{"id":24470,"date":"2021-03-11T20:23:46","date_gmt":"2021-03-12T00:23:46","guid":{"rendered":"https:\/\/antilla-martinique.com\/?p=24470"},"modified":"2021-03-11T20:23:46","modified_gmt":"2021-03-12T00:23:46","slug":"encore-plus-enquete-sur-les-privilegies-qui-nen-ont-jamais-assez","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/encore-plus-enquete-sur-les-privilegies-qui-nen-ont-jamais-assez\/","title":{"rendered":"Even More! An Investigation into the Privileged Who Can Never Get Enough"},"content":{"rendered":"<div id=\"filariane\"><\/div>\n<div class=\"chapo\">\n<p><strong>Et si les privil\u00e9gi\u00e9s en France ne se limitaient pas \u00e0 une minuscule frange de 1\u00a0%\u00a0? Dans son nouvel ouvrage, Louis Maurin, directeur de l\u2019Observatoire des in\u00e9galit\u00e9s, d\u00e9nonce l\u2019hypocrisie d\u2019une classe ais\u00e9e bien plus vaste, qui vit confortablement et profite des in\u00e9galit\u00e9s scolaires. Voici l\u2019introduction de l\u2019ouvrage <i>Encore plus\u00a0!<\/i>, qui para\u00eet le 4 mars aux \u00e9ditions Plon.<\/strong><\/p>\n<\/div>\n<p><span class=\"tagmc\">REVENUS ET PATRIMOINE<\/span> <span class=\"tagmc\">\u00c9DUCATION<\/span> <span class=\"tagmc\">LIEN SOCIAL ET POLITIQUE<\/span> <span class=\"tagmc\">CAT\u00c9GORIES SOCIALES<\/span><\/p>\n<div id=\"rezo\" class=\"rezo noprint\"><\/div>\n<div class=\"texte\">\n<p><span class=\"noprint\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" class=\"logoarticle\" src=\"https:\/\/www.inegalites.fr\/local\/cache-vignettes\/L280xH198\/arton2940-179d0.png?1614326318\" alt=\"\" width=\"280\" height=\"198\" \/><\/span>Ce livre est n\u00e9 d\u2019une indignation. Celle de voir la France des privil\u00e9gi\u00e9s continuer \u00e0 en avoir \u00ab\u00a0encore plus\u00a0\u00bb quand les classes populaires en ont \u00ab\u00a0encore moins\u00a0\u00bb. La France qui a davantage ne se r\u00e9sume pas \u00e0 une poign\u00e9e de riches, qu\u2019elle d\u00e9signe souvent d\u2019elle-m\u00eame de sa vindicte. Elle est beaucoup plus large\u00a0: c\u2019est la France des cadres sup\u00e9rieurs, des dipl\u00f4m\u00e9s des bonnes \u00e9coles, dont une bonne partie vote \u00e0 gauche.<\/p>\n<p>\u00c0 une bourgeoisie \u00e9conomique traditionnelle s\u2019ajoute une bourgeoisie intellectuelle, bien assise sur son dipl\u00f4me. \u00c0 l\u2019autre bout de la hi\u00e9rarchie sociale, la France qui en a encore moins ne se limite pas \u00e0 la mis\u00e8re, aux mal-log\u00e9s et aux sans-abri. C\u2019est celle de tous ceux qui ont manqu\u00e9 la marche de l\u2019\u00e9cole, n\u2019ont pas obtenu le bon statut d\u2019emploi et qui gal\u00e8rent au quotidien. Une France d\u2019employ\u00e9s, d\u2019ouvriers, d\u2019immigr\u00e9s en partie. Souvent f\u00e9minine. Entre les deux, les couches moyennes, habitu\u00e9es au progr\u00e8s, voient leurs revenus stagner, et pour elles le freinage est brutal. France d\u2019en haut, France d\u2019en bas et France du milieu s\u2019\u00e9loignent. Alors que le niveau de vie des classes ais\u00e9es progresse, celui des classes populaires stagne depuis deux d\u00e9cennies, celui des classes moyennes depuis une quinzaine d\u2019ann\u00e9es. Ce changement est historique pour notre pays. Ceux du bas de l\u2019\u00e9chelle expriment de plus en plus bruyamment leur m\u00e9contentement dans les urnes ou dans la rue. Pour tenter de \u00ab\u00a0faire peuple\u00a0\u00bb et de se rabibocher avec eux \u2013 ne serait-ce que le temps d\u2019une \u00e9lection \u2013, les plus favoris\u00e9s d\u00e9ploient des tr\u00e9sors d\u2019imagination. Au peuple, ils livrent des boucs \u00e9missaires. Quand la gauche montre du doigt l\u2019hyper-richesse, \u00e0 droite (surtout) de l\u2019\u00e9chiquier politique, on cible les \u00ab\u00a0assist\u00e9s\u00a0\u00bb qui vivraient aux crochets de la soci\u00e9t\u00e9, et les immigr\u00e9s qui \u00ab\u00a0menacent l\u2019identit\u00e9 fran\u00e7aise\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0prennent le travail\u00a0\u00bb des natifs.<\/p>\n<p>Comme si 7\u00a0% d\u2019\u00e9trangers \u2013 dont 40\u00a0% d\u2019Europ\u00e9ens \u2013 pouvaient mettre en danger les 93\u00a0% restants. Comme si les assist\u00e9s du monde contemporain n\u2019\u00e9taient pas d\u2019abord ceux qui profitent d\u2019insolentes niches fiscales ou qui vivent d\u2019abondantes retraites ou de rentes du capital. Pour un RSA vers\u00e9 qui retourne <i>illico<\/i> dans le circuit \u00e9conomique, combien de milliards de baisses d\u2019imp\u00f4ts en faveur des plus riches ont aliment\u00e9 leurs placements financiers\u00a0? Cette d\u00e9magogie, \u00e0 part l\u00e9gitimer la d\u00e9magogie originelle, celle du Rassemblement national, ne r\u00e8gle pas le probl\u00e8me. Le mistigri de la solidarit\u00e9 se passe de main en main sans voir que notre probl\u00e8me est de mettre en \u0153uvre une redistribution \u00e0 grande \u00e9chelle et un effort collectif, partag\u00e9 par tous. \u00ab\u00a0<i>Toujours plus\u00a0!<\/i>\u00a0\u00bb, s\u2019exclamait au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980 le journaliste Fran\u00e7ois de Closets dans un livre \u00e0 succ\u00e8s \u00e0 travers lequel il documentait avec talent l\u2019accumulation des in\u00e9galit\u00e9s, petites ou grandes<span class=\"spip_note_ref\">\u00a0[<a id=\"nh1\" class=\"spip_note\" title=\"Fran\u00e7ois de Closets, Toujours plus !, Grasset, 1982. Le livre eut \u00e0 l\u2019\u00e9poque\u00a0(...)\" href=\"https:\/\/www.inegalites.fr\/Encore-plus-Enquete-sur-les-privilegies-qui-n-en-ont-jamais-assez#nb1\" rel=\"appendix noopener\" target=\"_blank\">1<\/a>]<\/span>. \u00ab\u00a0<i>Esp\u00e9rons qu\u2019il ne faudra pas attendre des ann\u00e9es pour que les descriptions de<\/i> Toujours plus\u00a0! <i>cessent de correspondre \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9<\/i>\u00a0\u00bb, \u00e9crivait-il.<\/p>\n<p>Malheureusement, sa formule reste vraie, mais, alors qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque la crise ne faisait que ses premiers pas, quatre d\u00e9cennies ont pass\u00e9. Elle s\u2019est install\u00e9e, le ch\u00f4mage et la pr\u00e9carit\u00e9 se sont incrust\u00e9s dans la soci\u00e9t\u00e9. Les plus ais\u00e9s en veulent encore plus alors qu\u2019une partie des classes populaires et moyennes est mise au r\u00e9gime. Elle attend toujours le \u00ab\u00a0ruissellement\u00a0\u00bb qui devait arriver des baisses d\u2019imp\u00f4ts men\u00e9es depuis plus de vingt ans. La situation sociale est de plus en plus tendue. La crise \u00e9conomique de 2008 a vu le ch\u00f4mage exploser. La trag\u00e9die du coronavirus a fait mettre un genou \u00e0 terre \u00e0 la France populaire. Les niveaux de vie stagnent ou diminuent pour la majorit\u00e9 de la population.<\/p>\n<p>Certains auteurs ont compris l\u2019enjeu et se sont lanc\u00e9s sur le march\u00e9 des in\u00e9galit\u00e9s, case longtemps rest\u00e9e peu occup\u00e9e. Les ouvrages fleurissent. Depuis quelques ann\u00e9es, c\u2019est la surench\u00e8re. L\u2019\u00e9pisode des Gilets jaunes et plus encore la crise du coronavirus ont donn\u00e9 lieu \u00e0 une foire intellectuelle autour du sujet, la presse faisant mine de d\u00e9couvrir une situation sociale d\u00e9nonc\u00e9e depuis des ann\u00e9es. Tout est devenu in\u00e9galit\u00e9, dans un grand m\u00e9lange sans hi\u00e9rarchie, de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 devant la mort \u00e0 celle de vivre dans un espace \u00e9troit, de perdre son emploi ou des mois de cours. Notre propos est de d\u00e9crire les privil\u00e8ges des uns et les difficult\u00e9s des autres, sans en rajouter, en refusant de cibler de fa\u00e7on d\u00e9magogique tel ou tel groupe, d\u2019utiliser ici les m\u00e9thodes que l\u2019on reproche aux autres.<\/p>\n<p>La peinture d\u2019une situation apocalyptique fait vendre, mais, comme pour le climat, la peur paralyse. \u00c0 quoi bon se mobiliser si les d\u00e9s sont jet\u00e9s\u00a0? Pourquoi irais-je revendiquer si on m\u2019explique que l\u2019arm\u00e9e de r\u00e9serve du ch\u00f4mage est form\u00e9e de millions de personnes qui n\u2019attendent que de prendre ma place au moindre signe du patron\u00a0? Moi qui suis caissi\u00e8re \u00e0 mi-temps pay\u00e9e au smic \u2013 gagnant donc environ 600 euros par mois \u2013, est-ce que je ne devrais pas d\u00e9j\u00e0 m\u2019estimer heureuse\u00a0? \u00c0 force de jouer la surench\u00e8re, on obtient une chose simple\u00a0: le fatalisme s\u2019installe, et les in\u00e9galit\u00e9s se reproduisent toutes seules. Chacun reste \u00e0 sa place, ex\u00e9cutant la partition qu\u2019on lui a donn\u00e9e.<\/p>\n<p>Le d\u00e9clinisme rassure les g\u00e9n\u00e9rations qui vieillissent. Quitter un monde en perdition est moins difficile que de laisser un monde dans lequel on vit de mieux en mieux. Il est frappant de voir comment le discours autour du \u00ab\u00a0tout se perd\u00a0\u00bb se perp\u00e9tue et se trouve aujourd\u2019hui entonn\u00e9 par les g\u00e9n\u00e9rations du baby-boom. La rengaine du bon vieux temps\u00a0: la France des ann\u00e9es 1960-1970 est pr\u00e9sent\u00e9e comme un mod\u00e8le de soci\u00e9t\u00e9. Le temps b\u00e9ni o\u00f9 l\u2019on ne connaissait ni le ch\u00f4mage ni les zones commerciales. Et presque pas l\u2019automobile. Le bonheur. Le lecteur \u00e2g\u00e9 a bien v\u00e9cu et en plus, il quitte un monde qui s\u2019ach\u00e8ve. Il peut s\u2019en aller en paix. Une partie du raisonnement est vraie. Dans les ann\u00e9es 1970, le ch\u00f4mage n\u2019existait pas ou presque. Mais le taux de pauvret\u00e9 \u00e9tait 1,5 fois \u00e9quivalent \u00e0 celui d\u2019aujourd\u2019hui et les bidonvilles qui entouraient Paris et d\u2019autres grandes villes n\u2019avaient rien \u00e0 voir avec ceux que l\u2019on conna\u00eet actuellement. La France comptait une population largement sous-dipl\u00f4m\u00e9e par rapport \u00e0 ses voisins. 15\u00a0% de jeunes obtenaient le bac. On se nourrissait de poulet aux hormones et la premi\u00e8re cha\u00eene de t\u00e9l\u00e9vision relayait, droit dans ses bottes, la propagande du pouvoir. Nous allons donc alerter sur les in\u00e9galit\u00e9s, mais aussi tenter de montrer ce qui s\u2019am\u00e9liore, de d\u00e9gager des pistes pour demain.<\/p>\n<h3 class=\"spip\">Du spectacle \u00e0 la x\u00e9nophobie<\/h3>\n<p>Le propos de ce livre est d\u2019\u00e9viter la simplification boost\u00e9e sur les r\u00e9seaux sociaux et les plateaux t\u00e9l\u00e9 \u00e0 coups de petites phrases par de \u00ab\u00a0bons clients\u00a0\u00bb qui \u00ab\u00a0clashent\u00a0\u00bb, comme on dit maintenant. Une partie des pseudo-consultants qui occupent les plateaux pour parler de tout et de rien n\u2019est pas m\u00e9chante, elle n\u2019a juste pas grand-chose \u00e0 dire, elle fait passer le temps d\u2019antenne en donnant son avis sur tout ou rien. Elle est l\u00e0 pour vendre le m\u00e9dia qui l\u2019emploie ou le \u00e9ni\u00e8me sondage\u00a0: elle ressasse les lieux communs du moment, assez souvent la communication du gouvernement en place.<\/p>\n<p>Cela va plus loin d\u00e9sormais. Le bruit cr\u00e9\u00e9 par ceux qui mettent en sc\u00e8ne leur radicalisme dans une course sans fin \u00e0 l\u2019audience devient assourdissant. Pour partie, il s\u2019agit d\u2019un cirque\u00a0: \u00ab\u00a0<i>Un flux t\u00e9l\u00e9visuel commente donc un flux sur les r\u00e9seaux sociaux qui commentait un autre flux t\u00e9l\u00e9visuel. La critique se dissout, le spectacle est total et tout cela a l\u2019air d\u2019un joyeux moment de divertissement<\/i>\u00a0\u00bb, commente Guillaume Grignard<span class=\"spip_note_ref\">\u00a0[<a id=\"nh2\" class=\"spip_note\" title=\"Guillaume Grignard, \u00ab Une Julie Graziani en cache beaucoup d\u2019autres \u00bb, The\u00a0(...)\" href=\"https:\/\/www.inegalites.fr\/Encore-plus-Enquete-sur-les-privilegies-qui-n-en-ont-jamais-assez#nb2\" rel=\"appendix noopener\" target=\"_blank\">2<\/a>]<\/span>. La d\u00e9rision joue parfois un r\u00f4le ambigu. La x\u00e9nophobie s\u2019affiche ouvertement sans inqui\u00e9ter ceux qui la diffusent tant ils ont besoin d\u2019argent ou parce que cela les amuse eux-m\u00eames. Au bout du compte, cette pens\u00e9e en noir et blanc occupe une place croissante alors qu\u2019il nous faudrait de la couleur pour mieux comprendre ce qui se passe dans un monde o\u00f9 les transformations sont rapides. Comme le signalait Camus\u00a0: \u00ab\u00a0<i>Celui que j\u2019insulte, je ne connais plus la couleur de son regard, ni s\u2019il lui arrive de sourire et de quelle mani\u00e8re. Devenus aux trois quarts aveugles par la gr\u00e2ce de la pol\u00e9mique, nous ne vivons plus parmi des hommes, mais dans un monde de silhouettes<\/i><span class=\"spip_note_ref\">\u00a0[<a id=\"nh3\" class=\"spip_note\" title=\"Texte d\u2019une conf\u00e9rence donn\u00e9e en 1948, cit\u00e9 par Jean Birnbaum dans \u00ab Albert\u00a0(...)\" href=\"https:\/\/www.inegalites.fr\/Encore-plus-Enquete-sur-les-privilegies-qui-n-en-ont-jamais-assez#nb3\" rel=\"appendix noopener\" target=\"_blank\">3<\/a>]<\/span>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La France qui subit aujourd\u2019hui, celle du bas de l\u2019\u00e9chelle, qui en a \u00ab\u00a0encore moins\u00a0\u00bb, est d\u2019abord celle des flexibles au travail, dans leur immense majorit\u00e9 des peu ou pas dipl\u00f4m\u00e9s. Celle des 8 millions de salari\u00e9s \u00e0 l\u2019horizon de vie grignot\u00e9 par la pr\u00e9carit\u00e9 ou le ch\u00f4mage. Des non-salari\u00e9s qui vivent au gr\u00e9 de petits contrats. De ceux qui usent leur corps au travail \u00e0 la cha\u00eene, en \u0153uvrant dans la poussi\u00e8re ou en portant des charges lourdes. Cette France de l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 sociale a un visage\u00a0: celui des employ\u00e9s et des ouvriers peu ou non qualifi\u00e9s, des \u00ab\u00a0ub\u00e9ris\u00e9s\u00a0\u00bb, des ind\u00e9pendants (du bas de l\u2019\u00e9chelle). Pour une grande part, cette France a anim\u00e9 les manifestations des Gilets jaunes.<\/p>\n<p>Cette France flexible est aussi une France des services, voire des serviteurs. Pour vivre pleinement la soci\u00e9t\u00e9 de consommation, les classes favoris\u00e9es ont besoin de petites mains qui travaillent \u00e0 contretemps de la vie en soci\u00e9t\u00e9\u00a0: la nuit, le dimanche, pendant les jours f\u00e9ri\u00e9s\u2026 Pour garantir des tarifs attractifs, cette main-d\u2019\u0153uvre doit \u00eatre mal r\u00e9mun\u00e9r\u00e9e et parfois subventionn\u00e9e par des baisses d\u2019imp\u00f4ts destin\u00e9es aux employeurs, comme c\u2019est le cas pour les emplois domestiques. Une bonne partie de la France qui se l\u00e8ve t\u00f4t pour des m\u00e9tiers p\u00e9nibles est d\u2019origine immigr\u00e9e et f\u00e9minine. Mall\u00e9able, cette main-d\u2019\u0153uvre doit laisser au vestiaire son autonomie et s\u2019adapter aux ordres de la hi\u00e9rarchie ou du client. Pour une grande part, si on y ajoute les soignants de l\u2019h\u00f4pital, c\u2019est aussi cette France qui est rest\u00e9e en poste lors de la crise du coronavirus.<\/p>\n<p>La situation des \u00ab\u00a0classes moyennes\u00a0\u00bb, au c\u0153ur de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise, n\u2019a rien \u00e0 voir avec les clich\u00e9s qu\u2019on en donne. \u00c0 l\u2019interface entre ceux qui donnent les ordres et ceux qui les ex\u00e9cutent, elles ne sont ni \u00ab\u00a0\u00e9trangl\u00e9es\u00a0\u00bb ni \u00ab\u00a0en voie de disparition\u00a0\u00bb, comme on le raconte. Elles ne vivent pas pour autant dans l\u2019opulence. En France, le niveau de vie m\u00e9dian de la population est d\u2019environ 1 800 euros par mois pour une personne seule. Ce niveau stagne depuis quinze ans, on l\u2019a dit, et cette \u00e9volution contraste avec la p\u00e9riode ant\u00e9rieure.<\/p>\n<p>La frustration d\u2019une partie des classes populaires et moyennes augmente, comme leur d\u00e9testation de ceux qui dirigent. Cette tension ne trouve pas sa source dans la peur de l\u2019\u00e9tranger, mais dans un \u00e9cart croissant entre une large frange privil\u00e9gi\u00e9e et ceux qui sont \u00e0 son service. C\u2019est moins la situation sociale elle-m\u00eame que l\u2019injustice qui alimente les frustrations. Le sentiment d\u2019\u00eatre mis \u00e0 l\u2019\u00e9cart du progr\u00e8s quand une partie favoris\u00e9e continue \u00e0 s\u2019enrichir, envoyer ses enfants dans les bonnes \u00e9coles, avoir un horizon de vie d\u00e9gag\u00e9, profiter des bienfaits de la consommation tout en tenant de beaux discours sur l\u2019\u00e9galit\u00e9 des chances.<\/p>\n<p>Qui sont donc les privil\u00e9gi\u00e9s de la France du XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle\u00a0? La constitution de fortunes colossales est ind\u00e9cente et nous indigne, comme la grande majorit\u00e9 de la population. La voracit\u00e9 de ceux que l\u2019on pourrait appeler les \u00ab\u00a0tellement plus\u00a0\u00bb semble sans fin. Cette France ultra-riche est d\u00e9nonc\u00e9e avec raison. Il faut dire que notre pays soigne les plus ais\u00e9s\u00a0: apr\u00e8s la Suisse, notre pays est, en Europe, celui o\u00f9 les 1\u00a0% les plus riches ont le niveau de vie le plus \u00e9lev\u00e9.<\/p>\n<p>Mais notre d\u00e9finition des classes ais\u00e9es est beaucoup plus large que ce sommet des revenus. Nous consid\u00e9rons qu\u2019elles regroupent environ un cinqui\u00e8me des emplois. Principalement des cadres sup\u00e9rieurs salari\u00e9s et la partie favoris\u00e9e des ind\u00e9pendants. Pour appartenir \u00e0 ce cinqui\u00e8me sup\u00e9rieur, il faut toucher plus de 2 600 euros net par mois pour une personne seule apr\u00e8s imp\u00f4ts. On est loin de ces 1\u00a0% du haut \u2013 au-del\u00e0 de 6 700 euros mensuels \u2013 sur lesquels se concentre le d\u00e9bat. Mais quand vous vivez avec un revenu sup\u00e9rieur \u00e0 80\u00a0% du reste de la population, peut-on encore vous qualifier de \u00ab\u00a0moyen\u00a0\u00bb\u00a0?<\/p>\n<h3 class=\"spip\">Hypocrisie<\/h3>\n<p>Ces cat\u00e9gories dominantes n\u2019ont de cesse de mettre en avant de \u00ab\u00a0nouvelles fractures\u00a0\u00bb. Les discriminations selon l\u2019origine, les in\u00e9galit\u00e9s entre les femmes et les hommes, entre les g\u00e9n\u00e9rations, ou selon les territoires, pour r\u00e9elles qu\u2019elles soient, fonctionnent comme des contre-feux, ce qui contribue \u00e0 \u00e9loigner le d\u00e9bat de la fracture sociale. On oublie la pr\u00e9carit\u00e9 du travail f\u00e9minin devant la n\u00e9cessit\u00e9 de l\u2019\u00e9galit\u00e9 de genre parmi les dirigeants. Les jeunes \u00e9tudiants sont cens\u00e9s traverser les m\u00eames difficult\u00e9s que ceux qui travaillent sur les chantiers ou dans les hypermarch\u00e9s depuis l\u2019\u00e2ge de 16 ans. Les cartes cens\u00e9es d\u00e9crire les in\u00e9galit\u00e9s territoriales ne refl\u00e8tent bien souvent que leur composition sociale sur le territoire concern\u00e9.<\/p>\n<p>De la m\u00eame fa\u00e7on que, au nom de l\u2019ins\u00e9curit\u00e9, on limite les libert\u00e9s publiques, au nom de la flexibilit\u00e9 (donc l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 sociale) on taille en pi\u00e8ces l\u2019\u00e9galit\u00e9. \u00ab\u00a0Voulons-nous vraiment l\u2019\u00e9galit\u00e9\u00a0?\u00a0\u00bb, s\u2019interrogeait il y a quelques ann\u00e9es Patrick Savidan<span class=\"spip_note_ref\">\u00a0[<a id=\"nh4\" class=\"spip_note\" title=\"Patrick Savidan, Voulons-nous vraiment l\u2019\u00e9galit\u00e9 ?, Albin Michel,\u00a0(...)\" href=\"https:\/\/www.inegalites.fr\/Encore-plus-Enquete-sur-les-privilegies-qui-n-en-ont-jamais-assez#nb4\" rel=\"appendix noopener\" target=\"_blank\">4<\/a>]<\/span>. \u00c0 qui se r\u00e9f\u00e8re ce \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb collectif\u00a0? \u00c0 toute la population\u00a0? Au peuple des smicards, des classes moyennes fragilis\u00e9es\u00a0? \u00c0 une droite qui n\u2019a jamais fait des in\u00e9galit\u00e9s sa pr\u00e9occupation majeure\u00a0? C\u2019est surtout au sein d\u2019une partie de la bourgeoisie intellectuelle de gauche qui ne cesse de brandir l\u2019\u00e9galit\u00e9 comme un \u00e9tendard que l\u2019hypocrisie est grande et \u00e0 propos de laquelle on peut se demander si elle veut \u00ab\u00a0vraiment\u00a0\u00bb l\u2019\u00e9galit\u00e9. Faites ce que je dis, pas ce que je fais. Ces cat\u00e9gories m\u00e9prisent profond\u00e9ment le mode de vie \u00ab\u00a0consum\u00e9riste\u00a0\u00bb des classes populaires et moyennes qui aspirent au confort mat\u00e9riel.<\/p>\n<p>Sur quoi d\u00e9bouchent ces tensions\u00a0? Annoncent-elles l\u2019av\u00e8nement d\u2019un pouvoir autoritaire auquel nous vendrions notre \u00e2me, \u00e0 la mode chinoise\u00a0? Rien n\u2019est jou\u00e9. Si l\u2019affaire \u00e9tait entendue, ce livre n\u2019aurait aucun int\u00e9r\u00eat. Autant aller \u00e0 la p\u00eache, fumer une derni\u00e8re cigarette avec une bonne bouteille devant une s\u00e9rie. Au moins, cela d\u00e9tend. En rajouter, c\u2019est se faire plaisir dans l\u2019entre-soi des convaincus, cela ne fait gu\u00e8re \u00ab\u00a0bouger les lignes\u00a0\u00bb, comme on dit aujourd\u2019hui. Beaucoup donnent le sentiment de ne pas chercher \u00e0 convaincre. La critique des in\u00e9galit\u00e9s implique de la passer au contr\u00f4le qualit\u00e9\u00a0: autant des outils que des analyses, au risque de tout devoir jeter, sinon. Le mod\u00e8le social fran\u00e7ais demeure l\u2019un des plus performants au monde. Toutes les enqu\u00eates sur les valeurs montrent que les Fran\u00e7ais, dans leur immense majorit\u00e9, ne consid\u00e8rent pas les plus pauvres ou les \u00e9trangers comme les responsables de leurs difficult\u00e9s. Le vote extr\u00eame est d\u2019abord un vote de ras-le-bol g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9. Un \u00ab\u00a0d\u00e9gagisme\u00a0\u00bb de citoyens qui ne supportent plus l\u2019hypocrisie des discours et le m\u00e9pris des cat\u00e9gories ais\u00e9es. Si c\u2019est \u00eatre \u00ab\u00a0populiste\u00a0\u00bb que de d\u00e9fendre ceux qui paient contre ceux qui engrangent, assumons le qualificatif.<\/p>\n<p>La mobilisation des Gilets jaunes puis plus r\u00e9cemment encore la crise du coronavirus, comme bien d\u2019autres au fil de notre histoire, ont montr\u00e9 notre capacit\u00e9 de r\u00e9sistance collective. La France est tr\u00e8s loin d\u2019\u00eatre convertie \u00e0 l\u2019individualisme et nous avons largement les moyens d\u2019am\u00e9liorer notre mod\u00e8le social. Faute de direction globale, un tr\u00e8s grand nombre de mobilisations s\u2019organisent sur le terrain. Toute la question est de savoir qui saura, d\u2019un point de vue politique, r\u00e9pondre aux attentes des classes populaires et moyennes. La France qui n\u2019attend pas le grand soir mais plut\u00f4t qu\u2019on lui donne des perspectives, en luttant contre l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 sociale dont elle est victime et en r\u00e9pondant \u00e0 des besoins concrets.<\/p>\n<p>Louis Maurin, directeur de l\u2019Observatoire des in\u00e9galit\u00e9s.<\/p>\n<p>Cet article est extrait de l\u2019ouvrage <i><a class=\"spip_out\" href=\"https:\/\/www.lisez.com\/livre-grand-format\/encore-plus\/9782259305891\" target=\"_blank\" rel=\"external noopener noreferrer\">Encore plus. Enqu\u00eate sur ces privil\u00e9gi\u00e9s qui n\u2019en ont jamais assez<\/a><\/i>, \u00e0 para\u00eetre aux \u00e9ditions Plon. En vente en librairie \u00e0 partir du 4 mars 2021.<\/p>\n<p><span class=\"spip_document_4527 spip_documents spip_documents_center\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.inegalites.fr\/IMG\/jpg\/couv_encore_plus.jpg\" alt=\"\" width=\"104\" height=\"168\" \/><\/span><\/p>\n<hr size=\"1\" \/>\n<div id=\"nb1\">\n<p><span class=\"spip_note_ref\">[<a class=\"spip_note\" title=\"Notes 1\" href=\"https:\/\/www.inegalites.fr\/Encore-plus-Enquete-sur-les-privilegies-qui-n-en-ont-jamais-assez#nh1\" rev=\"appendix\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">1<\/a>]\u00a0<\/span>Fran\u00e7ois de Closets, <i>Toujours plus\u00a0!<\/i>, Grasset, 1982. Le livre eut \u00e0 l\u2019\u00e9poque un \u00e9norme retentissement et \u00ab\u00a0<i> le travail d\u2019un journaliste se vit conf\u00e9rer le statut d\u2019un rapport sur l\u2019\u00e9tat des in\u00e9galit\u00e9s<\/i>\u00a0\u00bb, comme l\u2019\u00e9crit l\u2019auteur en postface, p. 334.<\/p>\n<\/div>\n<div id=\"nb2\">\n<p><span class=\"spip_note_ref\">[<a class=\"spip_note\" title=\"Notes 2\" href=\"https:\/\/www.inegalites.fr\/Encore-plus-Enquete-sur-les-privilegies-qui-n-en-ont-jamais-assez#nh2\" rev=\"appendix\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">2<\/a>]\u00a0<\/span>Guillaume Grignard, \u00ab\u00a0Une Julie Graziani en cache beaucoup d\u2019autres\u00a0\u00bb, The Conversation, theconversation.com, version du 18 novembre 2019.<\/p>\n<\/div>\n<div id=\"nb3\">\n<p><span class=\"spip_note_ref\">[<a class=\"spip_note\" title=\"Notes 3\" href=\"https:\/\/www.inegalites.fr\/Encore-plus-Enquete-sur-les-privilegies-qui-n-en-ont-jamais-assez#nh3\" rev=\"appendix\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">3<\/a>]\u00a0<\/span>Texte d\u2019une conf\u00e9rence donn\u00e9e en 1948, cit\u00e9 par Jean Birnbaum dans \u00ab\u00a0Albert Camus, tout en \u00e9quilibre\u00a0\u00bb, <i>Le Monde<\/i>, 23 ao\u00fbt 2020.<\/p>\n<\/div>\n<div id=\"nb4\">\n<p><span class=\"spip_note_ref\">[<a class=\"spip_note\" title=\"Notes 4\" href=\"https:\/\/www.inegalites.fr\/Encore-plus-Enquete-sur-les-privilegies-qui-n-en-ont-jamais-assez#nh4\" rev=\"appendix\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">4<\/a>]\u00a0<\/span>Patrick Savidan, <i>Voulons-nous vraiment l\u2019\u00e9galit\u00e9\u00a0?<\/i>, Albin Michel, 2015.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Et si les privil\u00e9gi\u00e9s en France ne se limitaient pas \u00e0 une minuscule frange de 1\u00a0%\u00a0? Dans son nouvel ouvrage, Louis Maurin, directeur de l\u2019Observatoire des in\u00e9galit\u00e9s, d\u00e9nonce l\u2019hypocrisie d\u2019une classe ais\u00e9e bien plus vaste, qui vit confortablement et profite des in\u00e9galit\u00e9s scolaires. 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