{"id":74181,"date":"2025-05-10T00:17:12","date_gmt":"2025-05-09T23:17:12","guid":{"rendered":"https:\/\/antilla-martinique.com\/?p=74181"},"modified":"2025-05-10T00:17:12","modified_gmt":"2025-05-09T23:17:12","slug":"les-roches-gravees-etaient-des-lieux-sacres-awaraks-daccouchements-aquatiques-en-guadeloupe-une-tribune-de-jm-nol","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/les-roches-gravees-etaient-des-lieux-sacres-awaraks-daccouchements-aquatiques-en-guadeloupe-une-tribune-de-jm-nol\/","title":{"rendered":"The engraved rocks were sacred Awarak sites for water births in Guadeloupe. An op-ed by J.M. NOL"},"content":{"rendered":"<blockquote>\n<h3 dir=\"auto\"><em><strong><span style=\"font-size: 14px\">L\u2019histoire des peuples am\u00e9rindiens est souvent abord\u00e9e sous l\u2019angle des grandes migrations, des cosmogonies ou des r\u00e9sistances culturelles face aux colonisations. Mais il est une dimension de cette histoire encore trop peu connue et pourtant r\u00e9v\u00e9latrice de la relation intime entre ces peuples et leur environnement : celle de l\u2019accouchement dans l\u2019eau. Des for\u00eats amazoniennes aux rives du Pacifique, en passant par les hauts plateaux andins ou les archipels cara\u00efbes, de nombreux t\u00e9moignages oraux, r\u00e9cits d\u2019explorateurs et \u00e9tudes anthropologiques confirment que la naissance dans l\u2019eau faisait partie des pratiques traditionnelles chez certaines communaut\u00e9s am\u00e9rindiennes.<\/span><\/strong><\/em><\/h3>\n<\/blockquote>\n<h3 dir=\"auto\"><em><strong><span style=\"font-size: 14px\"><br \/>\n<\/span><\/strong><strong><span style=\"font-size: 14px;color: #333333\">Plus qu\u2019un simple fait culturel, l\u2019accouchement dans l\u2019eau est, pour ces peuples, l\u2019expression d\u2019un lien ancestral avec la nature.<\/span><\/strong><\/em><\/h3>\n<blockquote>\n<h3 dir=\"auto\"><span style=\"font-size: 14px;color: #333333;font-weight: normal\"> Chez les peuples autochtones d\u2019Amazonie, par exemple, plusieurs ethnologues ayant travaill\u00e9 avec les Shipibo-Conibo (P\u00e9rou), les Yawanawa (Br\u00e9sil), ou encore les Achuar (\u00c9quateur) rapportent que certaines femmes pr\u00e9f\u00e9raient mettre au monde leur enfant dans des criques calmes, \u00e0 l\u2019abri des regards, immerg\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 la taille ou accroupies dans l\u2019eau ti\u00e8de de la for\u00eat. Dans le livre Birth in Four Cultures de Brigitte Jordan (1978), pionni\u00e8re de l\u2019anthropologie obst\u00e9tricale, bien que l\u2019Am\u00e9rique du Sud n\u2019y soit pas largement repr\u00e9sent\u00e9e, les t\u00e9moignages qu&rsquo;elle recueille ailleurs dans le monde laissent entendre que des pratiques similaires, observ\u00e9es ailleurs, r\u00e9sonnent fortement avec des r\u00e9cits am\u00e9rindiens rest\u00e9s oraux.<\/span><\/h3>\n<div dir=\"auto\" data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"16\"><em><strong>En Am\u00e9rique centrale, les Mayas des hauts plateaux guat\u00e9malt\u00e8ques et du Yucat\u00e1n avaient \u00e9galement des pratiques obst\u00e9triques tr\u00e8s codifi\u00e9es. Les sages-femmes traditionnelles, appel\u00e9es parteras, jouaient un r\u00f4le fondamental dans la mise au monde. <\/strong><\/em><\/div>\n<\/blockquote>\n<div dir=\"auto\" data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"16\">Bien que toutes les naissances ne se faisaient pas dans l\u2019eau, certaines sources coloniales espagnoles du XVIe si\u00e8cle d\u00e9crivent des bains rituels li\u00e9s \u00e0 la grossesse et \u00e0 l\u2019accouchement. Ces bains, pris dans des rivi\u00e8res sacr\u00e9es ou dans les fameuses chultuns (cavernes ou bassins souterrains), avaient pour fonction de soulager la douleur et de favoriser la naissance. Des arch\u00e9ologues travaillant dans le Yucat\u00e1n ont d\u2019ailleurs retrouv\u00e9 des objets li\u00e9s \u00e0 la maternit\u00e9 (comme des figurines de femmes enceintes) \u00e0 proximit\u00e9 de bassins naturels, sugg\u00e9rant un usage symbolique et pratique de l\u2019eau dans le processus d\u2019enfantement.<\/div>\n<ul>\n<li dir=\"auto\" data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"16\">\n<blockquote><p><em><strong>Sur le continent nord-am\u00e9ricain, certaines tribus c\u00f4ti\u00e8res, comme les Tlingit ou les Salish, qui vivaient en harmonie avec l\u2019oc\u00e9an et les rivi\u00e8res du Nord-Ouest Pacifique, consid\u00e9raient l\u2019eau comme un \u00e9l\u00e9ment purificateur, protecteur, presque matriciel. <\/strong><\/em><\/p><\/blockquote>\n<\/li>\n<\/ul>\n<div dir=\"auto\" data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"16\">Bien que les accouchements dans l\u2019eau ne soient pas syst\u00e9matiques dans ces cultures, certaines femmes choisissaient d\u2019accoucher dans des bains chauds d\u2019eau min\u00e9rale ou dans des criques abrit\u00e9es. Des r\u00e9cits de femmes autochtones du Canada recueillis par des historiennes comme Isabelle Knockwood (dans Out of the Depths) ou Kim Anderson \u00e9voquent ces traditions anciennes, parfois abandonn\u00e9es \u00e0 cause de la m\u00e9dicalisation coloniale impos\u00e9e au XXe si\u00e8cle.<\/div>\n<blockquote>\n<div dir=\"auto\" data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"16\"><em><strong>Dans les Cara\u00efbes, avant l\u2019arriv\u00e9e des Europ\u00e9ens, les Ta\u00efnos, peuple arawak pr\u00e9sent dans les grandes Antilles, avaient une culture profond\u00e9ment aquatique. Ils vivaient au bord de l\u2019eau, naviguaient quotidiennement, et effectuaient de nombreuses c\u00e9r\u00e9monies dans les rivi\u00e8res. <\/strong><\/em><\/div>\n<\/blockquote>\n<div dir=\"auto\" data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"16\">Des \u00e9crits de missionnaires espagnols comme Ram\u00f3n Pan\u00e9 et Bartolom\u00e9 de Las Casas, bien que biais\u00e9s, mentionnent des rituels de naissance et de purification effectu\u00e9s dans l\u2019eau, parfois au moment m\u00eame de l\u2019accouchement. Ces pratiques auraient ensuite influenc\u00e9 certaines populations cr\u00e9oles de la Cara\u00efbe, notamment en Ha\u00efti et en Dominique, o\u00f9 l\u2019on retrouve jusqu\u2019au XIXe si\u00e8cle des r\u00e9cits d\u2019accouchements dans des sources thermales ou en mer, \u00e0 l\u2019aube, dans un cadre discret et sacr\u00e9.<\/div>\n<div dir=\"auto\"><\/div>\n<blockquote>\n<div dir=\"auto\" data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"16\"><strong><em>En Guadeloupe, les femmes Arawaks et Cara\u00efbes pratiquaient \u00e9galement l&rsquo;accouchement dans l&rsquo;eau, notamment dans la commune de Trois-Rivi\u00e8res et Baillif .<\/em><\/strong><\/div>\n<\/blockquote>\n<div dir=\"auto\" data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"16\">Selon moi , les peintures et sculptures rupestres de la r\u00e9gion montrent des sc\u00e8nes d&rsquo;accouchement \u00e0 m\u00eame le sol, pr\u00e8s d&rsquo;une source d&rsquo;eau ou dans la for\u00eat, afin d&rsquo;accro\u00eetre le pouvoir vital de la Terre.\u00a0 L&rsquo;immersion dans l&rsquo;eau am\u00e9liorerait l&rsquo;\u00e9lasticit\u00e9 tissulaire, notamment celle du p\u00e9rin\u00e9e, diminuant ainsi les risques pour la m\u00e8re et l&rsquo;enfant.\u00a0 Les diff\u00e9rents sites de roches grav\u00e9es r\u00e9pertori\u00e9s sur la Basse-Terre \u00e9taient exclusivement des lieux sacr\u00e9s destin\u00e9s au rituel de l&rsquo;accouchement dans l&rsquo;eau des femmes Arawaks.\u00a0 Un dessin repr\u00e9sentant une femme cara\u00efbe en train d&rsquo;accoucher accroupie dans l&rsquo;eau, les bras en l&rsquo;air, illustre cette pratique ancestrale. Les diff\u00e9rents sites de roches grav\u00e9es r\u00e9pertori\u00e9s sur la Basse-Terre, notamment les sites de Trois-Rivi\u00e8res et de Baillif , \u00e9taient exclusivement des lieux sacr\u00e9s, utilis\u00e9s \u00e0 des fins rituelles li\u00e9es \u00e0 la fertilit\u00e9, \u00e0 la naissance et au lien cosmique entre la femme et la Terre-M\u00e8r. Ces roches grav\u00e9es \u2013 blocs basaltiques couverts de p\u00e9troglyphes \u2013 ne sont pas de simples manifestations artistiques. Elles sont plac\u00e9es de mani\u00e8re strat\u00e9gique, souvent \u00e0 proximit\u00e9 imm\u00e9diate de sources, de rivi\u00e8res ou de bassins naturels, \u00e9l\u00e9ments associ\u00e9s \u00e0 la purification, au renouveau et \u00e0 la r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration. Les motifs circulaires, les figures anthropomorphes agenouill\u00e9es, accroupies ou en extension, les matrices stylis\u00e9es et les spirales qui les ornent, sont interpr\u00e9t\u00e9s par plusieurs chercheurs , comme des repr\u00e9sentations cod\u00e9es de la gestation, de l\u2019enfantement ou de la transmission de la vie. L&rsquo;on peut avancer que certaines sc\u00e8nes montrent des femmes en position d\u2019accouchement, les bras lev\u00e9s vers le ciel, dans une gestuelle qui rappelle des invocations sacr\u00e9es ou des appels \u00e0 la protection des esprits.<\/div>\n<div dir=\"auto\"><\/div>\n<div dir=\"auto\" data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"16\">Ce caract\u00e8re sacr\u00e9 est renforc\u00e9 par l&rsquo;isolement relatif de ces sites, souvent dissimul\u00e9s dans des zones peu accessibles ou profond\u00e9ment bois\u00e9es, et par la pr\u00e9sence de symboles associ\u00e9s aux cycles lunaires et \u00e0 la fertilit\u00e9. Ces lieux \u00e9taient probablement interdits aux hommes pendant les c\u00e9r\u00e9monies, et exclusivement r\u00e9serv\u00e9s aux femmes, aux sages-femmes et aux matrones d\u00e9tentrices de savoirs rituels. L\u2019accouchement y \u00e9tait vu comme une c\u00e9r\u00e9monie de passage engageant non seulement la m\u00e8re et l\u2019enfant, mais aussi les forces invisibles du monde naturel et spirituel. Dans cette perspective, les roches grav\u00e9es \u00e9taient bien plus que des supports physiques d&rsquo;expression de l&rsquo;accouchement : elles formaient un autel, un seuil, un t\u00e9moin p\u00e9renne des cycles de la vie.<\/div>\n<div dir=\"auto\" data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"16\">Ce lien universel entre l\u2019eau et la naissance dans les cultures am\u00e9rindiennes peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 de plusieurs mani\u00e8res. D\u2019abord physiologique : l\u2019eau chaude d\u00e9tend les muscles, soulage la douleur, facilite la dilatation du col de l\u2019ut\u00e9rus et r\u00e9duit le stress. Ensuite symbolique : dans nombre de cosmogonies autochtones, l\u2019eau est l\u2019origine du monde, l\u2019\u00e9l\u00e9ment de la gestation primordiale. Enfin, politique : ces pratiques t\u00e9moignent d\u2019une autonomie des femmes et d\u2019une transmission des savoirs obst\u00e9triques f\u00e9minins, souvent effac\u00e9s par la colonisation et la m\u00e9dicalisation forc\u00e9e.<\/div>\n<div dir=\"auto\" data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"16\">Aujourd\u2019hui, ces traditions font l\u2019objet d\u2019un regain d\u2019int\u00e9r\u00eat. Dans plusieurs communaut\u00e9s autochtones du P\u00e9rou, du Canada ou du Mexique, des sages-femmes traditionnelles revendiquent le droit de pratiquer les accouchements dans l\u2019eau, en lien avec la culture de leurs anc\u00eatres. Elles collaborent parfois avec des professionnels de sant\u00e9 pour assurer la s\u00e9curit\u00e9 des m\u00e8res, tout en respectant leurs choix. Des collectifs comme \u201cIndigenous Birth of Alberta\u201d ou des r\u00e9seaux de parteras aut\u00f3nomas en Am\u00e9rique latine participent \u00e0 cette renaissance culturelle et m\u00e9dicale.<\/div>\n<div dir=\"auto\" data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"16\">Loin d\u2019\u00eatre une invention moderne occidentale, comme on le croit parfois, l\u2019accouchement dans l\u2019eau a des racines profondes dans les cultures am\u00e9rindiennes. Il t\u00e9moigne d\u2019un rapport au corps, \u00e0 la terre et au sacr\u00e9 qui pourrait bien enrichir les pratiques obst\u00e9tricales contemporaines. Dans une \u00e9poque o\u00f9 la naissance est trop souvent m\u00e9dicalis\u00e9e \u00e0 outrance, retrouver le sens de l\u2019eau comme espace de vie et de passage pourrait \u00eatre une le\u00e7on d\u2019humanit\u00e9 venue des peuples premiers.<\/div>\n<div dir=\"auto\"><b data-removefontsize=\"true\" data-originalcomputedfontsize=\"16\">Jean Marie Nol \u00e9conomiste et chroniqueur\u00a0<\/b><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019histoire des peuples am\u00e9rindiens est souvent abord\u00e9e sous l\u2019angle des grandes migrations, des cosmogonies ou des r\u00e9sistances culturelles face aux colonisations. Mais il est une dimension de cette histoire encore trop peu connue et pourtant r\u00e9v\u00e9latrice de la relation intime entre ces peuples et leur environnement : celle de l\u2019accouchement dans l\u2019eau. 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