{"id":69315,"date":"2025-01-30T03:02:59","date_gmt":"2025-01-30T02:02:59","guid":{"rendered":"https:\/\/antilla-martinique.com\/?p=69315"},"modified":"2025-01-30T10:56:25","modified_gmt":"2025-01-30T09:56:25","slug":"les-dom-une-chance-perdue-de-parole-par-jeanne-wiltord","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/les-dom-une-chance-perdue-de-parole-par-jeanne-wiltord\/","title":{"rendered":"Les DOM : une chance (perdue) de parole ? Par Jeanne Wiltord"},"content":{"rendered":"<div id=\"article-texte\" class=\"overflow-auto\">\n<section id=\"decoupe-texte\">\n<div class=\"corps\">\n<section id=\"s1n1\" class=\"section section1\">\n<h3>Ce texte de Jeanne Wiltord, \u00e9crit apr\u00e8s les \u00e9v\u00e9nements sociaux de 2009, invite \u00e0 une r\u00e9flexion profonde sur la situation des d\u00e9partements d&rsquo;Outre-Mer. \u00c0 travers une analyse psychanalytique et sociologique, l&rsquo;auteure explore la mani\u00e8re dont les h\u00e9ritages coloniaux, les fractures sociales et les tensions identitaires continuent d&rsquo;influencer la vie politique et sociale dans ces territoires. Elle met en lumi\u00e8re l&rsquo;absence de parole l\u00e9gitime dans ces soci\u00e9t\u00e9s, o\u00f9 les manifestations populaires, telles que celles observ\u00e9es dans les DOM en 2009, ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une demande de reconnaissance profond\u00e9ment enracin\u00e9e dans l&rsquo;histoire coloniale.<\/h3>\n<h3>En s&rsquo;appuyant sur des concepts psychanalytiques et des exemples concrets, Madame Wiltord d\u00e9montre que le malaise social n&rsquo;est pas uniquement \u00e9conomique, mais \u00e9galement symbolique. Les r\u00e9ponses politiques aux crises successives ont \u00e9t\u00e9 per\u00e7ues comme une simple gestion des sympt\u00f4mes, laissant de c\u00f4t\u00e9 une v\u00e9ritable prise en compte des souffrances et des attentes profondes des populations. Le texte invite \u00e0 repenser les relations entre la France hexagonale et ses d\u00e9partements d&rsquo;Outre-Mer, en soulignant la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;une parole r\u00e9paratrice et d&rsquo;une reconnaissance qui d\u00e9passe les solutions \u00e9conomiques superficielles.<\/h3>\n<h3>La publication de cet article dans la Revue lacanienne en 2009 a permis de jeter un \u00e9clairage pertinent sur ces dynamiques complexes.<\/h3>\n<h3>Aujourd&rsquo;hui, \u00e0 travers cette r\u00e9\u00e9dition transmise par Madame Wiltord \u00e0 notre r\u00e9daction, nous redonnons la parole \u00e0 ces analyses qui restent d&rsquo;une grande actualit\u00e9.<\/h3>\n<hr \/>\n<h1 id=\"pa1\" class=\"para\"><span class=\"lettrine\">Les DOM : une chance (perdue) de parole ? <\/span><\/h1>\n<p class=\"para\"><strong><em><span class=\"lettrine\">Par Jeanne Wiltord<\/span><\/em><\/strong><\/p>\n<h2 class=\"para\"><span class=\"lettrine\">L<\/span>es manifestations sociales en Guyane, en Guadeloupe, en Martinique et \u00e0 la R\u00e9union ont fait entendre la virulence du malaise complexe dans les soci\u00e9t\u00e9s des d\u00e9partements d\u2019Outre-Mer. Premi\u00e8res colonies fran\u00e7aises, n\u00e9es de la premi\u00e8re expansion du capitalisme marchand europ\u00e9en, structur\u00e9es par une colonisation esclavagiste et racialis\u00e9e, ces soci\u00e9t\u00e9s subissent les effets de la mondialisation d\u2019une \u00e9conomie lib\u00e9rale d\u00e9brid\u00e9e, alors m\u00eame que les cons\u00e9quences des relations coloniales \u00e0 travers lesquelles elles se sont structur\u00e9es continuent d\u2019y \u00eatre rep\u00e9rables. Elles s\u2019engluent dans un malaise que les solutions jusqu\u2019ici propos\u00e9es n\u2019ont pas pu pacifier.<\/h2>\n<\/section>\n<section id=\"s1n2\" class=\"section section1\">\n<h1 class=\"titre traitementparticulier-non\">Des questions rest\u00e9es en souffrance<\/h1>\n<p id=\"pa2\" class=\"para\">Pour certains, articuler le malaise social actuel \u00e0 l\u2019histoire coloniale qui a eu lieu il y a plusieurs si\u00e8cles ne ferait que r\u00e9activer des conflits pass\u00e9s et faire revenir dans le pr\u00e9sent des revendications d\u2019un autre temps : \u00ab \u00c0 force de parler d\u2019une chose, on la fait exister. \u00bb<\/p>\n<p id=\"pa3\" class=\"para\">Ce pouvoir magique attribu\u00e9 \u00e0 la parole peut \u00e9clairer l\u2019analyse de ce qui, faute de n\u2019avoir pu se dire, ne cesse d\u2019insister sans arriver \u00e0 se constituer comme pass\u00e9. Les conversations les plus banales sont tr\u00e8s souvent l\u2019occasion de r\u00e9f\u00e9rences aux diff\u00e9rences de couleur de la peau et les \u00e9changes vite passionnels font entendre des questions rest\u00e9es en souffrance.<\/p>\n<p id=\"pa4\" class=\"para\">Nous avons engag\u00e9, depuis plusieurs ann\u00e9es en Martinique, avec des psychanalystes de l\u2019Association lacanienne internationale un travail sur ce malaise rep\u00e9rable au niveau du lien social comme au niveau de modalit\u00e9s subjectives dont la fr\u00e9quence est significative. Prenons garde de consid\u00e9rer ce malaise comme exotique.<\/p>\n<p id=\"pa5\" class=\"para\">\u00c0 la r\u00e9surgence actuelle du questionnement identitaire r\u00e9pond dans l\u2019Hexagone une valorisation de rep\u00e8res visibles. Des expressions telles que \u00ab France multicolore \u00bb, \u00ab minorit\u00e9s visibles \u00bb, \u00ab Mozart noir \u00bb (pour ne pas nommer le chevalier de Saint-Georges, compositeur, musicien du\u00a0<span class=\"marquage petitecap\">xviii<\/span><sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, n\u00e9 en Guadeloupe et rest\u00e9 m\u00e9connu parce que mul\u00e2tre), la publicit\u00e9 accompagnant la pr\u00e9sence de journalistes \u00ab noirs \u00bb \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision y trouvent un \u00e9cho consensuel qui nous indique la fascinante s\u00e9duction que peut exercer, pour chacun, la jouissance du donn\u00e9 \u00e0 voir. Ce privil\u00e8ge donn\u00e9 \u00e0 un \u00e9l\u00e9ment visible du corps masque les difficult\u00e9s complexes pos\u00e9es \u00e0 l\u2019id\u00e9al r\u00e9publicain par l\u2019int\u00e9gration de Fran\u00e7ais dont l\u2019immigration s\u2019inscrit dans l\u2019histoire coloniale.<\/p>\n<p id=\"pa6\" class=\"para\">La violence du malaise qui secoue les DOM est l\u2019occasion d\u2019entendre la \u00ab modernit\u00e9 \u00bb de questions qui ont commenc\u00e9 \u00e0 se poser en d\u2019autres temps, dans \u00ab l\u2019ailleurs \u00bb des colonies et qui sont rest\u00e9es impens\u00e9es dans les anciennes m\u00e9tropoles europ\u00e9ennes. Elles y font retour \u00e0 travers les mouvements migratoires caus\u00e9s par la mondialisation. \u00c9douard Glissant parle ainsi d\u2019une cr\u00e9olisation du monde et propose certains outils pour penser cette nouvelle identit\u00e9, plurielle et non plus \u00e0 racine unique.<\/p>\n<p id=\"pa7\" class=\"para\">Gardons-nous aussi de r\u00e9duire ce malaise \u00e0 la vie ch\u00e8re que tous reconnaissent. Car, faut-il en maintenir la lecture au seul niveau \u00e9conomique, alors qu\u2019il reste marqu\u00e9 par une hantise identitaire cent soixante ans apr\u00e8s l\u2019abolition de l\u2019esclavage et que ces ex-colonies sont des d\u00e9partements fran\u00e7ais depuis 1946 ?<\/p>\n<\/section>\n<section id=\"s1n3\" class=\"section section1\">\n<h1 class=\"titre traitementparticulier-non\">La fragile \u00e9mergence d\u2019une parole<\/h1>\n<p id=\"pa8\" class=\"para\">Pendant les quinze premiers jours, la puissante mobilisation populaire organis\u00e9e par les Guadeloup\u00e9ens du Lyonnaj Kont pwofitasion a fait entendre un remarquable changement du rapport \u00e0 la parole qu\u2019il me para\u00eet important de souligner. Il pose en effet la question du lieu d\u2019o\u00f9 peut se fonder la l\u00e9gitimit\u00e9 d\u2019une parole. Majeure dans toutes les soci\u00e9t\u00e9s colonis\u00e9es, cette question se pose avec une virulence particuli\u00e8re dans les soci\u00e9t\u00e9s des DOM, n\u00e9es d\u2019un mode de colonisation particuli\u00e8re.<\/p>\n<p id=\"pa9\" class=\"para\">\u00c0 la diff\u00e9rence de ce qui est habituel, la mobilisation n\u2019a commenc\u00e9 ni en \u00ab bloquant \u00bb, ni en \u00ab barrant \u00bb les rues. Pendant environ deux semaines, des manifestations populaires massives ont fait entendre des revendications, sans violence injurieuse et sans exaction. Pendant plusieurs jours, les repr\u00e9sentants de ce collectif ont tenu un discours coh\u00e9rent, articul\u00e9, exigeant des interlocuteurs dont l\u2019autorit\u00e9 pouvait apporter r\u00e9ponse \u00e0 la gravit\u00e9 des enjeux qui les mobilisaient. Et cela a d\u2019abord pu se dire \u00e0 travers une repr\u00e9sentation collective, pendant plusieurs jours et sans passage \u00e0 l\u2019acte violent.<\/p>\n<p id=\"pa10\" class=\"para\">Avons-nous pris la mesure de l\u2019importance du fragile moment qui a ainsi marqu\u00e9 la pratique sociale ? Pouvons-nous mesurer les cons\u00e9quences de l\u2019absence de r\u00e9ponse de l\u2019autorit\u00e9 nationale pendant ces deux semaines ? Mesurons-nous celles que peut avoir la parole non tenue d\u2019un repr\u00e9sentant de l\u2019\u00c9tat, pour des soci\u00e9t\u00e9s qui sont n\u00e9es de la disqualification de l\u2019autorit\u00e9 symbolique de la parole ?<\/p>\n<p id=\"pa11\" class=\"para\">Certaines expressions peuvent nous faire entendre la complexit\u00e9 de la question en jeu. Le mot\u00a0<em class=\"marquage italique\">lyannaj<\/em>\u00a0met l\u2019accent sur la force du lien social si probl\u00e9matique dans ces soci\u00e9t\u00e9s. Mais c\u2019est une force qui renvoie \u00e0 la puissance d\u2019une attache plus qu\u2019\u00e0 la force symbolique d\u2019un lien. La traduction \u00ab abus de position dominante \u00bb, que D. Joseph-Ducosson, p\u00e9dopsychiatre guadeloup\u00e9enne, a propos\u00e9 du mot\u00a0<em class=\"marquage italique\">pwofitasion<\/em>, fait entendre la dimension d\u2019abus constitutive de la relation r\u00e9elle et aussi fantasm\u00e9e entre ma\u00eetre et esclaves. Dans\u00a0<em class=\"marquage italique\">la gwadloup s\u00e9 tan nou s\u00e9 pa ta yo<\/em>, la dimension pers\u00e9cutrice du\u00a0<em class=\"marquage italique\">yo<\/em>\u00a0est audible dans cet \u00e9nonc\u00e9 qui affirme l\u2019appropriation d\u2019un espace o\u00f9 il est possible de se tenir sans crainte. Mais l\u2019Histoire nous a appris quelles violences meurtri\u00e8res surgissent quand sont confondus lieu symbolique et espace g\u00e9ographique.<\/p>\n<\/section>\n<section id=\"s1n4\" class=\"section section1\">\n<h1 class=\"titre traitementparticulier-non\">Appuis symboliques ou imaginaris\u00e9s ?<\/h1>\n<p id=\"pa12\" class=\"para\">C\u2019est \u00e0 travers certaines modalit\u00e9s de rapport aux mots que les humains peuvent structurer un lien social apais\u00e9 et qu\u2019un locuteur peut trouver un lieu l\u00e9gitime pour sa parole. Dans le contexte historique de ces soci\u00e9t\u00e9s, trouver le lieu de l\u00e9gitimit\u00e9 d\u2019une parole est probl\u00e9matique car un tel lieu ne se soutient pas d\u2019une pr\u00e9sence r\u00e9elle, mais d\u2019un appui symbolique trouv\u00e9 dans la langue parl\u00e9e. De quel lieu peut s\u2019autoriser une parole si l\u2019acte de dire lui-m\u00eame peut ne pas para\u00eetre sans risque ? Telle la r\u00e9f\u00e9rence imaginaire, banale, au pouvoir magique d\u2019une parole, qui contraint \u00e0 ne pas prononcer certains mots, remplac\u00e9s par des p\u00e9riphrases. Pratique de la ruse et du d\u00e9tour. Telle la difficult\u00e9 \u00e0 parler sans le recours \u00e0 un autre : l\u2019acte le plus anodin est fait \u00ab pour l\u2019autre \u00bb (fais \u00e7a pour moi\u2026 Je fais \u00e7a pour toi) ou sans sa pr\u00e9sence r\u00e9elle. Ou encore, la valorisation sociale du \u00ab oui \u00bb dans les discussions : \u00ab\u00a0<em class=\"marquage italique\">wi pa ni poutchi<\/em>\u00a0\u00bb (\u00ab r\u00e9ponds oui on ne te posera plus de questions \u00bb) sous-tendue par la pr\u00e9occupation de plaire \u00e0 l\u2019interlocuteur. Pensons \u00e0 la difficult\u00e9 \u00e0 tenir un d\u00e9bat, les d\u00e9saccords faisant surgir une relation latente de rivalit\u00e9 imaginaire avec tout interlocuteur. Souvenons nous aussi de la difficult\u00e9 \u00e0 \u00e9tablir un dialogue social (elle ne concerne pas uniquement les descendants des affranchis), de la tradition du \u00ab bloquer, barrer \u00bb dans les mouvements sociaux, de la propension \u00e0 agir avant de dire.<\/p>\n<p id=\"pa13\" class=\"para\">Ces remarques banales indiquent les cons\u00e9quences sur la constitution du lien social et sur la structuration des subjectivit\u00e9s d\u2019une distorsion des lois de fonctionnement de la parole et du langage, introduite par la colonisation. Les pratiques socialisantes de la parole (contes) ou les pratiques ludiques sur la lettre (<em class=\"marquage italique\">tim-tim<\/em>), qui avaient pu contrebalancer certains effets d\u00e9l\u00e9t\u00e8res de cette distorsion, ont \u00e9t\u00e9 remis\u00e9es aux oubliettes par l\u2019arriv\u00e9e des technologies modernes de l\u2019information qui privil\u00e9gient l\u2019image (t\u00e9l\u00e9vision, Internet).<\/p>\n<p id=\"pa14\" class=\"para\">Ces soci\u00e9t\u00e9s se sont en effet structur\u00e9es \u00e0 partir du privil\u00e8ge imaginaire donn\u00e9 \u00e0 un trait de diff\u00e9rence de couleur de peau au d\u00e9triment du trait de diff\u00e9rence symbolique, introduit par la parole et le langage et qui pacifie le rapport des humains \u00e0 une jouissance mortif\u00e8re. La dimension de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 s\u2019est ainsi trouv\u00e9e alt\u00e9r\u00e9e au profit de la recherche du m\u00eame et de la constitution s\u00e9gr\u00e9gative de groupes homog\u00e8nes.<\/p>\n<p id=\"pa15\" class=\"para\">La peau, sa couleur, sont encore dans les histoires singuli\u00e8res les lieux d\u2019un investissement \u00e9rotis\u00e9 majeur. N\u2019est-ce pas \u00e0 travers les marques visibles du m\u00e9tissage que se fait le rep\u00e9rage imaginaire d\u2019un p\u00e8re qui n\u2019a pas transmis son nom ? De quel lieu peut se soutenir la l\u00e9gitimit\u00e9 symbolique d\u2019une parole quand celle-ci se supporte de traits imaginaires ?<\/p>\n<p id=\"pa16\" class=\"para\">Il est n\u00e9cessaire d\u2019en passer par certaines op\u00e9rations subjectives pour se d\u00e9gager en particulier de l\u2019emprise de la jouissance mortif\u00e8re que procure la violence. Souvenons-nous de la n\u00e9cessit\u00e9 encore tr\u00e8s fr\u00e9quente pour une grande majorit\u00e9 d\u2019adultes, d\u2019avoir recours aux coups, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019autorit\u00e9 de leur parole d\u00e9faille. Il y a aussi \u00e0 traverser le temps de la ruse n\u00e9cessaire, afin de trouver le lieu, \u00ab l\u2019habitation \u00bb symbolique d\u2019o\u00f9 peut se soutenir sa parole propre et son d\u00e9sir.<\/p>\n<p id=\"pa17\" class=\"para\">Le rapport de diglossie entre la langue fran\u00e7aise et la langue cr\u00e9ole complexifie la r\u00e9ponse. Qu\u2019un locuteur \u00ab parle bien \u00bb une langue n\u2019implique pas qu\u2019il se soutienne d\u2019un lieu symbolique dans celle-ci. Il n\u2019est pas rare qu\u2019il y soit comme invit\u00e9, conforme et emprunt\u00e9 et que la langue cr\u00e9ole, \u00ab la muette \u00bb, comme dit J. Coursil, travaille l\u2019autre langue sans que cela soit audible par des oreilles peu attentives.<\/p>\n<\/section>\n<section id=\"s1n5\" class=\"section section1\">\n<h1 class=\"titre traitementparticulier-non\">Trouver une place l\u00e9gitime dans la langue fran\u00e7aise<\/h1>\n<p id=\"pa18\" class=\"para\">Trouver une place l\u00e9gitime dans la langue fran\u00e7aise qui s\u2019est impos\u00e9e dans l\u2019imaginaire comme celle du ma\u00eetre colonial, ne va pas de soi. C\u2019est l\u2019enjeu de la violente controverse qui a oppos\u00e9, dans les ann\u00e9es 1950, C\u00e9saire, des intellectuels francophones de la Cara\u00efbe, \u00e0 un \u00e9crivain tel qu\u2019Aragon qui n\u2019a pu en entendre l\u2019importance.<\/p>\n<p id=\"pa19\" class=\"para\">Cet enjeu a jusqu\u2019ici \u00e9t\u00e9 m\u00e9connu par les politiques mises en place par l\u2019\u00c9tat en r\u00e9ponse aux manifestations r\u00e9currentes du malaise dans les DOM. Elles ont toujours r\u00e9pondu en apportant aux populations la satisfaction de certains besoins. Mais elles ont m\u00e9connu qu\u2019au-del\u00e0 de l\u2019obtention imm\u00e9diate d\u2019un objet, toute demande rec\u00e8le et dissimule une demande de reconnaissance. Tant que cette derni\u00e8re, qui sp\u00e9cifie les humains, n\u2019est pas entendue, elle ne cessera pas de se relancer pour tenter de trouver les mots que l\u2019autre (les gouvernements successifs en l\u2019occurrence) peut entendre.<\/p>\n<p id=\"pa20\" class=\"para\">Ces r\u00e9ponses ont entretenu une collusion avec le syst\u00e8me \u00e9conomique de\u00a0<em class=\"marquage italique\">pwofitasion<\/em>\u00a0mis en place au temps de la colonie. Elles ont maintenu les populations dans une position infantilisante de d\u00e9pendance et d\u2019assistanat et ont relanc\u00e9 un appel compulsif \u00e0 la consommation d\u2019objets d\u00e9vers\u00e9s par le march\u00e9 lib\u00e9ral. \u00ab\u00a0<em class=\"marquage italique\">M\u00e9 sa ki riv\u00e9 nou<\/em>\u00a0?\u00a0<em class=\"marquage italique\">rien ki boudin nou nou ka sonj\u00e9<\/em>\u00a0\u00bb, s\u2019\u00e9tonnait une Martiniquaise \u00e0 la radio (\u00ab Que nous est-il arriv\u00e9 ? Nous ne pensons plus qu\u2019\u00e0 notre ventre \u00bb). Mais parce qu\u2019elles n\u2019ont pas pris en compte la demande de reconnaissance, ces r\u00e9ponses n\u2019ont pas cess\u00e9 d\u2019accro\u00eetre le ressentiment de ces populations envers la France et de creuser chaque fois un peu plus, le lit d\u2019impasses imaginaires. Une m\u00e9canique infernale a ainsi \u00e9t\u00e9 entretenue avec ces d\u00e9partements.<\/p>\n<p id=\"pa21\" class=\"para\">En acc\u00e9dant \u00e0 la demande des populations que les colonies deviennent d\u00e9partements, la R\u00e9publique a aussi donn\u00e9 consistance \u00e0 l\u2019institutionnalisation d\u2019un d\u00e9ni du pass\u00e9 colonial. L\u2019enseignement, que l\u2019\u00e9cole la\u00efque r\u00e9publicaine offrira \u00e0 tous les enfants sans distinction de couleur de peau, ne fera pas de place \u00e0 l\u2019histoire de ces soci\u00e9t\u00e9s et ne situera aucun humain originaire d\u2019Afrique en position d\u2019id\u00e9al. Il faudra attendre 2001 et le vote de la loi dite \u00ab Loi Taubira \u00bb pour que soit \u00ab recommand\u00e9 \u00bb d\u2019accorder \u00e0 la traite n\u00e9gri\u00e8re et \u00e0 l\u2019esclavage \u00ab la place cons\u00e9quente qu\u2019ils m\u00e9ritent \u00bb. Les textes d\u2019\u00e9crivains majeurs tels que C\u00e9saire ne sont pas enseign\u00e9s et, environ cinquante ans apr\u00e8s la d\u00e9partementalisation, le\u00a0<em class=\"marquage italique\">Speech on Colonialism<\/em>\u00a0a \u00e9t\u00e9 retir\u00e9 des programmes du baccalaur\u00e9at au bout d\u2019un an.<\/p>\n<p id=\"pa22\" class=\"para\">Le d\u00e9ni a aussi op\u00e9r\u00e9 au niveau m\u00eame de l\u2019accession au statut de d\u00e9partement qui a maintenu la structure coloniale de d\u00e9pendance \u00e9conomique \u00e0 l\u2019ancienne M\u00e9tropole. Les DOM sont ainsi rest\u00e9s dans l\u2019imaginaire hexagonal, des lieux d\u2019exception o\u00f9 une jouissance fantasm\u00e9e \u00e9tait enfin possible\u2026 Accra, boudins, plages, soleil, rhum, bananes et carnaval.<\/p>\n<\/section>\n<section id=\"s1n6\" class=\"section section1\">\n<h1 class=\"titre traitementparticulier-non\">En mal de m\u00e9moire<\/h1>\n<p id=\"pa23\" class=\"para\">Le d\u00e9ni ne permet pas la constitution d\u2019une m\u00e9moire parce qu\u2019il clive la signification d\u2019un \u00e9v\u00e9nement ou d\u2019un fait en deux courants contradictoires qui coexistent ind\u00e9pendamment l\u2019un de l\u2019autre. L\u2019un, symbolis\u00e9, tient compte de la r\u00e9alit\u00e9 en m\u00eame temps que l\u2019autre ne reconna\u00eet pas cette r\u00e9alit\u00e9, ne la prend pas en compte. Cette part non reconnue, non prise en compte, va se manifester comme un automatisme et va hanter les conduites et les actes devenus \u00e9nigmatiques. Ce retour du m\u00eame qui concerne des sc\u00e8nes, des \u00e9v\u00e8nements douloureux (qui seront ainsi paradoxalement comm\u00e9mor\u00e9s) ne cesse pas de se r\u00e9p\u00e9ter (ce n\u2019est pas une mise en \u0153uvre volontaire) \u00e0 travers des passages \u00e0 l\u2019acte, des violences agies d\u00e9routantes, l\u00e0 o\u00f9 les mots ont manqu\u00e9 \u00e0 dire. N\u2019est-ce pas un tel clivage qui entretient le fonctionnement social que le philosophe guadeloup\u00e9en, D. Maragn\u00e8s, appelle \u00ab paradoxe d\u2019une crise-qui-dure \u00bb ?<\/p>\n<p id=\"pa24\" class=\"para\">Il y a eu une v\u00e9ritable surdit\u00e9 du politique \u00e0 ces questions qui, faute d\u2019\u00eatre lues avec des outils corrects, n\u2019ont pas cess\u00e9 de se manifester par des explosions sociales r\u00e9currentes dans tous les DOM. Cette surdit\u00e9 concerne les \u00e9lus politiques locaux qui n\u2019ont pas su r\u00e9pondre aux graves questions qui se posent aux populations qu\u2019ils repr\u00e9sentent. Que la parole de certains d\u2019entre eux n\u2019ait pas \u00e9t\u00e9 entendue par le gouvernement n\u2019a pu que la disqualifier un peu plus pour les populations qu\u2019ils repr\u00e9sentent.<\/p>\n<p id=\"pa25\" class=\"para\">Il aura fallu quinze jours au gouvernement pour se manifester. Surdit\u00e9 concernant le type de malaise \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans ces soci\u00e9t\u00e9s ou strat\u00e9gie pour laisser aux m\u00e9canismes habituels le temps de retourner \u00e0 leur st\u00e9rile r\u00e9p\u00e9tition ? Comment comprendre le silence des m\u00e9dias pendant ces deux semaines et l\u2019insistance avec laquelle ils ont pu pr\u00e9senter ce qui se passe aux Antilles comme une demande d\u2019ind\u00e9pendance et les responsables du LKP comme des \u00ab tontons macoutes \u00bb ?<\/p>\n<p id=\"pa26\" class=\"para\">De plus en plus nombreux, les habitants des DOM sont \u00e0 la recherche d\u2019un lieu de l\u00e9gitimit\u00e9 de leur parole. Fragile, l\u2019\u00e9mergence d\u2019une parole l\u00e9gitime y est toujours hant\u00e9e par la r\u00e9p\u00e9tition. Du c\u00f4t\u00e9 des manifestants, barrages et violences agies ont recommenc\u00e9. \u00ab\u00a0<em class=\"marquage italique\">Nou paka mach\u00e9 enk\u00f4<\/em>\u00a0\u00bb (\u00ab nous ne marchons plus \u00bb fait jouer l\u2019\u00e9quivocit\u00e9 signifiante de cette expression dans la langue fran\u00e7aise). La r\u00e9p\u00e9tition a aussi d\u00e9termin\u00e9 certaines positions du gouvernement.<\/p>\n<p id=\"pa27\" class=\"para\">Si \u00e0 la complexit\u00e9 et \u00e0 la gravit\u00e9 du malaise dans les DOM, l\u2019\u00c9tat se contentait de donner des r\u00e9ponses pour l\u2019imm\u00e9diat, il aura m\u00e9connu le nouveau qui, avec difficult\u00e9, essaie d\u2019\u00e9merger. Il aura m\u00e9connu que l\u00e0 o\u00f9 la repr\u00e9sentation politique a d\u00e9failli, le LKP a pu donner au malaise social des mots pendant les deux premi\u00e8res semaines de conflit. La capacit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat \u00e0 y r\u00e9pondre d\u2019une fa\u00e7on innovante op\u00e9rerait une coupure d\u2019avec les collusions de longue date et les imageries coloniales persistantes. C\u2019est sa responsabilit\u00e9 d\u2019initier un nouveau temps de l\u2019histoire o\u00f9 la France serait enfin capable d\u2019int\u00e9grer sa propre diversit\u00e9. Nous saurons alors si nous sommes r\u00e9ellement arriv\u00e9s \u00e0 la fin annonc\u00e9e d\u2019un cycle historique.<\/p>\n<\/section>\n<\/div>\n<\/section>\n<\/div>\n<div class=\"mb-2\">\n<hr class=\"mt-10 mb-11 border-alto-200 mt-5 mb-5\" \/>\n<p>Date de mise en ligne : 01\/01\/2010<\/p>\n<p><a class=\"underline text-cairn-main hover:text-cairn-dark font-bold\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.3917\/lrl.092.0066\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">https:\/\/doi.org\/10.3917\/lrl.092.0066<\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce texte de Jeanne Wiltord, \u00e9crit apr\u00e8s les \u00e9v\u00e9nements sociaux de 2009, invite \u00e0 une r\u00e9flexion profonde sur la situation des d\u00e9partements d&rsquo;Outre-Mer. \u00c0 travers une analyse psychanalytique et sociologique, l&rsquo;auteure explore la mani\u00e8re dont les h\u00e9ritages coloniaux, les fractures sociales et les tensions identitaires continuent d&rsquo;influencer la vie politique et sociale dans ces territoires.<\/p>","protected":false},"author":1,"featured_media":69316,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_uf_show_specific_survey":0,"_uf_disable_surveys":false,"footnotes":"","rank_math_focus_keyword":"","rank_math_title":"","rank_math_description":"","rank_math_canonical_url":"","rank_math_robots":null,"rank_math_facebook_title":"","rank_math_facebook_description":"","rank_math_twitter_title":"","rank_math_twitter_description":""},"categories":[9],"tags":[],"class_list":["post-69315","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-latribune"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/69315","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=69315"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/69315\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media\/69316"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=69315"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=69315"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=69315"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}