{"id":93410,"date":"2026-08-15T19:33:00","date_gmt":"2026-08-15T23:33:00","guid":{"rendered":"https:\/\/antilla-martinique.com\/?p=93410"},"modified":"2026-08-15T19:33:00","modified_gmt":"2026-08-15T23:33:00","slug":"un-equilibre-sans-coupable-une-lecture-morale-du-modele-martiniquais","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/un-equilibre-sans-coupable-une-lecture-morale-du-modele-martiniquais\/","title":{"rendered":"Un \u00e9quilibre sans coupable, une lecture morale du mod\u00e8le martiniquais."},"content":{"rendered":"<blockquote><p>&nbsp;<\/p><\/blockquote>\n<h2><i>Un syst\u00e8me qui profite \u00e0 tous mais ne satisfait personne n&rsquo;est pas seulement un probl\u00e8me \u00e9conomique. C&rsquo;est une configuration morale ancienne, que les traditions philosophiques et religieuses ont nomm\u00e9e bien avant les \u00e9conomistes : celle o\u00f9 le mal collectif est produit par des int\u00e9r\u00eats individuellement l\u00e9gitimes, et o\u00f9 il n&rsquo;y a donc personne \u00e0 qui parler.<\/i><\/h2>\n<h3>Le p\u00e9ch\u00e9 sans p\u00e9cheur<\/h3>\n<h3><span style=\"font-weight: normal\">D\u00e9crivons d&rsquo;abord \u00a0ce qui est en cause. Le mod\u00e8le martiniquais repose sur la d\u00e9pense publique, les transferts de l&rsquo;\u00c9tat et la protection sociale. Il assure un niveau de vie sans \u00e9quivalent dans la Cara\u00efbe. L&rsquo;agent public y gagne la s\u00e9curit\u00e9 de l&#8217;emploi, le professionnel lib\u00e9ral une client\u00e8le solvable, le commer\u00e7ant une consommation aliment\u00e9e par les salaires et les pensions, le retrait\u00e9 une protection r\u00e9elle, l&rsquo;association un financement, le m\u00e9nage pauvre une ressource vitale. Nul n&rsquo;a tort de se satisfaire de sa position. Et la somme de ces raisons individuellement recevables donne une soci\u00e9t\u00e9 qui ne veut &#8211; ou ne peut &#8211;\u00a0 se r\u00e9former.<\/span><\/h3>\n<h3>Cette configuration a un nom.<\/h3>\n<h3>La doctrine sociale catholique parle de \u00ab structures de p\u00e9ch\u00e9 \u00bb : <span style=\"font-weight: normal\">des dispositifs qui produisent collectivement un mal que personne n&rsquo;a voulu, et qui survivent parce qu&rsquo;ils r\u00e9mun\u00e8rent, \u00e0 chaque \u00e9tage, la passivit\u00e9 qu&rsquo;ils exigent.\u00a0<\/span><\/h3>\n<h3>Hannah Arendt disait la m\u00eame chose sans th\u00e9ologie, en appelant cela le gouvernement de personne<span style=\"font-weight: normal\"> &#8211;\u00a0 et en observant que c&rsquo;est la forme de domination la plus difficile \u00e0 combattre, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas d&rsquo;interlocuteu<\/span>r.<\/h3>\n<blockquote>\n<h3>Ce n&rsquo;est pas un syst\u00e8me que quelqu&rsquo;un d\u00e9fend. C&rsquo;est un syst\u00e8me que personne n&rsquo;a de raison d&rsquo;attaquer. La diff\u00e9rence est d\u00e9cisive : elle explique l&rsquo;immobilit\u00e9 sans supposer de complot.<\/h3>\n<\/blockquote>\n<h3>Mais l&rsquo;analyse morale ne peut pas s&rsquo;arr\u00eater \u00e0 ce constat de sym\u00e9trie, car la sym\u00e9trie est fausse.<\/h3>\n<h3><span style=\"font-weight: normal\">Tirer d&rsquo;un syst\u00e8me une rente et en tirer une survie ne sont pas la m\u00eame chose. Le commer\u00e7ant qui capte une consommation dop\u00e9e par les transferts et l&rsquo;allocataire du RSA occupent, dans la m\u00eame structure, deux positions moralement incomparables. Le premier est partie prenante ; le second est destinataire. L&rsquo;\u00e9quilibre est pr\u00e9sent\u00e9 comme universel ; il est en r\u00e9alit\u00e9 un compromis entre ceux qui poss\u00e8dent, dans lequel les trente pour cent de la population sous le seuil de pauvret\u00e9 sont inclus comme b\u00e9n\u00e9ficiaires et non comme n\u00e9gociateurs.<\/span><\/h3>\n<blockquote>\n<h3>La responsabilit\u00e9, autrement dit, n&rsquo;est pas r\u00e9partie \u00e9galement. Elle cro\u00eet avec la capacit\u00e9 de transformer la structure. Elle est maximale chez ceux qui ont, simultan\u00e9ment, le pouvoir d&rsquo;agir sur elle et l&rsquo;int\u00e9r\u00eat \u00e0 ce qu&rsquo;elle dure.<\/h3>\n<\/blockquote>\n<h3>Ce qui manque n&rsquo;est pas le revenu, c&rsquo;est l&rsquo;\u0153uvre<\/h3>\n<h3><span style=\"font-weight: normal\">On dit volontiers que le territoire manque de cr\u00e9ation de richesse. C&rsquo;est vrai, et c&rsquo;est insuffisant. Un syst\u00e8me qui distribue du revenu sans distribuer de travail \u00e9choue sur quelque chose que l&rsquo;argent ne remplace jamais.<\/span><\/h3>\n<h3>Aristote le formulait sans recours \u00e0 la religion : <span style=\"font-weight: normal\">le bonheur est une activit\u00e9, non une r\u00e9ception ; on ne peut pas \u00eatre heureux passivement. <\/span>La Gen\u00e8se le dit autrement<span style=\"font-weight: normal\">, en pla\u00e7ant l&rsquo;homme dans le jardin pour le cultiver et le garder &#8211;\u00a0 le travail comme participation \u00e0 la cr\u00e9ation, bien avant d&rsquo;\u00eatre une peine. Les deux traditions convergent sur un point que nos politiques publiques ignorent : <\/span>la dignit\u00e9 ne se transf\u00e8re pas. Elle s&rsquo;exerce.<\/h3>\n<blockquote>\n<h3>En Martinique, cette dignit\u00e9 a longtemps eu une adresse pr\u00e9cise. Le jardin cr\u00e9ole, la parcelle vivri\u00e8re, le lakou : non pas des reliques folkloriques, mais le lieu o\u00f9 un peuple sorti de la plantation reprenait un rapport productif \u00e0 sa terre. La disparition de ce rapport n&rsquo;est pas seulement une perte agricole. C&rsquo;est ce que Glissant nommait la d\u00e9possession &#8211; un peuple s\u00e9par\u00e9 de ce qu&rsquo;il fait, et qui compense par la parole, par la revendication, par le commentaire, ce qu&rsquo;il ne produit plus.<\/h3>\n<h3><b><i>Un peuple qui parle beaucoup de son avenir et en fabrique peu n&rsquo;est pas bavard. Il est emp\u00each\u00e9.<\/i><\/b><\/h3>\n<h3><b><i>\u00a0<\/i><\/b><\/h3>\n<h3><b><i>Le nom spirituel du malaise : \u00ab Profite \u00e0 tous, mais ne satisfait pleinement personne. \u00bb<\/i><\/b><\/h3>\n<\/blockquote>\n<h3><span style=\"font-size: 17.99px;font-weight: normal\"><br \/>\nCette formule d\u00e9crit un \u00e9tat que la tradition monastique conna\u00eet sous le nom d&rsquo;ac\u00e9die. Non pas la paresse \u2014 le paresseux ne veut pas travailler, l&rsquo;ac\u00e9dique voudrait vouloir. \u00c9vagre le Pontique en fait le d\u00e9mon de midi : celui qui frappe non pas dans la privation, mais dans l&rsquo;installation ; non pas quand tout manque, mais <\/span><span style=\"font-size: 17.99px\">quand rien ne manque assez pour donner un but.<\/span><\/h3>\n<blockquote>\n<h2><i>C&rsquo;est le diagnostic le plus juste des \u00a0\u00e9ruptions sociales p\u00e9riodiques que nous subissons \u00e0 la Martinique \u00a0<\/i><\/h2>\n<\/blockquote>\n<h3><span style=\"font-weight: normal\"> Elles ne r\u00e9clament pas la fin de la solidarit\u00e9 : personne, dans les mouvements sur la vie ch\u00e8re, n&rsquo;a demand\u00e9 la suppression des transferts. Elles r\u00e9clament un objet. Elles sont le <\/span>sympt\u00f4me d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 laquelle on a donn\u00e9 de quoi vivre sans lui donner de quoi faire.<\/h3>\n<h3>L&rsquo;image biblique qui porte le plus loin est celle de la manne.<\/h3>\n<h3><span style=\"font-weight: normal\">Elle tombe chaque jour, elle nourrit r\u00e9ellement, elle ne se stocke pas &#8211;\u00a0 et elle produit une g\u00e9n\u00e9ration qui murmure et regrette l&rsquo;\u00c9gypte. Le r\u00e9cit pr\u00e9cise que la manne cesse le jour o\u00f9 le peuple mange le produit de la terre. Le passage de recevoir \u00e0 produire n&rsquo;y figure pas comme un progr\u00e8s \u00e9conomique : il figure comme la condition m\u00eame de l&rsquo;entr\u00e9e. Tant que la nourriture tombe du ciel, on est encore dans le d\u00e9sert, m\u00eame bien nourri.<\/span><\/h3>\n<blockquote>\n<h3>Une r\u00e9serve capitale.<\/h3>\n<h3><strong>Rien de ce qui pr\u00e9c\u00e8de n&rsquo;autorise \u00e0 faire de la d\u00e9pendance une faute morale des d\u00e9pendants. Ce glissement est constant dans certains discours hexagonaux sur l&rsquo;outre-mer, et il est indigne.<\/strong><\/h3>\n<\/blockquote>\n<h3><span style=\"font-weight: normal\">La d\u00e9partementalisation de 1946 fut une revendication d&rsquo;\u00e9galit\u00e9, port\u00e9e par C\u00e9saire, et elle a tenu une partie de ses promesses : esp\u00e9rance de vie, scolarisation, acc\u00e8s aux soins.<br \/>\nReprocher \u00e0 un Martiniquais de vivre selon les r\u00e8gles d&rsquo;un syst\u00e8me qu&rsquo;il n&rsquo;a pas con\u00e7u, et qui prolonge sous forme de transferts la relation ouverte par la plantation, serait une double injustice &#8211; celle de la d\u00e9pendance, puis celle de la culpabilisation. Le r\u00e9cipiendaire d&rsquo;une aide sociale n&rsquo;est pas responsable de l&rsquo;\u00e9conomie qui rend cette aide indispensable.<\/span><\/h3>\n<blockquote>\n<h3>Le jugement moral porte donc ailleurs, et il porte pr\u00e9cis\u00e9ment.<\/h3>\n<\/blockquote>\n<h3><span style=\"font-weight: normal\">Il ne vise pas ceux qui re\u00e7oivent, mais ceux qui, en position de transformer la structure, ont int\u00e9r\u00eat \u00e0 ce qu&rsquo;elle dure : les d\u00e9tenteurs de rentes de rente, les organisations qui vivent du dispositif plus que de son r\u00e9sultat, les responsables politiques pour qui la gestion de la d\u00e9pendance est plus rentable \u00e9lectoralement que sa r\u00e9duction. C&rsquo;est la seule ligne o\u00f9 le propos peut devenir accusatoire sans devenir injuste.<\/span><\/h3>\n<blockquote>\n<h3>Aussi, \u00a0la \u00a0question martiniquaise n&rsquo;est donc pas de savoir si la solidarit\u00e9 doit \u00eatre maintenue. \u00a0Elle doit l&rsquo;\u00eatre, et sa remise en cause viendra assez t\u00f4t de l&rsquo;ext\u00e9rieur pour qu&rsquo;on ne s&rsquo;en charge pas soi-m\u00eame. Elle est de savoir si un peuple peut rester longtemps sujet de son histoire tout en \u00e9tant objet de sa propre subsistance.<\/h3>\n<\/blockquote>\n<h3><span style=\"font-weight: normal\">Ce que le mod\u00e8le actuel ne produit pas, ce n&rsquo;est pas de la richesse : c&rsquo;est de l&rsquo;agir. Et l&rsquo;agir n&rsquo;est pas un suppl\u00e9ment d&rsquo;\u00e2me qu&rsquo;on ajouterait au d\u00e9veloppement une fois les comptes \u00e9quilibr\u00e9s. Il en est la condition. <\/span><\/h3>\n<blockquote>\n<h3>Une soci\u00e9t\u00e9 qui re\u00e7oit tout et ne fait rien finit par ne plus savoir ce qu&rsquo;elle veut &#8211; et c&rsquo;est exactement ce que nos crises r\u00e9p\u00e8tent, \u00e0 intervalles r\u00e9guliers, dans un mode et une\u00a0 langue que nous refusons d&rsquo;entendre.<\/h3>\n<\/blockquote>\n<h3>G\u00e9rard Dorwling-Carter<\/h3>\n<h3>La \u201cstructure de p\u00e9ch\u00e9\u201d\u00a0 est lemal social produit par des int\u00e9r\u00eats individuellement l\u00e9gitimes, sans auteur identifiable, \u00a0 trait\u00e9 par Jean-Paul II in Sollicitudo rei socialis, 1987.<\/h3>\n<h3>La notion de gouvernement de personne\u00a0 d\u00e9finie comme la\u00a0 forme de domination sans interlocuteur, donc sans possibilit\u00e9 de conflit politique ouvert \u00e0 \u00e9t\u00e9 mise \u00e0 jour par Hannah Arendt.<\/h3>\n<h3>Le \u00ab d\u00e9mon de midi \u00bb d\u00e9fini par les\u00a0 P\u00e8res du d\u00e9sert est l\u2019 \u201cl\u2019ac\u00e9die\u201d qui n\u2019est pas la paresse, mais la tristesse de celui dont les besoins sont pourvus et le d\u00e9sir \u00e9teint.<\/h3>\n<h3>La \u201cd\u00e9possession\u201d serait la s\u00e9paration d&rsquo;un peuple d&rsquo;avec son rapport productif \u00e0 sa terre et \u00e0 son histoire nous dit \u00c9douard Glissant\u2026<\/h3>\n<h3>G\u00e9rard Dorwling-Carter<\/h3>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Un syst\u00e8me qui profite \u00e0 tous mais ne satisfait personne n&rsquo;est pas seulement un probl\u00e8me \u00e9conomique. C&rsquo;est une configuration morale ancienne, que les traditions philosophiques et religieuses ont nomm\u00e9e bien avant les \u00e9conomistes : celle o\u00f9 le mal collectif est produit par des int\u00e9r\u00eats individuellement l\u00e9gitimes, et o\u00f9 il n&rsquo;y a donc personne \u00e0<\/p>","protected":false},"author":33,"featured_media":93411,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_uf_show_specific_survey":0,"_uf_disable_surveys":false,"footnotes":"","rank_math_focus_keyword":"","rank_math_title":"","rank_math_description":"","rank_math_canonical_url":"","rank_math_robots":"","rank_math_facebook_title":"","rank_math_facebook_description":"","rank_math_twitter_title":"","rank_math_twitter_description":""},"categories":[922],"tags":[],"class_list":["post-93410","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-le-regard-de-gdc"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/93410","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/33"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=93410"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/93410\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":93795,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/93410\/revisions\/93795"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media\/93411"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=93410"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=93410"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/antilla-martinique.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=93410"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}