis Proguidis, dans <em>La Conqu\u00eate du roman<\/em> (Les Belles Lettres), essai magistral qui m\u00e9riterait d\u2019\u00eatre plus connu, donne deux noms un peu \u00e9sot\u00e9riques \u00e0 ces personnages qui r\u00e9agissent tr\u00e8s diff\u00e9remment devant une \u00e9pid\u00e9mie\u00a0: les \u00ab\u00a0thespiens\u00a0\u00bb et les \u00ab\u00a0boccaciens\u00a0\u00bb. Les deux ont un point commun\u00a0: ils se s\u00e9parent du groupe pour parler, ils ne chantent pas avec le ch\u0153ur, ils ne hurlent pas avec les meutes, ils ne crient pas \u00ab\u00a0tous ensemble, tous ensemble, ouais\u00a0!\u00a0\u00bb. Pourtant, leurs mani\u00e8res de s\u2019extraire du collectif sont tr\u00e8s diff\u00e9rentes.<\/p>\n<div id=\"moneytag-inarticle\">\n<div id=\"mt_81_456\">\n<div id=\"mwayss_div_8864811030\" class=\"mwayss_div\">\n<h4 id=\"mwayss_div_9454647795\" class=\"mwayss_div\">Les thespiens affrontent le mal<\/h4>\n<\/div>\n<p>Les thespiens sont les descendants de Thespis, com\u00e9dien ambulant du VI<sup>e<\/sup>si\u00e8cle avant J\u00e9sus-Christ, qui passe pour avoir invent\u00e9 la trag\u00e9die. De la procession d\u2019un ch\u0153ur en hommage \u00e0 Dionysos, un homme se d\u00e9tache pour dialoguer avec les autres. Ainsi serait n\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre, de cette s\u00e9paration par laquelle la cit\u00e9 cr\u00e9e son propre miroir. C\u2019est un miroir r\u00e9fl\u00e9chissant, dans les deux sens du mot\u00a0: la cit\u00e9 se regarde elle-m\u00eame sur sc\u00e8ne et elle r\u00e9fl\u00e9chit \u00e0 son fonctionnement. Dans cet art nouveau, qui rompt avec la procession monolithique dont la distance critique est aussi exclue que dans une manifestation brandissant unanimement une pancarte \u00ab\u00a0Je suis Charlie\u00a0\u00bb, les questions difficiles peuvent \u00eatre mises en sc\u00e8ne.<\/p>\n<p><span class=\"bkreadmore\"><br \/>\n<img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/wp.fr.aleteia.org\/wp-content\/uploads\/sites\/6\/2020\/11\/Capture-de%CC%81cran-2020-11-10-a%CC%80-15.34.35.png?crop=0px%2C190px%2C2856px%2C1405px&amp;resize=150%2C75&amp;ssl=1\" alt=\"versaillais prient devant l'\u00e9glise saint louis \u00e0 versailles\" width=\"150\" height=\"75\" \/><br \/>\n<span class=\"text-container-with-image\"><br \/>\n<\/span><\/span><\/p>\n<p>Dans <em>\u0152dipe-Roi<\/em> de Sophocle, \u0152dipe agit en pur thespien. Face \u00e0 la peste, il se s\u00e9pare du groupe, mais c\u2019est pour mieux se mettre au service de tous : \u00ab Ce mal me fait plus mal qu\u2019\u00e0 nul d\u2019entre vous \u00bb, proclame-t-il. H\u00e9ros de la cit\u00e9, citoyen par excellence, il n\u2019est ext\u00e9rieur au ch\u0153ur que pour tenter de trouver l\u2019origine du fl\u00e9au et r\u00e9soudre la crise. Comme tous les thespiens, il affronte l\u2019\u00e9pid\u00e9mie, car, dans la trag\u00e9die, elle est pr\u00e9sent\u00e9e comme la r\u00e9alit\u00e9 commune \u00e0 tous, \u00e0 laquelle nul ne peut se soustraire sans \u00eatre un mauvais citoyen, un tra\u00eetre \u00e0 la cause collective.<\/p>\n<h4>Le d\u00e9tachement des boccaciens<\/h4>\n<p>Les boccaciens sont tr\u00e8s diff\u00e9rents. Eux ne descendent pas de la trag\u00e9die qui dresse sa sc\u00e8ne au c\u0153ur de la cit\u00e9, dans cette Ath\u00e8nes qui inventa conjointement la d\u00e9mocratie et le th\u00e9\u00e2tre. Les \u00ab boccaciens \u00bb sont au contraire les h\u00e9ritiers des personnages du <em>D\u00e9cam\u00e9ron<\/em> de Boccace, que Proguidis consid\u00e8re comme le premier roman.<\/p>\n<p>L\u00e0 aussi, tout commence par une \u00e9pid\u00e9mie, la peste qui ravage Florence en 1348. Face au fl\u00e9au, les boccaciens se d\u00e9tachent aussi du groupe, comme un courageux thespien sortant du ch\u0153ur, mais ils ne se retournent pas pour dialoguer avec le ch\u0153ur des citoyens. Ils fuient le fl\u00e9au sans se retourner. Ils partent s\u2019installer \u00e0 la campagne, dans un ch\u00e2teau sur une colline et, trahison supr\u00eame, ils d\u00e9cident de se raconter des histoires sans aucun rapport avec l\u2019\u00e9pid\u00e9mie.<\/p>\n<blockquote class=\"custom-first\"><p>Ce n\u2019est pas un hasard s\u2019il faut un public pour qu\u2019il y ait th\u00e9\u00e2tre, alors qu\u2019on ne lit bien un roman que tout seul.<\/p><\/blockquote>\n<p>En somme, la trag\u00e9die des thespiens commence par une \u00e9pid\u00e9mie que les personnages d\u00e9fient\u00a0; le roman des boccaciens commence par une \u00e9pid\u00e9mie que les personnages oublient. Ce n\u2019est pas un hasard s\u2019il faut un public pour qu\u2019il y ait th\u00e9\u00e2tre, alors qu\u2019on ne lit bien un roman que tout seul.<\/p>\n<h4>La Cit\u00e9 n\u2019est pas toute puissante<\/h4>\n<p>Courage des thespiens qui luttent contre le mal, l\u00e2chet\u00e9 des boccaciens qui s\u2019en d\u00e9tournent ? Grandeur du h\u00e9ros tragique engag\u00e9, m\u00e9diocrit\u00e9 du personnage de roman d\u00e9gag\u00e9, au sens o\u00f9 on parle d\u2019un air d\u00e9gag\u00e9 ? Peut-\u00eatre, mais on aurait tort de voir dans la \u00ab trahison \u00bb des boccaciens un simple d\u00e9lit de fuite sans port\u00e9e politique ou philosophique. Proguidis le r\u00e9sume brillamment : \u00ab\u00a0Le roman commence avec une grande trahison [\u2026]. La trahison n\u2019est pas dans la fuite, dans le \u201csauve-qui-peut\u201d, dans la rupture des liens avec la communaut\u00e9 souffrante. Elle est dans le fait de parler d\u2019autre chose que de la peste tout en \u00e9tant dans son voisinage. La trahison commence l\u00e0 o\u00f9 la peste n\u2019a plus le monopole du r\u00e9el, l\u00e0 o\u00f9 elle ne peut plus se pr\u00e9senter \u2014 et par cons\u00e9quent \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9e \u2014 comme le seul facteur occupant le devant de la sc\u00e8ne\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Car qu\u2019est-ce qu\u2019on demande d\u2019habitude \u00e0 un fl\u00e9au\u00a0? D\u2019\u00e9prouver les humains. Or avec le <em>D\u00e9cameron<\/em>, Boccace lance une id\u00e9e nouvelle, id\u00e9e qui constituera par la suite la force du roman dans son ensemble : ne pourrait-on pas inverser la logique et au lieu de mettre \u00e0 l\u2019\u00e9preuve les humains par la r\u00e9alit\u00e9, mettre \u00e0 l\u2019\u00e9preuve la r\u00e9alit\u00e9 \u2014 sa port\u00e9e, son poids, sa valeur, sa signification, etc. \u2014 \u00e0 travers les humains ?<\/p>\n<p>Autrement dit, l\u2019immense m\u00e9rite de la fuite des boccaciens est de r\u00e9v\u00e9ler que la cit\u00e9 n\u2019est pas toute-puissante, qu\u2019elle manipule les esprits chaque fois qu\u2019elle pr\u00e9tend que rien n\u2019existe en dehors de ce qu\u2019elle d\u00e9signe comme l\u2019urgence du moment, chaque fois qu\u2019elle affirme, par exemple, que la mort est le seul mal et que l\u2019engagement de tous contre l\u2019\u00e9pid\u00e9mie exclut de parler d\u2019autres choses que des statistiques des contamin\u00e9s de la semaine.<\/p>\n<h4>Quelques utiles antidotes<\/h4>\n<p>\u00c0 travers les thespiens et les boccaciens, la litt\u00e9rature sugg\u00e8re donc deux r\u00e9actions \u00e0 une \u00e9pid\u00e9mie, qui ont toutes les deux leurs raison et leur d\u00e9raison. Les thespiens luttent au c\u0153ur de la cit\u00e9, les boccaciens font un pas de c\u00f4t\u00e9. La perversion de la logique boccacienne est l\u2019indiff\u00e9rence cynique, le risque de la logique thespienne est l\u2019aveuglement militant.<\/p>\n<blockquote class=\"custom-first\"><p>La litt\u00e9rature ne fabrique pas de vaccins, certes. Elle offre en revanche quelques utiles antidotes aux diktats gouvernementaux, \u00e0 la surinformation pavlovienne, \u00e0 l\u2019esprit partisan, \u00e0 la d\u00e9lation citoyenne et \u00e0 la tyrannie du \u00ab\u00a0tout sanitaire\u00a0\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>La meilleure illustration serait sans doute la confrontation de <em>La Peste<\/em> de Camus, \u0153uvre thespienne bien qu\u2019il s\u2019agisse en principe d\u2019un roman, et du <em>Hussard sur le toit<\/em> de Giono. Chez Giono, \u00e9crit joliment Muray, Angelo, en bon boccacien, \u00ab trompe le chol\u00e9ra par la d\u00e9sinvolture \u00bb. Le boccacien Angelo n\u2019ignore d\u2019ailleurs pas l\u2019aide aux malades. Il refuse seulement de prendre la pose du h\u00e9ros humanitaire camusien. Il traverse l\u2019\u00e9pid\u00e9mie sans attendre le photographe ou le sculpteur qui immortalisera ses exploits.<\/p>\n<p>Que tirer de cette distinction pour aujourd\u2019hui\u00a0? Si Macron rime avec Cr\u00e9on, nul doute que nous n\u2019ayons besoin de thespiens comme Antigone pour obtenir d\u2019enterrer d\u00e9cemment nos morts. Sur les parvis des \u00e9glises, il n\u2019est pas non plus mauvais qu\u2019il y ait quelques thespiens pour d\u00e9fier Darmanin. Toutefois, le pas de c\u00f4t\u00e9 des boccaciens est utile aussi. Il d\u00e9tourne nos esprits du brouhaha m\u00e9diatique, a\u00e8re nos c\u0153urs de l\u2019embrigadement obligatoire dans le \u00ab\u00a0pour ou contre\u00a0\u00bb, all\u00e8ge nos phrases des \u00ab\u00a0restons prudents\u00a0\u00bb m\u00e9caniques et des \u00ab\u00a0prenez bien soin de vous\u00a0\u00bb de robots hygi\u00e9nistes. Les boccaciens nous rappellent la proph\u00e9tie de <a href=\"https:\/\/fr.aleteia.org\/2018\/02\/20\/georges-bernanos-face-a-la-fragilite-de-la-foi\/\" target=\"_self\" rel=\"noopener noreferrer\">Bernanos<\/a>, qui fut pourtant thespien frontal en cas de n\u00e9cessit\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0\u00catre inform\u00e9 de tout et condamn\u00e9 ainsi \u00e0 ne rien comprendre, tel est le sort des imb\u00e9ciles\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La litt\u00e9rature ne fabrique pas de vaccins, certes. Elle offre en revanche quelques utiles antidotes aux diktats gouvernementaux, \u00e0 la surinformation pavlovienne, \u00e0 l\u2019esprit partisan, \u00e0 la d\u00e9lation citoyenne et \u00e0 la tyrannie du \u00ab\u00a0tout sanitaire\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/article>\n<\/div>\n<\/aside>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>ArTono \/ Shutterstock. Statue de Giovanni Boccaccio \u00e0 Florence, Italie Henri Quantin &#8211; L\u2019\u00e9pid\u00e9mie a toujours \u00e9t\u00e9 un bon sujet pour la litt\u00e9rature qui \u00e9tudie les caract\u00e8res humains en temps de crise. 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