{"id":89418,"date":"2026-04-11T14:46:31","date_gmt":"2026-04-11T18:46:31","guid":{"rendered":"https:\/\/antilla-martinique.com\/?p=89418"},"modified":"2026-04-12T07:28:28","modified_gmt":"2026-04-12T11:28:28","slug":"memoire-vive-le-regard-de-gdc","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/memoire-vive-le-regard-de-gdc\/","title":{"rendered":"M\u00e9moire vive. Le Regard de Gdc"},"content":{"rendered":"<h2>\u00a0<\/h2>\r\n\r\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<h3><span style=\"font-weight: normal\">Je suis Fran\u00e7ais, d&rsquo;origine martiniquaise. Et je porte en moi une m\u00e9moire que je n&rsquo;ai pas choisie. Une m\u00e9moire qui ne s&rsquo;efface pas. Elle s&rsquo;inscrit dans le corps, dans l&rsquo;esprit, dans cette part silencieuse de soi qui encaisse, observe, et n&rsquo;oublie jamais tout \u00e0 fait.<\/span><\/h3>\r\n<h3>\r\n\r\n<\/h3>\r\n<h3><span style=\"font-weight: normal\">Mes souvenirs remontent \u00e0 l&rsquo;enfance. \u00c0 cette jeune fille si jolie, dans une cour d&rsquo;\u00e9cole de Montrouge, lors d&rsquo;un s\u00e9jour li\u00e9 au cong\u00e9 administratif de ma m\u00e8re, aujourd&rsquo;hui appel\u00e9 cong\u00e9 bonifi\u00e9. Nous avions tout juste dix ans. Elle me regarde, esquisse un rictus, et l\u00e2che cette phrase, presque anodine pour elle, fondatrice pour moi :<\/span><\/h3>\r\n<h3>\r\n\r\n<\/h3>\r\n<blockquote>\r\n<h3><em style=\"font-weight: normal\">Je \u00ab Tu es noir, et tu as le nez en p\u00e2t\u00e9. \u00bb<\/em><\/h3>\r\n<\/blockquote>\r\n<h3>\r\n\r\n<\/h3>\r\n<h3><span style=\"font-weight: normal\">On croit parfois que ces mots glissent. Ils ne glissent pas. Ils s&rsquo;accrochent.<\/span><\/h3>\r\n<h3>\r\n\r\n<\/h3>\r\n<h3><span style=\"font-weight: normal\">Plus tard, dans le m\u00e9tro parisien, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 les visages comme le mien \u00e9taient encore moins visibles, je d\u00e9couvre une autre forme de violence. Plus insidieuse. Les regards qui s&rsquo;attardent. Les gestes d\u00e9plac\u00e9s. Ces mains qui se tendent vers mes cheveux sans y \u00eatre invit\u00e9es, comme si mon corps n&rsquo;\u00e9tait pas tout \u00e0 fait le mien.<\/span><\/h3>\r\n<h3>\r\n\r\n<\/h3>\r\n<blockquote>\r\n<h3><em style=\"font-weight: normal\">\u00ab\u00a0Tes cheveux sont doux\u00a0\u00bb, disent-ils.<\/em><\/h3>\r\n<\/blockquote>\r\n<h3>\r\n\r\n<\/h3>\r\n<h3><span style=\"font-weight: normal\">Comme on parle d&rsquo;une mati\u00e8re. Comme on touche un objet.<\/span><\/h3>\r\n<h3>\r\n\r\n<\/h3>\r\n<h3><span style=\"font-weight: normal\">Puis viennent les ann\u00e9es d&rsquo;adolescence. Un bus, \u00e0 Vitry, en direction du lyc\u00e9e de Choisy. Je m&rsquo;assoupis et ne descends pas \u00e0 la bonne station. Je suis r\u00e9veill\u00e9 brutalement, expuls\u00e9 violemment, sans explication claire. Le conducteur avait pourtant compris. Moi aussi. Il n&rsquo;y avait rien \u00e0 dire. Tout \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 dit.<\/span><\/h3>\r\n<h3>\r\n\r\n<\/h3>\r\n<h3><span style=\"font-weight: normal\">Et puis il y avait, \u00e0 ce m\u00eame lyc\u00e9e, ce surveillant g\u00e9n\u00e9ral corse qui m&rsquo;attendait au portail tous les matins pour me lancer une r\u00e9flexion d\u00e9sobligeante. Fier de moi, de mes origines, je croyais ne pas \u00eatre touch\u00e9 par cette m\u00e9chancet\u00e9 gratuite. Je me trompais. Le fait est que je n&rsquo;ai jamais oubli\u00e9.<\/span><\/h3>\r\n<h3>\r\n\r\n<\/h3>\r\n<h3><span style=\"font-weight: normal\">Et il y a l&rsquo;universit\u00e9. L&rsquo;excellence acad\u00e9mique, cens\u00e9e prot\u00e9ger, ouvrir, et r\u00e9parer peut-\u00eatre. Sorti major de ma quatri\u00e8me ann\u00e9e de droit, titulaire de ce que l&rsquo;on appelle aujourd&rsquo;hui un master 2, puis du certificat d&rsquo;aptitude \u00e0 la profession d&rsquo;avocat, je me heurte \u00e0 une autre r\u00e9alit\u00e9. Celle, plus feutr\u00e9e, des portes qui ne s&rsquo;ouvrent pas. Des recommandations qui ne suffisent pas. Des silences qui valent refus.<\/span><\/h3>\r\n<h3>\r\n\r\n<\/h3>\r\n<h3><span style=\"font-weight: normal\">C&rsquo;est un avocat antillais qui guida mes premiers pas, Marcel Manville, ce qui fit que je mis \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart ce racisme latent \u2014 pr\u00e9sent \u00e0 cette \u00e9poque au sein du barreau parisien.<\/span><\/h3>\r\n<h3>\r\n\r\n<\/h3>\r\n<h3><span style=\"font-weight: normal\">Mais il y a aussi la violence nue. Brutale. Un matin \u00e0 la facult\u00e9 de droit d&rsquo;Assas. Une caf\u00e9t\u00e9ria presque vide. Cinq jeunes hommes habill\u00e9s de mani\u00e8re paramilitaire. Une agression. Rapide. Cibl\u00e9e. Le corps comme exutoire. La peur comme langage.<\/span><\/h3>\r\n<h3>\r\n\r\n<\/h3>\r\n<h3><span style=\"font-weight: normal\">Je dois mon salut \u00e0 un r\u00e9flexe : crier, appeler, \u00eatre entendu par un autre \u00e9tudiant africain, au loin. Sans cela, l&rsquo;histoire aurait pu basculer.<\/span><\/h3>\r\n<h3>\r\n\r\n<\/h3>\r\n<h3><span style=\"font-weight: normal\">Et comme si cela ne suffisait pas, il y a ces \u00e9chos venus d&rsquo;ailleurs, qui r\u00e9sonnent pourtant de la m\u00eame mani\u00e8re. Sur un court de tennis, en \u00e9change avec une amie am\u00e9ricaine, dans l&rsquo;\u00c9tat de New York, une voiture passe. Une voix crie :<\/span><\/h3>\r\n<h3>\r\n\r\n<\/h3>\r\n<blockquote>\r\n<h3><em style=\"font-weight: normal\">\u00ab\u00a0Nigger\u00a0! Nigger\u00a0!\u00a0\u00bb<\/em><\/h3>\r\n<\/blockquote>\r\n<h3>\r\n\r\n<\/h3>\r\n<h3><span style=\"font-weight: normal\">C&rsquo;est la version am\u00e9ricaine que j&rsquo;ai v\u00e9cue du racisme : banal et quotidien.<\/span><\/h3>\r\n<h3>\r\n\r\n<\/h3>\r\n<h3><span style=\"font-weight: normal\">Ces mots et ces faits ont travers\u00e9 le temps. Ils disent ce que certains refusent encore de voir : le racisme n&rsquo;est ni marginal, ni accidentel. Il est structurel. Il est persistant. Il change de forme, mais rarement de nature.<\/span><\/h3>\r\n<h3>\r\n\r\n<\/h3>\r\n<h3><strong>Alors, faut-il oublier ?<\/strong><\/h3>\r\n<h3><strong>\r\n\r\n<\/strong><\/h3>\r\n<h3><strong>Non.<\/strong><\/h3>\r\n<h3>\r\n\r\n<\/h3>\r\n<h3><span style=\"font-weight: normal\">Il ne s&rsquo;agit pas de cultiver la blessure. Il s&rsquo;agit de refuser l&rsquo;effacement. Car ce que l&rsquo;on demande trop souvent \u00e0 ceux qui subissent, ce n&rsquo;est pas seulement de pardonner. C&rsquo;est de se taire. D&rsquo;oublier. De rendre invisibles des exp\u00e9riences pourtant constitutives d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 collective.<\/span><\/h3>\r\n<h3>\r\n\r\n<\/h3>\r\n<h3><span style=\"font-weight: normal\">Mais ces r\u00e9cits ne sont pas seulement personnels. Ils sont politiques.<\/span><\/h3>\r\n<h3>\r\n\r\n<\/h3>\r\n<h3><span style=\"font-weight: normal\">Ils interrogent, en ce qui nous concerne, un pays qui se veut universaliste, mais qui peine encore \u00e0 reconna\u00eetre ce que vivent concr\u00e8tement certains de ses enfants. Ils questionnent une soci\u00e9t\u00e9 qui condamne le racisme en principe, mais le tol\u00e8re trop souvent dans les faits, dans les gestes, dans les silences.<\/span><\/h3>\r\n<h3>\r\n\r\n<\/h3>\r\n<h3>Dire cela, ce n&rsquo;est pas diviser. C&rsquo;est \u00e9clairer.<\/h3>\r\n<h3>\r\n\r\n<\/h3>\r\n<h3>Et peut-\u00eatre, enfin, commencer \u00e0 r\u00e9parer.<\/h3>\r\n<h3>\r\n\r\n<\/h3>\r\n<h3><em>G\u00e9rard Dorwling-Carter<\/em><\/h3>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0 &nbsp; Je suis Fran\u00e7ais, d&rsquo;origine martiniquaise. Et je porte en moi une m\u00e9moire que je n&rsquo;ai pas choisie. Une m\u00e9moire qui ne s&rsquo;efface pas. Elle s&rsquo;inscrit dans le corps, dans l&rsquo;esprit, dans cette part silencieuse de soi qui encaisse, observe, et n&rsquo;oublie jamais tout \u00e0 fait. 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