{"id":84614,"date":"2026-01-05T17:57:24","date_gmt":"2026-01-05T21:57:24","guid":{"rendered":"https:\/\/antilla-martinique.com\/?p=84614"},"modified":"2026-01-06T11:55:04","modified_gmt":"2026-01-06T15:55:04","slug":"letat-de-droit-a-la-martinique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/letat-de-droit-a-la-martinique\/","title":{"rendered":"The Rule of Law in Martinique."},"content":{"rendered":"<header class=\"entry-header\">\n<h1 class=\"entry-title\"><span style=\"font-size: 14px;color: #333333\">par <\/span><a style=\"font-size: 14px\" href=\"https:\/\/mondesfrancophones.com\/author\/mherland\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Michel Herland<\/a><\/h1>\n<\/header>\n<div class=\"entry-content\">\n<p><i>Cet article se propose d\u2019\u00e9tudier plus largement la situation de l\u2019\u00e9tat de droit. Compte tenu des similitudes structurelles existantes entre la Martinique et les autres collectivit\u00e9s fran\u00e7aises d\u2019Outre-mer cette analyse pourra s\u2019appliquer, <\/i>mutatis mutandis<i>, \u00e0 ces derni\u00e8res.<\/i><\/p>\n<p>Deux d\u00e9finitions pour commencer.<\/p>\n<p><i><b>L\u2019\u00e9tat de droit<\/b><\/i><i>. A priori<\/i>, l\u2019\u00e9tat (sans majuscule) de droit r\u00e8gne dans un pays lorsque les lois sont globalement respect\u00e9es. Mais dans les d\u00e9mocraties lib\u00e9rales la d\u00e9finition est diff\u00e9rente, l\u2019\u00e9tat de droit suppose en outre que les lois ne contredisent pas les droits de l\u2019homme \u2013 les droits humains \u2013 tels que d\u00e9finis par diverses chartes, avec toutes les ambigu\u00eft\u00e9s que cela suppose (1). Ainsi consid\u00e8re-t-on chez nous que l\u2019\u00e9tat de droit ne pr\u00e9vaut pas en Chine, m\u00eame si les lois y sont respect\u00e9es bien plus que dans bien des d\u00e9mocraties occidentales.<\/p>\n<p><i><b>L\u00e9gitimit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat<\/b><\/i>. Ce n\u2019est pas une question de droit mais de sentiment. Un \u00c9tat (avec majuscule) est ou non per\u00e7u (globalement) par les citoyens comme l\u00e9gitime \u2013 et donc plus ou moins en mesure de faire r\u00e9gner la loi.<\/p>\n<p>Dire que l\u2019\u00e9tat de droit est en p\u00e9ril \u00e0 la Martinique est un euph\u00e9misme. <i>Volens nolens<\/i>, il est entendu dans ce pays qu\u2019il est inutile de s\u2019indigner contre les innombrables violations des r\u00e8gles pourtant inscrites dans les codes, que la d\u00e9linquance fait partie des m\u0153urs. La Chambre r\u00e9gionale des comptes aura beau produire des rapports, les errements des \u00e9diles dans la gestion des collectivit\u00e9s se poursuivront. Ceci pour le sommet\u00a0; en bas de l\u2019\u00e9chelle les casseurs, ceux qui d\u00e9truisent les monuments publics ou ceux qui br\u00fblent les radars routiers, les voitures ou les poubelles, entravent la circulation et pillent les magasins demeureront impunis et leurs leaders autoproclam\u00e9s seront invit\u00e9s \u00e0 la table des n\u00e9gociations sans qu\u2019on s\u2019interroge sur leur repr\u00e9sentativit\u00e9.<\/p>\n<p>Personne ne saurait tenir, personne ne devrait tenir comme une d\u00e9fense suffisante de l\u2019\u00e9tat de droit la condamnation du leader du RPPRAC \u00e0 ne pas trop s\u2019\u00e9loigner de chez lui pendant quelques mois ni la d\u00e9cision des juges du \u00ab proc\u00e8s des d\u00e9boulonnages \u00bb (si mal nomm\u00e9) de ne d\u00e9clarer coupables que deux des onze mis en cause tout en les dispensant de peine, alors qu\u2019ils avaient tous reconnu avoir particip\u00e9 \u00e0 la destruction des statues. Et bien que la police fasse de son mieux pour combattre le narcotrafic, elle ne parvient pas \u00e0 juguler les assassinats-r\u00e8glements de compte ni \u00e0 emp\u00eacher les consommateurs les plus accros \u00e0 sombrer dans la mis\u00e8re et l\u2019ali\u00e9nation mentale, \u00e0 la Martinique comme en M\u00e9tropole, les peines prononc\u00e9es par la justice (et ex\u00e9cut\u00e9es) \u00e9tant insuffisamment dissuasives.<\/p>\n<p>La question de l\u2019\u00e9tat de droit \u00e0 la Martinique est en r\u00e9alit\u00e9 double. 1) L\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais est-il l\u00e9gitime aux yeux des Martiniquais ? S\u2019il ne l\u2019est pas il sera difficile de faire appliquer la r\u00e8gle. 2) Ind\u00e9pendamment de la r\u00e9ponse \u00e0 la premi\u00e8re question, l\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais se sent-il suffisamment l\u00e9gitime \u00e0 la Martinique pour faire appliquer la r\u00e8gle\u00a0?<\/p>\n<p><i><b>L\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais est-il l\u00e9gitime aux yeux des Martiniquais\u00a0?<\/b><\/i><\/p>\n<p>\u00c0 cet \u00e9gard deux logiques s\u2019affrontent. Suivant la premi\u00e8re l\u2019\u00c9tat n\u2019est pas l\u00e9gitime. Telle est la position d\u00e9fendue par tous ceux qui ont int\u00e9r\u00eat \u00e0 la poursuite du <i>benign neglect <\/i>(2), la n\u00e9gligence b\u00e9nigne dont on vient de rappeler certains exemples. Elle s\u2019appuie sur le rappel insistant des crimes de la colonisation, la traite, l\u2019esclavage, puis, apr\u00e8s l\u2019abolition, sur les diff\u00e9rences sociales qui demeuraient entre les b\u00e9k\u00e9s et les fonctionnaires m\u00e9tropolitains d\u2019une part, les personnes de couleurs d\u2019autre part. Malgr\u00e9 la d\u00e9partementalisation et le rattrapage des droits sociaux avec la M\u00e9tropole d\u00e9sormais acquis, et bien que toute la fonction publique et assimil\u00e9e \u2013 d\u00e9sormais en grande majorit\u00e9 martiniquaise \u2013 b\u00e9n\u00e9ficie de privil\u00e8ges substantiels en mati\u00e8re de r\u00e9mun\u00e9ration et d\u2019imposition par rapport \u00e0 la M\u00e9tropole, le discours d\u00e9non\u00e7ant la France coloniale perdure. Il est m\u00eame dominant puisque partag\u00e9 par \u00e0 peu pr\u00e8s tous ceux qui monopolisent la parole, qu\u2019ils soient hommes (et femmes) politiques ou membres des professions dites intellectuelles (comme les journalistes).<\/p>\n<p>En dehors de ces consid\u00e9rations que l\u2019on peut qualifier de subjectives, ce qui ne signifie pas qu\u2019elles ne comptent pas, tous les Martiniquais qui sont attach\u00e9s \u00e0 l\u2019ordre sont en droit d\u2019\u00eatre d\u00e9\u00e7us par l\u2019incapacit\u00e9 (cas des violences li\u00e9es au narcotrafic) voire le refus (cas des violences \u00e0 motivation \u00e9conomique ou \u00ab\u00a0identitaire\u00a0\u00bb) de faire r\u00e9gner l\u2019ordre. C\u2019est pourtant sa premi\u00e8re responsabilit\u00e9 au terme du contrat social qui lie les citoyens \u00e0 l\u2019\u00c9tat\u00a0: les premiers renoncent \u00e0 l\u2019usage de la violence en \u00e9change de la garantie de leur s\u00e9curit\u00e9 par le deuxi\u00e8me, l\u2019\u00c9tat qui \u2013 seul d\u00e9tenteur de la \u00ab\u00a0violence l\u00e9gitime\u00a0\u00bb selon la formule consacr\u00e9e \u2013 a la charge de mettre les d\u00e9linquants hors d\u2019\u00e9tat de nuire. Ainsi, moins l\u2019\u00c9tat agit pour faire respecter la loi \u2013 soit qu\u2019il ne se sente pas suffisamment l\u00e9gitime, soit pour toute autre raison \u2013 et moins il appara\u00eetra l\u00e9gitime. Lorsque des gouvernements autoritaires se maintiennent ind\u00e9finiment au pouvoir dans certains pays sans soulever beaucoup de contestation, ce n\u2019est pas seulement parce qu\u2019ils font r\u00e9gner une certaine forme de terreur chez les opposants, c\u2019est aussi parce qu\u2019ils apportent aux citoyens de ces pays la s\u00e9curit\u00e9 \u00e0 laquelle ils aspirent.<\/p>\n<p>L\u2019autre logique est celle des urnes. Si les ind\u00e9pendantistes ont pu avoir jadis une certaine audience, ce n\u2019est plus le cas aujourd\u2019hui o\u00f9 le mot ind\u00e9pendance est clairement un repoussoir. M\u00eame l\u2019autonomie est une revendication port\u00e9e par les politiques qui ne trouve gu\u00e8re d\u2019\u00e9cho dans la population, laquelle ne peut que constater combien des t\u00e2ches cruciales d\u00e9j\u00e0 d\u00e9volues \u00e0 la CTM (Collectivit\u00e9 Territoriale de Martinique) ou aux collectivit\u00e9s de communes (d\u00e9veloppement \u00e9conomique, transport, eau, etc.) sont difficilement assur\u00e9es. Les Martiniquais ont d\u2019ailleurs saisi toutes les occasions au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies de montrer leur attachement \u00e0 la France, en particulier en 2010 quand ils ont refus\u00e9 le passage de l\u2019article 73 \u00e0 l\u2019article 74 de la Constitution qui leur aurait conf\u00e9r\u00e9 une bien plus grande autonomie. Et l\u2019on ne peut certainement pas consid\u00e9rer que le vote massif en faveur de la candidate du Rassemblement National lors des derni\u00e8res \u00e9lections pr\u00e9sidentielles (61\u00a0% des suffrages au second tout) marque une volont\u00e9 de s\u00e9paratisme\u00a0! En r\u00e9alit\u00e9, les Martiniquais sont parfaitement conscients que leur bien-\u00eatre (m\u00eame s\u2019il n\u2019est pas \u00e9galement partag\u00e9) d\u00e9pend de l\u2019appartenance \u00e0 la France.<\/p>\n<p>Face \u00e0 ces deux logiques contradictoires la r\u00e9ponse \u00e0 la premi\u00e8re question ne saurait \u00eatre unilat\u00e9rale. Les Martiniquais ne veulent \u00e0 aucun prix se s\u00e9parer de la France parce qu\u2019ils en ont besoin. Cependant cette l\u00e9gitimit\u00e9 de la pr\u00e9sence fran\u00e7aise \u00e0 la Martinique, que certains ont pu qualifier de purement \u00ab\u00a0alimentaire\u00a0\u00bb \u2013 non sans exag\u00e9ration car il y a aussi une grande part d\u2019affectif dans la relation \u00e0 la France \u2013 est battue en br\u00e8che par les discours de ressentiment. Cette ambivalence explique sans doute que les Martiniquais soient d\u2019accord avec le message diffus\u00e9 par le personnel politique \u2013 qui se d\u00e9douane ainsi \u2013 suivant lequel le gouvernement n\u2019en fait jamais assez.<\/p>\n<p>Un autre \u00e9l\u00e9ment m\u00e9rite peut-\u00eatre d\u2019\u00eatre pris en consid\u00e9ration. Selon le chercheur Thierry Michalon qui \u00e9tudie l\u2019Outre-mer fran\u00e7ais (Corse comprise) d\u2019un point de vue socio-politique, ces soci\u00e9t\u00e9s insulaires ne seraient pas culturellement pr\u00eates \u00e0 accepter les r\u00e8gles d\u2019un \u00c9tat tel qu\u2019il s\u2019est construit, en France, autour du concept de nation. En d\u2019autres termes, le processus constitutif d\u2019une nation fran\u00e7aise qui a r\u00e9ussi \u2013 quoique difficilement et sans doute imparfaitement \u2013 \u00e0 assimiler les Basques ou les Bretons ne pouvait aboutir, selon cet auteur, dans les soci\u00e9t\u00e9s insulaires et ce non en raison de la g\u00e9ographie ou d\u2019un attachement plus fort \u00e0 une histoire ou \u00e0 une langue mais parce que ces soci\u00e9t\u00e9s resteraient prisonni\u00e8res d\u2019une culture o\u00f9 chacun est pris dans un r\u00e9seau de loyaut\u00e9 de type \u00ab\u00a0clanique\u00a0\u00bb (avec des formes certes diff\u00e9rentes) qui primerait sur l\u2019affirmation de chacun comme libre citoyen d\u2019un \u00c9tat moderne. On aurait ainsi affaire aux Antilles \u00e0 des soci\u00e9t\u00e9s de type \u00ab\u00a0<i>communautaire<\/i>\u00a0\u00bb incompatibles avec un \u00c9tat moderne, celui o\u00f9, toujours selon Th. Michalon, les \u00ab\u00a0<i>r\u00e8gles de comportement collectif <\/i>(le droit)<i> seront ob\u00e9ies puisque l\u00e9gitimes car issues d\u2019un compromis <\/i>(l\u00e9gitimit\u00e9 d\u00e9mocratique)<i> et mises en \u0153uvre de mani\u00e8re \u00e9galitaire<\/i> (l\u00e9gitimit\u00e9 r\u00e9publicaine)\u00a0\u00bb (3).<\/p>\n<p><i><b>L\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais peut-il se sentir l\u00e9gitime \u00e0 la Martinique\u00a0?<\/b><\/i><\/p>\n<p>S\u2019il y a donc des raisons de penser que l\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais est loin d\u2019\u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme enti\u00e8rement l\u00e9gitime aupr\u00e8s d\u2019une fraction importante des Martiniquais, toute autre la question de l\u2019opinion que l\u2019\u00c9tat lui-m\u00eame peut avoir concernant sa pr\u00e9sence et son action \u00e0 la Martinique. \u00c0 l\u2019\u00e9poque coloniale les choses \u00e9taient \u00e0 peu pr\u00e8s claires. Fort de sa \u00ab\u00a0mission civilisatrice\u00a0\u00bb l\u2019\u00c9tat multipliait les conqu\u00eates guerri\u00e8res sans trop d\u2019\u00e9tats d\u2019\u00e2me, m\u00eame si certaines voix discordantes pouvaient se faire entendre (4). Depuis l\u2019\u00e8re des d\u00e9colonisations le maintien de quelques lointains territoires dans le giron de la France ne manque pas de poser des questions. Si l\u2019on met \u00e0 part la Nouvelle-Cal\u00e9donie o\u00f9 l\u2019opposition est irr\u00e9ductible entre des kanak qui se proclament ind\u00e9pendantistes\u2026 \u00ab\u00a0\u00e0 terme\u00a0\u00bb et les caldoches et assimil\u00e9s qui s\u2019opposent \u00e0 toute id\u00e9e d\u2019\u00e9mancipation, dans les autres territoires, \u00e0 commencer par la Martinique, les explosions sociales p\u00e9riodiques traduisent l\u2019exasp\u00e9ration d\u2019une partie de la population \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la pr\u00e9sence des Fran\u00e7ais de France (<i>Fwans\u00e9 D\u00e9wo<\/i>) et d\u2019un \u00c9tat qui ne remplirait pas suffisamment les promesses d\u2019abondance qu\u2019on lui pr\u00eate.<\/p>\n<p>En r\u00e9ponse \u00e0 ses soubresauts, l\u2019\u00c9tat s\u2019emploie \u00e0 calmer la col\u00e8re en c\u00e9dant sur telle ou telle revendication. Il s\u2019estime donc suffisamment l\u00e9gitime pour demeurer l\u2019instance de dernier recours charg\u00e9e de r\u00e9gler les conflits (le plus souvent en mettant la main \u00e0 la poche), appuyant cette conviction sur les diff\u00e9rentes occasions o\u00f9 le peuple a manifest\u00e9 dans les urnes sa volont\u00e9 de rester fran\u00e7ais. Mais si l\u2019\u00c9tat se sent l\u00e9gitime \u00e0 la Martinique d\u2019o\u00f9 vient qu\u2019il se montre aussi pusillanime face aux minorit\u00e9s qui le d\u00e9fient, aux \u00e9meutiers, aux casseurs de statues ou de radars routiers (co\u00fbt unitaire entre 65000 \u20ac et 190000 \u20ac selon le site <i>Autoplus<\/i>)\u00a0? Qu\u2019est-ce qui justifie le mot d\u2019ordre du \u00ab\u00a0pas de vague\u00a0\u00bb adress\u00e9 aux pr\u00e9fets (et possiblement aux procureurs m\u00eame si cela n\u2019aurait pas lieu d\u2019\u00eatre)\u00a0? La question para\u00eet \u00e0 premi\u00e8re vue absurde\u00a0: alors que l\u2019\u00c9tat tient les cordons de la bourse, alors que la majorit\u00e9 de la population d\u00e9sire son maintien, qu\u2019est-ce qui le retient de faire r\u00e9gner la loi de la R\u00e9publique (5) ? Comment justifier un tel comportement contraire au bon sens\u00a0?<\/p>\n<p><i><b>Pourquoi cette \u00ab\u00a0n\u00e9gligence b\u00e9nigne\u00a0\u00bb\u00a0?<\/b><\/i><\/p>\n<p>Il est \u00e9videmment impossible d\u2019apporter une r\u00e9ponse s\u00fbre et certaine \u00e0 une telle question. Quand un comportement d\u00e9fie la logique, on conclue g\u00e9n\u00e9ralement que l\u2019esprit de la personne concern\u00e9e est d\u00e9rang\u00e9. L\u2019esprit collectif qui se trouve \u00e0 la t\u00eate de l\u2019\u00c9tat est-il d\u00e9rang\u00e9\u00a0? Ce serait sans doute excessif mais trop de faits viennent \u00e0 l\u2019esprit qui confirment que quelque chose ne tourne pas rond chez ceux qui nous gouvernent. Exemple\u00a0: pourquoi depuis plus d\u2019un demi-si\u00e8cle les gouvernements successifs ont-ils laiss\u00e9 d\u00e9river la dette publique jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle atteigne un niveau insupportable\u00a0? Ceci concerne seulement la France mais si l\u2019on consid\u00e8re maintenant la politique des Alli\u00e9s de l\u2019Ukraine (au sein desquels notre pays voudrait jouer un r\u00f4le de leader), qui comprendra qu\u2019ils d\u00e9clarent vouloir la victoire de l\u2019Ukraine tout en lui refusant constamment des moyens suffisants pour qu\u2019elle y parvienne\u00a0? En r\u00e9alit\u00e9 nos gouvernants doivent se sentir fatalement schizophr\u00e8nes chaque fois qu\u2019ils prennent conscience du gouffre qui se creuse entre leurs discours, leurs engagements aupr\u00e8s de la population et la r\u00e9alit\u00e9 de leurs actions. Ajoutons que les hauts fonctionnaires, les fonctionnaires dits faussement \u00ab\u00a0d\u2019autorit\u00e9\u00a0\u00bb deviennent tout aussi schizophr\u00e8nes \u2013 pour peu qu\u2019ils aient le sens de l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral et pas seulement l\u2019ambition de faire carri\u00e8re \u2013 chaque fois qu\u2019ils sont oblig\u00e9s d\u2019avaler des couleuvres bien indigestes, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019appliquer des consignes venues d\u2019en haut qui leur paraissent directement contraires \u2013 comme ne pas faire appliquer les lois ou gaspiller les moyens pour satisfaire telle ou telle \u00ab\u00a0client\u00e8le\u00a0\u00bb \u2013 \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019ils se font du service public.<\/p>\n<p>Ou bien y a-t-il une explication cach\u00e9e, comme les complotistes en proposent\u00a0? Les Alli\u00e9s voudraient-ils en r\u00e9alit\u00e9 la victoire de la Russie (ce qui dans les cas des \u00c9tats-Unis para\u00eet de plus en plus clair)\u00a0? Et concernant la France outre-mer, les gouvernements qui se sont succ\u00e9d\u00e9 attendent-ils que la situation pourrisse suffisamment soit 1\u00b0) pour reprendre s\u00e9rieusement les choses en main (hypoth\u00e8se improbable au vu des \u00e9v\u00e9nements pass\u00e9s), soit 2\u00b0) pour s\u2019appuyer sur l\u2019opinion publique m\u00e9tropolitaine \u2013 \u00e0 d\u00e9faut de celle des premiers concern\u00e9s \u2013 et proc\u00e9der au \u00ab\u00a0largage\u00a0\u00bb en bonne et due forme des territoires trop turbulents. Hypoth\u00e8se tout aussi hasardeuse, m\u00eame si une question n\u2019est jamais s\u00e9rieusement pos\u00e9e\u00a0: quel int\u00e9r\u00eat pour la France (autre que de prestige, un bien de luxe dans la situation actuelle des finances) de conserver ses possessions outremer\u00a0? La r\u00e9ponse habituelle qui aligne les avantages sans jamais les chiffrer ne peut convaincre que des convaincus d\u2019avance. M\u00eame le nickel n\u00e9o-cal\u00e9donien \u2013 une richesse au moins tangible, celle-l\u00e0 \u2013 qui devrait \u00eatre une vache \u00e0 lait pour le budget fran\u00e7ais est en r\u00e9alit\u00e9 un fardeau\u00a0! Quant \u00e0 l\u2019avantage strat\u00e9gique, mal d\u00e9fini mais si souvent mis en avant, il est r\u00e9duit \u00e0 n\u00e9ant par le manque de moyens de nos arm\u00e9es qui semblent tout au plus capables d\u2019accomplir des missions humanitaires quand les pays voisins de nos bases sont touch\u00e9s par une catastrophe naturelle.<\/p>\n<p>Une autre explication est avanc\u00e9e. La France se sentirait toujours comptable des crimes de la colonisation et paierait sa dette Outre-mer, encourag\u00e9e en ce sens par les \u00e9lites locales qui ne cessent d\u2019enfoncer le m\u00eame clou. Les bons sentiments ne sont pourtant pas ce qui caract\u00e9rise le mieux les personnes qui gouvernent ce pays et il suffit d\u2019avoir un peu fr\u00e9quent\u00e9 les services minist\u00e9riels pour percevoir leur agacement face aux revendications incessantes des repr\u00e9sentants de l\u2019Outre-mer. Par ailleurs, alors que la m\u00e9moire de l\u2019esclavage est pr\u00e9sent\u00e9e par les intellectuels locaux ou de la diaspora comme une blessure (la <i>blesse<\/i>) ind\u00e9l\u00e9bile, Yves-L\u00e9opold Monthieux, un Martiniquais qui ne se paye pas de mots, laisse entendre <i>a contrario<\/i> que les Noirs franco-antillais sont sans doute, collectivement, \u00ab\u00a0les plus heureux de la terre\u00a0\u00bb parmi les Noirs (6). Ils le sont davantage, en effet, que les ressortissants des pays africains soumis \u00e0 des dictatures pr\u00e9datrices, ou les Noirs br\u00e9siliens m\u00e9pris\u00e9s dans leur pays, ou ceux des \u00c9tats-Unis, pays o\u00f9 l\u2019apartheid n\u2019a pris fin (<i>de jure<\/i>) dans les \u00c9tats du Sud qu\u2019en 1964. On peut toujours faire mieux, certes, mais les reproches adress\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais par les porteurs de la pens\u00e9e \u00ab d\u00e9coloniale \u00bb ne paraissent en tout cas pas justifi\u00e9s. Sa seule faute, lourde de cons\u00e9quences il est vrai, fut de r\u00e9pondre positivement aux demandes incessantes des Martiniquais et de laisser se d\u00e9velopper une soci\u00e9t\u00e9 de \u00ab consommation sans production \u00bb \u2013 disent les \u00e9conomistes \u2013 dont le bien-\u00eatre d\u00e9pend enti\u00e8rement de la poursuite de l\u2019assistance du gouvernement central.<\/p>\n<h2><i><b>Dura lex<\/b><\/i><\/h2>\n<p>Peut-on conclure, proposer une explication cr\u00e9dible des lacunes de l\u2019\u00e9tat de droit \u00e0 la Martinique (ou ailleurs)\u00a0? La r\u00e9ponse tient peut-\u00eatre seulement en deux mots\u00a0: <i>dura lex<\/i>, la loi est dure ! Depuis de nombreuses d\u00e9cennies les gouvernements successifs rechignent \u00e0 payer le prix des mesures qu\u2019ils jugent impopulaires (7). Pourquoi la dette publique ne fait-elle qu\u2019augmenter au-del\u00e0 du raisonnable ? Parce que la juguler supposerait de f\u00e2cher bien du monde, tous les \u00e9vas\u00e9s fiscaux, tous les b\u00e9n\u00e9ficiaires des niches fiscales, tous les fonctionnaires improductifs et m\u00eame toute la population qui devrait consentir un effort de solidarit\u00e9. Pourquoi notre Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique a-t-il d\u00e9clar\u00e9 la France en \u00ab \u00e9conomie de guerre \u00bb (pour aider l\u2019Ukraine et faire face au danger russe) sans que cela se traduise autrement que par quelques d\u00e9cisions sans commune mesure avec l\u2019objectif affich\u00e9 ? Parce qu\u2019une v\u00e9ritable \u00e9conomie de guerre obligerait \u00e0 transf\u00e9rer une grande part des revenus actuellement d\u00e9volus \u00e0 la consommation vers la d\u00e9fense, soit \u00e0 une r\u00e9duction du bien-\u00eatre, laquelle d\u00e9plairait aux Fran\u00e7ais \u2013 que l\u2019on peut imaginer nombreux \u2013 qui ne veulent ni mourir pour l\u2019Ukraine ni m\u00eame faire des sacrifices pour elle. Dans un tout autre ordre d\u2019id\u00e9es, pourquoi le gouvernement ne sait-il pas exiger des \u00c9tats voyous la lib\u00e9ration imm\u00e9diate et sans condition de ses ressortissants innocents pris en otages sinon parce qu\u2019il refuse le rapport de force avec ces pays ? Mais la Martinique, dira-t-on, ne pr\u00e9sente pas les m\u00eames enjeux. En effet, \u00e0 ceci pr\u00e8s que l\u2019exp\u00e9rience prouve qu\u2019il suffit de pas grand-chose pour mettre l\u2019\u00eele \u00e0 feu (sinon \u00e0 sang) et que l\u2019\u00c9tat y laisse toujours des plumes. Alors entre faire respecter la dure loi et le \u00ab pas de vague \u00bb, un gouvernement faible et pusillanime a vite choisi.<\/p>\n<p>Un dernier mot sur la situation financi\u00e8re : Si le budget de la France a pu supporter le co\u00fbt des subventions \u00e0 l\u2019Outre-mer tant que l\u2019\u00c9tat pouvait s\u2019endetter sans limite, le niveau atteint d\u00e9sormais par la dette publique (pr\u00e8s de 120 % du PIB, soit le double du niveau maximum autoris\u00e9 par le trait\u00e9 de Maastricht fondateur de l\u2019euro) et surtout l\u2019incapacit\u00e9 de commencer \u00e0 la r\u00e9sorber laisse pr\u00e9sager un sc\u00e9nario \u00e0 la grecque et des coupes budg\u00e9taires sombres auxquelles la Martinique pourra difficilement \u00e9chapper. Finie alors la \u00ab n\u00e9gligence b\u00e9nigne \u00bb \u00e0 propos des d\u00e9penses publiques ! Un \u00c9tat incapable de tenir ses promesses en mati\u00e8re de bien-\u00eatre appara\u00eetra \u00e0 coup s\u00fbr ill\u00e9gitime \u00e0 l\u2019ensemble de la population, ce qui laisse pr\u00e9sager des lendemains tr\u00e8s troubl\u00e9s.<\/p>\n<p>29\/12\/2025<\/p>\n<p>(*) https:\/\/mondesfrancophones.com\/tribunes\/le-verdict-des-deboulonnages-a-la-martinique\/<\/p>\n<p>(1) Voir par exemple \u00e0 propos de la Charte des droits de l\u2019homme de l\u2019UE\u00a0: https:\/\/mondesfrancophones.com\/mondes-europeens\/la-charte-de-lue-au-regard-des-valeurs-du-federalisme-personnaliste\/<\/p>\n<p>(2) L\u2019expression est attribu\u00e9e en particulier au s\u00e9nateur d\u00e9mocrate de New York, Patrick Moynihan, qui sugg\u00e9rait, \u00e0 la fin des ann\u00e9es soixante, d\u2019appliquer les mesures anti-int\u00e9grationnistes avec un certain laxisme, soit de donner du temps au temps. Elle a \u00e9t\u00e9 reprise en 1971 lorsque le taux de change du dollar est devenu flottant\u00a0: \u00ab\u00a0le dollar est notre monnaie, mais c\u2019est votre probl\u00e8me\u00a0\u00bb a d\u00e9clar\u00e9 alors le secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat aux Finances am\u00e9ricain, John Conally. On pourrait transposer ici\u00a0: \u00ab\u00a0la loi est fran\u00e7aise, l\u2019appliquer c\u2019est votre probl\u00e8me\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>(3) Thierry Michalon, \u00ab\u00a0Les fondements socio-culturels de l\u2019\u00c9tat\u00a0moderne \u00bb, <i>Pouvoirs dans la Cara\u00efbe<\/i>, Centre de recherches sur les pouvoirs locaux dans la Cara\u00efbe, Universit\u00e9 des Antilles et de la Guyane, n\u00b0 13, avril 2001. Parmi les coutumes communautaires de la soci\u00e9t\u00e9 martiniquaise on peut mentionner les pratiques d\u2019entraide (<i>coudmen<\/i>), de labour en commun, \u00e0 la pioche (<i>lasot\u00e8<\/i>) qui subsistent ici ou l\u00e0.<\/p>\n<p>(4) Voir par exemple l\u2019opposition entre un Jules Ferry, ardent colonialiste et un Cl\u00e9menceau sceptique \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la \u00ab\u00a0mission colonisatrice\u00a0\u00bb. Extraits\u00a0de son discours devant le Parlement le 30 juillet 1885 : \u00ab\u00a0Races inf\u00e9rieures, c\u2019est bient\u00f4t dit [\u2026] J\u2019y regarde \u00e0 deux fois avant de me retourner vers un homme et une civilisation, et de prononcer\u00a0: homme ou civilisation inf\u00e9rieurs\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>(5) Faut-il rappeler que c\u2019est l\u00e0 sa premi\u00e8re mission et que c\u2019est ce qui lui conf\u00e8re le \u00ab\u00a0monopole de la violence l\u00e9gitime\u00a0\u00bb\u00a0?<\/p>\n<p>(6) Voir par exemple\u00a0: https:\/\/www.madinin-art.net\/les-arriere-petits-fils-desclaves-martiniquais-sont-ils-les-plus-heureux-de-la-terre\/<\/p>\n<p>(7) Voir l\u2019ouvrage de Sylvain Mary, <i>D\u00e9coloniser les Antilles\u00a0? Une histoire de l\u2019\u00c9tat post-colonial (1946-1982)<\/i>, Sorbonne Universit\u00e9 Presses, 2021, 410 p.<\/p>\n<\/div>\n<footer class=\"entry-footer\">\n<div class=\"meta-tags\"><a href=\"https:\/\/mondesfrancophones.com\/tag\/dette-publique\/\" rel=\"tag noopener\" target=\"_blank\">dette publique<\/a> <a href=\"https:\/\/mondesfrancophones.com\/tag\/france\/\" rel=\"tag noopener\" target=\"_blank\">France<\/a> <a href=\"https:\/\/mondesfrancophones.com\/tag\/michel-herland\/\" rel=\"tag noopener\" target=\"_blank\">Michel Herland<\/a> <a href=\"https:\/\/mondesfrancophones.com\/tag\/outre-mer\/\" rel=\"tag noopener\" target=\"_blank\">outre-mer<\/a> <a href=\"https:\/\/mondesfrancophones.com\/tag\/politique\/\" rel=\"tag noopener\" target=\"_blank\">politique<\/a><\/div>\n<\/footer>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>par Michel Herland Cet article se propose d\u2019\u00e9tudier plus largement la situation de l\u2019\u00e9tat de droit. Compte tenu des similitudes structurelles existantes entre la Martinique et les autres collectivit\u00e9s fran\u00e7aises d\u2019Outre-mer cette analyse pourra s\u2019appliquer, mutatis mutandis, \u00e0 ces derni\u00e8res. Deux d\u00e9finitions pour commencer. L\u2019\u00e9tat de droit. A priori, l\u2019\u00e9tat (sans majuscule) de droit r\u00e8gne<\/p>","protected":false},"author":33,"featured_media":84615,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_uf_show_specific_survey":0,"_uf_disable_surveys":false,"footnotes":"","rank_math_focus_keyword":"","rank_math_title":"","rank_math_description":"","rank_math_canonical_url":"","rank_math_robots":null,"rank_math_facebook_title":"","rank_math_facebook_description":"","rank_math_twitter_title":"","rank_math_twitter_description":""},"categories":[1780],"tags":[],"class_list":["post-84614","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-repere"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/84614","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/33"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=84614"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/84614\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media\/84615"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=84614"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=84614"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=84614"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}