{"id":93089,"date":"2026-07-28T07:25:14","date_gmt":"2026-07-28T11:25:14","guid":{"rendered":"https:\/\/antilla-martinique.com\/?p=93089"},"modified":"2026-07-28T18:38:24","modified_gmt":"2026-07-28T22:38:24","slug":"dread-act-quand-la-dominique-criminalisait-les-rastafari-par-camille-guigonnet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/dread-act-quand-la-dominique-criminalisait-les-rastafari-par-camille-guigonnet\/","title":{"rendered":"The Dread Act, or the War Against Decolonial Order. By Camille Guigonnet"},"content":{"rendered":"<h2 class=\"isSelectedEnd\">Entre 1974 et 1981, la Dominique a appliqu\u00e9 l\u2019une des l\u00e9gislations les plus r\u00e9pressives de l\u2019histoire contemporaine de la Cara\u00efbe. Officiellement destin\u00e9 \u00e0 combattre les troubles sociaux, le \u00ab Dread Act \u00bb visait directement les membres de la communaut\u00e9 Rastafari, criminalisant leur apparence, leur mode de vie et leurs pratiques culturelles. Arrestations arbitraires, d\u00e9tentions sans proc\u00e8s, violences polici\u00e8res et stigmatisation m\u00e9diatique ont durablement marqu\u00e9 cette p\u00e9riode.<\/h2>\n<h2>Dans cet article, Camille Guigonnet revient sur les origines politiques et sociales de cette loi d\u2019exception, sur les t\u00e9moignages de ceux qui l\u2019ont subie et sur les cons\u00e9quences encore visibles de cette r\u00e9pression. Un \u00e9pisode m\u00e9connu qui rappelle comment la peur et les pr\u00e9jug\u00e9s peuvent conduire un \u00c9tat \u00e0 transformer une communaut\u00e9 enti\u00e8re en ennemie de la nation.<\/h2>\n<hr \/>\n<h1><span style=\"color: #800000\"><strong><em>Le Dread Act ou la guerre contre l\u2019ordre d\u00e9colonial<\/em><\/strong><\/span><\/h1>\n<p>Camille Guigonnet<\/p>\n<h2><em>La Dominique, surnomm\u00e9e \u00ab\u00a0l\u2019\u00eele aux 365 rivi\u00e8res\u00a0\u00bb, est un Etat insulaire ind\u00e9pendant nich\u00e9 entre la Guadeloupe et la Martinique. Montagneuse et volcanique, l\u2019\u00eele est r\u00e9put\u00e9e pour la richesse de ses \u00e9cosyst\u00e8mes. Une communaut\u00e9 Rastafari y est pr\u00e9sente depuis les ann\u00e9es 1960. Ses membres vivent principalement de l\u2019agriculture et de l\u2019artisanat. Aujourd\u2019hui pleinement int\u00e9gr\u00e9s \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 dominiquaise et jouissant des m\u00eames droits que leurs concitoyens, ils ont pourtant \u00e9t\u00e9 victimes d\u2019une l\u00e9gislation r\u00e9pressive entre 1974 et 1981.<\/em><\/h2>\n<p>Officiellement intitul\u00e9\u00a0<em>Prohibited and Unlawful Societies and Associations Act of 1974<\/em>, le Dread Act est promulgu\u00e9 par le gouvernement de Patrick John dans un contexte de tr\u00e8s fortes tensions sociales, marqu\u00e9 par plusieurs \u00e9pisodes de violence entre agriculteurs. Cette loi vise explicitement les personnes portant des dreadlocks, appel\u00e9s localement les \u00ab\u00a0Dreads\u00a0\u00bb, membres de la communaut\u00e9 Rastafari. Elle criminalise leur apparence et leurs pratiques culturelles, tout en accordant \u00e0 l\u2019Etat des pouvoirs tr\u00e8s \u00e9tendus. Elle permet ainsi de nombreuses arrestations arbitraires et des d\u00e9tentions sans proc\u00e8s.<\/p>\n<p>Le mouvement Rastafari dominiquais \u00e9merge dans les ann\u00e9es 70, dans un pays encore sous administration britannique (l\u2019ind\u00e9pendance n\u2019arrivera qu\u2019en 1978). Son id\u00e9ologie est nourrie des id\u00e9es du Black Power et du panafricanisme. Elle sera port\u00e9e par une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration d\u00e9sireuse de b\u00e2tir une alternative sociale dans un pays marqu\u00e9 par les in\u00e9galit\u00e9s et le ch\u00f4mage. Le Mouvement Rastafari vise \u00e0 renverser l\u2019ordre colonial. Pour cela, ces jeunes d\u00e9cident de vivre en marge selon leurs r\u00e8gles et valeurs. Ils pr\u00f4nent avant tout le retour \u00e0 la nature et \u00e0 l\u2019autonomie alimentaire. Cette culture de r\u00e9sistance n\u2019est pas du go\u00fbt de l\u2019administration coloniale. Peu organis\u00e9s et isol\u00e9s socialement, les adeptes Rastafari deviennent ainsi la cible privil\u00e9gi\u00e9e de l\u2019\u00c9tat pendant plus de sept ans.<strong><em>\u00a0<\/em><\/strong><\/p>\n<h3><strong><em>Le Dread Act, cons\u00e9quence d\u2019un climat politique manipul\u00e9<\/em><\/strong><\/h3>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 70, la Dominique fait face \u00e0 un taux de ch\u00f4mage tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9 notamment chez les plus jeunes. Les disparit\u00e9s de richesse sont importantes, au niveau de l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re qui reste concentr\u00e9e entre les mains de quelques familles et dans les zones rurales qui manquent de services essentiels. Une grande partie de la population vit dans la pr\u00e9carit\u00e9. Le Labour party au pouvoir peine \u00e0 r\u00e9pondre aux revendications des travailleurs et syndicats. Au sein de ce climat, les aspirations panafricanistes, les influences du Black Power, suivi du Mouvement Rastafari, offrent aux jeunes Dominiquais un nouveau cadre identitaire et un espoir pour leur avenir. Ces mouvements sont des r\u00e9ponses \u00e0 un mod\u00e8le postcolonial jug\u00e9 inop\u00e9rant.<\/p>\n<p>Patrick John, parvenu au pouvoir en 1974, a multipli\u00e9 les \u00e9tats d\u2019urgence et adopt\u00e9 une ligne de plus en plus r\u00e9pressive. Bongo Wa, 72 ans, pionnier du Mouvement Rastafari dominiquais d\u00e9crit ce basculement : \u00ab\u00a0<em>Patrick John avait besoin de d\u00e9signer un groupe comme responsable du d\u00e9sordre social. Dans ses discours, il d\u00e9non\u00e7ait une nouvelle tendance violente qu\u2019il attribuait \u00e0 des \u00ab \u00e9l\u00e9ments d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9s \u00bb. Il parlait de nous les Dreads, jeunes hommes Rastafari ou assimil\u00e9s ! Nous \u00e9tions devenus le symbole d\u2019un pr\u00e9tendu effondrement moral et s\u00e9curitaire<\/em>\u00a0\u00bb. La peur devient ainsi un outil politique qui permet d\u2019occulter les causes r\u00e9elles de la crise et pr\u00e9pare psychologiquement l\u2019opinion \u00e0 accepter des mesures d\u2019exception.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/domfari.omeka.net\/exhibits\/show\/rastahistory\/the-dreads\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Les Dreads incarnent alors une rupture visible avec les normes dominantes<\/a>\u00a0: dreadlocks, v\u00eatements non conventionnels, alimentation I-tal, vie communautaire dans les montagnes. Ces pratiques culturelles sont rapidement instrumentalis\u00e9es pour en faire des indicateurs suppos\u00e9s de dangerosit\u00e9. Par ailleurs, dans une soci\u00e9t\u00e9 en transition, ces marqueurs alternatifs sont per\u00e7us par les \u00e9lites comme une menace directe \u00e0 l\u2019ordre social.<\/p>\n<p>C\u2019est dans ce contexte que le Dread Act est pr\u00e9sent\u00e9 comme une r\u00e9ponse \u00e0 la mont\u00e9e de la violence. La loi consacre en r\u00e9alit\u00e9 la criminalisation d\u2019une identit\u00e9 culturelle. Cette l\u00e9gislation d\u2019exception transforme une crise sociale en probl\u00e8me s\u00e9curitaire, offrant au pouvoir un adversaire tout trouv\u00e9 : les Dreads, d\u00e9sormais ennemis de la nation.<\/p>\n<h3><strong><em>M\u00e9dias, fantasmes et violences d\u2019Etat<\/em><\/strong><\/h3>\n<p>Le Dread Act est un instrument de r\u00e9pression imm\u00e9diate d\u00e8s son adoption. Les forces de s\u00e9curit\u00e9 nationales m\u00e8nent des op\u00e9rations dans les montagnes et les villages de l\u2019int\u00e9rieur du pays. Les rafles se multiplient. La loi autorise les arrestations sans mandat, la confiscation de biens, l\u2019usage \u00e9largi de la force et la mise hors-la-loi de groupes entiers sur la base de leur apparence ou de leur mode de vie. Les archives judiciaires et certains t\u00e9moignages \u00e9voquent des cas de mauvais traitements, de mutilations, notamment des dreadlocks coup\u00e9es de force, ainsi que des disparitions lors d\u2019op\u00e9rations.<\/p>\n<p>Plus grave encore, la loi comprend une clause qui indique qu\u2019aucune poursuite ne pourra \u00eatre engag\u00e9e contre les citoyens ou les forces de police ayant tu\u00e9 ou bless\u00e9 un individu identifi\u00e9 comme Dread. Nom Wed, un ancien du Mouvement dominiquais, t\u00e9moigne\u00a0: \u00ab\u00a0<em>J\u2019ai \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 \u00e0 Delices puis emprisonn\u00e9 pendant 9 mois. Quand ils m\u2019ont rel\u00e2ch\u00e9, je suis retourn\u00e9 dans les montagnes avec plusieurs fr\u00e8res. Il \u00e9tait devenu impossible de vivre librement. La police venait sans arr\u00eat. Un jour, ils ont tir\u00e9 sur nous. J\u2019ai re\u00e7u trois balles dans la jambe et une dans le ventre<\/em>\u00a0\u00bb.\u00a0La pr\u00e9somption d\u2019innocence cesse d\u2019exister pour les Dreads.<\/p>\n<p>La Dominique devient alors difficile d\u2019acc\u00e8s pour les membres du Mouvement des \u00eeles alentours. Sister Marisarah, l\u2019une des membres fondateurs de la \u00ab\u00a0EWF Incorporated\u00a0\u00bb du Local de Martinique, t\u00e9moigne : \u00ab<em>\u00a0Il \u00e9tait impossible d\u2019aller \u00e0 la Dominique jusqu\u2019en 1995. Il fallait \u00eatre invit\u00e9 par une association, le gouvernement ou un artiste. Sinon, tu restais dehors.<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019application du Dread Act alimente un climat de suspicion g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chelle nationale et notamment dans les zones rurales o\u00f9 les tensions autour de la propri\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re sont d\u00e9j\u00e0 vives. Les habitants craignent les Dreads, tandis que ces derniers, pourchass\u00e9s par la police et menac\u00e9s par certains propri\u00e9taires terriens, se m\u00e9fient de tous. La disproportion des moyens d\u00e9ploy\u00e9s t\u00e9moigne d\u2019un climat de guerre int\u00e9rieure, aliment\u00e9 par la rh\u00e9torique alarmiste du gouvernement.<\/p>\n<p>Par ailleurs, les m\u00e9dias contribuent \u00e0 l\u00e9gitimer la n\u00e9cessit\u00e9 du Dread Act. Dans les ann\u00e9es 1970,\u00a0<a href=\"https:\/\/domfari.omeka.net\/exhibits\/show\/rastahistory\/the-dread-act\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">les journaux dominiquais adoptent un lexique alarmiste : \u201cterroristes aux dreadlocks\u201d, \u201cdangers pour les touristes\u201d, \u201cgroupes violents cach\u00e9s dans la montagne\u201d<\/a>. Les faits divers (vols, conflits fonciers ou affrontements entre jeunes et propri\u00e9taires terriens), souvent mal v\u00e9rifi\u00e9s, sont pr\u00e9sent\u00e9s comme les preuves d\u2019un danger croissant. Dans la presse internationale aussi, les membres Rastafari sont d\u00e9nigr\u00e9s. E<a href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/archives\/article\/1981\/03\/10\/la-dominique-la-secte-des-rastas-provoque-une-crise-politique_3040335_1819218.html?search-type=classic&amp;ise_click_rank=2\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">n 1981, Le Monde emploit le terme de \u201csecte rasta\u201d\u00a0<\/a>pour d\u00e9signer des groupes h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes m\u00ealant adeptes Rastafari spirituels, agriculteurs de subsistance et jeunes militants du Black Power. A l\u2019\u00e9chelle internationale, la Dominique est pr\u00e9sent\u00e9e comme un Etat en p\u00e9ril.<\/p>\n<h3><strong><em>H\u00e9ritages carib\u00e9ens et relectures contemporaines<\/em><\/strong><\/h3>\n<p>Apr\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance de 1978, la Dominique continue de traverser des turbulences politiques qui conduisent \u00e0 la chute du gouvernement de Patrick John. Eugenia Charles, sa successeuse, arrive au pouvoir en 1980. Elle souhaite r\u00e9tablir un Etat de droit et am\u00e9liorer l\u2019image de l\u2019\u00eele sur la sc\u00e8ne internationale. Son gouvernement abroge le Dread Act en 1981.<\/p>\n<p>Cette abrogation marque une reconnaissance implicite des abus commis par le gouvernement et surtout, l\u2019ouverture d\u2019un espace d\u2019expression pour les adeptes Rastafari. Le pays s\u2019engage enfin sur une trajectoire d\u00e9mocratique et se rapproche des normes internationales des droits fondamentaux. Malgr\u00e9 tout, il n\u2019existe aucune reconnaissance institutionnelle des victimes du Dread Act \u00e0 date.<\/p>\n<p>Cependant, la loi ne met pas fin aux pr\u00e9jug\u00e9s. Dans certaines pratiques polici\u00e8res, une m\u00e9fiance perdure jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui. Certaines personnes Rastafari d\u00e9noncent le fait d\u2019\u00eatre encore associ\u00e9s \u00e0 la d\u00e9linquance, h\u00e9ritage d\u2019une d\u00e9cennie o\u00f9 leur identit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 criminalis\u00e9e par l\u2019\u00c9tat. Petit \u00e0 petit, la soci\u00e9t\u00e9 dominiquaise commence cependant \u00e0 distinguer les personnes Rastafari spirituelles et communautaires des Dreads impliqu\u00e9s dans des violences isol\u00e9s. Cette nuance a longtemps \u00e9t\u00e9 absente du discours public. Elle permet aujourd\u2019hui aux groupes Rastafari le souhaitant d\u2019investir certains espaces socio-\u00e9conomiques.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de la Dominique, cet \u00e9pisode trouve un \u00e9cho dans d\u2019autres territoires de la Cara\u00efbe. En Martinique et en Guadeloupe, les ann\u00e9es 1980 sont \u00e9galement marqu\u00e9es par des tensions. Cette fois, c\u2019est le cannabis qui sert de pr\u00e9texte \u00e0 la stigmatisation et \u00e0 la r\u00e9pression de la communaut\u00e9 Rastafari. Ras Ali Babar Kenjah, Chercheur en sciences sociales et membre du Mouvement rappelle\u00a0: \u00ab\u00a0<em>La mont\u00e9e des sound-systems, l\u2019affirmation d\u2019une culture musicale propre et le discours de r\u00e9appropriation identitaire provoqu\u00e8rent une panique morale comparable \u00e0 celle observ\u00e9e \u00e0 la Dominique, avec des r\u00e9ponses institutionnelles pouvant \u00eatre tr\u00e8s violentes<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Entre 1974 et 1981, la Dominique a appliqu\u00e9 l\u2019une des l\u00e9gislations les plus r\u00e9pressives de l\u2019histoire contemporaine de la Cara\u00efbe. Officiellement destin\u00e9 \u00e0 combattre les troubles sociaux, le \u00ab Dread Act \u00bb visait directement les membres de la communaut\u00e9 Rastafari, criminalisant leur apparence, leur mode de vie et leurs pratiques culturelles. 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