{"id":86614,"date":"2026-02-12T13:31:23","date_gmt":"2026-02-12T17:31:23","guid":{"rendered":"https:\/\/antilla-martinique.com\/?p=86614"},"modified":"2026-02-12T13:31:23","modified_gmt":"2026-02-12T17:31:23","slug":"le-monument-et-les-traces-chateau-dubuc-par-patrick-chamoiseau","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/le-monument-et-les-traces-chateau-dubuc-par-patrick-chamoiseau\/","title":{"rendered":"LE MONUMENT ET LES TRACES. Ch\u00e2teau Dubuc. Par Patrick Chamoiseau"},"content":{"rendered":"<h2>Ch\u00e2teau Dubuc. XVII\u1d49\u2013XVIII\u1d49 si\u00e8cle. Pointe de la Caravelle.<\/h2>\n<h4><span style=\"text-decoration: underline\"><em>Visite d\u2019\u00e9changes et de r\u00e9flexion patrimoniale avec le Parc Naturel de la Martinique.<\/em><\/span><\/h4>\n<h2>Le Ch\u00e2teau Dubuc est un haut lieu m\u00e9moriel de notre fondation collective. Nos anc\u00eatres partag\u00e9s y ont men\u00e9 durant des si\u00e8cles une lutte antagoniste et solidaire. Cette habitation sucri\u00e8re fut l\u2019une des plus puissantes de la c\u00f4te atlantique. On y produisit du sucre, du tafia, de l\u2019indigo ; on y exploita des terres d\u00e9frich\u00e9es au prix de la \u201cd\u00e9sapparition\u201d de nos anc\u00eatres Kalinago ; on y fit travailler des centaines d\u2019Africains, puis leurs descendants, r\u00e9duits en esclavage et aux ali\u00e9nations. Les archives attestent de pratiques de contrebande et d\u2019un commerce n\u00e9grier clandestin qui reliait cet endroit aux r\u00e9seaux atlantiques. La prosp\u00e9rit\u00e9 du site fut br\u00e8ve, sa chute rapide au XVIII\u1d49 si\u00e8cle &#8212; mais son empreinte demeure.<\/h2>\n<p>Ici, comme partout ailleurs chez nous, la notion de patrimoine est probl\u00e9matique. La m\u00e9moire coloniale y a laiss\u00e9 des vestiges qui constituent un monument visible (b\u00e2timents d\u2019exploitation, canaux, citerne, moulin, cachot, d\u00e9barcad\u00e8re&#8230;), relevant d\u2019une structure de domination totalitaire. Les m\u00e9moires am\u00e9rindiennes, africaines et cr\u00e9oles, y ont laiss\u00e9 des traces qui tissent de nouvelles alchimies patrimoniales.<\/p>\n<p>Le monument est solitaire et vertical.<\/p>\n<p>La trace est horizontale et reliante.<\/p>\n<p>Dire ce lieu, c\u2019est explorer l\u2019inextricable du monument et des traces. Dans cet assemblage improbable cohabitent le g\u00e9nocide am\u00e9rindien, la traite n\u00e9gri\u00e8re, le syst\u00e8me des plantations et les r\u00e9sistances qui se sont d\u00e9velopp\u00e9es au fil des m\u00e9tamorphoses de la frappe coloniale.<\/p>\n<h3>Dire ce lieu demande l\u2019articulation dialogique de trois voix.<\/h3>\n<p>1 \u2013 La voix am\u00e9rindienne, qui dirait les pr\u00e9sences originelles, leurs circulations archip\u00e9liques, leur effondrement, le tout articul\u00e9 \u00e0 la pr\u00e9sence du vivant et de son socle g\u00e9ologique \u2014 lesquels donnent sens \u00e0 la r\u00e9serve naturelle qui l\u2019entoure. Le socle volcanique, la mangrove, la mer, les savanes s\u00e8ches, les for\u00eats littorales racontent un temps plus long que la plantation. Ils rappellent que le vivant transcende toujours les syst\u00e8mes de domination. Le patrimoine ici n\u2019est pas seulement historique : il est aussi \u00e9cologique. Il relie les intelligences humaines aux intelligences du sol, des vents et des courants.<\/p>\n<p>2 \u2013 La voix coloniale, port\u00e9e par celle du sieur Dubuc, du haut de sa Grand-case dominant la somptueuse baie. Elle raconterait la contrebande n\u00e9gri\u00e8re, la logique coloniale dans la toute-puissance \u00e9conomique du sucre au b\u00e9n\u00e9fice d\u2019une M\u00e9tropole, les illusions d\u2019une solitude hautaine et meurtri\u00e8re dans les flux du vivant. Elle ne serait pas c\u00e9l\u00e9bration, mais t\u00e9moignage tremblant d\u2019un aveuglement qui, h\u00e9las, persiste.<\/p>\n<p>3 \u2013 La voix africaine puis cr\u00e9ole, s\u2019\u00e9levant depuis le d\u00e9barcad\u00e8re, depuis les ateliers, depuis le cachot, depuis les cases disparues\u2026 Elle dirait la d\u00e9shumanisation d\u2019\u00c9tat l\u00e9galis\u00e9e par le Code noir, mais aussi les strat\u00e9gies de survie, les r\u00e9sistances, les transmissions clandestines, la cr\u00e9ativit\u00e9 linguistique, musicale, spirituelle, artistique\u2026 Elle dirait comment, de la contrainte, est n\u00e9 un peuple partageant des anc\u00eatres h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes dans des flux migratoires. Elle donnerait une vision de cette complexit\u00e9 o\u00f9 l\u2019inhumain, la servitude et la r\u00e9sistance par une cr\u00e9ativit\u00e9 in\u00e9puisable, ont produit ce que nous sommes.<\/p>\n<p>Optimiser ce lieu, ne signifie pas le figer. Il y a des conservations qui d\u00e9truisent et des transformations qui pr\u00e9servent. Car c\u2019est l\u00e0, dans ces ruines d\u00e9sormais baign\u00e9es d\u2019une atmosph\u00e8re poignante, que se joue une question d\u00e9cisive : comment faire patrimoine commun lorsque le crime est fondateur d\u2019un surgissement nouveau, irr\u00e9ductible \u00e0 quoi que ce soit d\u2019autre ?<\/p>\n<h3>Cela suppose d\u00e9j\u00e0 une patrimonialisation exigeante :<\/h3>\n<ul>\n<li><strong>signal\u00e9tique<\/strong> plurielle ;<\/li>\n<li><strong>parcours<\/strong> int\u00e9grant histoire sociale, culturelle dans la trame du vivant ;<\/li>\n<li><strong>dispositifs<\/strong> p\u00e9dagogiques pour les \u00e9coles ;<\/li>\n<li><strong>recherches<\/strong> arch\u00e9ologiques approfondies sur les espaces serviles ;<\/li>\n<li><strong>coop\u00e9ration<\/strong> entre historiens, anthropologues, \u00e9cologues et artistes ;<\/li>\n<li>\u00a0<strong>am\u00e9nagements<\/strong> favorisant les visites en famille et une \u00e9conomie patrimoniale et culturelle ;<\/li>\n<li><strong>abandon<\/strong> de l\u2019id\u00e9e de \u201ctourisme\u201d pour celle du voyage, de relation et de rencontres.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le Parc Naturel R\u00e9gional peut devenir le creuset de cette exp\u00e9rimentation : une patrimonialisation relationnelle qui ne fige pas, mais dynamise ; qui ne glorifie pas, mais qui relie ; qui n\u2019efface aucune m\u00e9moire, mais qui les restitue \u00e0 leurs tensions f\u00e9condes.<\/p>\n<p><strong>Le Ch\u00e2teau Dubuc ne doit pas \u00eatre seulement visit\u00e9.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Il doit \u00eatre \u00e9prouv\u00e9 &#8212; ensemble.<\/strong><\/p>\n<h3>Tous les Martiniquais devraient se rassembler autour du Parc naturel r\u00e9gional, et de son directeur, M. Ronald Brithmer, pour soutenir et fonder cette refondation apais\u00e9e de nous-m\u00eames.<\/h3>\n<p><strong><em>Patrick Chamoiseau<\/em><\/strong><\/p>\n<p>11 02 2026.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ch\u00e2teau Dubuc. XVII\u1d49\u2013XVIII\u1d49 si\u00e8cle. Pointe de la Caravelle. Visite d\u2019\u00e9changes et de r\u00e9flexion patrimoniale avec le Parc Naturel de la Martinique. Le Ch\u00e2teau Dubuc est un haut lieu m\u00e9moriel de notre fondation collective. Nos anc\u00eatres partag\u00e9s y ont men\u00e9 durant des si\u00e8cles une lutte antagoniste et solidaire. 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