{"id":27698,"date":"2021-06-24T21:22:48","date_gmt":"2021-06-25T01:22:48","guid":{"rendered":"https:\/\/antilla-martinique.com\/?p=27698"},"modified":"2021-06-24T21:22:48","modified_gmt":"2021-06-25T01:22:48","slug":"le-colonialisme-vert-histoire-dune-vision-occidentale-de-la-nature-africaine-interview","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/le-colonialisme-vert-histoire-dune-vision-occidentale-de-la-nature-africaine-interview\/","title":{"rendered":"LE \u00ab COLONIALISME VERT \u00bb : HISTOIRE D\u2019UNE VISION OCCIDENTALE DE LA NATURE AFRICAINE INTERVIEW"},"content":{"rendered":"<p class=\"p1\">Dans son livre L\u2019Invention du colonialisme vert. Pour en finir avec le mythe de l\u2019\u00c9den africain (Flammarion, 2020), l\u2019historien de l\u2019environnement Guillaume Blanc analyse les ressorts et les cons\u00e9quences d\u2019une vision id\u00e9alis\u00e9e de la nature africaine h\u00e9rit\u00e9e de la p\u00e9riode coloniale.<br \/>\nENVIRONNEMENT &amp; AM\u00c9NAGEMENT CULTURE Un groupe de touristes observe un lion dans un parc naturel en Afrique du Sud. Photo de Adrega \/ Pixabay<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"p1\">Quel est ce mythe de l\u2019\u00c9den africain invent\u00e9 par les Occidentaux dont vous parlez ? L\u2019\u00c9den africain, c\u2019est le mythe d\u2019une Afrique vierge, sauvage et naturelle qui est cr\u00e9\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9poque coloniale. Durant les ann\u00e9es 1860-1870, les colons europ\u00e9ens qui partent tenter l\u2019aventure en Afrique laissent derri\u00e8re eux un continent dont les paysages sont en train d\u2019\u00eatre radicalement transform\u00e9s sous les coups de l\u2019urbanisation et de l\u2019industrialisation. Sur le continent africain, ils sont alors persuad\u00e9s de retrouver la nature qu\u2019ils sont en train de perdre chez eux. Puis, \u00e0 partir de la fin du xixe si\u00e8cle, la grande presse s\u2019empare de ce r\u00e9cit et le popularise\u00a0: ce sont des r\u00e9cits comme ceux de Stanley et Livingstone, des chasses de Roosevelt et de Churchill, et ce sont aussi des romans comme Les Neiges du Kilimandjaro d\u2019Ernest Hemingway ou Out of Africa de Karen Blixen. Ces produits culturels d\u00e9crivent une Afrique vierge de toute pr\u00e9sence humaine, o\u00f9 la nature et les animaux sont rois. Mais cette Afrique n\u2019existe pas, elle n\u2019a jamais exist\u00e9. Comme l\u2019Europe, l\u2019Afrique est habit\u00e9e et cultiv\u00e9e. L\u2019id\u00e9e d\u2019une Afrique naturelle est aussi absurde que celle selon laquelle l\u2019homme africain ne serait pas assez entr\u00e9 dans l\u2019Histoire. Mais ce mythe est si profond\u00e9ment ancr\u00e9 dans les consciences qu\u2019il perdure encore aujourd\u2019hui. \u00a0 Du point de vue scientifique, cette nature africaine des origines n\u2019a jamais exist\u00e9\u2026 Un autre mythe qui a la peau dure est celui des for\u00eats primaires. \u00c0 la fin du xixe si\u00e8cle et au d\u00e9but du xxe, des botanistes, notamment fran\u00e7ais, \u00e9tudient le couvert forestier d\u2019Afrique de l\u2019Ouest. Ils remarquent que la plupart des villages sont entour\u00e9s d\u2019une ceinture foresti\u00e8re, et qu\u2019entre le village et la for\u00eat se trouve de la savane. Influenc\u00e9s par la th\u00e9orie du climax, ils se persuadent qu\u2019avant l\u2019installation des hommes, l\u2019Afrique \u00e9tait couverte d\u2019une vaste for\u00eat tropicale, vierge et primaire. La savane serait alors le r\u00e9sultat des destructions caus\u00e9es par les populations locales. Mais ces scientifiques ont lu l\u2019histoire des \u00e9cosyst\u00e8mes \u00e0 l\u2019envers\u00a0! Dans la plupart des \u00e9cologies semi-arides, c\u2019est la pr\u00e9sence des hommes qui a permis celle des arbres par la fertilisation progressive des sols. Or, le mythe des for\u00eats primaires est tenace. Aujourd\u2019hui encore, la croyance l\u2019emporte parfois sur les faits. Des experts des Nations unies affirment par exemple qu\u2019en Sierra Leone et en Guin\u00e9e, 90\u00a0% des for\u00eats primaires ont disparu, alors qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9, le couvert forestier y augmente depuis deux si\u00e8cles. \u00a0 Mais les \u00e9cosyst\u00e8mes, et notamment certaines esp\u00e8ces, n\u2019ont-ils jamais \u00e9t\u00e9 menac\u00e9s de dispara\u00eetre ? Bien s\u00fbr, et il est indispensable de mener des politiques de conservation. L\u2019\u00e9poque coloniale est synonyme de d\u00e9gradations particuli\u00e8rement fortes des \u00e9cosyst\u00e8mes. La colonisation intensifie la chasse, notamment pour le commerce de l\u2019ivoire. \u00c0 la fin du xixe si\u00e8cle, ce sont environ 65\u00a0000 \u00e9l\u00e9phants qui sont tu\u00e9s chaque ann\u00e9e sur le continent. La for\u00eat subit aussi des d\u00e9g\u00e2ts pour la mise en culture des terres. Entre\u00a01850 et\u00a01920, en Afrique et en Asie, ce sont 95 millions d\u2019hectares de for\u00eats qui sont d\u00e9frich\u00e9s, quatre fois plus que durant les 150 ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dentes. Mais les colons ne r\u00e9alisent pas que ces destructions \u00e9cologiques auxquelles ils assistent sont en r\u00e9alit\u00e9 de leur fait. Ils bl\u00e2ment les populations colonis\u00e9es et d\u00e9cident de cr\u00e9er des r\u00e9serves de chasse o\u00f9 les habitants sont sinon expropri\u00e9s, au moins contr\u00f4l\u00e9s. Ce sont d\u2019ailleurs ces m\u00eames r\u00e9serves de chasse qui sont reconverties en parcs nationaux dans les ann\u00e9es 1930.<\/p>\n<p class=\"p1\">\u00a0Vous affirmez que les parcs naturels d\u2019Afrique perp\u00e9tuent une tradition de \u00ab colonialisme vert \u00bb. Qu\u2019en est-il ? Dans les ann\u00e9es 1950, les associations et institutions imp\u00e9riales de protection de la nature changent de nom. Par exemple, en m\u00eame temps qu\u2019ils cr\u00e9ent les r\u00e9serves de chasse puis les parcs, des administrateurs et des chasseurs coloniaux fondent en 1928 l\u2019Office international de documentation et de corr\u00e9lation pour la protection de la nature. En 1934, cette organisation devient l\u2019Office international pour la protection de la nature (OIPN), puis en 1948 l\u2019Union internationale pour la protection de la nature et, en 1956, l\u2019Union internationale pour la conservation de la nature \u2013 l\u2019UICN que l\u2019on conna\u00eet aujourd\u2019hui. En fait, de nombreuses institutions et ONG de la conservation sont n\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9poque coloniale. En 1960, \u00e0 l\u2019occasion de sa septi\u00e8me conf\u00e9rence organis\u00e9e \u00e0 Varsovie, l\u2019UICN, avec le concours de la FAO et de l\u2019UNESCO, lance le \u00ab\u00a0Projet sp\u00e9cial pour l\u2019Afrique\u00a0\u00bb. Une conf\u00e9rence est alors organis\u00e9e en 1961 \u00e0 Arusha, en Tanzanie, avec une vingtaine de chefs d\u2019\u00c9tat africains nouvellement ind\u00e9pendants au cours de laquelle les organisateurs expliquent qu\u2019il faut poursuivre le travail accompli dans les parcs, notamment en faisant face \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019africanisation des programmes sur la nature\u00a0\u00bb. C\u2019est \u00e0 cette occasion qu\u2019ils cr\u00e9ent le Fonds mondial pour la nature (WWF), lequel va financer le d\u00e9ploiement d\u2019experts occidentaux de la conservation sur tout le continent africain. Or, ces experts sont pour la plupart des administrateurs coloniaux reconvertis et partout, ils perp\u00e9tuent l\u2019id\u00e9e d\u2019une nature qui, pour \u00eatre prot\u00e9g\u00e9e, doit \u00eatre vid\u00e9e de ses habitants. Voil\u00e0 pourquoi je parle d\u2019\u00ab\u00a0invention du colonialisme au vert\u00a0\u00bb. Il ne s\u2019agit pas de n\u00e9ocolonialisme mais bien de postcolonialisme, car les chefs d\u2019\u00c9tat y ont trouv\u00e9 leur compte. Ils se sont form\u00e9s au moule international de la patrimonialisation et ont instrumentalis\u00e9 les normes internationales dans le sens de leurs int\u00e9r\u00eats. C\u2019est l\u2019alliance entre l\u2019expert occidental et le dirigeant africain qui est responsable de la perp\u00e9tuation de cette tradition coloniale. \u00a0 Quelles sont les cons\u00e9quences de ce processus de \u00ab naturalisation \u00bb pour les populations locales en Afrique ? L\u2019entreprise de naturalisation des parcs d\u2019Afrique passe par leur \u00ab\u00a0d\u00e9shumanisation\u00a0\u00bb, souvent par la force. Aujourd\u2019hui, on ne parle plus d\u2019expulsions, mais de \u00ab\u00a0d\u00e9parts volontaires\u00a0\u00bb. Mais lorsque ces d\u00e9placements de populations se d\u00e9roulent dans un \u00c9tat autoritaire comme celui d\u2019\u00c9thiopie, ces d\u00e9parts ne sont pas volontaires mais forc\u00e9s. Les organisations internationales le savent mais pr\u00e9f\u00e8rent adopter une c\u00e9cit\u00e9 de convenance. Quand les populations des parcs ne sont pas expuls\u00e9es, elles sont criminalis\u00e9es. Des millions d\u2019agriculteurs et de bergers sont punis d\u2019amendes pour avoir cultiv\u00e9 la terre ou fait p\u00e2turer leurs troupeaux en altitude, ou subissent des peines de prison pour le braconnage de petit gibier. Il arrive parfois que les populations soient violent\u00e9es par des \u00e9cogardes \u00e9quip\u00e9s d\u2019armes et de mat\u00e9riel technologique, financ\u00e9s par des institutions internationales ou des ONG. On assiste depuis trente ans \u00e0 une militarisation des parcs en Afrique encourag\u00e9e par la communaut\u00e9 internationale, avec des cons\u00e9quences parfois tragiques. \u00a0 L\u2019histoire de la conception des parcs naturels en Europe est diff\u00e9rente. Pourquoi ? Les parcs naturels n\u2019y ont pas \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9s de la m\u00eame mani\u00e8re qu\u2019en Afrique. Si les populations ont rapidement \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9es au sein des parcs europ\u00e9ens, c\u2019est parce que les \u00c9tats-nations s\u2019y sont b\u00e2tis autour d\u2019une id\u00e9e du patrimoine dont la paysannerie faisait g\u00e9n\u00e9ralement partie int\u00e9grante. En France par exemple, les parcs cr\u00e9\u00e9s dans les ann\u00e9es 1960 sont un moyen de pr\u00e9server la paysannerie dite \u00ab\u00a0traditionnelle\u00a0\u00bb. Cela ne s\u2019est pas toujours fait sans violences\u00a0: la cr\u00e9ation des parcs a aussi servi \u00e0 la r\u00e9publicanisation \u00e0 marche forc\u00e9e des villages de montagnes. Mais la diff\u00e9rence est qu\u2019en Afrique, non seulement les violences li\u00e9es aux parcs ont \u00e9t\u00e9 beaucoup plus intenses, mais elles n\u2019ont jamais cess\u00e9. Une comparaison entre deux parcs est \u00e9loquente. En 2011, l\u2019UNESCO a class\u00e9 les C\u00e9vennes au patrimoine mondial de l\u2019humanit\u00e9 en invoquant le paysage culturel de l\u2019agropastoralisme qui existe depuis 3\u00a0000 ans et fa\u00e7onne le paysage. En 2016, dans le parc du Simien en \u00c9thiopie, les populations ont \u00e9t\u00e9 expuls\u00e9es parce que l\u2019UNESCO estimait que l\u2019agropastoralisme mena\u00e7ait la valeur naturelle du bien. Autrement dit, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019Europ\u00e9en fa\u00e7onne son environnement, l\u2019Africain le d\u00e9graderait\u2026<\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">&#8211; Copyright ID4D, https:\/\/ideas4development.org\/colonialisme-vert-vision-occidentale\/<\/span><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans son livre L\u2019Invention du colonialisme vert. Pour en finir avec le mythe de l\u2019\u00c9den africain (Flammarion, 2020), l\u2019historien de l\u2019environnement Guillaume Blanc analyse les ressorts et les cons\u00e9quences d\u2019une vision id\u00e9alis\u00e9e de la nature africaine h\u00e9rit\u00e9e de la p\u00e9riode coloniale. 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