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«Hold-up», ou comment faire une bonne théorie du complot

«Hold-up», ou comment faire une bonne théorie du complot
novembre 19
19:07 2020

Le documentaire qui laisse entendre que le Covid-19 serait une machination des élites visant à éliminer une partie de l’humanité obéit à des règles narratives communes aux récits complotistes.


Mathieu Alemany Oliver


Repéré sur Slate

«Hold-up» dénonce le gouvernement français, les scientifiques, les médias, les laboratoires pharmaceutiques ou encore les Gafam. | Capture d’écran via YouTube

 


Le 11 novembre dernier était mis en ligne le documentaire Hold-up, retour sur un chaos, pamphlet de près de 2h40 rendu possible en grande partie grâce au financement participatif. En pleine crise sanitaire liée au Covid-19 et à un moment de l’année critique (et donc émotionnellement fort) à la fois pour les commerçants et les familles avec l’approche des fêtes de fin d’année, Hold-up dénonce la mauvaise gestion de la pandémie par le gouvernement ainsi que les incohérences, les mensonges et manipulations de la communauté scientifique, des médias, des géants du numérique («Big Tech») ou encore des laboratoires pharmaceutiques (ou «Big Pharma»).

En filigrane, c’est la possibilité d’un nouvel ordre mondial imminent (cher aux complotistes) –dans lequel les élites élimineraient une partie de l’humanité– qui est susurrée à l’oreille des spectateurs et spectatrices. Les auteurs détournent notamment pour cela la notion de great reset qui correspond à l’engagement du Forum économique mondial à rebâtir un système économique plus juste, plus durable et plus résistant. Cette «grande réinitialisation» devait être le thème principal de l’édition 2021 prévue comme tous les ans à Davos en Suisse.
En psychologie, la croyance en une théorie du complot tend aujourd’hui à être comprise comme le résultat de mécanismes cognitifs communs à tous. Alors que nous avons tous besoin de comprendre notre environnement (besoin épistémique), de s’y insérer sereinement (besoin existentiel) et de le partager (besoin social), la théorie du complot nous promet de répondre à ces besoins de manière simple et efficace.

efficace.

Extrait du film «Hold-up». | Capture d’écran via YouTube


Par une simplification du réel, elle nous permet de rapidement comprendre comment fonctionne le monde, provoquant ainsi un sentiment de contrôle, tout en rencontrant d’autres complotistes et formant ainsi un cercle social valorisant.

Une structure narrative commune

Récemment, de nouvelles recherches ont commencé à s’intéresser à la structure narrative des récits complotistes en s’inspirant des travaux du linguiste et sémioticien d’origine lituanienne Algirdas Julien Greimas.

Des chercheurs de l’université de Californie à Los Angeles (UCLA) et Berkeley (UCB) suggèrent ainsi que les théories du complot se caractérisent par un nombre relativement faible d’acteurs, une multitude de sujets interconnectés rendant la structure narrative moins rigide et plus fragile, mais plus facilement adaptable à toute nouvelle histoire.

Dans la continuité de cette recherche, mes travaux sur les théories du complot liées au monde des affaires mettent en avant l’existence d’une structure narrative commune aux récits complotistes étudiés, dans laquelle se retrouve toujours les mêmes huit personnages et des possibilités d’actions qui leur sont propres. Le film Hold-up et sa théorie du great reset ne dérogent pas à la règle.

Un mélange de vrai et de faux

Les théories du complot, comme les productions littéraires et cinématographiques ordinaires, proposent une diégèse, c’est-à-dire un univers fictif permettant de mieux situer l’action, de croire en l’authenticité des personnages, d’expliquer ou encore de justifier leurs pensées, leurs personnalités ainsi que leurs actions et interactions. Cet univers doit être le plus crédible possible car il détermine par la suite la crédibilité des acteurs et leurs arguments.

Hold-up, comme de nombreuses théories du complot, fait plonger le spectateur ou la spectatrice dans le décor d’une société inégalitaire, binaire (bien/mal, dominant/dominé, etc.), sous contrôle, dans laquelle l’idée de contrat social est désuète. Cet univers laisse entrevoir l’avènement proche d’un état de nature hobbesien où nous ne nous devons rien, où c’est «la guerre de tous contre tous»(d’ailleurs, le titre lui-même mentionne «le chaos»). Cet univers est d’autant plus crédible pour les spectateurs et spectatrices qu’il peut aisément prendre l’apparence du marché, empreint de l’idéologie néolibérale où priment l’individualisme et la compétition.

On se retrouve face à un flot d’informations dans lequel le faux est mélangé au vrai pour que le faux semble un peu plus vrai.

Pour que l’univers proposé dans Hold-up soit crédible rapidement, les réalisateurs commencent en outre leur propos par l’intervention d’«experts» (catégorie qui ne cesse pourtant d’être délégitimée et accusée tout au long du film de jouer le jeu des bénéficiaires du complot).

On voit ainsi un enseignant-chercheur de renom, Michael Levitt, prix Nobel de chimie, apparaître dès les premières minutes.

On voit ainsi un enseignant-chercheur de renom, Michael Levitt, prix Nobel de chimie, apparaître dès les premières minutes.

L’intervention de l’«expert» Michael Levitt, prix Nobel de chimie, vise à légitimer le propos. | Capture d’écran via YouTube

On y voit également une mention selon laquelle «5.232 habitants de la Terre» ont participé à ce film, soit des personnes lambda, comme nous. En faisant cela, les réalisateurs nous donnent symboliquement la possibilité d’entrer dans l’univers qu’ils s’apprêtent à présenter puisqu’il devient socialement plus acceptable. Le spectateur ou la spectatrice se retrouve par la suite et pendant environ deux heures face à un flot d’informations dans lequel le faux est mélangé au vrai pour que le faux semble un peu plus vrai.

Dans une ère post-vérité où les appels à l’émotion et aux croyances personnelles semblent avoir plus d’influence que les faits objectifs, l’espace du plausible créé par l’imbrication du vrai et du faux crée une mécanique complotiste parfaitement huilée et contribue à installer l’univers fictif du récit.

«Quand est-ce que les gens vont ouvrir les yeux?»

Le flot d’informations en continu (et pendant deux heures) peut ensuite amener le spectateur ou la spectatrice à se retrouver en situation de surcharge cognitive pendant laquelle il ou elle n’est plus en capacité de traiter l’information correctement. Dans le même temps, la charge affective contenue dans les informations données devient de plus en plus importante et donc désagréable.

 

In fine, le spectateur ou la spectatrice peut donc se retrouver dans l’incapacité de réfléchir raisonnablement tout en ressentant le besoin d’évacuer la surcharge affective. C’est alors que la théorie du complot liée au great reset est proposée pour relier entre elles et comprendre toutes les informations reçues, tout en permettant de se libérer en partie de la composante affective (telle que la colère, le dégoût, la tristesse) en la rejetant sur des acteurs identifiés (par exemple le Forum économique mondial et les élites de manière plus générale dans le cas du film Hold-up).

Le spectateur ou la spectatrice est alors prêt·e à entrer dans le récit et à jouer le rôle d’un des personnages récurrents des théories du complot. Ces personnages sont au nombre de huit:

  • Le bénéficiaire, à la source du complot et celui à qui profite en priorité le crime. Comme souvent, il s’agit d’une entité abstraite tel un ordre mondial, ou «un gouvernement mondial» comme dans Hold-up. L’objectif reste généralement le maintien des élites, de «ceux qui ont des privilèges»en contrôlant toujours plus la population (par exemple en intégrant des composants électroniques dans le cerveau comme serait en train d’y travailler le patron de Tesla Elon Musk –toujours selon le film Hold-up).
  • Le volontaire, complice principal du «bénéficiaire». Ce personnage participe directement et volontairement à la bonne conduite de l’agenda du «bénéficiaire». Dans Hold-up, on y retrouve entre autres les gouvernements et scientifiques corrompus, les laboratoires pharmaceutiques, l’Institut Berggruen et ses membres, les GAFAM et les «libertariens» qui les dirigent, à savoir des individus «qui ne doivent rien à personne». On est donc tout à fait en harmonie avec l’univers fictif décrit plus haut.
  • L’épargné, complice passif du «bénéficiaire». Ce personnage est au courant des actions des «volontaires» et «bénéficiaires», mais choisit d’accepter et se taire car c’est dans son intérêt (il est donc épargné par les «volontaires» et «bénéficiaires»). Il peut par exemple s’agir d’une partie de la population préférant consommer des objets connectés par plaisir tout en sachant qu’ils contribuent à l’accumulation de données personnelles et au contrôle de la population.
  • Le prisonnier, complice forcé du «bénéficiaire». Ce personnage est au courant du complot et souhaiterait le dénoncer ou le combattre mais est dans l’obligation de se taire et de travailler au service des «volontaires» et «bénéficiaires». Bien que ce ne soit pas très clair dans Hold-up, la position d’Anthony Fauci, immunologue nommé à la cellule de crise du gouvernement américain pendant la pandémie, pourrait être celle du «prisonnier» en agissant contre sa volonté.

 

  • L’ignorant, soit celui qui n’est pas au courant du complot et qui souvent participe à l’agenda du «bénéficiaire» à son insu. Ce personnage représente la vaste majorité de la population et c’est essentiellement pour lui que le film Hold-up est réalisé. D’ailleurs, comme leur dit Nathalie Derivaux, la sage-femme, à la fin du film: «Quand est-ce que les gens vont ouvrir les yeux et réagir?»

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=PdxqWU_-xes]

  • La cible, à l’origine de la dénonciation du complot et visée par les «bénéficiaires» et «volontaires». Son objectif est d’éclairer les «ignorants» et protéger les «collatéraux». Les réalisateurs, producteurs, intervenants du film Hold-up, ou encore les complotistes qui partagent et tentent de convaincre leur entourage sont des «cibles».
    • Le collatéral, qui soutient la «cible» tout en évitant d’être identifié comme «cible». Ce personnage peut par exemple être le spectateur ou la spectatrice qui finit par croire en la théorie proposée par la cible dans Hold-up, sans pour autant en faire la promotion.
    • L’innocent, qui est au courant du complot mais préfère ne pas prendre part à l’affrontement en s’isolant et restant en marge de la société. C’est le personnage le moins présent dans les récits complotistes.

    Internet et les réseaux sociaux continuent de jouer un rôle décisif dans le succès des théories du complot.

    Ces huit personnages habitent l’univers fictif mis en scène dans les récits complotistes. Ils ont des fonctions structurantes précises au sein du récit, avec des champs d’actions prédéterminés qui peuvent par la suite directement influencer le comportement des complotistes dans leur vie quotidienne.

  • Par exemple, dans le cadre des théories complotistes liées au compteur électrique Linky, plusieurs personnes ne voulant pas le compteur Linky chez elles et identifiées comme des «collatérales» se sont fait aider par des membres de collectifs anti-Linky, c’est-à-dire des «cibles», pour empêcher leur installation.

    L’UE face à la loi du marché

    Alors que Google et Facebook investissent des sommes considérables pour lutter contre les fake news comme l’impose l’Union européenne, l’audience du film Hold-up, qui se chiffre en millions de vues en quelques jours, interroge. Ce succès révèle en effet que les algorithmes des réseaux sociaux suivent toujours la logique de marché et continuent d’afficher ce qui est susceptible de plaire à l’utilisateur ou utilisatrice (et donc d’être cliqué). Dès lors, en créant des «bulles de filtre», internet et les réseaux sociaux continuent de jouer un rôle décisif dans le succès des théories du complot.

    Là où, sans internet, une personne aux idées complotistes aurait pu se retrouver seule pendant un moment avant de trouver une personne qui partage ses idées, les réseaux sociaux permettent aujourd’hui de trouver des centaines de personnes en quelques minutes qui penseront comme nous. Au lieu d’être mises à l’épreuve, nos façons de penser sont alors renforcées.

    Un élément-clé de cette lutte contre les fake news réside dans la pédagogie pour permettre aux citoyen·nes de reconnaître ces logiques narratives qui expliquent le succès des théories du complot. Une tâche qui reste toutefois particulièrement ardue, notamment parce que ces efforts de pédagogie proviennent le plus souvent d’institutions remises en causes –et donc en perte de légitimité.

    Mais aussi parce que, comme le stipule la loi de Brandolini (ou principe d’asymétrie du baratin), l’énergie nécessaire pour déconstruire «le baratin» reste toujours supérieure à celle mobilisée pour la produire…

    Cet article est republié à partir de The Conversation

 

 

 


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Gérard Dorwling-Carter

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