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« La créolisation se veut partage et renforcement mutuels »

novembre 20
15:30 2021
Temps de lecture : 4 minutes

DÉBATS

TRIBUNE

Aliocha Wald Lasowski

Essayiste

Face à « l’identité-racine », « impérieuse, destructrice et jalouse », défendue par Eric Zemmour, Jean-Luc Mélenchon, oppose l’« identité-relation », à racines multiples, analyse, dans une tribune au « Monde », l’essayiste Aliocha Wald Lasowski.

. En accompagnant les transformations du monde, la créolisation saisit l’enjeu des mutations et permet de penser les bouleversements de la planète, comme les liens entre local et global, entre centre et périphérie. Nos sociétés rencontrent d’autres langues, se nourrissent d’autres histoires, s’enrichissent d’autres mémoires, et ce contact entre elles crée des relations soudaines et imprévues.

Dans la cale du bateau d’esclavage, explique l’écrivain Edouard Glissant (1928-2011), le peuple déporté d’Afrique métisse ses racines dans un nouveau rapport au monde : la Caraïbe invente des imaginaires hybrides, des identités multiples, et ce paradigme d’ouverture s’élargit au-delà des pays créoles.

Quelles sont les formes de créolisation en 2021 ? Sur le plan économique, l’élection de la Nigériane Ngozi Okonjo-Iweala à la tête de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), jusque-là dirigée par des hommes blancs européens, invite à d’autres relations entre les pays, pour renforcer la coopération de l’ère post-pandémie.

Ni melting-pot ni multiculturalisme

Dans le domaine de la mode, gérer les déchets conduit à pratiquer l’« upcycling », hybrider d’anciens stocks de textile, comme le fait la styliste britannique Priya Ahluwalia, qui créolise ses créations écoresponsables, en croisant sportwear des années 1990 et in!uences indo-jamaïcaines.

En musique, le titre Pause, alchimie expérimentale entre Eddy de Pretto et Yseult, ore un spleen poétique, fondé sur une hybridité vocale, qui créolise la langue française, en forgeant un « !ow » de mots nouveaux.

Archives : Pour l’écrivain Edouard Glissant, la créolisation du monde est « irréversible »

Dynamique imprévisible, ni melting-pot ni multiculturalisme, ce processus sans #xité est l’acte soudain d’où résulte un changement, pour l’individu, le peuple ou la nation. « Des imaginaires et des

     lieux s’entrecroisent, au-delà des frontières », écrit Edouard Glissant, qui oppose le vécu caribéen aux ancrages ethniques, raciaux, étatiques ou religieux.

Au niveau politique, la créolisation imprègne l’identité louisianaise francophone, née de la rencontre des Acadiens, des Créoles et des Indiens Houmas. Face aux violences identitaires, qui ont conduit à la déportation, à l’esclavage, au racisme et à la haine de l’autre, La Nouvelle-Orléans résiste par hybridité culturelle : musique et poésie orales, art et inventivité linguistique.

Le vécu des contacts

Lors du carnaval porté par les Krewes (groupes de la parade du Mardi gras), la foule lance des

« doubloons » (pièces en aluminium jetées depuis les chars) et l’événement festif révèle une identité collective subversive et renouvelée. La créolisation, dont la relation est le principe, n’est ni informe ni uniforme : « Je change, par échange avec l’autre, sans me perdre ni me dénaturer », nous dit Edouard Glissant.

Au cœur des débats de la campagne présidentielle, la question de la créolisation s’impose dans le face- à-face du 23 septembre entre Jean-Luc Mélenchon et Eric Zemmour. Ce dernier s’exprime ainsi :

« Glissant est une espèce de chimère pseudo-poétique pour vanter une fois de plus la mondialisation. En vérité, Glissant est un Alain Minc martiniquais. » Au-delà de l’insulte agressive, Eric Zemmour ne comprend pas la créolisation. Contre l’uniformisation et la standardisation – contre la mondialisation, précisément –, Edouard Glissant défend la mondialité : l’humanité s’enrichit de la diversité, et la créolisation encourage le rapport des cultures entre elles.

L’invective du polémiste médiatique révèle deux conceptions opposées : d’un côté, « l’identité- racine », défendue par Eric Zemmour, fondée sur l’enfermement. Impérieuse, destructrice et jalouse, cette conception n’accepte pas la présence de l’autre et repose sur le mythe fantasmé de l’ordre fondateur et premier. D’où sa prétention au droit de conquérir, posséder et dominer.

Lire aussi la tribune : « La posture anticoloniale venue de la métropole nous indigne car elle nous déresponsabilise »

De l’autre, « l’identité-relation », ou identité à racines multiples, liée à la pratique de la créolisation, qui se veut partage et renforcement mutuels. Au mythe sacré de la #liation s’oppose le vécu des contacts. Contre la légitimité transcendante, garante du droit, la circulation nouvelle de l’étendue ; contre la violence du territoire, l’ouverture du lieu.

Histoires et cultures partagées

En 2008, Edouard Glissant salue l’élection de Barack Obama à la présidence des Etats-Unis comme l’imprévisible de la créolisation, qui bouscule les anciens imaginaires. Le pays de la ségrégation raciale est emporté dans la houle des rencontres et des mélanges. Face au danger du repli identitaire, incarné ensuite par Donald Trump, Barack Obama, né à Hawaï, #ls d’un père kényan de religion musulmane et d’une mère blanche du Kansas, tente de faire entrer la géopolitique dans la mondialité : surmonter les antagonismes et réconcilier le passé.

En décembre 2014, Obama déclare aux Cubains « Todos somos americanos », signe d’une autre diplomatie avec La Havane, qui inclut toutes les Amériques. En France, nommer Christiane Taubira garde des sceaux est aussi la marque d’une politique de la relation, qui essaye de dénouer les nœuds qui nous étranglent.

    

Un pays s’enrichit de ses histoires et de ses cultures partagées. Le vivre-ensemble en France amène à soutenir davantage encore une politique des mémoires mêlées : encourager un espace socio- mémoriel de dialogues, où les aects ne soient pas de repli ou de rejet, mais d’empathie commune et de compréhension mutuelle. Sans laisser de côté une langue, sans oublier une tradition. Drames et sourances : contre l’addition de communautés séparées, le partage des mémoires aecte d’un coecient d’ouverture la mise en relation des diérences.

Se créoliser, pour un peuple, signi#e connecter des imaginaires par anités inattendues. Avec la pandémie de Covid-19, de nouvelles solidarités apparaissent : à Braga, dans le nord-est du Portugal, les migrants syriens et africains ont préparé le repas pour les Portugais en quarantaine, touchés par le virus ou par le chômage. Un processus bouleverse la nation par transformation des échanges. Telle serait une politique de créolisation. Et la France y gagnerait.

¶ Aliocha Wald Lasowski est l’auteur d’« Edouard Glissant. Déchiffrer le monde » (Bayard, 300 pages, 21,90 €).


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