{"id":72662,"date":"2025-04-07T13:07:34","date_gmt":"2025-04-07T12:07:34","guid":{"rendered":"https:\/\/antilla-martinique.com\/?p=72662"},"modified":"2025-04-07T13:08:22","modified_gmt":"2025-04-07T12:08:22","slug":"72662-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/72662-2\/","title":{"rendered":"Fanon on Screen: A Challenging Appeal to the Viewer\u2019s Intelligence"},"content":{"rendered":"<h2 data-start=\"176\" data-end=\"649\"><strong data-start=\"176\" data-end=\"649\">Dans son dernier film, Jean-Claude Barny livre une \u0153uvre intense et exigeante sur Frantz Fanon, figure majeure de la pens\u00e9e anticolonialiste. Jean-Durosier Desrivi\u00e8res, \u00e9crivain et chercheur, partage ici une lecture sensible de ce biografilm \u00e0 contre-courant des r\u00e9cits simplificateurs. Entre symboles forts, esth\u00e9tique engag\u00e9e et profondeur psychologique, <em data-start=\"535\" data-end=\"542\">Fanon<\/em> convoque l\u2019intelligence du spectateur et interroge l\u2019h\u00e9ritage encore br\u00fblant du psychiatre martiniquais.<\/strong><\/h2>\n<hr \/>\n<h1><strong><em>Fanon<\/em><\/strong><strong>\u00a0: un r\u00e9alisateur face \u00e0 l\u2019intelligence de son spectateur<\/strong><\/h1>\n<p><strong><span style=\"text-decoration: underline\"><em>Impressions \u00e0 vif sur le film <\/em>Fanon<em> de Jean-Claude Barny, <\/em>Par Jean-Durosier Desrivi\u00e8res<\/span><\/strong><\/p>\n<h3>Alors que la France et l\u2019Alg\u00e9rie jouent \u00e0 corde raide leurs relations diplomatiques en ces jours sombres d\u2019un monde en compote, voil\u00e0 que Fanon, le penseur anticolonialiste pro-alg\u00e9rien, surgit sur grand \u00e9cran. Et je l\u2019ai vu, <em>Fanon<\/em>. Je l\u2019ai vu en avant-premi\u00e8re. Je patientais en salle 8 pour ma s\u00e9ance, tandis qu\u2019en salle 10, la plus grande du cin\u00e9ma Madiana en Martinique, la diffusion d\u2019une autre s\u00e9ance avait d\u00e9j\u00e0 d\u00e9but\u00e9. Deux salles donc, pleines toutes les deux, pour un avant-go\u00fbt de ce biografilm qui devrait marquer sans doute autant d\u2019esprits que de c\u0153urs. D\u00e9shabitu\u00e9 de voir, depuis quelque temps, une telle affluence dans une salle de cin\u00e9ma du pays, j\u2019\u00e9tais donc tr\u00e8s attentif \u00e0 la nature du public\u00a0: une belle mosa\u00efque d\u2019\u00eatres vivants \u00e0 travers laquelle la jeunesse se taillait une place de choix. Que ces t\u00eates pr\u00e9sentes aient lu Fanon ou non, qu\u2019elles aient lu d\u2019autres esprits parlant de lui ou non, ce n\u2019est pas l\u2019essentiel ici. L\u2019essentiel\u00a0? Ce public face \u00e0 l\u2019affiche du film de Jean-Claude Barny \u00e0 l\u2019\u00e9cran, impatient de d\u00e9couvrir l\u2019intrigue. Le public et l\u2019affiche\u00a0: une antith\u00e8se\u00a0? Il importe ici d\u2019\u00e9voquer l\u2019affiche, car ce film du r\u00e9alisateur guadeloup\u00e9en s\u2019impose d\u2019abord par cette image et ces signes fig\u00e9s qui en appellent \u00e0 l\u2019intelligence de son spectateur. Et cet appel \u00e0 l\u2019intelligence se poursuit au fil des cent-trente-trois minutes que dure le film.<\/h3>\n<h2><strong>De l\u2019affiche aux s\u00e9quences\u00a0: force des signes et des symboles<\/strong><\/h2>\n<p>Le nom de Frantz Fanon r\u00e9sonne avec la r\u00e9volution conduisant \u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019Alg\u00e9rie, pays qui garde en m\u00e9moire le noble combat de ce camarade antillais devenu alg\u00e9rien apr\u00e8s tout. Cette r\u00e9volution, comme tant d\u2019autres, s\u2019inscrit et s\u2019\u00e9crit dans le sang. C\u2019est tout le sens de ce rouge vif de l\u2019affiche qui tranche avec la figure du m\u00e9decin martiniquais drap\u00e9 de sa blouse blanche. Blanche comme la puret\u00e9 de sa pens\u00e9e tranch\u00e9e, la clart\u00e9 de sa m\u00e9thode et de sa franchise vis-\u00e0-vis du colon et du colonis\u00e9. Rouge aussi comme les globules rouges et blancs du sang. Ainsi, le nom de Fanon se lit tel du blanc-sang sur du rouge-sang\u00a0: vif\u00a0! Une mani\u00e8re peut-\u00eatre, pour l\u2019\u00e9quipe infographique du film, d\u2019\u00e9voquer au seuil cette maladie qui aura raison de lui. La leuc\u00e9mie\u00a0: cancer caract\u00e9ris\u00e9 par l\u2019augmentation consid\u00e9rable des globules blancs dans le sang. De cela, <em>Fanon<\/em> est s\u00e9miotiquement le nom sur l\u2019affiche. Mais blanche aussi, comme la mort du corps individuel nomm\u00e9 sur fond rouge vif du corps collectif qui a pay\u00e9, avec lui, de tout son sang cette r\u00e9volution.<\/p>\n<p>De l\u2019affiche \u00e0 la premi\u00e8re s\u00e9quence du film, appara\u00eet le petit Fanon cherchant, dans une mangrove, \u00e0 amadouer un crabe en pleine p\u00e9riode de car\u00eame. Car\u00eame\u00a0: p\u00e9riode annon\u00e7ant le sacrifice du Fils de l\u2019homme pour <em>les damn\u00e9s de la terre<\/em>. Crabe\u00a0: crustac\u00e9 annon\u00e7ant symboliquement, l\u2019on suppose, le cancer du sang de Fanon adulte. Quant \u00e0 la mangrove, elle revient souvent pour signifier, tant\u00f4t les r\u00e9seaux de son cerveau pr\u00e9occup\u00e9 par des actions clandestines concr\u00e8tes \u00e0 mener en faveur des cellules r\u00e9volutionnaires, tant\u00f4t les vaisseaux sanguins qui acheminent le sang dans tout son corps individuel mis au service d\u2019un combat absolu du corps collectif alg\u00e9rien. Et ce combat est men\u00e9, tout au long des s\u00e9quences, depuis le site de l\u2019h\u00f4pital de Blida, non d\u00e9connect\u00e9 d\u2019autres sites proches et lointains nourrissant l\u2019intellect et l\u2019affect du psychiatre, travaillant \u00e0 la d\u00e9sali\u00e9nation des domin\u00e9s et des dominants.<\/p>\n<h2><strong>D\u2019un point focal \u00e0 d\u2019autres lieux\u00a0: esth\u00e9tique d\u2019agglutination<\/strong><\/h2>\n<p>Apparaissant d\u2019abord comme un lieu d\u2019incarc\u00e9ration de malades mentaux, notamment des indig\u00e8nes alg\u00e9riens, l\u2019h\u00f4pital de Blida deviendra tout de suite un site de concentration et d\u2019exp\u00e9rimentation de maintes exp\u00e9riences vitales, sous l\u2019impulsion du jeune m\u00e9decin noir. L\u2019asile et la ville repr\u00e9sentent un point focal qui, d\u2019apr\u00e8s la raison et l\u2019intuition du r\u00e9alisateur, synth\u00e9tise probablement l\u2019angle de traitement id\u00e9al de la vie politique, professionnelle et intellectuelle de Frantz Fanon. L\u2019h\u00f4pital psychiatrique marque un tournant d\u00e9cisif dans la pens\u00e9e radicale de celui-ci, questionnant l\u2019ali\u00e9nation r\u00e9ciproque du colonis\u00e9 alg\u00e9rien et du colon fran\u00e7ais. Divers liens se tissent en ce haut lieu de r\u00e9sistance o\u00f9 prend forme une esth\u00e9tique d\u2019agglutination qu\u2019illustre sensiblement la superposition des plans r\u00e9alistes (personnages et paysages) et symboliques (mangrove sanguinolente)\u00a0: Hocine l\u2019infirmier, Ramdane le militant, Farida la gu\u00e9rillera et autres gu\u00e9rilleros s\u2019unissent en cellules politiques autour du penseur, \u00e0 l\u2019instar d\u2019un amas de globules rouges, faisant face \u00e0 l\u2019anticorps que repr\u00e9sente l\u2019arm\u00e9e coloniale fran\u00e7aise, incarn\u00e9e par le sergent Roland, son capitaine et sa garnison, nuisant \u00e0 l\u2019organisation socio-culturelle de l\u2019Alg\u00e9rie.<\/p>\n<p>L\u2019interrogation de l\u2019ali\u00e9nation par Fanon \u00e0 Blida n\u2019est pas sans lien avec l\u2019h\u00f4pital psychiatrique de Saint-Alban o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 form\u00e9 par Fran\u00e7ois Tosquelles, d\u2019origine espagnole et militant antifranquiste. Ainsi, assist\u00e9 par Jacques Azoulay, m\u00e9decin juif et disciple \u00e9galement du m\u00e9decin espagnol, il applique \u00e0 Blida les m\u00e9thodes modernes, voire r\u00e9volutionnaires, de son formateur\u00a0: socioth\u00e9rapie et psychoth\u00e9rapie adapt\u00e9es \u00e0 la culture des patients alg\u00e9riens. Par le biais d\u2019une s\u00e9quence d\u00e9voilant la curiosit\u00e9 de l\u2019assistant furetant dans la biblioth\u00e8que priv\u00e9e de son chef de service, le r\u00e9alisateur dresse le portrait d\u2019un psychiatre auteur de <em>Peau noire masques blancs<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"><strong>[1]<\/strong><\/a>, <\/em>lecteur de Marx et de C\u00e9saire. Aussi, la relation entre Fanon et Jean-Paul Sartre est subtilement \u00e9tablie par l\u2019aveu de sa lecture des \u0153uvres int\u00e9grales du philosophe existentialiste qui aura \u00e0 pr\u00e9facer <em>Les damn\u00e9s de la terre<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\"><strong>[2]<\/strong><\/a><\/em>, son ultime essai. \u2013 Mais ellipse narrative de ce futur. \u2013 Cet essai achev\u00e9 en Tunisie aura aspir\u00e9 les derni\u00e8res \u00e9nergies du penseur martiniquais et une bonne part de celles de Josie, son \u00e9pouse blanche, sa colonne \u00e0 toute \u00e9preuve, qui a dactylographi\u00e9 le texte de jour et de nuit.<\/p>\n<p>Avec <em>Fanon<\/em>, Barny \u00e9carte donc la tentation d\u2019une perspective holywoodienne, \u00e9vitant d\u00e8s lors la surench\u00e8re spectaculaire de la guerre, des attentats et de submerger son spectateur d\u2019un flot de d\u00e9tails didactiques. L\u2019intensit\u00e9 du film repose sur l\u2019\u00e9paisseur psychologique de chacun des protagonistes en action et une certaine dimension romantique, transpirant bien s\u00fbr une sensibilit\u00e9 \u00e0 la nature et le destin tragique de personnages tels que Farida, Ramdane et Fanon. Dans ce jeu imbib\u00e9 de sang, l\u2019agglutination para\u00eet n\u00e9cessaire au r\u00e9alisateur, d\u2019autant plus qu\u2019elle s\u2019accorde avec le sens vital du combat pathologique, id\u00e9ologique et politique en un espace d\u00e9terminant et pr\u00e9cis.<\/p>\n<h2><strong>Quels impacts sur les b\u00e9n\u00e9ficiaires du legs\u00a0?<\/strong><\/h2>\n<p>Alors que d\u00e9file le g\u00e9n\u00e9rique de fin, je demeure encore attentif au public. Et me monte en m\u00e9moire un fragment de l\u2019autobiographie de Maryse Cond\u00e9, <em>La vie sans fards<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\"><strong>[3]<\/strong><\/a>.<\/em> Voici ledit fragment du livre de l\u2019\u00e9crivaine guadeloup\u00e9enne\u00a0: \u00ab\u00a0Le 6 d\u00e9cembre 1961, Frantz Fanon mourut d\u2019un cancer \u00e0 Washington, aux Etats-Unis. Sit\u00f4t que la nouvelle fut connue en Guin\u00e9e, S\u00e9kou Tour\u00e9 d\u00e9cr\u00e9ta un deuil national de 4 jours. [\u2026] Rappelons qu\u2019en 1952, apr\u00e8s la publication des bonnes feuilles de <em>Peau noire, masques blancs <\/em>dans la revue <em>Esprit<\/em>, j\u2019avais \u00e9crit \u00e0 Jean-Marie Domenach pour protester contre cette vision des Antilles. Je comprenais maintenant que j\u2019\u00e9tais alors trop immature, trop \u201cpeau noire, masque blanc\u201d moi-m\u00eame pour comprendre un tel ouvrage et que je devais revenir sur ma lecture. Je m\u2019enfermai donc avec tous les ouvrages de Frantz Fanon.\u00a0\u00bb (p. 127) Apr\u00e8s avoir lu <em>Les damn\u00e9s de la terre<\/em>, traitant de l\u2019exp\u00e9rience d\u00e9sastreuse des pays africains \u00e0 peine affranchis du joug colonial, l\u2019\u00e9crivaine, n\u2019\u00e9tant pas sortie indemne de sa lecture r\u00e9v\u00e9latrice, avoue\u00a0: \u00ab\u00a0Il me sembla que le chapitre III, \u201cM\u00e9saventures de la conscience nationale\u201d, avait \u00e9t\u00e9 \u00e9crit \u00e0 l\u2019intention de la Guin\u00e9e, quand les auteurs de la r\u00e9volution en deviennent peu \u00e0 peu les fossoyeurs.\u00a0\u00bb (p. 128)<\/p>\n<p>Encore assis dans cette salle 8, \u00e0 la fin du film, je reste toujours attentif \u00e0 ce public. Et la voix de l\u2019auteur de <em>Peau noire, masques blancs<\/em> me revient textuellement<em>\u00a0<\/em>: \u00ab\u00a0Le Martiniquais est un crucifi\u00e9. Le milieu qui l\u2019a fait (mais qu\u2019il n\u2019a pas fait) l\u2019a \u00e9pouvantablement \u00e9cartel\u00e9\u00a0; et ce milieu de culture, il l\u2019entretient de son sang et de ses humeurs. Or le sang du n\u00e8gre est un engrais estim\u00e9 des connaisseurs.\u00a0\u00bb (p. 175) Ce milieu \u00e9voqu\u00e9 par Fanon a sans doute pour noyau le christianisme qui, mieux que l\u2019esclavage et le colonialisme, domestique \u00e9ternellement le (n\u00e9o)colonis\u00e9 martiniquais et l\u2019incite \u00e0 choisir lui-m\u00eame la servilit\u00e9<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. Au moment o\u00f9 \u00ab\u00a0il n\u2019y a plus ni classe, ni lutte de classe\u00a0\u00bb, au moment o\u00f9 \u00ab\u00a0les gens ne se distinguent plus que par leur plus ou moins grande capacit\u00e9 \u00e0 consommer<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>\u00a0\u00bb (Monchoachi), au moment o\u00f9 le mot \u00ab\u00a0militance\u00a0\u00bb semble devenir un gros mot pour un grand nombre de gens en Martinique, je me demande ce que peut le legs de la pens\u00e9e de Fanon aux Martiniquais qui cherchent encore rem\u00e8de \u00e0 leurs maux suppos\u00e9s.<\/p>\n<h3><strong>Enfin, ce film, rendra-t-il certains \u00eatres plus sensibles aux luttes \u00e9mancipatrices et inspirantes de ce penseur noir incontournable\u00a0? Ou serait-il un tout nouveau gadget de plus, \u00e0 l\u2019instar des produits d\u00e9riv\u00e9s \u00e0 l\u2019effigie du Che ou de Fidel\u00a0?<\/strong><\/h3>\n<p><em><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs. Paris, Seuil, 1952.<\/em><\/p>\n<p><em><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Frantz Fanon, Les Damn\u00e9s de la terre (pr\u00e9face de Jean-Paul Sartre (1961)\u00a0; pr\u00e9face d\u2019Alice Cherki et postface de Mohammed Harbi), Paris, La D\u00e9couverte, 2002.<\/em><\/p>\n<p><em><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Maryse Cond\u00e9, La vie sans fards, Editions Jean-Claude Latt\u00e8s, Paris, 2012.<\/em><\/p>\n<p><em><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Voir Monchoachi, \u00ab\u00a0Eloge de la servilit\u00e9\u00a0\u00bb, in Lakouz\u00e9mi, Vol. 1, Vauclin, Juillet 2007, 149-170.<\/em><\/p>\n<p><em><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a>, Monchoachi, \u00ab\u00a0\u201cNous sommes devenus trop lisses\u201d\u00a0\u00bb (entretien), in Lakouz\u00e9mi, Vol. 2, Vauclin, novembre 2008, p. 4.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans son dernier film, Jean-Claude Barny livre une \u0153uvre intense et exigeante sur Frantz Fanon, figure majeure de la pens\u00e9e anticolonialiste. 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