{"id":33050,"date":"2022-02-13T21:23:36","date_gmt":"2022-02-13T20:23:36","guid":{"rendered":"https:\/\/antilla-martinique.com\/?p=33050"},"modified":"2022-02-13T21:23:36","modified_gmt":"2022-02-13T20:23:36","slug":"de-quoi-le-progressisme-est-il-le-nom","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/de-quoi-le-progressisme-est-il-le-nom\/","title":{"rendered":"DE QUOI LE PROGRESSISME EST-IL LE NOM ?"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"font-weight: 400\">Christophe Boutin : \u00ab\u00a0le progressisme projette l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une Cit\u00e9 id\u00e9ale et entend modeler l&rsquo;homme pour l\u2019adapter \u00e0 ses r\u00eaves : de tels fantasmes ont toujours d\u00e9bouch\u00e9 sur les pires totalitarismes\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Qu\u2019est-ce que le progressisme, souvent invoqu\u00e9 comme l\u2019antith\u00e8se du conservatisme ou du populisme dans les d\u00e9bats actuels ? Fr\u00e9d\u00e9ric Rouvillois, Olivier Dard et Christophe Boutin, dans leur \u00ab\u00a0Dictionnaire du progressisme\u00a0\u00bb (\u00e9ditions du Cerf), d\u00e9taillent ce qu\u2019implique de nos jours l\u2019id\u00e9ologie qu\u2019il recouvre.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Christophe Boutin, Olivier Dard et Fr\u00e9d\u00e9ric Rouvillois<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Christophe Boutin : \u00ab\u00a0le progressisme projette l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une Cit\u00e9 id\u00e9ale et entend modeler l&rsquo;homme pour l\u2019adapter \u00e0 ses r\u00eaves : de tels fantasmes ont toujours d\u00e9bouch\u00e9 sur les pires totalitarismes\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">avec Christophe Boutin, Olivier Dard et Fr\u00e9d\u00e9ric Rouvillois<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Atlantico : Vous venez de publier, aux \u00e9ditions du Cerf, Le dictionnaire du progressisme. Comme vous l\u2019y expliquez, le mot et l\u2019id\u00e9ologie du progressisme apparaissent dans le courant du XIXe (1835 chez Charles Fourier). Ce mot a eu une r\u00e9alit\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 nos jours. Mais qu\u2019est ce que la notion de progressisme ? En quoi est-elle identique ou diff\u00e9rente \u00e0 ce qu\u2019elle incarnait historiquement ?<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Fr\u00e9d\u00e9ric Rouvillois : La distinction que vous esquissez ici, entre une dimension id\u00e9ologique et une dimension historique, para\u00eet tr\u00e8s f\u00e9conde, et correspond au propos de notre Dictionnaire. Sur le plan id\u00e9ologique, en effet, ou philosophique, l\u2019id\u00e9e de progr\u00e8s &#8211; selon laquelle il existe un sens de l\u2019histoire humaine, qui avance de fa\u00e7on n\u00e9cessaire et illimit\u00e9e vers le mieux : une humanit\u00e9 qui s\u2019extrait progressivement de la boue pour s\u2019\u00e9lever vers le ciel, dirait Victor Hugo -, cette id\u00e9e, donc, appara\u00eet et se forme petit \u00e0 petit \u00e0 partir de la fin du XVIIe si\u00e8cle, mais elle se construit au sein d\u2019un monde encore profond\u00e9ment stable, apparemment immobile, que ce soit sur un plan institutionnel, religieux, culturel, social ou \u00e9conomique. Elle-m\u00eame s\u2019appuie sur des mutations significatives mais d\u2019ordre essentiellement th\u00e9orique (on songe au cart\u00e9sianisme, au newtonianisme, etc.), qui \u00e9chappent totalement \u00e0 l\u2019appr\u00e9hension des masses. Ce qui fait qu\u2019il existe bien, avant le XIXe si\u00e8cle, des partisans de l\u2019id\u00e9e de progr\u00e8s, mais encore peu nombreux, cette derni\u00e8re \u00e9tant encore loin de constituer une \u00e9vidence. C\u2019est d\u2019ailleurs l\u2019un de ses partisans, Condorcet, qui va proposer la formulation classique de cette id\u00e9e dans un texte posthume, L\u2019Esquisse d\u2019un tableau historique, \u00e9crit en 1794, juste avant qu\u2019il ne se suicide pour \u00e9chapper \u00e0 la Terreur. Et c\u2019est donc au XIXe si\u00e8cle &#8211; alors que les progr\u00e8s, ou du moins les changements, sont d\u00e9sormais per\u00e7us par tous comme une r\u00e9alit\u00e9 incontestable -, que le progressisme va appara\u00eetre.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Le progressisme, autrement dit, une vision du monde qui prend pour base l\u2019id\u00e9e de progr\u00e8s (tout ce qui se rapporte \u00e0 l\u2019homme doit n\u00e9cessairement se perfectionner au cours du temps), mais qui s\u2019appuie empiriquement sur les immenses mutations qui sont en train de se produire : bouleversements politiques, avec la chute de l\u2019Ancien r\u00e9gime, d\u00e9couvertes technologiques, avec la machine \u00e0 vapeur, r\u00e9volution industrielle, dont les saint-simoniens, qui forment le noyau dur du progressisme fran\u00e7ais, sont justement les premiers initiateurs, etc.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Le progressisme, tel qu\u2019il appara\u00eet dans les premi\u00e8res d\u00e9cennies du XIXe si\u00e8cle, constitue ainsi une sorte d\u2019acte de foi dans le perfectionnement in\u00e9luctable de l\u2019humanit\u00e9, qui se traduira par le d\u00e9veloppement de son bien-\u00eatre et par son \u00e9mancipation &#8211; les progressistes ayant pour mission non seulement de le saluer et de le d\u00e9crire, mais aussi d\u2019accompagner et d\u2019acc\u00e9l\u00e9rer ce mouvement g\u00e9n\u00e9ral d\u2019am\u00e9lioration. Et l\u2019on devine ainsi que le progressisme est susceptible de se prolonger dans d\u2019innombrables directions, aussi bien du c\u00f4t\u00e9 du socialisme que du lib\u00e9ralisme, de l\u2019industrialisme que du scientisme, de l\u2019individualisme que du collectivisme, du conformisme bourgeois que de la r\u00e9volution mondiale.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">\u00ab Le progressisme, fondamentalement, n\u2019est au fond rien d\u2019autre que la d\u00e9clinaison id\u00e9ologique (et parfois quasiment religieuse) de l\u2019id\u00e9e de Progr\u00e8s \u00bb \u00e9crivez-vous dans votre introduction. La croissance \u00e9conomique, traditionnellement accept\u00e9e comme moteur de progr\u00e8s, ou le progr\u00e8s technique ainsi que le transhumanisme sont contest\u00e9s sur cette notion de progr\u00e8s. Nos soci\u00e9t\u00e9s ont-elles encore une vision claire de ce qu\u2019est le progr\u00e8s ?<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Olivier Dard : En \u00e9voquant la croissance \u00e9conomique, le progr\u00e8s technique et le transhumanisme vous mettez en avant trois \u00e9l\u00e9ments diff\u00e9rents qui font l\u2019objet pour chacun d\u2019eux d\u2019une entr\u00e9e dans le Dictionnaire. Commen\u00e7ons par la croissance \u00e9conomique et surtout par sa mesure, le taux de croissance. Il fait figure de talisman et d\u2019argument d\u2019autorit\u00e9 pour juger des r\u00e9sultats d\u2019une politique \u00e9conomique depuis 1945. Nous venons encore d\u2019en avoir une traduction politique et symbolique \u00e0 travers la pr\u00e9sentation r\u00e9cente et triomphante du ministre de l\u2019\u00c9conomie du chiffre de 7 % qui signifierait que l\u2019\u00e9conomie fran\u00e7aise aurait vaincu le Covid. Aujourd\u2019hui, tout un courant historiographique remet en cause les r\u00e9sultats des \u00ab trente glorieuses \u00bb et en pr\u00e9sente un bilan tr\u00e8s n\u00e9gatif en n\u00e9gligeant trop qu\u2019elles s\u2019inscrivaient dans un apr\u00e8s-guerre marqu\u00e9 par des destructions consid\u00e9rables et qu\u2019elles traduisaient aussi un courant d\u2019optimisme sur les potentialit\u00e9s d\u2019un progr\u00e8s technique c\u00e9l\u00e9br\u00e9 notamment par un Jean Fourasti\u00e9 qui intitulait en 1949 un de ses essais Le grand espoir du XXe si\u00e8cle.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Cette vision tr\u00e8s positive de la majorit\u00e9 des contemporains ne saurait occulter l\u2019int\u00e9r\u00eat des critiques alors formul\u00e9es contre le culte du progr\u00e8s et celui de la croissance. On mentionnera ainsi\u00a0 Georges Bernanos et sa critique au vitriol de La France contre les robots ou encore les remises en cause du mode d\u2019\u00e9tablissement de la comptabilit\u00e9 nationale par Bertrand de Jouvenel au d\u00e9but des ann\u00e9es 1960, Jouvenel \u00e9tant, rappelons-le, un pr\u00e9curseur de l\u2019\u00e9cologie. Ajoutons-encore qu\u2019au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970, le rapport Meadows, un document c\u00e9l\u00e8bre command\u00e9 par le club de Rome, pointait les limites de la croissance compte tenu de la disponibilit\u00e9 des r\u00e9serves de ressources naturelles et d\u2019abord des mati\u00e8res premi\u00e8res. Il recommandait donc la \u00ab croissance z\u00e9ro \u00bb, inspirant des d\u00e9cennies plus tard les tenants de la d\u00e9croissance. Comme on le constate, il faut se d\u00e9fier du pr\u00e9sentisme pour analyser notre temps. La croissance \u00e9conomique et le progr\u00e8s technique sont en d\u00e9bat depuis longtemps.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Aujourd\u2019hui cependant, d\u2019autres param\u00e8tres sont \u00e0 prendre en compte. L\u2019urgence climatique, bien entendu mais aussi l\u2019accroissement des possibilit\u00e9s offertes par la science et la technique. Ce dernier point est fondamental pour saisir l\u2019importance du transhumanisme. Il n\u2019est pas seulement, comme il pouvait l\u2019\u00eatre \u00e0 son apparition dans les ann\u00e9es 1930, une utopie futuriste car il pourrait \u00e0 terme \u00eatre le fondement d\u2019un ordre social que ses promoteurs, dot\u00e9s de moyens cons\u00e9quents, notamment au plan financier, entendent mettre en \u0153uvre au nom du progressisme.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Nos soci\u00e9t\u00e9s ont-elles encore une vision claire de ce qu\u2019est le progr\u00e8s demandez-vous ? Je n\u2019en suis pas du tout s\u00fbr, y compris de la part de ses tenants qui n\u2019ont pas forc\u00e9ment conscience des mutations qui sont en jeu et qui inscrivent, par exemple, le transhumanisme dans une simple logique de continuit\u00e9, voire d\u2019in\u00e9luctabilit\u00e9, renvoyant \u00e0 ses d\u00e9tracteurs l\u2019argument bien connu qu\u2019il y aurait eu de tout temps des opposants au progr\u00e8s qui n\u2019auraient pas saisi ses opportunit\u00e9s ou plus largement le sens de l\u2019histoire. Or l\u2019homme nouveau qui se pr\u00e9pare est d\u2019une autre nature que celui qu\u2019ont voulu fa\u00e7onner les totalitarismes du 20e si\u00e8cle. Le futur repeint aux couleurs du transhumanisme pourrait ainsi se passer des hommes que nous sommes.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Quelles sont les cons\u00e9quences d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui ne voit plus de progr\u00e8s futur ou qui ne s\u2019accorde pas sur ce qu\u2019est le progr\u00e8s ?<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Olivier Dard : On ne saurait dire que notre soci\u00e9t\u00e9 ne voit plus de progr\u00e8s futur : pour les progressistes, il est un horizon ind\u00e9passable m\u00eame si, comme nous le montrons dans le Dictionnaire, il y a eu et il y a encore bien des fa\u00e7ons d\u2019\u00eatre progressiste. Je rappellerai que ce terme, avant d\u2019\u00eatre repris, pour ne pas dire pr\u00e9empt\u00e9, par le chef de l\u2019\u00c9tat, a pu renvoyer, apr\u00e8s les r\u00e9publicains progressistes de la fin du XIXe si\u00e8cle, aux catholiques progressistes proches des communistes (Union des chr\u00e9tiens progressistes) ou \u00e0 l\u2019Union progressiste qui regroupait les \u00ab compagnons de route \u00bb du PCF.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Au-del\u00e0 de la polys\u00e9mie du progressisme, se pose aujourd\u2019hui un probl\u00e8me qui renvoie \u00e0 l\u2019existence, au sein de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise, d\u2019un d\u00e9saccord portant sur la nature dudit progr\u00e8s (auquel beaucoup n\u2019ont pas acc\u00e8s) et sur ses bienfaits suppos\u00e9s. Si on revient aux \u00ab trente glorieuses \u00bb, on rappellera que malgr\u00e9 les critiques qui leur sont aujourd\u2019hui adress\u00e9es, elles signifiaient une forme d\u2019optimisme pour les contemporains, ce qui ne saurait en faire cependant, comme on le lit parfois, une sorte d\u2019\u00e2ge d\u2019or. L\u2019historien doit \u00eatre lucide devant des formules comme les \u00ab jours heureux \u00bb de l\u2019apr\u00e8s second conflit mondial ou la \u00ab France heureuse \u00bb des ann\u00e9es Pompidou.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Il n\u2019en demeure pas moins que le d\u00e9veloppement \u00e9conomique s\u2019accompagnait d\u2019avanc\u00e9es sociales et que, surtout, l\u2019espoir existait de voir ses enfants mieux r\u00e9ussir que soi. Aujourd\u2019hui, nous savons \u00e0 quel point la France est fractur\u00e9e \u00e0 la fois g\u00e9ographiquement (Christophe Guilluy a justement parl\u00e9 de \u00ab France p\u00e9riph\u00e9rique \u00bb) et socialement. Pour nous en tenir \u00e0 l\u2019actualit\u00e9 du jour, Fran\u00e7ois Bayrou, dont on sait la proximit\u00e9 avec Emmanuel Macron, vient de parler de \u00ab s\u00e9cession \u00bb \u00e0 propos des \u00ab Convois de la libert\u00e9 \u00bb. Un constat aussi alarmiste doit bien faire prendre la mesure qu\u2019au-del\u00e0 de la question du progr\u00e8s futur se pose plus largement celle d\u2019un avenir en commun dans ce pays, \u00e0 la fois hant\u00e9, certes, par ce qu\u2019il va devenir, mais aussi par ce qu\u2019il est, ou encore ce qu\u2019il est devenu (th\u00e8me du \u00ab d\u00e9clinisme \u00bb) ; et enfin par son histoire, qui n\u2019est plus une valeur refuge, mais bien souvent un motif de remise en cause de soi quand ce n\u2019est de \u00ab repentance \u00bb.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Votre livre \u00e9voque clairement la revendication que fait Emmanuel Macron du label progressiste. Est-il n\u00e9anmoins v\u00e9ritablement, dans les faits, ce progressiste qu\u2019il pr\u00e9tend \u00eatre ?<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Fr\u00e9d\u00e9ric Rouvillois : C\u2019est en effet l\u2019un des points saillants de ce livre, m\u00eame si ce dernier n\u2019a rien d\u2019un pamphlet, ni d\u2019un banal essai sur l\u2019actualit\u00e9 contemporaine fran\u00e7aise. Mais le fait est que l\u2019actuel pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, contrairement \u00e0 ce qu\u2019affirment dans les meetings certains de ses adversaires les plus r\u00e9solus, n\u2019est pas du tout un simple \u00ab vide \u00bb, un \u00ab rien \u00bb, un pur opportuniste qui ne croirait qu\u2019en sa bonne \u00e9toile et qui par cons\u00e9quent se dirigerait au doigt mouill\u00e9, en fonction de ses int\u00e9r\u00eats et des circonstances du moment. M\u00eame si le fameux \u00ab en m\u00eame temps \u00bb a pu le laisser croire &#8211; encore qu\u2019il soit assez ais\u00e9 de l\u2019interpr\u00e9ter en sens inverse -, il suffit de reprendre les paroles et les actes du pr\u00e9sident Macron pour constater chez lui \u2013 qu\u2019on l\u2019applaudisse ou qu\u2019on la d\u00e9plore &#8211; une profonde coh\u00e9rence politique et id\u00e9ologique.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Un d\u00e9tail parmi d\u2019autres, perceptible jusque dans sa gestuelle et dans sa fa\u00e7on de parler : l\u2019obsession du mouvement et l\u2019horreur corr\u00e9lative de l\u2019immobilit\u00e9, qu\u2019il semble assimiler \u00e0 la paralysie et \u00e0 la mort. Or, cette th\u00e9matique est indissociable du progressisme : pour celui-ci, le changement est forc\u00e9ment souhaitable, il est bon en soi, puisqu\u2019il conduit n\u00e9cessairement l\u2019humanit\u00e9 \u00e0 s\u2019\u00e9lever, \u00e0 s\u2019am\u00e9liorer, \u00e0 se rationaliser, \u00e0 se perfectionner en somme. Pour le progressisme, aujourd\u2019hui est meilleur qu\u2019hier, et moins bon que demain, qui sera lui-m\u00eame d\u00e9pass\u00e9 par apr\u00e8s-demain, etc&#8230; \u00c0 l\u2019inverse, toute tentative d\u2019inverser le mouvement, de l\u2019arr\u00eater ou m\u00eame de le freiner, serait aberrante, sinon criminelle : c\u2019est ce qui explique Macron lorsqu\u2019il fustige les rentiers, les conservateurs ou le \u00ab mod\u00e8le Amish \u00bb, opposant le \u00ab d\u00e9fi\u00a0 de la 5G \u00bb au \u00ab retour \u00e0 la lampe \u00e0 huile \u00bb.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Dans le m\u00eame sens, on pourrait gloser autour l\u2019omnipr\u00e9sence, presque syst\u00e9matiquement m\u00e9liorative, du pr\u00e9fixe \u00ab trans \u00bb dans son discours : trans comme transformation, transition, transparence, transhumanisme, transgenre, le pr\u00e9fixe traduisant le passage d\u2019un \u00e9tat \u00e0 un autre, autrement dit l\u00e0 encore un mouvement. Le refus, une fois de plus, de se laisser assigner \u00e0 ce qu\u2019ont d\u00e9termin\u00e9 le hasard, la biologie ou la culture, \u00e0 rebours du primat de la volont\u00e9 individuelle et du principe d\u2019\u00e9mancipation universelle. Il y aurait \u00e9videmment beaucoup de choses \u00e0 en dire : on se limitera \u00e0 noter que le progressisme fournit une grille d\u2019analyse du pr\u00e9sident Macron qui semble presque toujours pertinente. Et \u00e0 laisser les lecteurs du Dictionnaire du progressisme s\u2019en rendre compte par eux-m\u00eames, preuves \u00e0 l\u2019appui.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Hormis le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, en qui et comment s\u2019incarne le progr\u00e8s dans la vie politique fran\u00e7aise ?<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Christophe Boutin : Emmanuel Macron est loin d\u2019\u00eatre seul \u00e0 incarner le camp progressiste en 2022, m\u00eame s\u2019il en est la figure la plus repr\u00e9sentative. Progressiste aussi en effet, \u00e0 sa gauche, ce qui reste du Parti socialiste, et une Anne Hidalgo qui n\u2019a pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 bouleverser Paris en est une autre incarnation. Progressiste encore une tr\u00e8s large part des Verts, communiant dans le mythe de la croissance verte, et m\u00eame si une partie du mouvement \u00e9voque une certaine d\u00e9croissance sur le plan \u00e9conomique, son progressisme soci\u00e9tal vise bien \u00e0 peupler la Cit\u00e9 nouvelle d\u2019habitants sur mesure. Et dans une gauche plus radicale ensuite, plus r\u00e9volutionnaire que r\u00e9formiste cette fois, on retrouve le progressisme dans cette approche de la Cit\u00e9 id\u00e9ale \u2013 y compris, dans les cas les plus radicaux, sans classe et sans \u00c9tat \u2013, comme dans son rejet visc\u00e9ral du pass\u00e9.\u00a0<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Mais il ne faudrait pas s&rsquo;arr\u00eater \u00e0 la gauche, d\u2019Emmanuel Macron, car il y a aussi un progressisme \u00e0 sa droite. Une partie de la droite LR, en effet, communie dans un progressisme que bien peu de choses diff\u00e9rencient de celui du Pr\u00e9sident, de la place de l&rsquo;Union europ\u00e9enne dans le n\u00e9cessaire d\u00e9passement des nations \u00e0 l\u2019id\u00e9e d&rsquo;une am\u00e9lioration en continu des soci\u00e9t\u00e9s ou au culte de l\u2019individualisme. Ne l\u2019en distingue en fait \u2013 et encore \u2013 qu\u2019un moindre progressisme soci\u00e9tal, et, surtout, sa volont\u00e9 de pr\u00e9server un capital qui est ici encore largement immobilier et pas seulement financier. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs toute la difficult\u00e9 de cette droite LR, et on le voit bien pour Val\u00e9rie P\u00e9cresse, que d&rsquo;arriver \u00e0 f\u00e9d\u00e9rer pour quelques temps encore cette part progressiste avec sa part conservatrice.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Dans cette campagne pr\u00e9sidentielle qui commence, quelle place est faite au progr\u00e8s et au progressisme ?<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Christophe Boutin : Une place absolument centrale, et ce que les candidats soient favorables au progressisme ou s\u2019y opposent. C\u2019est le cas dans les discours : le nouvel arriv\u00e9 qui trouble tant le jeu politique, \u00c9ric Zemmour, se positionne ainsi tr\u00e8s clairement en opposition radicale avec l&rsquo;id\u00e9ologie progressiste, et semble alors relever en grande partie du conservatisme &#8211; m\u00eame si on peut avoir des r\u00e9serves sur le plan \u00e9conomique. En face, Emmanuel Macron \u2013 s\u2019il est candidat bien s\u00fbr !-, se voudra le principal repr\u00e9sentant du progressisme, et on a dit pourquoi le \u00ab macronisme \u00bb peut effectivement \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme progressisme.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Au-del\u00e0 des discours plus ou moins politiciens, au-del\u00e0 de la volont\u00e9 de certains de faire de la politique une gouvernance, une gestion du quotidien, une question essentielle est pos\u00e9e dans cette campagne, qui porte sur le noyau dur de l\u2019id\u00e9ologie progressiste : notre nation doit-elle perdurer dans son \u00eatre, avec son territoire, sa culture, sa langue, son identit\u00e9, une approche conservatrice, ou doit-elle au contraire, comme le veulent les progressistes, muter, se transformer, et ce non dans une lente adaptation \u00e0 des circonstances nouvelles, mais dans le cadre d\u2019un bouleversement majeur qu\u2019elle n\u2019a pas connu depuis des si\u00e8cles ? Cette question existentielle, absolument centrale, montre bien comment la question du progressisme est au c\u0153ur de l\u2019ensemble de la campagne pr\u00e9sidentielle.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Le clivage progressiste \u2013 conservateur -populiste va-t-il d\u00e9finitivement s\u2019imposer apr\u00e8s une seconde \u00e9lection pr\u00e9sidentielle o\u00f9 il a remplac\u00e9, au moins dans les discours, le clivage gauche droite ?<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Christophe Boutin : La v\u00e9ritable opposition est ici entre le progressisme et le conservatisme, le populisme intervenant de mani\u00e8re secondaire, car il n&rsquo;a pas pris en France la forme d&rsquo;une id\u00e9ologie. Ce que beaucoup nomment \u00ab populisme \u00bb semble en fait souvent \u00eatre une sorte de r\u00e9action conservatrice instinctive d\u2019un peuple qui ne veut pas \u00eatre jet\u00e9 contre son gr\u00e9 dans un monde qui lui fait horreur, et qui demande \u00e0 reprendre son destin en main. En voulant ainsi pers\u00e9v\u00e9rer dans son \u00eatre, il montre bien qu&rsquo;il est conservateur\u2026 et ce quand bien m\u00eame une part n&rsquo;en aurait pas v\u00e9ritablement conscience. Ces hommes venus de la gauche, par exemple, qui n\u2019entendent pas se laisser d\u00e9poss\u00e9der au profit d\u2019une oligarchie progressiste de leurs \u00ab avantages acquis \u00bb, en termes de protection sociale, de droit du travail. R\u00e9agissant en se voyant d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s de ces avantages conquis de longue lutte, au nom de la mondialisation heureuse hier, sous couvert de crise sanitaire aujourd\u2019hui, et dans les ann\u00e9es qui viennent gr\u00e2ce \u00e0 la pseudo justification du changement climatique, ils veulent bel et bien \u00ab conserver \u00bb.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Ce conservatisme n&rsquo;est en rien un fixisme : il ne pose pas comme un absolu ind\u00e9passable un syst\u00e8me, pas plus qu\u2019il ne nie la n\u00e9cessit\u00e9 des adaptations. Mais il constate que les institutions apparues au fil des si\u00e8cles, politiques mais aussi sociales &#8211; par exemple la famille, la commune, la nation, la r\u00e9gion, et d\u2019autres structures encore -, se sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9es protectrices pour les individus. C\u2019est pourquoi il se refuse \u00e0 en d\u00e9poss\u00e9der ces derniers pour les livrer sans d\u00e9fense \u00e0 un pouvoir tout-puissant. Pens\u00e9e r\u00e9aliste, il tient compte des r\u00e9alit\u00e9s humaines pour b\u00e2tir sur elles sa politique.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">En face, le progressisme reste en 2022 l&rsquo;id\u00e9alisme qu&rsquo;il a toujours \u00e9t\u00e9 : il projette l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une Cit\u00e9 id\u00e9ale, et, pour y parvenir, entend modeler l&rsquo;homme pour l\u2019adapter \u00e0 ses r\u00eaves. De tels fantasmes ont toujours d\u00e9bouch\u00e9 sur les pires totalitarismes, et notamment sur la n\u00e9gation de ce qui est au c\u0153ur de l\u2019humain, la notion de limite. Et il n&rsquo;y a gu\u00e8re de chances pour que le progressisme de 2022 renonce \u00e0 son hubris.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Il est donc permis de penser que ce clivage, majeur entre conservatisme et progressisme, maintenant devenu clairement visible, et notamment comme on l\u2019a dit lors des affrontements de cette \u00e9lection pr\u00e9sidentielle, va devenir dans les ann\u00e9es qui viennent un des clivages d\u00e9terminant de notre vie politique.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Fr\u00e9d\u00e9ric Rouvillois, Olivier Dard et Christophe Boutin viennent de publier le \u00ab\u00a0Dictionnaire du progressisme\u00a0\u00bb aux \u00e9ditions du Cerf<\/span><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Christophe Boutin : \u00ab\u00a0le progressisme projette l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une Cit\u00e9 id\u00e9ale et entend modeler l&rsquo;homme pour l\u2019adapter \u00e0 ses r\u00eaves : de tels fantasmes ont toujours d\u00e9bouch\u00e9 sur les pires totalitarismes\u00a0\u00bb Qu\u2019est-ce que le progressisme, souvent invoqu\u00e9 comme l\u2019antith\u00e8se du conservatisme ou du populisme dans les d\u00e9bats actuels ? Fr\u00e9d\u00e9ric Rouvillois, Olivier Dard et Christophe Boutin,<\/p>","protected":false},"author":33,"featured_media":33051,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_uf_show_specific_survey":0,"_uf_disable_surveys":false,"footnotes":"","rank_math_focus_keyword":"","rank_math_title":"","rank_math_description":"","rank_math_canonical_url":"","rank_math_robots":null,"rank_math_facebook_title":"","rank_math_facebook_description":"","rank_math_twitter_title":"","rank_math_twitter_description":""},"categories":[9],"tags":[],"class_list":["post-33050","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-latribune"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/33050","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/33"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=33050"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/33050\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media\/33051"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=33050"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=33050"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=33050"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}