{"id":24515,"date":"2021-03-22T03:02:19","date_gmt":"2021-03-22T07:02:19","guid":{"rendered":"https:\/\/antilla-martinique.com\/?p=24515"},"modified":"2021-03-22T03:02:19","modified_gmt":"2021-03-22T07:02:19","slug":"pour-les-habitants-autour-de-fukushima-il-y-a-une-injonction-a-etre-des-contamines-satisfaits","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/pour-les-habitants-autour-de-fukushima-il-y-a-une-injonction-a-etre-des-contamines-satisfaits\/","title":{"rendered":"For residents living around Fukushima, \u00abthere is a pressure to be content with being contaminated.\u00bb"},"content":{"rendered":"<p><span class=\"authors\" style=\"font-size: 16px\">PAR <span class=\"vcard author\"><a class=\"url fn spip_in\" href=\"https:\/\/www.bastamag.net\/Nolwenn-Weiler\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">NOLWENN WEILER<\/a><\/span><\/span> 12 MARS 2021 pour Basta<\/p>\n<p><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-24516\" src=\"https:\/\/antilla-martinique.com\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/27EA54B2-5D0A-4942-BCB2-4FDF6D2C5E53-300x199.jpeg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"199\" srcset=\"https:\/\/antilla-martinique.com\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/27EA54B2-5D0A-4942-BCB2-4FDF6D2C5E53-300x199.jpeg 300w, https:\/\/antilla-martinique.com\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/27EA54B2-5D0A-4942-BCB2-4FDF6D2C5E53-600x398.jpeg 600w, https:\/\/antilla-martinique.com\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/27EA54B2-5D0A-4942-BCB2-4FDF6D2C5E53.jpeg 740w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"adapt-img spip_logo spip_logos intrinsic\" src=\"https:\/\/www.bastamag.net\/local\/adapt-img\/740\/10x\/IMG\/arton8312.jpg?1615521607\" alt=\"\" width=\"740\" height=\"491\" \/>\u00c0 Fukushima, autorit\u00e9s et experts ont invit\u00e9 les habitants \u00e0 s\u2019accommoder au plus vite d\u2019une situation gravissime. Thierry Ribault explique comment le concept de r\u00e9silience sert \u00e0 \u00e9touffer toute r\u00e9flexion sur les causes r\u00e9elles des catastrophes.<\/p>\n<div id=\"recommander\"><\/div>\n<div class=\"main\">\n<div class=\"crayon article-texte-8312 texte surlignable\">\n<p><strong><i>Basta\u00a0!<\/i>\u00a0: Votre ouvrage, <i>Contre la r\u00e9silience &#8211; \u00c0 Fukushima et ailleurs<\/i>, analyse le concept de r\u00e9silience, omnipr\u00e9sent dans notre soci\u00e9t\u00e9, et largement convoqu\u00e9 suite \u00e0 la catastrophe nucl\u00e9aire de Fukushima, qui a commenc\u00e9 il y a 10 ans, le 11 mars 2011. Pour vous, si elle semble aider les victimes \u00e0 faire face, la r\u00e9silience les invite surtout \u00e0 s\u2019accommoder de la catastrophe. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi\u00a0? <\/strong><\/p>\n<p><strong>Thierry Ribault<\/strong><span class=\"spip_note_ref\">\u00a0[<a id=\"nh2-1\" class=\"spip_note\" title=\"Thierry Ribault est chercheur en sciences sociales au CNRS. Il est\u00a0(...)\" href=\"https:\/\/www.bastamag.net\/Fukushima-contaminations-zones-radioactives-catastrophes-nucleaires-contre-la-resilience-thierry-ribault#nb2-1\" rel=\"appendix noopener\" target=\"_blank\">1<\/a>]<\/span>\u00a0: La r\u00e9silience est un concept adul\u00e9 dans nos soci\u00e9t\u00e9s, notamment pour administrer les d\u00e9sastres, c\u2019est-\u00e0-dire non seulement pour les g\u00e9rer mais aussi pour les transformer en rem\u00e8des aux d\u00e9g\u00e2ts qu\u2019ils g\u00e9n\u00e8rent. On peut comprendre cet engouement \u00e9tant donn\u00e9 que nous sommes de plus en plus confront\u00e9s \u00e0 des catastrophes impossibles \u00e0 ma\u00eetriser. La r\u00e9silience appara\u00eet comme une formule magique car elle pr\u00e9tend clore cette impossibilit\u00e9, et en faire une source d\u2019inspiration et de rebond vers un soi-disant \u00ab\u00a0monde d\u2019apr\u00e8s\u00a0\u00bb. En fait, plus on conna\u00eet les causes des d\u00e9sastres, plus les r\u00e9ponses que l\u2019on fournit sont concentr\u00e9es sur leurs cons\u00e9quences, et sur la meilleure fa\u00e7on dont on peut en tirer parti, rendant ainsi les causes de plus en plus d\u00e9sastreuses. C\u2019est un principe de base de la r\u00e9silience que l\u2019on pourrait d\u00e9finir comme \u00ab\u00a0l\u2019art de s\u2019adapter au pire\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Dans le cas d\u2019une catastrophe nucl\u00e9aire comme celle de Fukushima, mais c\u2019est aussi vrai ailleurs, la r\u00e9silience est promue au rang de technique th\u00e9rapeutique pour faire face au d\u00e9sastre. On va individualiser le probl\u00e8me et amener les gens \u00e0 faire fi de leur impuissance face aux d\u00e9g\u00e2ts pour, au contraire, leur donner l\u2019impression d\u2019\u00eatre puissants et agissants. Chacun est exhort\u00e9 \u00e0 \u00ab\u00a0rebondir\u00a0\u00bb, \u00e0 \u00ab\u00a0vivre avec\u00a0\u00bb. Les victimes sont amen\u00e9es \u00e0 cog\u00e9rer le d\u00e9sastre, en participant \u00e0 la \u00ab\u00a0d\u00e9contamination\u00a0\u00bb ou en surveillant la radioactivit\u00e9 ambiante. L\u2019objectif des ap\u00f4tres de la r\u00e9silience (autorit\u00e9s \u00e9tatiques, associations locales, experts internationaux), c\u2019est d\u2019amener chacun \u00e0 cesser de s\u2019inqui\u00e9ter \u00ab\u00a0inutilement\u00a0\u00bb d\u2019avoir fatalement \u00e0 vivre avec la contamination. Personne n\u2019ose dire que l\u2019on va \u00ab\u00a0vivre comme avant\u00a0\u00bb mais on parle de \u00ab\u00a0situation post-normale\u00a0\u00bb, qui est en fait une situation de survie. Les gens doivent apprendre \u00e0 se contenter d\u2019un bonheur palliatif, o\u00f9 r\u00e8gne le \u00ab\u00a0trop peu\u00a0\u00bb, consid\u00e9r\u00e9 comme \u00e9ternel et indiscutable\u00a0: \u00ab\u00a0trop peu\u00a0\u00bb de sant\u00e9, \u00ab\u00a0trop peu\u00a0\u00bb de libert\u00e9, \u00ab\u00a0trop peu\u00a0\u00bb de peur, \u00ab\u00a0trop peu\u00a0\u00bb de refus, \u00ab\u00a0trop peu\u00a0\u00bb de vie.<\/p>\n<p><strong>Cette injonction \u00e0 \u00ab\u00a0vivre avec\u00a0\u00bb permet aux autorit\u00e9s de \u00ab\u00a0faire ravaler leur col\u00e8re aux gens\u00a0\u00bb, dites-vous. Pourquoi\u00a0? Et comment ce refoulement de la col\u00e8re op\u00e8re-t-il\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><span class=\"spip_document_10277 spip_documents spip_documents_left\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.bastamag.net\/IMG\/jpg\/th_ribault.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"193\" \/><\/span>Dans toutes les catastrophes, il y a un pilotage des sentiments, notamment de l\u2019impuissance, et on peut le comprendre, car l\u2019impuissance r\u00e9volte les gens. Elle fait na\u00eetre en eux un sentiment terrible de col\u00e8re. La r\u00e9silience permet de refouler cela. Au d\u00e9part, \u00e0 Fukushima, les gens \u00e9taient tr\u00e8s vindicatifs face \u00e0 la gestion de l\u2019accident nucl\u00e9aire par les autorit\u00e9s. Mais en peu de temps, ils ont endoss\u00e9 le discours selon lequel il faut \u00ab\u00a0d\u00e9passer la col\u00e8re\u00a0\u00bb, ce qui revient \u00e0 gommer la gravit\u00e9 de la situation. Cette amn\u00e9sie collective s\u2019appuie sur divers moyens, \u00e0 commencer par la r\u00e9\u00e9valuation du seuil d\u2019\u00ab\u00a0inacceptabilit\u00e9\u00a0\u00bb des radiations, euph\u00e9mis\u00e9 en \u00ab\u00a0niveau de r\u00e9f\u00e9rence\u00a0\u00bb, et qui est pass\u00e9 de 1 \u00e0 20 mSv par an. Les habitants sont encourag\u00e9s \u00e0 prendre part aux programmes de d\u00e9contamination, pour \u2013 leur disent les autorit\u00e9s \u2013 \u00ab\u00a0\u00e9vacuer leur peur\u00a0\u00bb car \u00ab\u00a0c\u2019est la peur qui tue\u00a0\u00bb et non pas l\u2019exposition aux particules radioactives. Des associations locales sont cr\u00e9\u00e9es pour remonter le moral des habitants. D\u00e8s 2012, le gouvernement a nomm\u00e9 un ministre responsable de la \u00ab\u00a0construction de la r\u00e9silience nationale\u00a0\u00bb.<\/p>\n<div class=\"modele_bandeau_inline appel_don\">\n<p><strong class=\"h2\">Je lis, j\u2019aime, je vous soutiens<\/strong>Pour rester en acc\u00e8s libre, Basta\u00a0! a besoin de vous, lecteurs\u00a0!<\/p>\n<p><a class=\"soutenir_basta\" href=\"https:\/\/www.bastamag.net\/don\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Soutenez l\u2019ind\u00e9pendance de Basta! en faisant un don.<\/a><\/p>\n<\/div>\n<p>Le leitmotiv c\u2019est que l\u2019on peut vivre en territoire contamin\u00e9. Simplement, il faut prendre quelques pr\u00e9cautions. D\u00e8s lors, les victimes sortent de leur passivit\u00e9 face \u00e0 l\u2019agression, elles deviennent actrices. C\u2019est rassurant, et elles finissent pas basculer dans la \u00ab\u00a0positivation\u00a0\u00bb de leur malheur\u00a0: les gens renouent avec l\u2019espoir car les actions de d\u00e9contamination collective, ou de production de science citoyenne avec les relev\u00e9s individuels de radioactivit\u00e9, mobilisent la solidarit\u00e9 et la capacit\u00e9 individuelle \u00e0 surmonter une \u00e9preuve. Tout cela va jusqu\u2019\u00e0 conduire certains \u00e0 affirmer que \u00ab\u00a0c\u2019est merveilleux de vivre \u00e0 Fukushima\u00a0\u00bb, ou encore que \u00ab\u00a0l\u2019histoire de Fukushima est un cadeau pour le futur\u00a0\u00bb.<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p><i>\u00ab\u00a0On est baign\u00e9 depuis la r\u00e9volution industrielle dans cette id\u00e9e que le d\u00e9sastre est source de progr\u00e8s et la r\u00e9silience contribue \u00e0 la consolidation de cette id\u00e9e\u00a0\u00bb<\/i><\/p><\/blockquote>\n<p>Comme \u00e0 Tchernobyl, o\u00f9 a \u00e9t\u00e9 exp\u00e9riment\u00e9 <i>in vivo<\/i> pour la premi\u00e8re fois ce concept du \u00ab\u00a0vivre avec\u00a0\u00bb la contamination radioactive, on retrouve des influenceurs-experts fran\u00e7ais qui viennent surfer sur le d\u00e9sespoir des gens, en organisant des pseudo-dialogues et des pseudo-rencontres d\u00e9mocratiques o\u00f9 les gens viennent apprendre \u00e0 \u00ab\u00a0calmer leur anxi\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb. Il y a cette conviction que le probl\u00e8me, ce n\u2019est pas la contamination, mais la peur que les gens \u00e9prouvent. On fait glisser le curseur de l\u2019analyse vers la psychologie et la capacit\u00e9 de r\u00e9ception et d\u2019adaptation, au lieu de se concentrer sur le probl\u00e8me principal, \u00e0 savoir les causes qui m\u00e8nent \u00e0 \u00eatre contraint de s\u2019adapter au pire.<\/p>\n<p><strong>Pour inciter les japonais \u00e0 se conformer \u00e0 cette vision d\u2019une catastrophe \u00ab\u00a0pas si grave\u00a0\u00bb, il y a aussi la \u00ab\u00a0politique du retour\u00a0\u00bb, qui r\u00e9duit les possibilit\u00e9s de survivre hors de la zone contamin\u00e9e&#8230;<\/strong><\/p>\n<p>Bien s\u00fbr. Peu \u00e0 peu, le gouvernement a r\u00e9duit ou supprim\u00e9 les subventions vers\u00e9es aux r\u00e9fugi\u00e9s, et a rendu difficile l\u2019acc\u00e8s \u00e0 des logements de substitution ailleurs que dans le d\u00e9partement de Fukushima. Il y a aussi des reconstructions d\u2019\u00e9coles dans les villages contamin\u00e9s, ou des incitations, par d\u00e9cret, \u00e0 consommer des produits locaux dans les cantines scolaires. Tout cela joue en faveur d\u2019un basculement psychologique favorable au \u00ab\u00a0vivre avec\u00a0\u00bb. Ajoutons le discr\u00e9dit jet\u00e9 sur toute forme de contestation et de crainte, avec une culpabilisation de ceux qui rechignent \u00e0 vivre en zone contamin\u00e9e et qui ont l\u2019impression d\u2019abandonner ceux qui y restent. Toutes les \u00e9motions susceptibles de soutenir un questionnement sur le bien fond\u00e9 de l\u2019accommodation sont appr\u00e9hend\u00e9es comme des maladies n\u00e9cessitant d\u2019\u00eatre soign\u00e9es. On a ainsi parl\u00e9 des \u00ab\u00a0cervelles irradi\u00e9es\u00a0\u00bb des m\u00e8res inqui\u00e8tes pour la sant\u00e9 de leur enfant. Il y a r\u00e9ellement une injonction \u00e0 \u00eatre des contamin\u00e9s satisfaits.<\/p>\n<p><strong>Cette gestion tr\u00e8s individualis\u00e9e de la catastrophe ne rev\u00eat-elle pas aussi un caract\u00e8re n\u00e9olib\u00e9ral\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>En partie, avec la disparition du social au profit de l\u2019individu, la sur-responsabilisation, la valorisation de l\u2019auto-organisation, etc. Mais la r\u00e9silience est plus que cela. C\u2019est une technologie du consentement qui pr\u00e9c\u00e8de historiquement le n\u00e9olib\u00e9ralisme. Elle s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e en m\u00eame temps que la soci\u00e9t\u00e9 industrielle car il s\u2019agit de trouver de bonnes raisons \u00e0 la travers\u00e9e de la catastrophe. On est baign\u00e9 depuis la r\u00e9volution industrielle dans cette id\u00e9e que le d\u00e9sastre est source de progr\u00e8s et la r\u00e9silience contribue \u00e0 la consolidation de cette id\u00e9e. J\u2019affirme au contraire que le d\u00e9sastre n\u2019est pas une source de progr\u00e8s, et que le malheur n\u2019est pas une source de bonheur. Il est ce qu\u2019il est, point. En faire un simple moment que l\u2019on peut positiver \u00e0 tout crin est extr\u00eamement dangereux, car cela revient \u00e0 le l\u00e9gitimer.<\/p>\n<p>Aux origines id\u00e9ologiques de la r\u00e9silience, on trouve \u00e9galement des affinit\u00e9s avec un eug\u00e9nisme doux. Au Japon, la Nippon Foundation, encore appel\u00e9e Fondation Sasakawa, ouvertement d\u2019extr\u00eame droite, a financ\u00e9 nombre d\u2019initiatives encourageant les gens \u00e0 \u00ab\u00a0vivre avec\u00a0\u00bb la radioactivit\u00e9. On peut ajouter que la propagande sur la reconqu\u00eate et le \u00ab\u00a0repeuplement\u00a0\u00bb des territoires contamin\u00e9es a des relents fascisants, particuli\u00e8rement lorsqu\u2019elle consid\u00e8re les femmes comme des \u00ab\u00a0machines \u00e0 faire des enfants\u00a0\u00bb (sic). En Europe, en France notamment, il y a des affinit\u00e9s politiques entre les gens qui promeuvent et construisent les programmes de r\u00e9habilitation \u00e0 Tchernobyl et Fukushima et les mouvements d\u2019extr\u00eame droite religieux pro-vie. On retrouve cette id\u00e9e que toutes les formes de vie sont belles m\u00eame si elles sont dures. Id\u00e9es que les r\u00e9siliomaniaques n\u2019h\u00e9sitent pas \u00e0 mobiliser dans des assertions du type \u00ab\u00a0la catastrophe est un crible qui \u00e9limine le faible et renforce le fort\u00a0: c\u2019est la vie\u00a0\u00bb, ou encore \u00ab\u00a0l\u2019exp\u00e9rience du camp de la mort est v\u00e9cue comme un chemin initiatique procurant une force de vie\u00a0\u00bb. Il ne s\u2019agit pas de dire que recourir au concept de r\u00e9silience \u00e9quivaut \u00e0 \u00eatre fasciste. Mais il faut r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ces affinit\u00e9s id\u00e9ologiques r\u00e9elles pour comprendre ce qui se joue au d\u00e9triment des populations.<\/p>\n<p><strong>Vous \u00e9voquez aussi la production d\u2019ignorance, qui ne rel\u00e8ve pas n\u00e9cessairement du pur mensonge, mais plut\u00f4t de ce que les historiens des sciences nomment \u00ab\u00a0la science non faite\u00a0\u00bb. On ne cherche pas, ou peu (d\u2019\u00e9l\u00e9ments radioactifs par exemple), et par cons\u00e9quent, il n\u2019y a rien, ou peu \u00e0 craindre\u2026 <\/strong><\/p>\n<p>La science post-catastrophe est obnubil\u00e9e par le fait de rassurer les populations au plus vite et au moindre co\u00fbt. C\u2019est pourquoi il n\u2019y a pas eu de r\u00e9elles enqu\u00eates sur la dose re\u00e7ue par les habitants dans les premiers jours de la catastrophe, au pr\u00e9texte que cela aurait fait na\u00eetre de l\u2019anxi\u00e9t\u00e9. Il ne s\u2019agit pas tant, par cette production d\u2019ignorance organis\u00e9e, de cacher ou d\u2019obstruer le savoir que d\u2019instiller, dans les esprits comme dans les pratiques, cette id\u00e9e qu\u2019avec moins ou peu de connaissances, on peut finalement s\u2019en tirer et sans doute mieux qu\u2019avec trop. On va par exemple se focaliser sur un nombre de particules tr\u00e8s r\u00e9duit \u2013 le c\u00e9sium ou l\u2019iode \u2013 alors que plus d\u2019une centaine ont \u00e9t\u00e9 diss\u00e9min\u00e9es. Les zones d\u2019\u00e9tude prises en comptes sont r\u00e9tr\u00e9cies. Les enqu\u00eates sur la contamination interne sont marginales&#8230; \u00c0 force de restreindre le champ des recherches, on finit par se dire que l\u2019on va pouvoir vivre dans ce milieu qui nous menace, et que l\u2019on va m\u00eame pouvoir y vivre \u00ab\u00a0en toute pl\u00e9nitude\u00a0\u00bb, en en sachant de plus en plus sur de moins en moins.<\/p>\n<p><strong>Ce que vous affirmez, c\u2019est que la r\u00e9silience aboutit \u00e0 une banalisation de la menace, au fait de voir la catastrophe comme un mal n\u00e9cessaire, auquel il faudrait simplement se pr\u00e9parer, puis s\u2019accommoder. Pourquoi\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>La r\u00e9silience pr\u00eate main forte au paradigme du risque et \u00e9rige une adh\u00e9sion absolue au caract\u00e8re in\u00e9vitable du d\u00e9sastre qu\u2019il se charge de probabiliser. On sait d\u00e9sormais que, pour des raisons \u00e9conomiques (le co\u00fbt de l\u2019\u00e9vacuation) et politico-strat\u00e9giques (la p\u00e9rennit\u00e9 \u00e0 tout prix du nucl\u00e9aire), l\u2019\u00c9tat, en situation de catastrophe nucl\u00e9aire, restreint les possibilit\u00e9s offertes aux populations de choisir de partir, puis celles de choisir de ne pas revenir. Il faut donc inculquer aux populations qu\u2019en cas de catastrophe nucl\u00e9aire, l\u2019\u00e9vacuation est impossible, dangereuse, inutile. La solution, par cons\u00e9quent, c\u2019est de fournir aux gens la capacit\u00e9 de g\u00e9rer leur dose au quotidien. Cette id\u00e9e est au c\u0153ur de ce que l\u2019on appelle \u00ab\u00a0la culture pratique du risque radiologique\u00a0\u00bb, et elle est d\u00e9sormais au centre de toutes les politiques de gestion d\u2019une catastrophe nucl\u00e9aire ou pas, y compris en France.<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p><i>\u00ab\u00a0La r\u00e9silience appara\u00eet ici comme un puissant outil de r\u00e9sistance au changement. Elle transforme l\u2019humain en machine \u00e0 encaisser les coups pour mieux repartir au combat\u00a0\u00bb<\/i><\/p><\/blockquote>\n<p>Cette doctrine, qui a d\u2019abord \u00e9t\u00e9 mise en application \u00e0 Tchernobyl, puis \u00e0 Fukushima de mani\u00e8re plus sophistiqu\u00e9e, est un tournant majeur dans la pens\u00e9e de ceux et celles qui d\u00e9fendent le nucl\u00e9aire. Au d\u00e9part, les nucl\u00e9aristes purs et durs ne voulaient pas entendre parler de la cogestion de la contamination, parce que cela allait faire peur aux gens. Mais finalement, ils se sont ralli\u00e9s \u00e0 l\u2019id\u00e9e selon laquelle il faut que les populations prennent une part active \u00e0 la gestion de la catastrophe. Cette \u00e9volution est li\u00e9e \u00e0 la nouvelle pr\u00e9misse selon laquelle le risque z\u00e9ro n\u2019existe pas. D\u2019inexistant, le risque est devenu in\u00e9vitable. Mais sans que cela ne pose r\u00e9ellement de probl\u00e8me. Il s\u2019agirait plut\u00f4t du prix \u00e0 payer pour avoir la chance de vivre le confort du progr\u00e8s technologique. On est clairement, avec ce discours, dans la pr\u00e9paration \u00e0 la catastrophe, la prochaine.<\/p>\n<div class=\"modele_bandeau_inline appel_newsletter\">\n<p><strong class=\"h2\">Je lis, j\u2019aime, je m\u2019abonne<\/strong>Pour avoir acc\u00e8s \u00e0 une information qui a du sens, restez connect\u00e9s avec Basta\u00a0!<\/p>\n<p><a class=\"soutenir_basta\" href=\"https:\/\/www.bastamag.net\/inscription-newsletter\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Abonnez-vous \u00e0 notre newsletter<\/a><\/p>\n<\/div>\n<p><strong>Pour vous, l\u2019un des probl\u00e8mes de ces discours sur l\u2019accommodation \u00e0 la catastrophe, c\u2019est qu\u2019ils font l\u2019\u00e9conomie de se demander comment on en est arriv\u00e9 l\u00e0, et rendent toute r\u00e9volte impossible. <\/strong><\/p>\n<p>Le principe de la r\u00e9silience, c\u2019est de pr\u00e9parer les gens au pire sans jamais \u00e9lucider les raisons de ce pire. La r\u00e9silience interdit de s\u2019interroger sur le fait que les catastrophes industrielles sont li\u00e9es \u00e0 notre mode de production \u00e9conomique capitaliste, qu\u2019elles sont le r\u00e9sultat d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 technologique se voulant sans limite. Il s\u2019agit en fait de combattre le cancer, le d\u00e9r\u00e8glement climatique ou le Covid-19, sans combattre le monde qui les fait \u00e9merger. La r\u00e9silience est toujours tourn\u00e9e vers l\u2019avenir. La question, devient simplement\u00a0: comment le malheur d\u2019aujourd\u2019hui va-t-il nous conduire vers le bonheur de demain\u00a0? Il y a un gommage du pass\u00e9, qui \u00f4te aux populations toute perspective de prise de conscience de leur situation et de r\u00e9volte par rapport \u00e0 elle. La r\u00e9silience appara\u00eet ici comme un puissant outil de r\u00e9sistance au changement. Elle fait du malheur une ressource au service de la perp\u00e9tuation de ce qui existe d\u00e9j\u00e0, et transforme l\u2019humain en machine \u00e0 encaisser les coups pour mieux repartir au combat.<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p><i>\u00ab\u00a0L\u2019investissement dans l\u2019exaltation de la souffrance et du sacrifice en situation de catastrophe est inversement proportionnel aux efforts d\u00e9ploy\u00e9s pour en \u00eatre \u00e9pargn\u00e9s\u00a0\u00bb<\/i><\/p><\/blockquote>\n<p>L\u2019alternative est de consid\u00e9rer r\u00e9ellement le malheur, de le nommer et non pas de lui donner un sens pour mieux l\u2019\u00e9vacuer, et de faire advenir \u00e0 la conscience la duret\u00e9 de ce que l\u2019on vit, conscience indispensable pour aller ensuite vers des formes de vie sociale radicalement diff\u00e9rentes, plut\u00f4t que se r\u00e9signer aux rapports sociaux et \u00e0 leurs nuisibles sous-produits tels qu\u2019ils sont. On ne traverse pas les \u00e9preuves, on est travers\u00e9s par elles. La conscience de la gravit\u00e9 d\u2019une situation et la peur qu\u2019elle inspire (elle aussi prohib\u00e9e par la r\u00e9silience au nom de l\u2019imp\u00e9ratif de d\u00e9passement), sont des moment cruciaux pour nous amener \u00e0 nous questionner individuellement et collectivement sur les causes r\u00e9elles qui m\u00e8nent \u00e0 ces situations de catastrophes devenues conditions du progr\u00e8s. Avec la r\u00e9silience, selon laquelle on ne souffre jamais en vain, on est dans un refoulement sans fin de cette conscience. L\u2019investissement dans l\u2019exaltation de la souffrance et du sacrifice en situation de catastrophe est inversement proportionnel aux efforts d\u00e9ploy\u00e9s pour en \u00eatre \u00e9pargn\u00e9s. Efforts que l\u2019on pourrait consacrer \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir et construire des soci\u00e9t\u00e9s dans lesquelles est vivifi\u00e9 le d\u00e9sir de prendre distance vis-\u00e0-vis de la condition de survivant, condition \u00e0 laquelle la r\u00e9silience nous somme de prendre part citoyennement.<\/p>\n<p>Propos recueillis par Nolwenn Weiler<\/p>\n<p>Photo\u00a0: experts de l\u2019AIEA \u00e0 Fukushima, avril 2013. CC Greg Webb \/AIEA.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>PAR NOLWENN WEILER 12 MARS 2021 pour Basta \u00c0 Fukushima, autorit\u00e9s et experts ont invit\u00e9 les habitants \u00e0 s\u2019accommoder au plus vite d\u2019une situation gravissime. Thierry Ribault explique comment le concept de r\u00e9silience sert \u00e0 \u00e9touffer toute r\u00e9flexion sur les causes r\u00e9elles des catastrophes. Basta\u00a0!\u00a0: Votre ouvrage, Contre la r\u00e9silience &#8211; \u00c0 Fukushima et ailleurs,<\/p>","protected":false},"author":33,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_uf_show_specific_survey":0,"_uf_disable_surveys":false,"footnotes":"","rank_math_focus_keyword":"","rank_math_title":"","rank_math_description":"","rank_math_canonical_url":"","rank_math_robots":null,"rank_math_facebook_title":"","rank_math_facebook_description":"","rank_math_twitter_title":"","rank_math_twitter_description":""},"categories":[200],"tags":[],"class_list":["post-24515","post","type-post","status-publish","format-standard","category-ecologie"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24515","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/33"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=24515"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24515\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=24515"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=24515"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=24515"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}