{"id":75319,"date":"2025-06-06T23:57:36","date_gmt":"2025-06-06T22:57:36","guid":{"rendered":"https:\/\/antilla-martinique.com\/?p=75319"},"modified":"2025-06-06T23:57:36","modified_gmt":"2025-06-06T22:57:36","slug":"violence-aux-antilles-le-cri-dalarme-dune-societe-en-crise-durable-une-tribune-de-jm-nol","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/violence-aux-antilles-le-cri-dalarme-dune-societe-en-crise-durable-une-tribune-de-jm-nol\/","title":{"rendered":"Violence aux Antilles : le cri d\u2019alarme d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 en crise durable ! Une tribune de JM. NOL"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"font-size: 14px\">Une ins\u00e9curit\u00e9 devenue quotidienne**<\/span><\/p>\n<blockquote><p><em><strong>Dans les Antilles fran\u00e7aises, un malaise profond semble s\u2019installer durablement, prenant racine dans la violence d&rsquo;une certaine jeunesse en perdition, gangrenant le tissu social et mettant \u00e0 mal les fondements m\u00eames de la d\u00e9mocratie locale. La violence, d\u00e9sormais quasi quotidienne en Guadeloupe tout comme en Martinique, appara\u00eet comme le sympt\u00f4me d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 en d\u00e9composition silencieuse, o\u00f9 les rep\u00e8res collectifs s\u2019effritent au m\u00eame rythme que les espoirs de transformation \u00e9conomique. Le premier semestre 2025 t\u00e9moigne d\u00e9j\u00e0 d\u2019un niveau d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 dramatique : 27 homicides volontaires en Guadeloupe et dans les \u00eeles du Nord, dont 16 par arme \u00e0 feu, ainsi que 110 tentatives d\u2019homicide. En Martinique, le 15e meurtre de l\u2019ann\u00e9e vient d\u2019avoir lieu, victime d\u2019une balle tir\u00e9e en pleine rue. Ces chiffres, au-del\u00e0 de leur brutalit\u00e9, illustrent une d\u00e9rive inqui\u00e9tante, o\u00f9 la banalisation de la mort c\u00f4toie l\u2019indiff\u00e9rence citoyenne. Nous sommes confront\u00e9s \u00e0 une faillite collective qui risque dans le futur de nous co\u00fbter tr\u00e8s cher.<\/strong><\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>\u2014<b style=\"font-size: 14px\">Un malaise structurel et une jeunesse en rupture<\/b><\/p>\n<p>Cette explosion de violence ne peut plus \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme une succession d\u2019actes isol\u00e9s. Elle s\u2019inscrit dans une dynamique structurelle, une forme de d\u00e9litement social irr\u00e9versible o\u00f9 une partie de la jeunesse, d\u00e9senchant\u00e9e, tourne r\u00e9solument le dos aux institutions. Le d\u00e9sengagement civique \u2013 politique, associatif, intellectuel \u2013 ne rel\u00e8ve plus du simple d\u00e9sint\u00e9r\u00eat passager : il devient une rupture. Une rupture avec les espaces traditionnels d\u2019expression, une rupture avec les figures d\u2019autorit\u00e9, et surtout, une rupture avec un syst\u00e8me d\u00e9mocratique per\u00e7u comme obsol\u00e8te, inop\u00e9rant, voire complice d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 marqu\u00e9e par l\u2019injustice et l\u2019exclusion.<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14px\"><b>Le narcotrafic, sympt\u00f4me et moteur du d\u00e9litement<\/b><\/span><\/p>\n<p>Dans ce vide laiss\u00e9 par le repli des institutions, le narcotrafic prosp\u00e8re. La drogue s\u2019installe non seulement comme un fl\u00e9au sanitaire et s\u00e9curitaire, mais aussi comme une \u00e9conomie parall\u00e8le incontournable. Estim\u00e9e \u00e0 400 millions d\u2019euros par an, cette manne financi\u00e8re occupe une place si importante qu\u2019il semble presque illusoire d\u2019y mettre fin sans proposer une alternative cr\u00e9dible. Le probl\u00e8me est syst\u00e9mique. Vingt-sept pour cent de la population vit sous les minima sociaux, et l\u2019argent facile de la drogue devient, pour certains, le seul horizon. Or, lutter contre le narcotrafic sans reconfigurer l\u2019\u00e9conomie locale avec un changement de mod\u00e8le, sans offrir de v\u00e9ritables perspectives d\u2019insertion et d\u2019\u00e9mancipation, revient \u00e0 combattre une hydre en n\u2019en coupant que l\u2019une de ses t\u00eates.<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14px\"><b>Des ports vuln\u00e9rables et une r\u00e9gulation d\u00e9faillante<\/b><\/span><\/p>\n<p>Le journal Le Monde vient de consacrer un important travail journalistique sur les cartels de la drogue \u00e0 l&rsquo;assaut des Antilles. Et pour le journal Le Monde, le c\u0153ur de la probl\u00e9matique du narco-traffic r\u00e9side aussi dans l\u2019absence criante de r\u00e9gulation efficace. Les ports antillais, portes d\u2019entr\u00e9e et de sortie du commerce carib\u00e9en, se transforment en v\u00e9ritables passoires. \u00c0 Jarry ou \u00e0 Fort-de-France, les conteneurs arrivent et repartent sans que les contr\u00f4les ne soient \u00e0 la hauteur des enjeux. Les infrastructures logistiques sont d\u00e9pass\u00e9es, les acc\u00e8s s\u00e9curis\u00e9s manquent de rigueur, et la gestion des badges d\u2019entr\u00e9e, transf\u00e9r\u00e9e \u00e0 Paris, illustre une d\u00e9connexion flagrante entre le centre de d\u00e9cision et les r\u00e9alit\u00e9s du terrain. Comment esp\u00e9rer enrayer l\u2019acheminement de plusieurs tonnes de coca\u00efne vers l\u2019Europe, quand un docker soup\u00e7onn\u00e9 de trafic peut continuer \u00e0 travailler, voire \u00eatre promu, jusqu\u2019\u00e0 sa condamnation d\u00e9finitive ?<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14px\"><b>Une r\u00e9ponse institutionnelle dispers\u00e9e et inefficace<\/b><\/span><\/p>\n<p>Sur le plan militaire, la mobilisation est bien r\u00e9elle. Le vice-amiral Nicolas Lambropoulos rappelle que cent jours par an sont consacr\u00e9s \u00e0 la lutte contre les \u00ab\u00a0narcos\u00a0\u00bb, et que les forces arm\u00e9es sont sur le pont. Mais l\u00e0 encore, le cloisonnement entre administrations freine l\u2019efficacit\u00e9. Le manque de coordination, l\u2019absence d\u2019un pr\u00e9fet maritime d\u00e9di\u00e9 aux Antilles, l\u2019insuffisance d\u2019effectifs douaniers, et les blocages syndicaux dans les ports viennent affaiblir une r\u00e9ponse publique d\u00e9j\u00e0 trop dispers\u00e9e. Le constat est partag\u00e9 : face \u00e0 un ennemi organis\u00e9, rapide et structur\u00e9, les institutions ressemblent \u00e0 des \u00ab\u00a0vigies aveugles\u00a0\u00bb, fig\u00e9es dans leurs routines administratives, pendant que l\u2019ennemi, lui, est d\u00e9j\u00e0 au pied des murs.<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14px\"><b>Une crise g\u00e9n\u00e9rationnelle profonde<\/b><\/span><\/p>\n<p>Pourtant, la crise n\u2019est pas uniquement s\u00e9curitaire. Elle est aussi g\u00e9n\u00e9rationnelle. Elle prend sa source dans le foss\u00e9 grandissant entre une fraction de la jeunesse violente souvent d\u00e9sillusionn\u00e9e et des \u00e9lites vieillissantes. En Guadeloupe comme en Martinique, ce sont encore les sexag\u00e9naires et les septuag\u00e9naires qui portent, \u00e0 bout de bras, le d\u00e9bat intellectuel et l\u2019engagement civique. La rel\u00e8ve semble absente, ou du moins r\u00e9duite au silence car \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur de nos territoires. Le barom\u00e8tre Djepva r\u00e9v\u00e8le qu\u2019un jeune sur deux estime que sa voix ne compte pas dans les espaces o\u00f9 il \u00e9volue. L\u2019\u00e9cole, l\u2019entreprise, les associations sont per\u00e7ues comme des lieux de verticalit\u00e9, o\u00f9 la parole juv\u00e9nile est rel\u00e9gu\u00e9e au second plan, au mieux tol\u00e9r\u00e9e, rarement valoris\u00e9e, car inaudible.<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14px\"><b>Le cercle vicieux du d\u00e9crochage et de l\u2019exil<\/b><\/span><\/p>\n<p>Ce d\u00e9ficit d\u2019\u00e9coute, doubl\u00e9 d\u2019un manque de repr\u00e9sentation, alimente un cercle vicieux. Moins les jeunes se sentent entendus, moins ils participent. Moins ils participent, plus ils se coupent de la sph\u00e8re publique, ou choisissent l\u2019exil vers l\u2019Hexagone \u2013 ou d\u00e9sormais vers l\u2019\u00e9tranger, dans une fuite qui en dit long sur le d\u00e9crochage d\u2019un pan entier de la population. La politique locale n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 cette crise de confiance. Fig\u00e9e, souvent incarn\u00e9e par des visages grisonnants, elle peine \u00e0 incarner la nouveaut\u00e9, l\u2019audace ou m\u00eame simplement la pertinence face aux urgences contemporaines : emploi, environnement, justice sociale.<\/p>\n<p><b>Des formes nouvelles d\u2019engagement \u00e0 valoriser<\/b><\/p>\n<p>Dans un tel contexte, il serait tentant de conclure \u00e0 une d\u00e9politisation irr\u00e9versible. Mais cela reviendrait \u00e0 ignorer les formes nouvelles que prend l\u2019engagement. La jeunesse antillaise n\u2019est ni apathique ni indiff\u00e9rente. Elle investit les r\u00e9seaux sociaux, cr\u00e9e ses propres plateformes de revendication, initie des mouvements citoyens alternatifs. Cette effervescence num\u00e9rique, bien que souvent d\u00e9sorganis\u00e9e, t\u00e9moigne d\u2019un d\u00e9sir de transformation. Elle reste cependant orpheline de relais institutionnels, enferm\u00e9e dans un entre-soi digital qui ne trouve pas d\u2019\u00e9cho dans les structures de pouvoir traditionnelles.<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14px\"><b>Refonder le pacte civique et culturel<\/b><\/span><\/p>\n<p>Il est donc urgent de refonder le pacte civique. Non pas en cherchant \u00e0 ramener de force les jeunes dans les moules anciens, mais en inventant de nouveaux cadres, plus horizontaux, plus participatifs, plus sensibles aux mutations culturelles. Cela suppose aussi qu&rsquo;il faut durcir le ton et prendre un choix culturel clair. Car la musique, omnipr\u00e9sente dans le quotidien des jeunes, n\u2019est pas neutre. Certains courants musicaux dominants v\u00e9hiculent des mod\u00e8les de r\u00e9ussite violents, ax\u00e9s sur l\u2019argent facile, le pouvoir, la domination. Cette esth\u00e9tique de la transgression, bien qu\u2019expressive, finit par formater les imaginaires et nourrir les d\u00e9rives. Promouvoir des alternatives culturelles apais\u00e9es, stimulantes, enracin\u00e9es dans la r\u00e9alit\u00e9 des Antilles, devient un imp\u00e9ratif de sant\u00e9 publique autant que de coh\u00e9sion sociale.<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14px\">Un r\u00e9veil brutal mais n\u00e9cessaire<\/span><\/p>\n<p>\u00c0 ce stade, le r\u00e9veil est brutal. Mais il n\u2019est pas trop tard pour op\u00e9rer des ruptures radicales. Ce qui est en jeu, ce n\u2019est pas seulement la s\u00e9curit\u00e9 ou l\u2019ordre public, c\u2019est la capacit\u00e9 des soci\u00e9t\u00e9s antillaises \u00e0 se r\u00e9inventer collectivement. La jeunesse est l\u2019avenir, dit-on. Mais cet avenir ne prendra forme que si l\u2019on investit sinc\u00e8rement dans le pr\u00e9sent. Il appartient \u00e0 l\u2019ensemble des forces vives de Guadeloupe et de Martinique \u2013 \u00e9lus, intellectuels, \u00e9ducateurs, artistes, citoyens \u2013 de pr\u00e9parer l&rsquo;avenir en tendant la main \u00e0 cette jeunesse, non comme un probl\u00e8me \u00e0 g\u00e9rer, mais comme une ressource \u00e0 \u00e9couter, \u00e0 comprendre, \u00e0 accompagner. Car sans elle, il n\u2019y aura ni vie d\u00e9mocratique, ni renouveau intellectuel, ni paix durable. Mais la question se pose d\u00e9j\u00e0 avec acuit\u00e9 : n&rsquo;est-il pas trop tard pour renverser la situation sans \u00e9mergence d&rsquo;un r\u00e9gime autoritaire ?<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14px\">Le temps d\u2019une parole de v\u00e9rit\u00e9<\/span><\/p>\n<p>Quoiqu&rsquo;il en soit, j&rsquo;appelle donc d\u00e8s demain \u00e0 une parole de v\u00e9rit\u00e9, sans fard ni faux-semblants, sur l\u2019\u00e9tat r\u00e9el de nos soci\u00e9t\u00e9s insulaires, sur les limites de nos marges de man\u0153uvre, et sur les d\u00e9fis titanesques que nous devons demain affronter ensemble.<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14px\">Changer de mod\u00e8le : au-del\u00e0 du statut institutionnel<\/span><\/p>\n<p>Nous avons trop longtemps entretenu l\u2019illusion qu\u2019un changement de statut pourrait \u00e0 lui seul r\u00e9parer les fragilit\u00e9s d\u2019un mod\u00e8le \u00e9conomique et social exsangue et r\u00e9pondre aux attentes s\u00e9curitaires croissantes. Or, l\u2019histoire et l\u2019exp\u00e9rience d\u00e9montrent que ce sont les bases productives, la qualit\u00e9 de l\u2019\u00e9ducation, la capacit\u00e9 d\u2019adaptation aux mutations technologiques et l\u2019ancrage dans des r\u00e9seaux de solidarit\u00e9 robustes qui font la r\u00e9silience des territoires. Ce n\u2019est pas l\u2019\u00e9tiquette institutionnelle qui fera reculer la violence et faire prosp\u00e9rer la Guadeloupe, mais notre capacit\u00e9 collective \u00e0 anticiper, \u00e0 nous former, \u00e0 produire, \u00e0 innover, \u00e0 pr\u00e9server nos solidarit\u00e9s et \u00e0 faire nation, \u00e0 notre \u00e9chelle.<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14px\">L\u2019autonomie : une question de moyens, pas seulement de statut<\/span><\/p>\n<p>Le d\u00e9bat sur l\u2019autonomie est l\u00e9gitime. Mais il ne peut \u00eatre ni aveugle ni na\u00eff. Il ne peut occulter le fait que sans ressources financi\u00e8res, sans comp\u00e9tences humaines structurantes, sans ma\u00eetrise des outils du XXIe si\u00e8cle, sans vision prospective partag\u00e9e, l\u2019autonomie ne serait pas un progr\u00e8s, mais un pr\u00e9cipice. Le statu quo n\u2019est pas une solution, mais la fuite en avant l\u2019est encore moins.<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14px\"><b>Vers un nouveau contrat de confiance<\/b><\/span><\/p>\n<p>Il est donc temps d\u2019un sursaut lucide, d\u2019un nouveau contrat de confiance entre la soci\u00e9t\u00e9 civile, les \u00e9lus et l\u2019\u00c9tat. Un contrat fond\u00e9 non pas sur des promesses de pouvoir, mais sur des engagements clairs pour investir dans la jeunesse, dans l\u2019\u00e9conomie locale, dans la formation, dans la transition num\u00e9rique et \u00e9cologique. L\u2019avenir ne se construira ni dans la nostalgie d\u2019un mod\u00e8le d\u00e9partemental essouffl\u00e9, ni dans l\u2019ivresse d\u2019une autonomie incantatoire, mais dans l\u2019invention patiente, courageuse et responsable d\u2019un projet de soci\u00e9t\u00e9 adapt\u00e9 aux r\u00e9alit\u00e9s du si\u00e8cle.<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14px\"><b>Conclusion : Pour une vision et un cap**<\/b><\/span><\/p>\n<p>La Guadeloupe et la Martinique m\u00e9ritent mieux qu\u2019un slogan institutionnel. Elles ont besoin d&rsquo;une vision prospective et surtout d\u2019un cap.<\/p>\n<p><b>Jean Marie Nol, \u00e9conomiste<\/b><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une ins\u00e9curit\u00e9 devenue quotidienne** Dans les Antilles fran\u00e7aises, un malaise profond semble s\u2019installer durablement, prenant racine dans la violence d&rsquo;une certaine jeunesse en perdition, gangrenant le tissu social et mettant \u00e0 mal les fondements m\u00eames de la d\u00e9mocratie locale. 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