{"id":76691,"date":"2025-07-14T13:59:04","date_gmt":"2025-07-14T12:59:04","guid":{"rendered":"https:\/\/antilla-martinique.com\/?p=76691"},"modified":"2025-07-17T13:56:26","modified_gmt":"2025-07-17T12:56:26","slug":"semanciper-sans-se-couper-penser-la-souverainete-caribeenne-avec-edouard-glissant-le-regard-de-gdc","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/semanciper-sans-se-couper-penser-la-souverainete-caribeenne-avec-edouard-glissant-le-regard-de-gdc\/","title":{"rendered":"S\u2019\u00e9manciper sans se couper : penser la souverainet\u00e9 carib\u00e9enne avec \u00c9douard Glissant  Le Regard de Gdc"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b>Une histoire toujours vivante<\/b><\/p>\n<blockquote><p><em><b>En Martinique, l\u2019histoire coloniale n\u2019est pas un souvenir. Elle habite les m\u00e9moires, fa\u00e7onne les institutions, creuse les in\u00e9galit\u00e9s. Ici, la souverainet\u00e9 ne peut \u00eatre pens\u00e9e dans les termes binaires du pass\u00e9 \u2014 entre assimilation et ind\u00e9pendance. Elle exige des mots neufs, des voies plurielles, une vision d\u00e9centr\u00e9e. Dans ces soci\u00e9t\u00e9s postcoloniales, la qu\u00eate d\u2019\u00e9mancipation ne se r\u00e9sume pas \u00e0 la revendication d\u2019un \u00c9tat-nation. Elle s\u2019exprime dans une autre langue : celle de la souverainet\u00e9 culturelle, symbolique, \u00e9cologique, \u00e9ducative. Et tout autant psychologique.<\/b><\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Ce territoire porte le poids d\u2019une histoire brutale \u2014 traite n\u00e9gri\u00e8re, esclavage, colonisation \u2014 mais aussi la richesse de cultures forg\u00e9es dans la r\u00e9sistance, la m\u00e9moire, la cr\u00e9olisation. Longtemps, la R\u00e9publique a impos\u00e9 l\u2019int\u00e9gration sans reconnaissance. Aujourd\u2019hui, cette \u00e9poque touche \u00e0 sa fin. Les soci\u00e9t\u00e9s antillaises et guyanaise n\u2019exigent pas un retrait, mais un r\u00e9\u00e9quilibrage. Pas une excision, mais un respect.<\/p>\n<p><b>Le d\u00e9tour et le retour : identit\u00e9 et relation<\/b><\/p>\n<p>C\u2019est dans ce contexte que le concept forg\u00e9 par \u00c9douard Glissant prend toute sa force. Le \u00ab\u202fd\u00e9tour et le retour\u202f\u00bb, c\u2019est d\u00e9tourner les logiques impos\u00e9es \u2014 linguistiques, politiques, \u00e9conomiques \u2014 pour revenir \u00e0 soi autrement. Non pas en se coupant du monde, mais en affirmant une identit\u00e9 relationnelle, ouverte, non soumise. Le d\u00e9tour, c\u2019est la mise \u00e0 distance de la d\u00e9pendance. Le retour, c\u2019est l\u2019invention de soi dans la Relation, dans le dialogue avec l\u2019autre.<\/p>\n<p>Ce projet, profond\u00e9ment culturel et politique, ne n\u00e9cessite pas n\u00e9cessairement l\u2019ind\u00e9pendance \u00e9tatique. Il peut s\u2019incarner dans la revalorisation des langues locales, dans l\u2019\u00e9criture de l\u2019histoire depuis les marges, dans la participation \u00e0 des r\u00e9seaux r\u00e9gionaux autonomes comme la CARICOM, dans des politiques culturelles souveraines. Mais il ne peut prosp\u00e9rer \u2014 reconnaissons-le \u2014 sans espaces de man\u0153uvre r\u00e9els, sans pouvoir d\u2019agir, sans autonomie concr\u00e8te.<\/p>\n<p><b>Une autonomie politique \u2014 m\u00eame partielle, diff\u00e9renci\u00e9e, pragmatique \u2014 n\u2019est pas une fin en soi, mais un levier indispensable.<\/b> Elle permet de fixer des priorit\u00e9s propres, de traduire les besoins d\u2019un territoire dans des politiques publiques adapt\u00e9es, de parler au monde avec une voix singuli\u00e8re. D\u2019autres l\u2019ont fait : le Groenland, Porto Rico, la Nouvelle-Cal\u00e9donie.<\/p>\n<p><b>L\u2019\u00e9mancipation ne se d\u00e9cr\u00e8te pas<\/b><\/p>\n<p>Cela dit, le c\u0153ur de l\u2019\u00e9mancipation est ailleurs : dans la capacit\u00e9 \u00e0 se penser et \u00e0 se dire \u00e0 la premi\u00e8re personne. Dans le refus de l\u2019effacement, comme dans le refus de l\u2019enfermement. Dans la rupture avec l\u2019universel impos\u00e9, au profit d\u2019un universel relationnel, \u00e9crit depuis les Cara\u00efbes, depuis l\u2019exp\u00e9rience postcoloniale, depuis nos langues, nos blessures, nos renaissances.<\/p>\n<blockquote><p><b><i>On peut ne pas \u00eatre ind\u00e9pendant. Mais il est dangereux d\u2019\u00eatre d\u00e9pendant dans sa mani\u00e8re de penser, de nommer, de produire, de transmettre. L\u2019essentiel n\u2019est pas d\u2019avoir un \u00c9tat. L\u2019essentiel est de sortir de l\u2019\u00e9tat de d\u00e9pendance.<\/i><\/b><\/p><\/blockquote>\n<p><b>Une d\u00e9pendance budg\u00e9taire structurelle<\/b><\/p>\n<p>Un aspect de cette d\u00e9pendance r\u00e9side dans l\u2019incapacit\u00e9 chronique de la Martinique \u00e0 sortir du mal-d\u00e9veloppement qui l\u2019accable. Certes, la Martinique b\u00e9n\u00e9ficie d\u2019un soutien budg\u00e9taire non n\u00e9gligeable de l\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais. Mais elle reste confront\u00e9e \u00e0 un d\u00e9s\u00e9quilibre structurel profond entre les d\u00e9penses publiques et ses capacit\u00e9s de d\u00e9veloppement.<\/p>\n<p>Avec 105 fonctionnaires pour 1 000 habitants (contre 73 en moyenne dans l\u2019Hexagone), elle dispose du plus fort taux d\u2019agents publics en France. En 2023, les d\u00e9penses budg\u00e9taires s\u2019\u00e9l\u00e8vent \u00e0 6,8 milliards d\u2019euros : 2,8 milliards pour les services de l\u2019\u00c9tat, 3 milliards pour la S\u00e9curit\u00e9 sociale, et 1 milliard de dotations aux collectivit\u00e9s locales. Les d\u00e9penses fiscales, c\u2019est-\u00e0-dire les recettes non per\u00e7ues (exon\u00e9rations, r\u00e9ductions), atteignent 700 millions d\u2019euros, auxquelles s\u2019ajoutent 500 millions pour la p\u00e9r\u00e9quation tarifaire de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9.<\/p>\n<p>Au total, cela repr\u00e9sente un engagement public d\u2019environ 21 400 euros par habitant, presque \u00e9quivalent au PIB local. Pourtant, les recettes r\u00e9ellement per\u00e7ues (cotisations sociales et imp\u00f4ts) ne d\u00e9passent pas 2,4 milliards d\u2019euros. Le d\u00e9ficit structurel est de 4,4 milliards. \u00c0 cela s\u2019ajoutent 286 millions d\u2019euros d\u2019aides europ\u00e9ennes (FEDER, FSE+, POSEI) et 260 millions du plan France Relance.<\/p>\n<p><b>Une gouvernance locale inefficace<\/b><\/p>\n<p>La \u00a0situation budg\u00e9taire locale, pour toutes sortes de raisons, ne compense en rien ce d\u00e9s\u00e9quilibre. La CTM, avec un budget de 1,5 milliard d\u2019euros, consacre pr\u00e8s de deux tiers de ses d\u00e9penses au fonctionnement (999 millions), dont 262 millions pour les salaires. Malgr\u00e9 une capacit\u00e9 d\u2019autofinancement importante, les investissements diminuent, l\u2019endettement progresse, et la capacit\u00e9 de d\u00e9sendettement se d\u00e9grade. La Cour r\u00e9gionale des comptes l\u2019a soulign\u00e9 d\u00e8s 2020. La situation est aggrav\u00e9e par un sureffectif administratif : en 2024, quelque 200 agents \u00ab\u202ffant\u00f4mes\u202f\u00bb ont \u00e9t\u00e9 identifi\u00e9s.<\/p>\n<p><b>La fiscalit\u00e9 locale, elle aussi, est mal calibr\u00e9e.<\/b><\/p>\n<p>L\u2019octroi de mer \u2014 taxe sur les importations \u2014 repr\u00e9sente 949 euros par habitant, contre 635 euros \u00e0 La R\u00e9union, mais seuls 5,6\u202f% sont affect\u00e9s au d\u00e9veloppement \u00e9conomique, contre 22,8\u202f% en Guyane. Les communes martiniquaises imposent leurs habitants \u00e0 hauteur de 1 275 euros (contre 667 euros en moyenne dans les communes fran\u00e7aises de taille \u00e9quivalente) et affichent une d\u00e9pense de fonctionnement record outre-mer : 1 645 euros par habitant, dont 67\u202f% pour le personnel. Pendant ce temps, les investissements chutent : l\u2019\u00e9quipement ne repr\u00e9sente plus que 13\u202f% du budget communal, contre 25\u202f% en France hexagonale.<\/p>\n<p><b>Une pauvret\u00e9 bien financ\u00e9e<\/b><\/p>\n<p>Ce paradoxe est alarmant : la Martinique re\u00e7oit d\u2019importants transferts publics, mais reste enferm\u00e9e dans une logique de d\u00e9pendance budg\u00e9taire, de sous-investissement productif et de stagnation \u00e9conomique. Ni les subventions nationales ni les aides europ\u00e9ennes ne pourront compenser une gouvernance d\u00e9faillante, un mod\u00e8le \u00e9conomique fig\u00e9, une architecture institutionnelle inadapt\u00e9e aux d\u00e9fis du XXIe si\u00e8cle.<\/p>\n<p><b>Le quotidien des carences<\/b><\/p>\n<p>La r\u00e9alit\u00e9 saute aux yeux : un syst\u00e8me de sant\u00e9 \u00e0 bout de souffle, des h\u00f4pitaux en d\u00e9ficit chronique, des urgences satur\u00e9es, des \u00e9quipements v\u00e9tustes. Une \u00e9cole publique en crise, avec des b\u00e2timents d\u00e9grad\u00e9s et une d\u00e9motivation croissante des enseignants. Des transports collectifs peu fiables, voire absents. Une jeunesse frapp\u00e9e par le ch\u00f4mage et le d\u00e9crochage scolaire.<\/p>\n<p><b>Ce n\u2019est pas une fatalit\u00e9. C\u2019est un choix politique. Ou plut\u00f4t, l\u2019absence de choix.<\/b><\/p>\n<p>Car derri\u00e8re les discours sur l\u2019\u00e9galit\u00e9 r\u00e9publicaine, les chiffres r\u00e9v\u00e8lent l\u2019\u00e9cart. Les dotations ne compensent ni les surco\u00fbts li\u00e9s \u00e0 l\u2019insularit\u00e9, ni les besoins sp\u00e9cifiques li\u00e9s au vieillissement, \u00e0 la pr\u00e9carit\u00e9 ou \u00e0 la d\u00e9pendance commerciale. Les investissements promis arrivent tard, mal calibr\u00e9s, ou ne viennent pas.<\/p>\n<p><b>Dignit\u00e9, strat\u00e9gie, transformation<\/b><\/p>\n<p>Dans ce contexte, revendiquer un budget adapt\u00e9, ce n\u2019est pas qu\u00e9mander un privil\u00e8ge : c\u2019est revendiquer le droit de vivre dans la dignit\u00e9. Il ne s\u2019agit pas d\u2019aligner m\u00e9caniquement la Martinique sur les standards hexagonaux, mais de reconna\u00eetre qu\u2019un territoire marqu\u00e9 par l\u2019esclavage, la colonisation, une d\u00e9partementalisation incompl\u00e8te et les d\u00e9fis climatiques majeurs a besoin de moyens sp\u00e9cifiques, durables, orient\u00e9s vers la r\u00e9silience et la justice sociale.<\/p>\n<p>Ce qu\u2019il faut, ce ne sont pas des rustines. C\u2019est une strat\u00e9gie. Une vision. Une architecture budg\u00e9taire fond\u00e9e sur sept piliers essentiels :<\/p>\n<ul>\n<li>refonder le syst\u00e8me de sant\u00e9 ;<\/li>\n<li>moderniser l\u2019\u00e9cole et revaloriser les enseignants ;<\/li>\n<li>r\u00e9organiser les transports pour d\u00e9senclaver les territoires ;<\/li>\n<li>investir dans la transition \u00e9cologique et r\u00e9parer les ravages du chlord\u00e9cone ;<\/li>\n<li>soutenir les \u00e9conomies locales et les fili\u00e8res d\u2019avenir ;<\/li>\n<li>garantir une justice sociale r\u00e9elle ;<\/li>\n<li>redonner aux collectivit\u00e9s des moyens et une vraie autonomie d\u2019action.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces objectifs ne rel\u00e8vent pas du luxe. Ils rel\u00e8vent du minimum vital pour une soci\u00e9t\u00e9 qui veut rester debout. Laisser perdurer le sous-financement, c\u2019est choisir le d\u00e9couragement, l\u2019exil, la col\u00e8re.<\/p>\n<p><b>Une loi de programmation pour respirer<\/b><\/p>\n<p>Il est temps d\u2019adopter une loi de programmation budg\u00e9taire sp\u00e9cifique aux Outre-mer, co-construite avec les territoires. Il faut un plan d\u2019investissement pluriannuel, inscrit dans le droit commun, mais calibr\u00e9 sur les besoins r\u00e9els. Il faut mettre fin \u00e0 cette logique de d\u00e9pendance masqu\u00e9e, qui distribue des aides ponctuelles sans restaurer la capacit\u00e9 des territoires \u00e0 d\u00e9cider, \u00e0 planifier, \u00e0 agir.<\/p>\n<p>Ce qui est en jeu, ce n\u2019est pas seulement le budget d\u2019une \u00eele. C\u2019est le pacte r\u00e9publicain lui-m\u00eame, confront\u00e9 \u00e0 son miroir ultramarin.<\/p>\n<blockquote><p><em><b>Il n\u2019y aura pas d\u2019\u00e9galit\u00e9 r\u00e9elle sans justice budg\u00e9taire. Pas de dignit\u00e9 sans moyens. Pas de paix durable sans reconnaissance des dettes historiques, \u00e9conomiques, sociales envers les peuples d\u2019Outre-mer. Et surtout, il n\u2019y aura pas d\u2019avenir si la Martinique ne peut m\u00eame plus r\u00eaver \u2014 faute de budget pour simplement respirer.<\/b><\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Il ne s\u2019agit pas de tourner la page.<\/p>\n<p>Il s\u2019agit, enfin, d\u2019\u00e9crire notre histoire \u00e0 la premi\u00e8re personne.<\/p>\n<p><b>G\u00e9rard Dorwling-Carter<\/b><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Une histoire toujours vivante En Martinique, l\u2019histoire coloniale n\u2019est pas un souvenir. Elle habite les m\u00e9moires, fa\u00e7onne les institutions, creuse les in\u00e9galit\u00e9s. Ici, la souverainet\u00e9 ne peut \u00eatre pens\u00e9e dans les termes binaires du pass\u00e9 \u2014 entre assimilation et ind\u00e9pendance. Elle exige des mots neufs, des voies plurielles, une vision d\u00e9centr\u00e9e. 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