{"id":71687,"date":"2025-03-16T22:45:49","date_gmt":"2025-03-16T21:45:49","guid":{"rendered":"https:\/\/antilla-martinique.com\/?p=71687"},"modified":"2025-03-16T22:45:49","modified_gmt":"2025-03-16T21:45:49","slug":"le-delitement-de-la-societe-antillaise-est-la-consequence-de-la-crise-existentielle-en-france-hexagonale-une-tribune-de-jm-nol","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/le-delitement-de-la-societe-antillaise-est-la-consequence-de-la-crise-existentielle-en-france-hexagonale-une-tribune-de-jm-nol\/","title":{"rendered":"Le d\u00e9litement de la soci\u00e9t\u00e9 antillaise est la cons\u00e9quence de la crise existentielle en France hexagonale  Une tribune de JM. NOL"},"content":{"rendered":"<p>Ceci est la synth\u00e8se d&rsquo;une tribune de l&rsquo;\u00e9conomiste JM. NOL<br \/>\nLe d\u00e9litement de la soci\u00e9t\u00e9 antillaise trouve aujourd\u2019hui son explication dans un ph\u00e9nom\u00e8ne insidieux et profond\u00e9ment enracin\u00e9 : le vide existentiel qui s&rsquo;installe\u00a0 de mani\u00e8re progressive en France hexagonale . Pr\u00e8s de 80 ans apr\u00e8s la d\u00e9partementalisation, la Guadeloupe et la Martinique traversent une mutation sociale majeure d\u00e9coulant de la transformation disruptive de de soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise , marqu\u00e9e par une crise du sens, une mont\u00e9e des addictions, une violence accrue et un exil massif des jeunes g\u00e9n\u00e9rations. Ce constat alarmant n\u2019est pas un simple ph\u00e9nom\u00e8ne conjoncturel, mais le r\u00e9sultat d\u2019une \u00e9volution lente et complexe, o\u00f9 se m\u00ealent modernit\u00e9, individualisation et effritement des liens sociaux.<\/p>\n<p>La d\u00e9partementalisation, promulgu\u00e9e en 1946, a marqu\u00e9 un tournant dans l\u2019histoire des Antilles fran\u00e7aises. Elle a amorc\u00e9 une transformation profonde de la soci\u00e9t\u00e9, rompant en partie avec les structures coloniales d\u2019antan et int\u00e9grant progressivement ces territoires dans le mod\u00e8le r\u00e9publicain fran\u00e7ais. Pendant les Trente Glorieuses, l\u2019\u00e9l\u00e9vation du niveau de vie, la mise en place de l\u2019\u00c9tat providence et l\u2019essor du salariat ont contribu\u00e9 \u00e0 r\u00e9duire les in\u00e9galit\u00e9s qui, au XIXe si\u00e8cle, \u00e9taient extr\u00eamement marqu\u00e9es. Une nouvelle classe moyenne est apparue avec le d\u00e9veloppement de la fonction publique et de son corollaire de la hausse du niveau de vie, et les Antillais sont devenus majoritairement urbains. Parall\u00e8lement, de nouvelles pratiques culturelles et de nouveaux modes de vie ont \u00e9merg\u00e9, \u00e9loignant progressivement les individus des structures traditionnelles de solidarit\u00e9, fond\u00e9es sur la famille \u00e9largie et les communaut\u00e9s locales.<\/p>\n<p>Cependant, ce d\u00e9veloppement s\u2019est accompagn\u00e9 d\u2019effets pervers, parmi lesquels une d\u00e9pendance \u00e9conomique et financi\u00e8re accrue \u00e0 l\u2019\u00c9tat et une fragilisation du lien social. L\u2019\u00e9volution vers une soci\u00e9t\u00e9 plus individualiste s\u2019est traduite par une mont\u00e9e de l\u2019instabilit\u00e9 familiale avec une forte recrudescence des divorces et s\u00e9parations de couples, un affaiblissement des solidarit\u00e9s interg\u00e9n\u00e9rationnelles et une perte de rep\u00e8res collectifs. Aujourd\u2019hui, la solitude est devenue un ph\u00e9nom\u00e8ne massif, notamment chez les hommes mais surtout chez les femmes, de plus en plus nombreuses \u00e0 \u00e9lever seules leurs enfants, et chez les personnes \u00e2g\u00e9es dont beaucoup sont aujourd&rsquo;hui s\u00fbrs de sombrer dans l&rsquo;isolement, confront\u00e9es \u00e0 l\u2019exil de leurs enfants et \u00e0 l\u2019illectronisme.<\/p>\n<p>Dans ce contexte, le vide existentiel import\u00e9e de la France hexagonale s\u2019est impos\u00e9 comme une nouvelle r\u00e9alit\u00e9 sociale aux Antilles . Il ne s\u2019agit pas seulement d\u2019un sentiment de solitude ou d\u2019ennui passager, mais d\u2019une crise profonde du sens, caract\u00e9ris\u00e9e par un sentiment de non-appartenance, une ali\u00e9nation persistante d\u00e9finie autrefois par frantz Fanon, et une perte de direction. Lorsque les anciens sch\u00e9mas mentaux deviennent obsol\u00e8tes et que les rep\u00e8res collectifs disparaissent, l\u2019individu se retrouve face \u00e0 un gouffre existentiel, incapable de se projeter dans l\u2019avenir. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne touche particuli\u00e8rement la jeunesse, qui, priv\u00e9e de perspectives d&rsquo;une \u00e9ducation solide, d\u2019emploi stable et d\u2019un projet de soci\u00e9t\u00e9 f\u00e9d\u00e9rateur, oscille entre d\u00e9part sans retour au pays, d\u00e9senchantement, violence et qu\u00eate effr\u00e9n\u00e9e de sens \u00e0 travers des pratiques addictives . L&rsquo;exemple le plus patent de ce d\u00e9litement de la soci\u00e9t\u00e9 antillaise avec une extrapolation de la crise existentielle nous est donn\u00e9 \u00e0 voir avec la r\u00e9cente crise de la vie ch\u00e8re. Les r\u00e9cents \u00e9v\u00e9nements violents aux Antilles \u2013 \u00e9meutes, pillages et destructions massives d\u2019entreprises lors de la crise de la vie ch\u00e8re \u2013 ne sont pas seulement des manifestations ponctuelles de col\u00e8re sociale. Ils traduisent un malaise profond des jeunes qui s&rsquo;inscrit dans un processus de d\u00e9litement de la soci\u00e9t\u00e9 antillaise, marqu\u00e9 par une crise existentielle , une perte de rep\u00e8res collectifs et un terreau de frustrations id\u00e9ologiques et identitaires accumul\u00e9es.<\/p>\n<p>Depuis plusieurs d\u00e9cennies, les Antilles fran\u00e7aises sont confront\u00e9es \u00e0 une s\u00e9rie de crises qui, loin d\u2019\u00eatre isol\u00e9es, r\u00e9v\u00e8lent une lente d\u00e9sagr\u00e9gation du tissu soci\u00e9tal .\u00a0<br \/>\nLe ch\u00f4mage end\u00e9mique, la pr\u00e9carisation de l\u2019emploi, la vie ch\u00e8re et l\u2019absence de perspectives pour une partie de la population \u2013 notamment les jeunes \u2013 nourrissent un sentiment d\u2019injustice et d\u2019exclusion. La crise de la vie ch\u00e8re est le catalyseur d\u2019un ressentiment bien plus ancien, cristallis\u00e9 autour de la d\u00e9pendance \u00e9conomique \u00e0 la m\u00e9tropole, du sentiment d\u2019abandon par l\u2019\u00c9tat et d\u2019une in\u00e9galit\u00e9 de richesses structurelle persistante entre les Antilles et l\u2019Hexagone.<\/p>\n<p>Dans ce contexte, la violence des r\u00e9centes \u00e9meutes ne peut \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 une simple r\u00e9action contre l\u2019inflation ou les prix des carburants. Elle est le sympt\u00f4me d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 en crise, o\u00f9 une partie de la population, priv\u00e9e de perspectives, ne trouve plus d\u2019autres moyens d\u2019expression que la destruction des symboles de la soci\u00e9t\u00e9 de consommation. Les pillages et les incendies d\u2019entreprises accompagn\u00e9s de destructions d&#8217;emplois traduisent une rupture avec l\u2019id\u00e9e m\u00eame de construction collective et de responsabilit\u00e9 envers la communaut\u00e9.<br \/>\nC&rsquo;est l\u00e0 le r\u00e9sultat d&rsquo;un sentiment d\u2019abandon du national et une perte de confiance dans les institutions locales.<\/p>\n<p>Les Antilles connaissent depuis des d\u00e9cennies une relation ambivalente non seulement avec l\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais mais \u00e9galement avec les \u00e9lus locaux . D\u2019un c\u00f4t\u00e9, une forte d\u00e9pendance aux aides sociales et aux subventions publiques ayant entra\u00een\u00e9 l&rsquo;assistanat ; de l\u2019autre, un ressentiment croissant face \u00e0 une administration politique de proximit\u00e9 per\u00e7ue comme distante et d\u00e9connect\u00e9e des r\u00e9alit\u00e9s locales. Cette tension nourrit une d\u00e9fiance g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e envers les institutions, qu\u2019il s\u2019agisse du gouvernement, des collectivit\u00e9s locales ou m\u00eame des syndicats et des partis politiques traditionnels ou m\u00eame nationalistes.<\/p>\n<p>Le d\u00e9litement social se manifeste ici par un rejet de toute forme d\u2019autorit\u00e9 l\u00e9gitime. Lors des \u00e9meutes, les forces de l\u2019ordre sont prises pour cible, les symboles de l\u2019\u00e9conomie locale sont saccag\u00e9s, et m\u00eame les commerces de proximit\u00e9, pourtant tenus par des Antillais, ne sont pas \u00e9pargn\u00e9s. Cela traduit une absence de rep\u00e8res, un rapport distordu \u00e0 la communaut\u00e9 et une crise de l\u2019identit\u00e9 collective.<\/p>\n<p>Un autre facteur cl\u00e9 du d\u00e9litement de la soci\u00e9t\u00e9 antillaise r\u00e9side dans l\u2019exode massif des jeunes g\u00e9n\u00e9rations. Beaucoup quittent la Guadeloupe et la Martinique pour poursuivre leurs \u00e9tudes ou chercher un emploi en France et maintenant surtout \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger notamment au Canada , laissant derri\u00e8re eux un territoire o\u00f9 la population vieillit et o\u00f9 les perspectives de renouvellement \u00e9conomique s\u2019amenuisent. Ce d\u00e9part prive la soci\u00e9t\u00e9 antillaise d\u2019une part essentielle de sa force vive, mais il cr\u00e9e aussi une fracture g\u00e9n\u00e9rationnelle, et aussi avec la diaspora antillaise.<\/p>\n<p>Ceux qui restent sont souvent confront\u00e9s \u00e0 des choix restreints : un march\u00e9 de l\u2019emploi satur\u00e9, des salaires bas par rapport au co\u00fbt de la vie, et peu d\u2019opportunit\u00e9s de mobilit\u00e9 sociale. Cette frustration, combin\u00e9e \u00e0 un sentiment d\u2019enfermement sur des \u00eeles o\u00f9 l\u2019horizon semble bouch\u00e9, alimente un climat de tension et de d\u00e9sillusion.<\/p>\n<p>Nul doute que la perspective prochaine de la mont\u00e9e exponentielle des violences sera in\u00e9vitable dans l&rsquo;avenir proche avec\u00a0 l\u2019\u00e9rosion du lien social et la destructuration societale actuelle .\u00a0<\/p>\n<p>La mont\u00e9e des violences, qu\u2019elles soient urbaines, intrafamiliales ou li\u00e9es \u00e0 la criminalit\u00e9 notamment avec l&rsquo;explosion du narco-traffic , est un autre sympt\u00f4me du d\u00e9litement social. Aux Antilles, les chiffres de la criminalit\u00e9 sont pr\u00e9occupants, notamment en mati\u00e8re d\u2019homicides par armes \u00e0 feu et de trafics en tout genre. L\u2019\u00e9meute devient alors une forme d\u2019exutoire, une mani\u00e8re pour certains de s\u2019approprier violemment ce qu\u2019ils estiment leur \u00eatre refus\u00e9 par un syst\u00e8me per\u00e7u comme in\u00e9galitaire.<\/p>\n<p>Mais cette explosion de violence traduit surtout un affaiblissement du lien social. Autrefois fond\u00e9e sur des structures familiales \u00e9largies et des solidarit\u00e9s communautaires, la soci\u00e9t\u00e9 antillaise conna\u00eet aujourd\u2019hui un \u00e9clatement de ces rep\u00e8res traditionnels. La mont\u00e9e de l\u2019individualisme, l\u2019influence de la culture de consommation et l\u2019impact des r\u00e9seaux sociaux fa\u00e7onnent un rapport au monde o\u00f9 la satisfaction imm\u00e9diate prime sur la construction \u00e0 long terme.<\/p>\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, l&rsquo;on est confront\u00e9 \u00e0 une qu\u00eate de sens dans un monde en mutation. Derri\u00e8re ces tensions sociales et ces violences, c\u2019est bien une crise existentielle qui se joue. Que signifie \u00eatre Antillais aujourd\u2019hui ? Quelle place pour l\u2019identit\u00e9 locale dans un monde globalis\u00e9 ? Quel avenir pour ces territoires dans un cadre \u00e9conomique domin\u00e9 par la d\u00e9pendance \u00e0 la France hexagonale et les nouveaux enjeux g\u00e9opolitiques de la mondialisation ?<\/p>\n<p>Ces questions restent largement sans r\u00e9ponse, et c\u2019est en partie cette incertitude qui nourrit la col\u00e8re et l\u2019instabilit\u00e9. L\u2019absence de projets collectifs f\u00e9d\u00e9rateurs, de r\u00e9cits mobilisateurs et d\u2019une vision partag\u00e9e de l\u2019avenir contribue \u00e0 un sentiment d\u2019errance, o\u00f9 chacun tente de survivre dans un cadre per\u00e7u en m\u00eame temps comme s\u00e9curisant pour la classe moyenne, mais hostile et sans perspectives pour les laiss\u00e9s pour compte du syst\u00e8me notamment une fraction marginale de la jeunesse.<\/p>\n<p>Si la r\u00e9p\u00e9tition des \u00e9meutes et des crises sociales semble , \u00e0 notre sens, in\u00e9vitable \u00e0 court terme, elle n\u2019est pas une fatalit\u00e9. Pour sortir de cette spirale du d\u00e9litement, il est essentiel de reconstruire du sens, de redonner aux jeunes des perspectives r\u00e9elles et de restaurer la confiance dans le collectif en proc\u00e9dant \u00e0 la r\u00e9forme prudente des institutions step by step.<\/p>\n<p>Cela passe au pr\u00e9alable par une refonte du mod\u00e8le \u00e9conomique, pour favoriser l\u2019autonomie \u00e9conomique et la cr\u00e9ation d\u2019emplois locaux. Cela implique aussi de r\u00e9inventer le lien social, en valorisant les initiatives communautaires et les formes de solidarit\u00e9 adapt\u00e9es aux r\u00e9alit\u00e9s antillaises. Enfin, cela n\u00e9cessite un nouveau r\u00e9cit national beaucoup plus cr\u00e9dible, une red\u00e9finition de l\u2019identit\u00e9 antillaise qui ne soit ni enferm\u00e9e dans un pass\u00e9 douloureux et id\u00e9alis\u00e9 ni d\u00e9connect\u00e9e des enjeux contemporains.<\/p>\n<p>Les \u00e9meutes r\u00e9currentes ne sont pas seulement des crises de la vie ch\u00e8re et des tensions identitaires . Elles sont les sympt\u00f4mes d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 en qu\u00eate de sens, \u00e0 la crois\u00e9e des chemins entre effondrement et r\u00e9invention. Le d\u00e9fi est immense, mais il appartient aux Antillais eux-m\u00eames de d\u00e9cider de la direction \u00e0 prendre avec la r\u00e9invention de la valeur travail en France comme aux Antilles.<\/p>\n<p>Le travail, autrefois structurant et porteur de reconnaissance sociale, a lui aussi perdu de sa centralit\u00e9. En 1985, 60 % des Fran\u00e7ais consid\u00e9raient le travail comme essentiel \u00e0 leur vie ; en 2024, ils ne sont plus que 25 %. Pourtant, paradoxalement, la qu\u00eate de sens au travail n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 aussi forte. La mont\u00e9e du t\u00e9l\u00e9travail, les nouvelles formes de pr\u00e9carit\u00e9 et l\u2019\u00e9puisement psychologique ont contribu\u00e9 \u00e0 intensifier la crise existentielle. Selon une \u00e9tude de 2023, seulement 48 % des Fran\u00e7ais se consid\u00e9raient en bonne forme mentale et physique, un chiffre r\u00e9v\u00e9lateur d\u2019un climat g\u00e9n\u00e9ral d\u2019anxi\u00e9t\u00e9 et de fragilit\u00e9. C&rsquo;est l\u00e0 le d\u00e9but de la crise existentielle en France hexagonale.<\/p>\n<p>Aux Antilles, cette crise du sens se double d\u2019un sentiment d\u2019isolement, d\u2019un exil int\u00e9rieur o\u00f9 l\u2019individu peine \u00e0 se situer entre son identit\u00e9 culturelle et son appartenance \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 globalis\u00e9e. L\u2019h\u00e9ritage colonial, encore pr\u00e9gnant dans les imaginaires, et la persistance des fractures sociales et \u00e9conomiques alimentent cette sensation d\u2019\u00eatre en marge, ni tout \u00e0 fait int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 la modernit\u00e9 occidentale, ni pleinement ancr\u00e9 dans un socle culturel stable.<\/p>\n<p>Face \u00e0 ce vide existentiel, la question du changement social se pose avec acuit\u00e9. Quels sont les leviers politiques \u00e0 activer pour enrayer cette spirale de non-sens ? Comment reconstruire un tissu social solide avec une nouvelle \u00e8re \u00e9conomique , capable de redonner aux individus un sentiment d\u2019appartenance et un horizon commun ? Si l\u2019on en croit les sciences sociales, six grands facteurs influencent le changement : la d\u00e9mographie, le progr\u00e8s technique, le d\u00e9veloppement \u00e9conomique, les valeurs culturelles et id\u00e9ologiques, l\u2019innovation et les conflits sociaux. Tous ces \u00e9l\u00e9ments sont aujourd\u2019hui en mutation aux Antilles, mais encore faut-il qu\u2019ils s\u2019inscrivent dans un projet de soci\u00e9t\u00e9 porteur de sens. Mais force est de constater que l&rsquo;on n&rsquo;en prends pas le chemin. L\u2019irruption de la crise existentielle en France trouve en partie ses racines dans la transformation radicale du monde du travail et des rapports sociaux sous l&rsquo;effet du num\u00e9rique, de la digitalisation, de l\u2019automatisation et de l\u2019intelligence artificielle (IA). Ces \u00e9volutions, qui constituent une v\u00e9ritable nouvelle \u00e8re \u00e9conomique, ont boulevers\u00e9 les rep\u00e8res traditionnels, amplifi\u00e9 l\u2019individualisation et g\u00e9n\u00e9r\u00e9 un profond sentiment de perte de sens chez de nombreux individus. Cela va tr\u00e8s vraisemblablement provoquer une forte recrudescence des troubles psychiques aux Antilles dans les ann\u00e9es qui viennent.<\/p>\n<p>Pendant des d\u00e9cennies, le travail a structur\u00e9 la soci\u00e9t\u00e9 et l\u2019identit\u00e9 individuelle. Il \u00e9tait un facteur d\u2019int\u00e9gration, une source de reconnaissance sociale et un vecteur de stabilit\u00e9. Or, la digitalisation et l\u2019automatisation ont transform\u00e9 cette r\u00e9alit\u00e9. De nombreux emplois traditionnels ont disparu ou sont devenus pr\u00e9caires sous l\u2019effet de la robotisation et des plateformes num\u00e9riques. Le t\u00e9l\u00e9travail, bien que porteur de flexibilit\u00e9, a \u00e9galement contribu\u00e9 \u00e0 un isolement croissant des salari\u00e9s, r\u00e9duisant les interactions sociales et affaiblissant la dimension collective du travail. Paradoxalement, alors que le travail est per\u00e7u comme de moins en moins central dans la vie des Fran\u00e7ais jamais la qu\u00eate de l&rsquo;absence de sens dans l\u2019emploi n\u2019a \u00e9t\u00e9 aussi forte chez les jeunes des Antilles. Force est de souligner que bon nombre d&rsquo;entre eux ne veulent tout simplement pas travailler. Pour les autres notamment de la g\u00e9n\u00e9ration Z, beaucoup se sentent d\u00e9sengag\u00e9s, car leurs t\u00e2ches sont de plus en plus automatis\u00e9es ou contr\u00f4l\u00e9es par des algorithmes, r\u00e9duisant leur autonomie et leur cr\u00e9ativit\u00e9. La perte de contr\u00f4le sur son propre travail engendre un sentiment d\u2019ali\u00e9nation et d\u2019inutilit\u00e9, alimentant un ph\u00e9nom\u00e8ne de d\u00e9portation aux Antilles de la crise existentielle.<\/p>\n<p>Le num\u00e9rique a \u00e9galement impos\u00e9 un rythme effr\u00e9n\u00e9 au quotidien. L\u2019hyperconnexion, la surcharge informationnelle et la pression de la r\u00e9activit\u00e9 ont engendr\u00e9 une fatigue mentale g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. Dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 tout va plus vite, o\u00f9 les innovations se succ\u00e8dent \u00e0 une cadence infernale, beaucoup \u00e9prouvent un sentiment de perte de rep\u00e8res. Et l\u00e0 r\u00e9side le danger d&rsquo;une disruption de la soci\u00e9t\u00e9 antillaise. L\u2019incapacit\u00e9 \u00e0 suivre ce rythme peut conduire \u00e0 une impression d\u2019obsolescence personnelle et collective , renfor\u00e7ant l\u2019anxi\u00e9t\u00e9 et le mal-\u00eatre. Cette acc\u00e9l\u00e9ration permanente s\u2019accompagne d\u2019une superficialit\u00e9 croissante des interactions humaines. Les r\u00e9seaux sociaux, bien qu\u2019ils donnent l\u2019illusion d\u2019une hyper-socialisation, favorisent en r\u00e9alit\u00e9 des relations \u00e9ph\u00e9m\u00e8res et d\u00e9connect\u00e9es de la r\u00e9alit\u00e9. Le \u00ab\u00a0like\u00a0\u00bb, le commentaire rapide et la consommation passive de contenus remplacent les v\u00e9ritables \u00e9changes, renfor\u00e7ant le sentiment de solitude et d\u2019isolement.<\/p>\n<p>L\u2019automatisation et l\u2019IA ne se contentent pas de transformer le travail, elles red\u00e9finissent aussi les normes sociales et les valeurs. Les mod\u00e8les traditionnels d\u2019autorit\u00e9, de transmission du savoir et de reconnaissance sont boulevers\u00e9s. Les nouvelles g\u00e9n\u00e9rations \u00e9voluent dans un monde o\u00f9 les figures de r\u00e9f\u00e9rence sont \u00e9clat\u00e9es et o\u00f9 la valeur du m\u00e9rite est remise en cause par des algorithmes qui d\u00e9cident \u00e0 leur place. Cette perte de rep\u00e8res se traduit aussi dans le rapport au savoir et \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9. L\u2019IA g\u00e9n\u00e9rative et la prolif\u00e9ration de l\u2019information num\u00e9rique rendent plus difficile la distinction entre le vrai et le faux, ce qui alimente une ins\u00e9curit\u00e9 cognitive. Si tout est incertain, alors que croire ? Comment construire une identit\u00e9 stable dans un monde o\u00f9 les certitudes d\u2019hier s\u2019effondrent ?<\/p>\n<p>Avec l\u2019IA, une partie des t\u00e2ches intellectuelles est d\u00e9sormais d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e \u00e0 des machines. Les recommandations algorithmiques fa\u00e7onnent nos choix culturels, nos opinions et m\u00eame nos relations sociales. Cette externalisation de la pens\u00e9e contribue \u00e0 une forme de d\u00e9responsabilisation des intellectuels antillais et \u00e0 une perte de ma\u00eetrise sur sa propre existence. L\u2019\u00eatre humain a besoin de se sentir acteur de sa vie, de ses d\u00e9cisions, de ses choix. Mais lorsque l\u2019IA devient omnipr\u00e9sente, lorsque les algorithmes devinent nos d\u00e9sirs avant m\u00eame que nous les formulions, o\u00f9 est la place de la capacit\u00e9 de penser avec l&rsquo;absence de volont\u00e9 individuelle ? Cette dilution de la souverainet\u00e9 personnelle alimente une crise existentielle profonde : si tout est pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9 par les responsables politiques de la France , si nos actions politiques sont guid\u00e9es par des calculs invisibles, alors que reste-t-il du libre arbitre et du sens de nos choix en mati\u00e8re de changement \u00e9conomique et social ?<\/p>\n<p>Enfin, la mont\u00e9e en puissance de l\u2019intelligence artificielle soul\u00e8ve une question fondamentale : quelle est encore la sp\u00e9cificit\u00e9 de l\u2019\u00eatre humain ? Si des machines peuvent cr\u00e9er, diagnostiquer, \u00e9crire, composer de la musique et m\u00eame interagir \u00e9motionnellement, quelle est notre place dans ce nouvel ordre technologique ? Ce questionnement existentiel rejoint une inqui\u00e9tude plus large qui est celle du changement climatique : celle d\u2019une humanit\u00e9 qui perd le contr\u00f4le sur son avenir. La peur d\u2019un avenir o\u00f9 l\u2019homme ne serait plus qu\u2019un rouage secondaire avec les cons\u00e9quences du d\u00e9r\u00e8glement climatique et d&rsquo;un syst\u00e8me domin\u00e9 par des machines , et tout \u00e7a est un facteur anxiog\u00e8ne majeur. La crise existentielle actuelle en France hexagonale est donc aussi une crise ontologique aux Antilles : qui sommes-nous \u00e0 l\u2019\u00e8re du num\u00e9rique , de l\u2019IA et de la nouvelle donne g\u00e9ostrat\u00e9gique mondiale ?<\/p>\n<p>Il ne suffit pas de partager de nouveaux r\u00e9cits id\u00e9ologiques inspirants pour esp\u00e9rer une transformation en profondeur. Encore faut-il que ces r\u00e9cits ne soient pas d\u00e9tourn\u00e9s par des logiques marchandes ou r\u00e9duits \u00e0 des slogans creux de nature id\u00e9ologiques et politiques sur le mode de l&rsquo;\u00e9volution statutaire . Ils doivent au contraire s\u2019ancrer durablement dans le quotidien des individus, activer leur puissance d\u2019agir et insuffler une dynamique collective. Les imaginaires identitaires, souvent fragment\u00e9s et instrumentalis\u00e9s, doivent \u00eatre d\u00e9pass\u00e9s pour reconstruire une soci\u00e9t\u00e9 unie autour de valeurs communes sur \u00e0 partir d&rsquo;une nouvelle r\u00e9flexion prospective strat\u00e9gique.<\/p>\n<p>Les certitudes d\u2019hier ne sont plus celles d\u2019aujourd\u2019hui, et encore moins celles de demain. La soci\u00e9t\u00e9 antillaise se trouve \u00e0 un carrefour historique o\u00f9 elle doit repenser ses fondements et retrouver une direction collective. Loin d\u2019\u00eatre une fatalit\u00e9, le vide existentiel qui s&rsquo;est install\u00e9 dans la France hexagonale peut \u00eatre le point de d\u00e9part d\u2019une prise de conscience, d\u2019un sursaut. Il appartient aux Antillais de red\u00e9finir ensemble les contours de leur avenir, en r\u00e9investissant les liens sociaux, en recr\u00e9ant des espaces de solidarit\u00e9 et en r\u00e9affirmant une identit\u00e9 ouverte, capable de conjuguer modernit\u00e9 et enracinement.<br \/>\nLa soci\u00e9t\u00e9 antillaise se trouve \u00e0 un carrefour historique o\u00f9 elle doit repenser ses fondements et retrouver une direction collective. Loin d\u2019\u00eatre une fatalit\u00e9, le vide existentiel peut \u00eatre le point de d\u00e9part d\u2019une prise de conscience, d\u2019un sursaut. Mais avant toute chose l&rsquo;abc\u00e8s identitaire devrait \u00eatre purg\u00e9 par une nouvelle approche moderne sous l&rsquo;angle de l&rsquo;anthropologie\u00a0 et la diversit\u00e9 culturelle.\u00a0<br \/>\nIl appartient aux Antillais de red\u00e9finir ensemble les contours de leur avenir, en r\u00e9investissant les liens sociaux, en recr\u00e9ant des espaces de solidarit\u00e9 d&rsquo;antan, et en r\u00e9affirmant une identit\u00e9 individuelle et collective ouverte, capable de conjuguer modernit\u00e9 et enracinement.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ceci est la synth\u00e8se d&rsquo;une tribune de l&rsquo;\u00e9conomiste JM. NOL Le d\u00e9litement de la soci\u00e9t\u00e9 antillaise trouve aujourd\u2019hui son explication dans un ph\u00e9nom\u00e8ne insidieux et profond\u00e9ment enracin\u00e9 : le vide existentiel qui s&rsquo;installe\u00a0 de mani\u00e8re progressive en France hexagonale . 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