{"id":29569,"date":"2021-09-04T02:12:13","date_gmt":"2021-09-04T06:12:13","guid":{"rendered":"https:\/\/antilla-martinique.com\/?p=29569"},"modified":"2021-09-04T02:12:13","modified_gmt":"2021-09-04T06:12:13","slug":"une-archive-exceptionnelle-entretien-avec-hannah-arendt-un-certain-regard-1973","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/une-archive-exceptionnelle-entretien-avec-hannah-arendt-un-certain-regard-1973\/","title":{"rendered":"Une archive exceptionnelle : Entretien avec Hannah Arendt \u2013 Un Certain Regard (1973)"},"content":{"rendered":"<header class=\"entry-header\">\n<h1 class=\"entry-title\"><\/h1>\n<div class=\"tags\"><img decoding=\"async\" class=\"initial loaded\" src=\"https:\/\/www.les-crises.fr\/wp-content\/themes\/lescrises_v3\/images\/article\/tags.png\" width=\"16\" height=\"16\" data-was-processed=\"true\" \/> <a href=\"https:\/\/www.les-crises.fr\/mot-cle\/hannah-arendt\/\" rel=\"tag noopener\" target=\"_blank\">Hannah Arendt<\/a>, <a href=\"https:\/\/www.les-crises.fr\/mot-cle\/stock\/\" rel=\"tag noopener\" target=\"_blank\">Stock<\/a><\/div>\n<div class=\"actions top\">\n<div class=\"clear\">Rep\u00e9r\u00e9 sur le site L\u00e9s Crises.<\/div>\n<\/div>\n<\/header>\n<div class=\"entry-content\">\n<p><b>Aujourd\u2019hui, nous vous reproposons un document d\u2019archive exceptionnel retravaill\u00e9 par l\u2019\u00e9quipe Les-Crises : un entretien vid\u00e9o d\u2019Hannah Arendt de 45 minutes sur le totalitarisme, la politique am\u00e9ricaine, la raison d\u2019\u00c9tat, la critique du d\u00e9terminisme historique et le rapport des Juifs \u00e0 Isra\u00ebl.<\/b><\/p>\n<p>Tourn\u00e9 en octobre 1973 (soit 2 ans avant son d\u00e9c\u00e8s) et diffus\u00e9 le 6 juillet 1974, ce passionnant entretien, enti\u00e8rement sous-titr\u00e9 par nos soins (Ndr: par la r\u00e9daction du site L\u00e9s Crises), correspond au montage final de plus de 8 heures d\u2019\u00e9changes avec l\u2019\u00e9crivain fran\u00e7ais Roger Errera.<\/p>\n<p>Parmi les nombreux passages coup\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9poque, certains ont \u00e9t\u00e9 restitu\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9crit dans la <em><a href=\"https:\/\/www.nybooks.com\/articles\/1978\/10\/26\/hannah-arendt-from-an-interview\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">New York Review<\/a> <\/em>du 26 octobre 1978. Ce document ayant \u00e9t\u00e9 depuis num\u00e9ris\u00e9, les lecteurs des Crises ont pu vous le traduire en fran\u00e7ais. On y trouve notamment ce<strong> c\u00e9l\u00e8bre passage sur les mensonges des gouvernements et l\u2019importance d\u2019une presse libre<\/strong> :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab D\u00e8s lors que nous n\u2019avons plus de presse libre, tout peut arriver. <strong>Ce qui permet \u00e0 une dictature totalitaire ou \u00e0 toute autre dictature de r\u00e9gner, c\u2019est que les gens ne sont pas inform\u00e9s<\/strong> ; comment pouvez-vous avoir une opinion si vous n\u2019\u00eates pas inform\u00e9 ? <strong>Quand tout le monde vous ment en permanence, le r\u00e9sultat n\u2019est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien.<\/strong><\/p>\n<p><span id=\"rss\"><\/span>C\u2019est parce que les mensonges, de par leur nature m\u00eame, doivent \u00eatre modifi\u00e9s, et donc <strong>un gouvernement menteur doit constamment r\u00e9\u00e9crire sa propre histoire.<\/strong> En tant que citoyen, vous ne recevez pas seulement un mensonge \u2013 que vous pourriez continuer \u00e0 croire pendant le reste de vos jours \u2013 mais vous en recevez un grand nombre, selon la fa\u00e7on dont le vent politique souffle.<\/p>\n<p>Et <strong>un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion.<\/strong> Il est priv\u00e9 non seulement de sa capacit\u00e9 d\u2019agir mais aussi de sa capacit\u00e9 de penser et de juger. <strong>Et l\u2019on peut faire ce que l\u2019on veut d\u2019un tel peuple.<\/strong> \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Les autres paragraphes issus des passages coup\u00e9s figurent dans la transcription de l\u2019entretien, signal\u00e9s en italique.<\/p>\n<p>[youtube https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=lCOxpdXgkHI]<\/p>\n<h3>Transcription de l\u2019entretien<\/h3>\n<blockquote><p><em>Les paragraphes issus des passages coup\u00e9s sont indiqu\u00e9s en italique.<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>N\u00e9e \u00e0 Hanovre en 1906 dans une famille juive, Hannah Arendt vit aux \u00c9tats-Unis depuis 30 ans. Elle enseigne actuellement la philosophie politique \u00e0 New-York. Parmi ses livres : Les Origines du totalitarisme, Eichmann \u00e0 J\u00e9rusalem, Condition de l\u2019homme moderne, Du mensonge \u00e0 la violence.<\/p>\n<p><strong>Roger Errera :<\/strong> <strong>Votre premier livre, publi\u00e9 en 1951, a pour titre <em>Les Origines du totalitarisme<\/em>. Dans ce livre, vous avez voulu non seulement d\u00e9crire un ph\u00e9nom\u00e8ne mais aussi l\u2019expliquer. D\u2019o\u00f9 cette question : qu\u2019est-ce pour vous que le totalitarisme ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Hannah Arendt :<\/strong> Je voudrais commencer par faire certaines distinctions sur lesquelles tout le monde n\u2019est pas d\u2019accord. Tout d\u2019abord, une dictature totalitaire n\u2019est ni une simple dictature, ni une simple tyrannie. Lorsque je vois un syst\u00e8me totalitaire, j\u2019essaie de l\u2019analyser comme une nouvelle forme de syst\u00e8me politique inconnue auparavant. Pour cela, j\u2019essaie d\u2019\u00e9num\u00e9rer ses caract\u00e9ristiques principales.<\/p>\n<p>Parmi celles-ci, je voudrais vous en rappeler une qui est enti\u00e8rement absente actuellement de toutes les tyrannies, il s\u2019agit du r\u00f4le des innocents, des victimes innocentes. Sous Staline, il n\u2019\u00e9tait pas n\u00e9cessaire de faire quoi que ce soit pour \u00eatre d\u00e9port\u00e9 ou pour \u00eatre ex\u00e9cut\u00e9. La dynamique de l\u2019histoire attribuait un r\u00f4le \u00e0 cette victime et elle devait jouer ce r\u00f4le quoi qu\u2019elle ait fait par ailleurs. Auparavant, aucun gouvernement n\u2019a tu\u00e9 des gens pour avoir dit oui. G\u00e9n\u00e9ralement, un gouvernement ou un tyran tuait les gens parce qu\u2019ils disaient non.<\/p>\n<p>Un de mes amis m\u2019a rappel\u00e9 qu\u2019une id\u00e9e tr\u00e8s similaire avait \u00e9t\u00e9 \u00e9nonc\u00e9e en Chine il y a plusieurs si\u00e8cles : les hommes qui ont l\u2019impertinence d\u2019approuver ne valent pas mieux que ceux qui d\u00e9sob\u00e9issent et s\u2019opposent. C\u2019est l\u00e0, bien \u00e9videmment, l\u2019essence du totalitarisme, le fait qu\u2019il y ait une totale domination de l\u2019homme par l\u2019homme. En ce sens, il n\u2019y a pas aujourd\u2019hui de totalitarisme, m\u00eame en Russie o\u00f9 r\u00e8gne pourtant la pire des tyrannies que nous ayons jamais connue. Il faut faire quelque chose pour qu\u2019on vous envoie en exil, ou dans un camp de travail, ou dans un asile psychiatrique.<\/p>\n<p>Regardons un moment ce qu\u2019est une tyrannie. Les r\u00e9gimes totalitaires sont toujours n\u00e9s lorsque la majorit\u00e9 des pays europ\u00e9ens \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 soumis \u00e0 une dictature. La dictature dans le sens original du concept et du mot n\u2019est pas une tyrannie, c\u2019est une suspension temporaire des lois en cas d\u2019urgence, g\u00e9n\u00e9ralement pendant une guerre ou une guerre civile. La dictature est limit\u00e9e dans le temps, la tyrannie ne l\u2019est pas.<\/p>\n<blockquote><p><em>Le totalitarisme commence par le m\u00e9pris de ce que vous avez. La deuxi\u00e8me \u00e9tape est la notion : \u00ab\u00a0Les choses doivent changer \u2013 peu importe comment, Tout est mieux que ce que nous avons.\u00a0\u00bb Les dirigeants totalitaires organisent ce genre de sentiment de masse, et en l\u2019organisant, l\u2019articulent, et en l\u2019articulant, ils font en sorte que les gens l\u2019aiment d\u2019une certaine mani\u00e8re. <\/em><\/p>\n<p><em>On leur a dit auparavant : Tu ne tueras point ; et ils ne tuaient pas. Maintenant on leur dit : tu tueras ; et bien qu\u2019ils pensent qu\u2019il est difficile de tuer, ils le font car cela fait maintenant partie du code de conduite. Ils apprennent qui tuer et comment tuer et comment le faire ensemble. <\/em><\/p>\n<p><em>C\u2019est le Gleichschaltung, le processus de coordination, dont on parle beaucoup. Vous n\u2019\u00eates pas coordonn\u00e9 avec les pouvoirs en place, mais avec votre voisin, coordonn\u00e9 avec la majorit\u00e9. Mais au lieu de communiquer avec l\u2019autre, vous \u00eates d\u00e9sormais coll\u00e9 \u00e0 lui. Et vous vous sentez bien s\u00fbr merveilleusement bien. Le totalitarisme fait appel aux besoins \u00e9motionnels tr\u00e8s dangereux des personnes qui vivent dans un isolement complet et dans la peur de l\u2019autre.<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Ce sont des choses tr\u00e8s importantes auxquelles il faut pr\u00eater attention. Lorsque j\u2019ai \u00e9crit mon livre sur Eichmann \u00e0 J\u00e9rusalem, l\u2019un de mes principaux objectifs \u00e9tait de d\u00e9truire la l\u00e9gende de la grandeur du mal, de la force d\u00e9moniaque, de retirer aux gens l\u2019admiration qu\u2019ils ont pour les grands malfaiteurs comme Richard III. J\u2019ai trouv\u00e9 dans Brecht la r\u00e9flexion suivante : \u00ab Les grands criminels politiques, doivent \u00e0 tout prix \u00eatre mis \u00e0 nu, et surtout \u00eatre livr\u00e9s au ridicule.<\/p>\n<p>Ce ne sont pas de grands criminels politiques mais des hommes qui ont commis de grands crimes politiques, ce qui est quelque chose d\u2019enti\u00e8rement diff\u00e9rent. L\u2019\u00e9chec d\u2019Hitler n\u2019indique pas qu\u2019il \u00e9tait imb\u00e9cile. \u00bb [1] Le fait qu\u2019Hitler \u00e9tait un imb\u00e9cile \u00e9tait une id\u00e9e courante et fausse dans toute l\u2019opposition avant qu\u2019il ne prenne le pouvoir. De nombreux livres ont essay\u00e9 ensuite de le justifier et d\u2019en faire un grand homme. Il dit donc : \u00ab Le fait qu\u2019il ait \u00e9chou\u00e9 n\u2019indique pas qu\u2019Hitler \u00e9tait un imb\u00e9cile, et l\u2019envergure de ses entreprises n\u2019en fait pas un grand homme. \u00bb Ce n\u2019est ni l\u2019un ni l\u2019autre, c\u2019est-\u00e0-dire que toute cette notion de grandeur n\u2019a pas d\u2019application.<\/p>\n<p>\u00ab Si les classes dirigeantes, dit Brecht, permettent \u00e0 un petit escroc de devenir un grand escroc, il n\u2019a pas droit \u00e0 une position privil\u00e9gi\u00e9e dans l\u2019histoire. \u00bb C\u2019est-\u00e0-dire que le fait qu\u2019il devienne un grand escroc et que ce qu\u2019il fait a des cons\u00e9quences graves ne le grandit pas. Puis il dit : \u00ab Sur un plan g\u00e9n\u00e9ral et de fa\u00e7on abrupte, on peut dire que la trag\u00e9die traite des souffrances de l\u2019humanit\u00e9 d\u2019une fa\u00e7on moins s\u00e9rieuse que la com\u00e9die. \u00bb<\/p>\n<p>Ceci est \u00e9videmment une d\u00e9claration choquante, mais en m\u00eame temps, je pense qu\u2019elle est parfaitement juste. Si l\u2019on veut garder son int\u00e9grit\u00e9 en de telles circonstances, on ne peut le faire que si l\u2019on se souvient : quoi qu\u2019il fasse et m\u00eame s\u2019il a tu\u00e9 dix millions de personnes, ce n\u2019est qu\u2019un clown.<\/p>\n<p><strong>Roger Errera : Lorsque vous avez publi\u00e9 votre livre sur le proc\u00e8s Eichmann, cet ouvrage a provoqu\u00e9 des r\u00e9actions tr\u00e8s violentes. Pourquoi cette r\u00e9action ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Hannah Arendt :<\/strong> Cette controverse \u00e9tait due en partie au fait que j\u2019avais attaqu\u00e9 la bureaucratie. Si l\u2019on attaque une bureaucratie, il faut s\u2019attendre \u00e0 ce qu\u2019elle se d\u00e9fende, qu\u2019elle vous attaque, qu\u2019elle essaie de vous rendre la vie impossible. C\u2019est plus ou moins une vilaine affaire politique. Cela, je pouvais le comprendre.<\/p>\n<p>Mais supposons qu\u2019ils n\u2019aient pas organis\u00e9 cette campagne. Malgr\u00e9 cela, l\u2019opposition \u00e0 ce livre aurait \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s forte parce que des Juifs ont \u00e9t\u00e9 offens\u00e9s, et par l\u00e0 je veux dire des personnes que je respecte vraiment et que je peux comprendre. Ils \u00e9taient surtout offens\u00e9s par ce que dit Brecht, par le rire. Mon rire, \u00e0 ce moment-l\u00e0, \u00e9tait plus ou moins innocent. Je n\u2019y pensais pas.<\/p>\n<p>Ce que je voyais, c\u2019est qu\u2019Eichmann \u00e9tait un clown. Eichmann, par exemple, ne s\u2019est jamais reproch\u00e9 ce qu\u2019il avait fait aux Juifs. Il se reprochait un incident : il avait gifl\u00e9 le pr\u00e9sident de la communaut\u00e9 juive de Vienne pendant son interrogatoire. Dieu sait que bien des gens subissaient des traitements bien pires que celui-l\u00e0, pourtant Eichmann ne se l\u2019est jamais pardonn\u00e9. Il avait c\u00e9d\u00e9 \u00e0 une impulsion et il pensait que c\u2019\u00e9tait tr\u00e8s mal d\u2019avoir perdu son sang-froid.<\/p>\n<p><strong>Roger Errera : Pourquoi pensez-vous que nous voyons en effet appara\u00eetre toute une litt\u00e9rature qui, s\u2019agissant notamment du nazisme, d\u00e9crit de fa\u00e7on souvent romanc\u00e9e ses chefs, leurs forfaits, et essaye de les humaniser, somme toute, et ainsi indirectement de les justifier ? Pensez-vous que de telles publications aient une raison purement commerciale ou pensez-vous qu\u2019elles aient une signification plus profonde ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Hannah Arendt :<\/strong> Je pense qu\u2019elles ont une signification. Elles montrent au moins que ce qui s\u2019est pass\u00e9 une fois peut arriver \u00e0 nouveau. La tyrannie est connue depuis tr\u00e8s longtemps, c\u2019est depuis tr\u00e8s longtemps un ennemi. Cela n\u2019a pourtant jamais emp\u00each\u00e9 un tyran de devenir un tyran. Cela n\u2019a emp\u00each\u00e9 ni N\u00e9ron ni Caligula. Et N\u00e9ron et Caligula n\u2019ont pas emp\u00each\u00e9 des exemples r\u00e9cents tels que l\u2019intrusion massive de la criminalit\u00e9 dans la vie politique.<\/p>\n<p><strong>Roger Errera :<\/strong> <strong>Vous \u00eates arriv\u00e9e dans ce pays [les \u00c9tats-Unis] en 1941, vous veniez d\u2019Europe. Vous y vivez donc depuis 32 ans. Quand vous arriviez en Europe, quelle \u00e9tait votre impression dominante ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Hannah Arendt :<\/strong> Mon impression dominante, c\u2019est que l\u2019Am\u00e9rique n\u2019est pas un \u00c9tat-nation. Les Europ\u00e9ens ont beaucoup de mal \u00e0 comprendre ce simple fait qu\u2019ils devraient pourtant th\u00e9oriquement conna\u00eetre. Ce pays n\u2019est uni ni par un h\u00e9ritage, ni par des souvenirs, ni par le sol, ni par la langue, ni par une origine identique. Il n\u2019y a pas d\u2019Am\u00e9ricains authentiques ici, les Indiens mis \u00e0 part. Tout le reste, ce sont des citoyens, et ces citoyens ne sont unis que par une seule chose, et c\u2019est beaucoup : on devient citoyen des \u00c9tats-Unis par simple acceptation de la Constitution.<\/p>\n<p>La Constitution, du point de vue fran\u00e7ais ou allemand n\u2019est qu\u2019un morceau de papier. On peut la modifier. Mais ici, c\u2019est un document sacr\u00e9. C\u2019est le souvenir constant d\u2019un acte unique et sacr\u00e9, l\u2019acte de fondation des \u00c9tats-Unis. Sa fondation a consist\u00e9 \u00e0 r\u00e9unir en un tout des minorit\u00e9s ethniques et des r\u00e9gions enti\u00e8rement disparates, sans pour autant niveler et faire dispara\u00eetre ces diff\u00e9rences.<\/p>\n<p>Tout cela est tr\u00e8s difficile \u00e0 comprendre pour un \u00e9tranger. Nous pouvons donc dire que dans ce syst\u00e8me politique, c\u2019est la loi qui r\u00e8gne et non pas les hommes. Jusqu\u2019\u00e0 quel point ceci est vrai et a besoin d\u2019\u00eatre vrai pour le bien du pays, j\u2019ai failli dire de la nation, pour le bien de l\u2019ensemble des \u00c9tats-Unis d\u2019Am\u00e9rique, pour la r\u00e9publique, \u00e0 vrai dire\u2026<\/p>\n<p><strong>Roger Errera :<\/strong> <strong>Durant les dix ann\u00e9es qui viennent de s\u2019\u00e9couler, l\u2019Am\u00e9rique a connu une vague de violence politique marqu\u00e9e par l\u2019assassinat du pr\u00e9sident, de son fr\u00e8re, par la guerre du Vietnam, par l\u2019affaire du Watergate. Pourquoi l\u2019Am\u00e9rique peut-elle surmonter des crises qui en Europe auraient abouti \u00e0 des changements de r\u00e9gime, voire \u00e0 des troubles int\u00e9rieurs tr\u00e8s graves ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Hannah Arendt : <\/strong>L\u2019affaire du Watergate a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 l\u2019une des plus profondes crises constitutionnelles que l\u2019Am\u00e9rique a jamais connue. Cette crise constitutionnelle repr\u00e9sente pour la premi\u00e8re fois aux \u00c9tats-Unis un conflit ouvert entre le l\u00e9gislatif et l\u2019ex\u00e9cutif. Ici, c\u2019est la Constitution elle-m\u00eame qui est en partie responsable.<\/p>\n<p>Les P\u00e8res fondateurs ne pensaient pas que la tyrannie puisse surgir de l\u2019ex\u00e9cutif, parce qu\u2019ils ne voyaient dans celui-ci rien d\u2019autre que la simple ex\u00e9cution de ce qu\u2019avait d\u00e9cid\u00e9 le l\u00e9gislateur, sous des formes vari\u00e9es, je m\u2019en tiens l\u00e0. Nous savons aujourd\u2019hui que le plus grand danger de tyrannie vient de l\u2019ex\u00e9cutif.<\/p>\n<p>Mais si nous prenons \u00e0 la lettre l\u2019esprit de la Constitution, que pensaient les P\u00e8res fondateurs ? Ils pensaient s\u2019\u00eatre lib\u00e9r\u00e9s d\u2019abord de la domination de la majorit\u00e9, c\u2019est pourquoi ce serait une grave erreur de penser que ce que nous avons est une d\u00e9mocratie. Une erreur que de nombreux Am\u00e9ricains partagent. Ce que nous avons ici, c\u2019est un syst\u00e8me r\u00e9publicain. Les P\u00e8res fondateurs s\u2019attachaient surtout \u00e0 pr\u00e9server les droits des minorit\u00e9s parce qu\u2019ils estimaient que dans un corps politique sain, il doit y avoir une pluralit\u00e9 d\u2019opinions.<\/p>\n<p>Ce que les Fran\u00e7ais appellent l\u2019Union sacr\u00e9e \u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment pour eux ce dont il ne fallait pas. Ce serait d\u00e9j\u00e0 une sorte de tyrannie, et le tyran pourrait tr\u00e8s bien \u00eatre une majorit\u00e9. Par cons\u00e9quent, le syst\u00e8me politique tout entier est organis\u00e9 de telle fa\u00e7on que m\u00eame apr\u00e8s la victoire de la majorit\u00e9, il y a toujours une opposition. Cette opposition est n\u00e9cessaire car elle repr\u00e9sente les opinions l\u00e9gitimes d\u2019une ou de plusieurs minorit\u00e9s.<\/p>\n<p>La s\u00e9curit\u00e9 nationale est une notion nouvelle dans le vocabulaire am\u00e9ricain. C\u2019est vraiment, si je peux l\u2019interpr\u00e9ter un peu, la traduction de raison d\u2019\u00c9tat. Cette notion de raison d\u2019\u00c9tat n\u2019a jamais jou\u00e9 aucun r\u00f4le en Am\u00e9rique. C\u2019est une nouvelle importation.<\/p>\n<p>La s\u00e9curit\u00e9 nationale couvre maintenant toutes sortes de d\u00e9lits. Par exemple, le pr\u00e9sident a tous les droits. Il est au-dessus de la loi. Le roi ne peut se tromper, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il est comme un monarque dans une r\u00e9publique. Il est au-dessus de la loi, et sa justification est toujours que quoi qu\u2019il fasse, il le fait en vue de la s\u00e9curit\u00e9 nationale.<\/p>\n<p><strong>Roger Errera :<\/strong> <strong>En quoi selon vous ces implications modernes de la raison d\u2019\u00c9tat, ce que vous appelez l\u2019\u00ab intrusion de la criminalit\u00e9 dans le domaine politique \u00bb, est-elle propre \u00e0 notre temps ? Est-ce que ceci est propre \u00e0 notre \u00e9poque ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Hannah Arendt : <\/strong>C\u2019est propre \u00e0 notre \u00e9poque, c\u2019est vraiment ce que je pense. Tout comme le commerce apatride est propre \u00e0 notre \u00e9poque et se perp\u00e9tue sous diff\u00e9rent aspects, sous des genres diff\u00e9rents et des couleurs diff\u00e9rentes. Mais si nous en venons \u00e0 ces questions g\u00e9n\u00e9rales, ce qui est \u00e9galement <em>propre \u00e0 notre \u00e9poque<\/em>, c\u2019est l\u2019intrusion massive de la criminalit\u00e9 dans la vie politique. Je veux parler ici de quelque chose qui d\u00e9passe de loin ces crimes que l\u2019on cherche toujours \u00e0 justifier par la raison d\u2019\u00c9tat en pr\u00e9textant que ce sont des exceptions \u00e0 la r\u00e8gle. Ici, au contraire, nous sommes soudain confront\u00e9s avec un style d\u2019action politique qui est en lui-m\u00eame criminel.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est plus une exception \u00e0 r\u00e8gle. Ils ne disent pas : \u00ab Nous sommes dans une situation d\u2019une telle urgence qu\u2019il nous faut brancher tout le monde sur une table d\u2019\u00e9coute, y compris le pr\u00e9sident lui-m\u00eame \u00bb. Ici, la table d\u2019\u00e9coute fait partie du proc\u00e9d\u00e9 politique normal. Ils ne disent pas non plus : \u00ab Nous cambriolons exceptionnellement les bureaux d\u2019un psychiatre, et nous ne le ferons jamais plus \u00bb, absolument pas. Ils affirment au contraire qu\u2019une telle effraction est absolument l\u00e9gitime.<\/p>\n<p>Cette affaire de s\u00e9curit\u00e9 nationale provient directement de la notion de raison d\u2019\u00c9tat. Cette notion de s\u00e9curit\u00e9 nationale que l\u2019on invoque est directement import\u00e9e d\u2019Europe centrale. Bien s\u00fbr, les Allemands, les Fran\u00e7ais et les Italiens la reconnaissent comme enti\u00e8rement justifi\u00e9e parce qu\u2019ils ont toujours v\u00e9cu sous cette r\u00e8gle. Mais c\u2019\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019h\u00e9ritage europ\u00e9en que la R\u00e9volution am\u00e9ricaine avait l\u2019intention de briser.<\/p>\n<p><strong>Roger Errera : Dans votre essai consacr\u00e9 aux documents du Pentagone [2], vous d\u00e9crivez la psychologie de ceux que vous appelez les \u00ab sp\u00e9cialistes de la solution des probl\u00e8mes \u00bb, qui \u00e9taient \u00e0 l\u2019\u00e9poque les conseillers du gouvernement am\u00e9ricain. Et vous dites : \u00ab Les sp\u00e9cialistes de la solution des probl\u00e8mes ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9finis comme des hommes tr\u00e8s s\u00fbrs d\u2019eux-m\u00eames et qui semblent rarement douter de leur aptitude \u00e0 s\u2019imposer. Ils ne se contentaient pas de faire preuve d\u2019intelligence, mais se targuaient en m\u00eame temps de leur rationalisme, de leur amour de la th\u00e9orie, de l\u2019univers purement intellectuel, leur faisant rejeter tout sentimentalisme \u00e0 un point assez effrayant. \u00bb<\/strong><\/p>\n<p><strong>Hannah Arendt : <\/strong>Est-ce que je peux vous interrompre ici ? Je pense que cela suffit. J\u2019ai un tr\u00e8s bon exemple. Dans les documents du pentagone, il y a un tr\u00e8s bon exemple de cette mentalit\u00e9 scientifique envahissante. Vous connaissez la th\u00e9orie des dominos qui \u00e9tait la th\u00e9orie officielle tout au long de la guerre froide, de 1950 \u00e0 1969, peu de temps apr\u00e8s les documents du Pentagone.<\/p>\n<blockquote><p><em>La \u00ab\u00a0th\u00e9orie des dominos\u00a0\u00bb est un bon exemple du type de mentalit\u00e9 scientifique qui \u00e9crase toutes les autres id\u00e9es.<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>La v\u00e9rit\u00e9 est que parmi les intellectuels tr\u00e8s sophistiqu\u00e9s qui avaient \u00e9crit les documents du Pentagone, tr\u00e8s rares \u00e9taient ceux qui croyaient en cette th\u00e9orie des dominos. Aux plus hauts postes du gouvernement, il n\u2019y avait que deux ou trois personnes qui y croyaient vraiment, W. Rostow et, je ne sais pas, le g\u00e9n\u00e9ral Taylor, et ce n\u2019\u00e9taient pas exactement parmi les plus intelligents. En fait, ils n\u2019y croyaient m\u00eame pas, mais toutes leurs actions s\u2019en tenaient \u00e0 cette th\u00e9orie.<\/p>\n<p>Ils n\u2019agissaient pas par mensonge ou parce qu\u2019ils voulaient se faire bien voir de leurs sup\u00e9rieurs, ils convenaient bien, mais parce que cela leur donnait un cadre dans lequel ils pouvaient travailler. Ils avaient adopt\u00e9 ce cadre tout en sachant qu\u2019il \u00e9tait en contradiction avec les \u00e9v\u00e9nements et les analyses qui leur prouvaient chaque matin que ce point de vue \u00e9tait tout simplement faux. Ils l\u2019ont adopt\u00e9 parce qu\u2019ils n\u2019avaient pas d\u2019autre cadre.<\/p>\n<blockquote><p><em>Les gens trouvent de telles th\u00e9ories afin de se d\u00e9barrasser de la contingence et de l\u2019impr\u00e9visible. Le bon vieux Hegel a dit un jour que toute contemplation philosophique ne sert qu\u2019\u00e0 \u00e9liminer l\u2019accidentel. Un fait doit \u00eatre attest\u00e9 par des t\u00e9moins oculaires qui ne sont pas les meilleurs des t\u00e9moins ; aucun fait n\u2019est incontestable. Mais que deux et deux font quatre ne fait aucun doute. Et les th\u00e9ories produites au Pentagone \u00e9taient toutes beaucoup plus plausibles que ce qui s\u2019est r\u00e9ellement pass\u00e9.<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p><strong>Roger Errera : Notre si\u00e8cle me semble domin\u00e9 par une persistance de modes de pens\u00e9e fond\u00e9s sur le d\u00e9terminisme historique.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Hannah Arendt : <\/strong>Il y a de tr\u00e8s bonnes raisons \u00e0 cette croyance en la n\u00e9cessit\u00e9 historique.<\/p>\n<blockquote><p><em>La principale caract\u00e9ristique de tout \u00e9v\u00e8nement est qu\u2019il n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 pr\u00e9vu.<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Nous ne connaissons pas l\u2019avenir. Tout le monde agit en vue de l\u2019avenir et personne ne sait ce qu\u2019il fait parce que l\u2019avenir se fait. L\u2019action est faite par nous et non pas par moi. Ce n\u2019est que lorsque j\u2019agis seule, si j\u2019\u00e9tais la seule, que je pourrais pr\u00e9dire ce qui va se passer \u00e0 la suite de mes actes. Il semble donc que ce qui s\u2019est vraiment pass\u00e9 soit enti\u00e8rement du domaine de la contingence, et de fait, la contingence est l\u2019un des plus grands facteurs de l\u2019histoire. Personne ne sait ce qui va arriver simplement parce qu\u2019il y a tant de choses qui d\u00e9pendent d\u2019une \u00e9norme quantit\u00e9 de facteurs variables, c\u2019est-\u00e0-dire du <em>hasard<\/em>.<\/p>\n<p>Par contre, si l\u2019on regarde l\u2019histoire, r\u00e9trospectivement on peut dire que l\u2019histoire est logique.<\/p>\n<blockquote><p><em>L\u2019histoire juive, par exemple, a en fait eu ses hauts et ses bas, ses inimiti\u00e9s et ses amiti\u00e9s, comme toute histoire de tous les peuples. L\u2019id\u00e9e qu\u2019il existe une histoire unilin\u00e9aire est bien s\u00fbr fausse. Mais si vous la regardez apr\u00e8s l\u2019exp\u00e9rience d\u2019Auschwitz, il semble que toute l\u2019histoire \u2013 ou du moins l\u2019histoire depuis le Moyen-\u00c2ge \u2013 n\u2019ait pas eu d\u2019autre but qu\u2019Auschwitz\u2026<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Comment cela a-t-il \u00e9t\u00e9 possible ? C\u2019est le v\u00e9ritable probl\u00e8me de toute philosophie de l\u2019histoire. Comment est-il possible qu\u2019apr\u00e8s coup il semble toujours que les choses n\u2019auraient pas pu se passer autrement ? Toutes les variables ont disparu, et la r\u00e9alit\u00e9 a un impact si puissant que nous ne pouvons pas prendre la peine d\u2019envisager une vari\u00e9t\u00e9 infinie de possibilit\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>Roger Errera : Mais si nos contemporains conservent leur attachement \u00e0 des modes de pens\u00e9e d\u00e9terministes, malgr\u00e9 les d\u00e9mentis de l\u2019histoire, serait-ce d\u2019apr\u00e8s vous parce qu\u2019ils ont peur de la libert\u00e9, parce qu\u2019ils ont peur de l\u2019impr\u00e9vu ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Hannah Arendt : <\/strong>Oui, bien s\u00fbr, mais ils ne le disent pas. S\u2019ils le disaient, on pourrait imm\u00e9diatement ouvrir le d\u00e9bat. Si seulement ils disaient : \u00ab nous avons peur \u00bb, par exemple. \u00ab Nous avons peur d\u2019avoir peur. \u00bb C\u2019est l\u2019une des principales motivations. Mais nous avons peur de la libert\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Roger Errera : Est-ce que vous imaginez en Europe un ministre, voyant sa politique sur le point d\u2019\u00e9chouer, commander \u00e0 une \u00e9quipe d\u2019experts ext\u00e9rieurs \u00e0 l\u2019administration une \u00e9tude dont le but serait de savoir les d\u00e9cisions\u2026<\/strong><\/p>\n<p><strong>Hannah Arendt : <\/strong>Pas ext\u00e9rieurs de l\u2019administration. Ils venaient de partout, et aussi de\u2026<\/p>\n<p><strong>Roger Errera : C\u2019est cela, mais \u00e9galement avec des personnes ext\u00e9rieures \u00e0 l\u2019administration. Est-ce que donc vous imaginez un ministre europ\u00e9en dans la m\u00eame situation commander une telle \u00e9tude pour savoir comment cela est arriv\u00e9 ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Hannah Arendt : <\/strong>Bien s\u00fbr que non.<\/p>\n<p><strong>Roger Errera : Pourquoi ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Hannah Arendt : <\/strong>\u00c0 cause de la raison d\u2019\u00c9tat. Il aurait imm\u00e9diatement commenc\u00e9 \u00e0 dissimuler ses erreurs. L\u2019attitude de McNamara \u00e9tait diff\u00e9rente. J\u2019ai cit\u00e9 au d\u00e9but de mon essai sur les documents du Pentagone l\u2019un de ses propos : \u00ab Ce n\u2019est pas un tr\u00e8s joli spectacle que de voir la premi\u00e8re des superpuissances tuer ou blesser chaque semaine des milliers de non combattants. Comment en sommes-nous arriv\u00e9s l\u00e0 ? \u00bb [3] C\u2019est l\u00e0 une attitude am\u00e9ricaine et cela montre que la situation \u00e9tait encore saine parce qu\u2019il y avait encore un McNamara qui voulait en tirer un enseignement.<\/p>\n<p><strong>Roger Errera : Pensez-vous qu\u2019actuellement les dirigeants am\u00e9ricains plac\u00e9s devant d\u2019autres situations aient encore l\u2019envie de savoir ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Hannah Arendt : <\/strong>Non. Je ne pense pas qu\u2019il en reste un seul. Je ne sais pas. Non, non, non, je retire ce que j\u2019ai dit. Je crois, si je ne me trompe, que McNamara \u00e9tait sur la liste des ennemis de Nixon, je l\u2019ai lu aujourd\u2019hui dans le New-York Times. Je pense que c\u2019est vrai. Cela vous montre d\u00e9j\u00e0 que toute cette attitude n\u2019existe plus dans la vie politique am\u00e9ricaine au niveau le plus \u00e9lev\u00e9. Ces gens-l\u00e0 croyaient d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019image qu\u2019il fallait cr\u00e9er de soi, mais en se disant : \u00ab pourquoi n\u2019avons-nous pas r\u00e9ussi \u00e0 nous cr\u00e9er une image ? \u00bb Et on pourrait dire qu\u2019il ne s\u2019agissait que d\u2019image. Mais maintenant ils veulent que tout le monde croie \u00e0 leur image et que personne ne regarde au-del\u00e0. Nous entrons alors dans un univers politique tout \u00e0 fait diff\u00e9rent.<\/p>\n<p><strong>Roger Errera : Et donc apr\u00e8s ce que le s\u00e9nateur Fullbright appelait l\u2019\u00ab arrogance du pouvoir \u00bb, apr\u00e8s ce que l\u2019on pourrait nommer l\u2019arrogance du savoir, un troisi\u00e8me stade qui serait l\u2019arrogance tout court.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Hannah Arendt : <\/strong>Oui. Je ne sais pas si c\u2019est l\u2019arrogance tout court. C\u2019est plut\u00f4t la volont\u00e9 de dominer. Jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent cela n\u2019a pas r\u00e9ussi. Je peux encore aujourd\u2019hui m\u2019asseoir \u00e0 cette table et vous parler librement, donc ils ne m\u2019ont pas encore domin\u00e9e et je n\u2019ai pas peur. J\u2019ai peut-\u00eatre tort. Je me sens parfaitement libre dans ce pays. Quelqu\u2019un, Morgenthau je crois, a appel\u00e9 toute l\u2019entreprise de Nixon la \u00ab r\u00e9volution avort\u00e9e \u00bb. Nous ne savons pas encore si elle a avort\u00e9, il a peut-\u00eatre dit cela de fa\u00e7on pr\u00e9matur\u00e9e, mais on peut certainement dire une chose : elle n\u2019a pas non plus \u00e9t\u00e9 couronn\u00e9e de succ\u00e8s.<\/p>\n<p><strong>Roger Errera : Mais ce qui menace, \u00e0 notre \u00e9poque, c\u2019est l\u2019id\u00e9e que les buts de la politique sont illimit\u00e9s. Le lib\u00e9ralisme, tout de m\u00eame, repose, je crois, sur l\u2019id\u00e9e que la politique a des objectifs limit\u00e9s. Est-ce que, \u00e0 notre \u00e9poque, l\u2019arriv\u00e9e au pouvoir d\u2019hommes, de mouvements, qui s\u2019assignent des objectifs illimit\u00e9s n\u2019est pas la plus grande menace ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Hannah Arendt : <\/strong>J\u2019esp\u00e8re que je ne vous choquerais pas si je vous dis que je ne suis pas du tout s\u00fbre d\u2019\u00eatre une lib\u00e9rale. Je n\u2019ai vraiment aucun credo en la mati\u00e8re. Je ne professe pas de philosophie politique que je pourrais r\u00e9sumer par un terme en \u00ab isme \u00bb.<\/p>\n<p><strong>Roger Errera : Certainement, mais c\u2019est tout de m\u00eame \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des fondements de la pens\u00e9e lib\u00e9rale, avec les emprunts \u00e0 l\u2019antiquit\u00e9, que se situe votre r\u00e9flexion philosophique.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Hannah Arendt : <\/strong>Diriez-vous que Montesquieu est un lib\u00e9ral ? Diriez-vous que tous ceux dont je tiens compte et qui ont un peu de valeur\u2026 Moi, je me sers o\u00f9 je peux. Je prends ce que je peux et ce qui me convient. L\u2019un de grands avantages de notre temps, c\u2019est ce qu\u2019a dit Ren\u00e9 Char : \u00ab Notre h\u00e9ritage n\u2019est garanti par aucun testament. \u00bb<\/p>\n<p><strong>Roger Errera : \u00ab pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 par aucun testament. \u00bb<\/strong><\/p>\n<p><strong>Hannah Arendt :<\/strong> \u00ab n\u2019est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 par aucun testament. \u00bb [4] Cela veut dire que nous sommes enti\u00e8rement libres d\u2019utiliser o\u00f9 que nous le voulions, les exp\u00e9riences et les pens\u00e9es du pass\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Roger Errera : Mais est-ce que cette libert\u00e9 extr\u00eame ne risque pas d\u2019effrayer beaucoup de nos contemporains qui pr\u00e9f\u00e9reraient trouver toute pr\u00eate une th\u00e9orie, une id\u00e9ologie et \u00eatre en mesure de l\u2019appliquer ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Hannah Arendt :<\/strong> Certainement. Aucun doute.<\/p>\n<p><strong>Roger Errera : Cette libert\u00e9 que vous d\u00e9finissez, cela risque d\u2019\u00eatre la libert\u00e9 de quelques-uns, de ceux qui auront la force d\u2019inventer de nouveaux modes de pens\u00e9e ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Hannah Arendt :<\/strong> Non. Non. Elle ne repose que sur la conviction que chaque \u00eatre humain, en tant qu\u2019\u00eatre pensant, peut r\u00e9fl\u00e9chir aussi bien que moi, et peut former son propre jugement s\u2019il le veut. Ce que je ne sais pas, c\u2019est comment faire na\u00eetre ce d\u00e9sir en lui. Je ne suis pas une propa\u2026<\/p>\n<p>La seule chose qui peut vraiment nous aider, c\u2019est vraiment de r\u00e9fl\u00e9chir. R\u00e9fl\u00e9chir, cela signifie de toujours penser de mani\u00e8re critique. Et penser de mani\u00e8re critique, cela signifie que chaque pens\u00e9e sape ce qu\u2019il y a en fait de r\u00e8gles rigides, et de convictions g\u00e9n\u00e9rales. Tout ce qui se passe lorsqu\u2019on pense est soumis \u00e0 un examen critique. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il n\u2019existe pas de pens\u00e9e dangereuse, pour la simple raison que le fait de penser est en lui-m\u00eame une entreprise tr\u00e8s dangereuse. Mais ne pas penser est encore plus dangereux. Je ne nie pas le fait que r\u00e9fl\u00e9chir est dangereux, mais ne pas r\u00e9fl\u00e9chir, c\u2019est plus dangereux, encore.<\/p>\n<p><strong>Roger Errera : Revenons \u00e0 ce mot de Ren\u00e9 Char : \u00ab Notre h\u00e9ritage n\u2019est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019aucun testament. \u00bb Quel est d\u2019apr\u00e8s vous l\u2019h\u00e9ritage du XXe si\u00e8cle ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Hannah Arendt :<\/strong> Nous sommes encore l\u00e0. Vous \u00eates jeune, je suis \u00e2g\u00e9e, mais nous sommes encore l\u00e0 tous les deux pour leur laisser quelque chose.<\/p>\n<p><strong>Roger Errera :<\/strong> <strong>Justement, que laisserons-nous au XXIe si\u00e8cle ? Les trois quarts du si\u00e8cle sont d\u00e9j\u00e0 \u00e9coul\u00e9s.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Hannah Arendt :<\/strong> Je n\u2019en sais rien. Je suis \u00e0 peu pr\u00e8s certaine qu\u2019il y aura l\u2019art moderne, qui stagne plut\u00f4t actuellement. Mais apr\u00e8s la grande cr\u00e9ativit\u00e9 des quarante premi\u00e8res ann\u00e9es de ce si\u00e8cle, notamment en France, il est naturel qu\u2019il se produise un certain \u00e9puisement. Ce XXe si\u00e8cle sera probablement l\u2019un des grands si\u00e8cles de l\u2019Histoire, mais pas en politique.<\/p>\n<p><strong>Roger Errera : Vous avez trait\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises dans votre \u0153uvre de l\u2019histoire moderne des Juifs et de l\u2019antis\u00e9mitisme. Vous dites \u00e0 la fin de l\u2019un de vos ouvrages que la naissance du mouvement sioniste \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle a \u00e9t\u00e9 la seule r\u00e9ponse politique que les Juifs aient jamais trouv\u00e9e \u00e0 l\u2019antis\u00e9mitisme [5]. En quoi l\u2019existence d\u2019Isra\u00ebl a chang\u00e9 le contexte politique et psychologique dans lequel vivent les Juifs dans le monde ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Hannah Arendt :<\/strong> Je crois que cela a tout chang\u00e9. Aujourd\u2019hui, le peuple juif est vraiment uni derri\u00e8re Isra\u00ebl [6]. Ils sentent qu\u2019ils ont un \u00c9tat, une repr\u00e9sentation politique, tout comme les Irlandais, les Anglais ou les Fran\u00e7ais. Ils ont non seulement une patrie, mais ils ont un \u00c9tat-nation et leur attitude toute enti\u00e8re envers les Arabes d\u00e9pend pour une grande part d\u2019une identification que les Juifs venant d\u2019Europe centrale ont toujours faite instinctivement et sans r\u00e9fl\u00e9chir. L\u2019\u00c9tat doit \u00eatre n\u00e9cessairement un \u00c9tat-nation.<\/p>\n<p>Les relations entre la diaspora et Isra\u00ebl, ou ce qui ant\u00e9rieurement \u00e9tait la Palestine, ont chang\u00e9 parce qu\u2019Isra\u00ebl n\u2019est plus simplement un refuge pour Juifs polonais. Un sioniste \u00e9tait alors un homme qui essayait d\u2019obtenir de l\u2019argent des Juifs riches pour les pauvres Juifs polonais. Mais aujourd\u2019hui, Isra\u00ebl est le repr\u00e9sentant du peuple juif dans le monde entier. Que cela nous plaise ou non, c\u2019est une autre question. Cela ne signifie pas que le juda\u00efsme de la diaspora doit toujours \u00eatre du m\u00eame avis que le gouvernement isra\u00e9lien. Ce n\u2019est pas une question de gouvernement, c\u2019est une question d\u2019\u00c9tat. Tant que cet \u00c9tat existera, il sera \u00e9videmment ce qui nous repr\u00e9sente aux yeux du monde.<\/p>\n<p><strong>Roger Errera : Justement, un auteur fran\u00e7ais, Georges Friedmann a \u00e9crit, il y a une dizaine d\u2019ann\u00e9es, un livre intitul\u00e9 Fin du peuple juif ? [7] o\u00f9 il concluait qu\u2019\u00e0 l\u2019avenir il y aurait d\u2019un c\u00f4t\u00e9 un nouvel \u00c9tat, la nation isra\u00e9lienne, et de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, dans les pays de la diaspora, des Juifs qui s\u2019assimileraient et perdraient peu \u00e0 peu leurs caract\u00e9ristiques propres.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Hannah Arendt :<\/strong> Cette hypoth\u00e8se semble tr\u00e8s plausible et je crois qu\u2019elle est tout \u00e0 fait fausse. Dans l\u2019antiquit\u00e9, lorsque l\u2019\u00c9tat juif existait encore, il y avait d\u00e9j\u00e0 une grande diaspora juive. Au cours des si\u00e8cles, \u00e0 travers un tr\u00e8s grand nombre de formes diff\u00e9rentes de gouvernements et d\u2019\u00c9tats, les Juifs, le seul peuple de l\u2019antiquit\u00e9 qui ait surv\u00e9cu \u00e0 travers les mill\u00e9naires, n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 assimil\u00e9s.<\/p>\n<p>Si les Juifs avaient pu \u00eatre assimil\u00e9s, il y a longtemps qu\u2019ils l\u2019auraient \u00e9t\u00e9. Il y a eu une occasion pendant la p\u00e9riode espagnole, il y en a eu une autre pendant la p\u00e9riode romaine, puis \u00e9videmment au XVIIIe et au XIXe si\u00e8cle. Un peuple, une collectivit\u00e9, ne se suicide pas. M. Friedmann se trompe parce qu\u2019il ne comprend pas que le sentiment des intellectuels qui peuvent changer, en effet, de nationalit\u00e9 et absorber une autre culture, ne correspond pas au sentiment du peuple dans son ensemble, et particuli\u00e8rement pas \u00e0 celui d\u2019un peuple qui a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 par des lois que nous connaissons.<\/p>\n<blockquote><p><em>Le \u00ab\u00a0talent\u00a0\u00bb \u2013 pour ainsi dire \u2013 d\u2019une certaine partie au moins du peuple juif est un probl\u00e8me historique, un probl\u00e8me de premier ordre pour les historiens. Je peux risquer une explication sp\u00e9culative : nous sommes le seul peuple, le seul peuple europ\u00e9en, qui a surv\u00e9cu depuis l\u2019Antiquit\u00e9 et pratiquement intact. <\/em><\/p>\n<p><em>Cela signifie que nous avons conserv\u00e9 notre identit\u00e9, et que nous sommes les seuls \u00e0 n\u2019avoir jamais connu l\u2019analphab\u00e9tisme. Nous avons toujours \u00e9t\u00e9 alphab\u00e9tis\u00e9s parce qu\u2019on ne peut pas \u00eatre juif sans \u00eatre alphab\u00e9tis\u00e9. Les femmes \u00e9taient moins alphab\u00e9tis\u00e9es que les hommes, mais m\u00eame elles \u00e9taient beaucoup plus alphab\u00e9tis\u00e9es que leurs homologues ailleurs. Non seulement l\u2019\u00e9lite savait lire, mais chaque Juif devait lire \u2013 le peuple entier, dans toutes ses classes et \u00e0 tous les niveaux de talent et d\u2019intelligence.<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p><strong>Roger Errera : Que signifie pour les Juifs l\u2019assimilation dans la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Hannah Arendt :<\/strong> Dans le sens d\u2019une assimilation des Juifs \u00e0 leur environnement, il n\u2019y a pas d\u2019assimilation \u00e0 une culture. Voulez-vous avoir l\u2019obligeance de me dire \u00e0 quoi les Juifs devraient s\u2019assimiler, ici ? Aux Anglais, aux Irlandais, aux Allemands, aux Fran\u00e7ais, \u00e0 quiconque qui soit venu ?<\/p>\n<p><strong>Roger Errera :<\/strong> <strong>Lorsque l\u2019on dit que les Juifs am\u00e9ricains sont tr\u00e8s am\u00e9ricanis\u00e9s, non seulement am\u00e9ricains mais am\u00e9ricanis\u00e9s, \u00e0 quoi fait-on allusion ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Hannah Arendt :<\/strong> On pense au style de vie. Tous ces Juifs sont d\u2019excellents citoyens Am\u00e9ricains. Cela signifie leur vie publique, pas leur vie priv\u00e9e, pas leur vie sociale. Leur vie priv\u00e9e et leur vie sociale sont aujourd\u2019hui plus juives qu\u2019elles ne l\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9. Ainsi, un grand nombre de jeunes apprennent l\u2019h\u00e9breu, m\u00eame si leurs parents l\u2019ont oubli\u00e9 depuis longtemps.<\/p>\n<p>Mais l\u2019essentiel, c\u2019est Isra\u00ebl. Est-on pour ou contre Isra\u00ebl ? Prenez par exemple les Juifs allemands de ma propre g\u00e9n\u00e9ration qui ont \u00e9migr\u00e9 aux \u00c9tats-Unis. En tr\u00e8s peu de temps, ils sont devenus des Juifs tr\u00e8s nationalistes, beaucoup plus nationalistes que je ne l\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9, en d\u00e9pit du fait que j\u2019\u00e9tais, moi, sioniste, et qu\u2019ils ne l\u2019\u00e9taient pas. Je n\u2019ai jamais dit : \u00ab je suis allemande \u00bb, j\u2019ai toujours dit : \u00ab je suis juive \u00bb. Mais maintenant, \u00e0 quoi s\u2019assimilent-ils ? \u00c0 la communaut\u00e9 juive. Puisqu\u2019ils \u00e9taient habitu\u00e9s \u00e0 l\u2019assimilation, ils se sont assimil\u00e9s \u00e0 la communaut\u00e9 juive d\u2019Am\u00e9rique. Avec la ferveur de nouveaux convertis, ils sont devenus ultra-nationalistes et pro-Isra\u00e9liens.<\/p>\n<p><strong>Roger Errera :<\/strong> <strong>\u00c0 travers l\u2019histoire, ce qui a assur\u00e9 la survie du peuple juif, cela a \u00e9t\u00e9 essentiellement un lien de nature religieuse. Nous sommes \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019ensemble des religions connaissent une crise, et o\u00f9 le lien religieux tend \u00e0 s\u2019affaiblir. Dans ces conditions, qu\u2019est-ce qui, \u00e0 l\u2019\u00e9poque contemporaine, fait l\u2019unit\u00e9 du peuple juif \u00e0 travers le monde ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Hannah Arendt :<\/strong> Je crois qu\u2019ici vous vous trompez l\u00e9g\u00e8rement. Lorsque vous dites \u00ab religion \u00bb, vous pensez \u00e9videmment \u00e0 la religion chr\u00e9tienne qui est un credo, une croyance, une foi. Cela n\u2019est absolument pas le cas pour la religion juive. C\u2019est une religion nationale dans laquelle religion et nation co\u00efncident. Vous savez que les Juifs, par exemple, ne reconnaissent pas le bapt\u00eame des Juifs convertis au christianisme ? Tout se passe comme si cet acte n\u2019existait pas.<\/p>\n<p>D\u2019apr\u00e8s la loi juive, un Juif reste toujours juif. Aussi longtemps que quelqu\u2019un est n\u00e9 d\u2019une m\u00e8re juive, la recherche de la paternit\u00e9 est interdite, c\u2019est un Juif. La notion de religion est compl\u00e8tement diff\u00e9rente. Il s\u2019agit beaucoup plus d\u2019un mode de vie que d\u2019une religion dans le sens particulier et sp\u00e9cifique de la religion chr\u00e9tienne. J\u2019ai eu une \u00e9ducation juive et je me souviens lorsque j\u2019avais environ 14 ans, je me suis r\u00e9volt\u00e9e contre notre professeur et j\u2019ai voulu le choquer. Je me suis lev\u00e9e et j\u2019ai dit : \u00ab Je ne crois pas en Dieu. \u00bb Il m\u2019a alors r\u00e9pondu : \u00ab Personne ne vous le demande. \u00bb<\/p>\n<h3>Notes<\/h3>\n<p>[1] Bertolt Brecht, \u00ab Bemerkungen \u00bb dans Der aufhaltsame Aufstieg des Arturo Ui, cf. Brecht, Werke (GroBe kommentierte Berliner und Frankfurter Ausgabe), v. 24, pp. 315-319.<\/p>\n<p>[2] Hannah Arendt, \u00ab Lying in Politics: Reflections on the Pentagon Papers \u00bb, The New York Review of Books (18 novembre 1971), pp. 30-39; Pour l\u2019\u00e9dition fran\u00e7aise, cf. note 6 dans \u00ab Interviewing Hannah Arendt \u00bb; \u00c9dition allemande : \u00ab Die Luge in der Politik: Uberlegungen zu den PentagonPapieren \u00bb, Die neue Rundschou (v. 83, no. 2 [1972]), pp. 185-213.<\/p>\n<p>[3] La citation de Robert S. McNamara qu\u2019Arendt a prise comme slogan dans \u00ab Lying in Politics \u00bb se lit comme suit : \u00ab L\u2019image de la plus grande superpuissance du monde tuant ou blessant gravement un millier de non combattants par semaine, alors qu\u2019elle tente de pilonner et soumettre une minuscule nation arri\u00e9r\u00e9e sur une question dont les m\u00e9rites sont vivement contest\u00e9s, n\u2019est pas belle \u00e0 voir. \u00bb [\u00ab The picture of the world\u2019s greatest superpower killing or seriously injuring a thousand non-combatants a week, while trying to pound a tiny backward nation into submission on an issue whose merits are hotly disputed, is not a pretty one. \u00bb]<\/p>\n<p>[4] Ren\u00e9 Char : \u00ab Notre h\u00e9ritage n\u2019est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 par aucun testament. \u00bb L\u2019aphorisme est tir\u00e9 de \u00ab Ren\u00e9 Char, Feuillets d\u2019Hypnos \u00bb, no. 62 voir R. Char, \u0152uvres compl\u00e8tes (Paris: Gallimard, 1983), p. 190; cf. Hannah Arendt dans sa \u00ab Preface \u00bb \u00e0 \u00ab Between Past and Future: Eight Exercises in Political Thought \u00bb (New York: Viking), 1968.<\/p>\n<p>[5] Hannah Arendt, The Origins of Totalitarianism, new edition with added prefaces (San Diego etc. : A Harvest I HBJ Book, 1979), p. 120.<\/p>\n<p>[6] Cette d\u00e9claration et les suivantes doivent \u00eatre lues dans le contexte des \u00e9v\u00e9nements de la journ\u00e9e. Le 6 octobre 1973, l\u2019\u00c9gypte et la Syrie ont attaqu\u00e9 Isra\u00ebl, d\u00e9clenchant la guerre d\u2019octobre [guerre du Kippour].<\/p>\n<p>[7] Georges Friedmann, Fin du peuple juif ? (Paris : Gallimard, 1965).<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hannah Arendt, Stock Rep\u00e9r\u00e9 sur le site L\u00e9s Crises. 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