ANTILLA MARTINIQUE | Avec vous depuis 1981

 Le fil info

Les sœurs Nardal, aux avant-postes de la cause noire

Les sœurs Nardal, aux avant-postes de la cause noire
juillet 24
08:49 2021
Temps de lecture : 18 minutes

Par

POur. Le Monde.
Au début des années 1930, le salon de Jane et Paulette Nardal, à Clamart, en région parisienne, voit naître les prémices du concept de négritude, qu’Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor s’approprieront et développeront, voilant le rôle des sœurs martiniquaises.

Est-ce là ? Est-ce dans ce bel immeuble Art déco, au 7 de la rue Hébert, à Clamart, que Paulette Nardal a su réunir, dans les années 1930, tout ce qui comptait parmi l’intelligentsia noire de son époque ? Est-ce bien à cette adresse qu’a défilé une foule d’artistes, d’écrivains, de professeurs et de militants français, américains, africains, caribéens ? Les citer tient à la fois de la litanie et de la pléiade. Car ils sont tous venus ou presque, ont poussé à un moment ou à un autre la porte de fer forgé, ces pionniers de la cause noire et de la reconnaissance d’une culture propre issue d’Afrique : Alain Locke, Augusta Savage, Mercer Cook, Countee Cullen, Hale Woodruff, Jean Price Mars, Félix Eboué, René Maran, Claude McKay, Gilbert Gratiant, Clara W. Shepard…

Ces personnalités reconnues aujourd’hui comme défricheuses, à l’heure où des manifestants des deux rives de l’Atlantique crient que « les vies des Noirs comptent » (Black Lives Matter), se sont retrouvées dans les deux pièces communicantes du modeste appartement, à deux pas de la gare de Clamart et à un quart d’heure des cafés de Montparnasse. Elles se sont campées, les dimanches après-midi, dans les confortables fauteuils anglais, une tasse de thé à la main, devant la bibliothèque enfermant leurs ouvrages. Elles se sont rencontrées et parfois affrontées, toutes générations confondues, jusqu’à ce que leur hôtesse donne poliment le signal du départ, à 19 heures. A cet endroit aussi se sont décidés, à partir de 1931, les sommaires de la Revue du monde noir, éphémère publication en français et en anglais, reconnue depuis peu comme un important, si ce n’est fondamental, jalon intellectuel.

Pilier de la négritude

En ce lieu, semble-t-il dans l’appartement du rez-de-chaussée, a été lancé un courant de pensée qui allait s’incarner plus tard dans un mot : la négritude. Car elle a un peu germé ici, cette idée maîtresse, entre un air classique joué au piano par Andrée, la jeune sœur de Paulette, et un negro-spiritual chanté a cappella par les Fisk Jubilee Singers, célèbre groupe vocal américain qui, lors de sa tournée internationale, avait fait le détour par cette anonyme adresse de banlieue.

Elle s’est en partie forgée dans cette cuve à fusion aux atours d’un banal intérieur petit-bourgeois, cette vérité simple, tautologique, que Jean-Paul Sartre définira plus tard comme la « négation de la négation de l’homme noir ». Oui, elle a patiemment mûri là, dans le salon de Paulette Nardal, entre deux conversations et trois controverses, entre quelques strophes déclamées par Claude McKay ou Langston Hughes, à l’oreille attentive de ceux qui allaient devenir leurs émules en poésie et préempter ensuite la paternité et la postérité de cette négritude : Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas.

Lire notre enquête consacrée à Claude McKay :« Romance in Marseille », le roman sauvé de l’oubli

Il aura fallu attendre des décennies pour que la part essentielle prise par Paulette Nardal dans cette gestation soit enfin reconnue. « Marraine de la négritude », la couronne-t-on aujourd’hui. C’est encore dévaloriser le rôle de cette femme. Pilier, potomitan, comme on dit en créole, serait plus juste.

Combien de temps a duré ce qu’on appelle désormais le « salon de Clamart » et que l’intéressée préférait décrire comme un « cercle d’amis » ? Dans les archives de la commune des Hauts-de-Seine, les Nardal apparaissent lors du recensement de 1931, mais pas de 1926 ni de 1936. L’immeuble du 7, rue Hébert (le 5 bis, avant un changement cadastral) a été construit en 1930. Mais certaines sources font remonter les réunions à la fin des années 1920. Il reste donc une large part de mystère. Ce ne serait qu’anecdotique si cette ignorance n’était un révélateur de la longue injustice subie par la Martiniquaise.

Paule, dite « Paulette », Nardal va avoir 24 ans quand elle débarque en 1920 à Paris. Au sortir de la Grande Guerre, la mode est à tout ce qui est « nègre », le mot en usage à l’époque. L’art nègre irradie la peinture contemporaine et la musique. Le Bal nègre de la rue Blomet attire l’avant-garde et la bourgeoisie, pareillement frissonnantes devant la lascivité des danseurs antillais, comme le décrira une habituée des lieux, Simone de Beauvoir, dans La Force de l’âge, en 1960. Les artistes afro-américains, pardon, nègres, sont acclamés sur toutes les planches parisiennes. Sur la scène des Champs-Elysées, la Revue nègre révèle le jazz et Joséphine Baker.

Qui se rappelle alors que ce mot, « nègre », si loué, si moderne, a été enfanté par l’esclavage, aboli en 1848, il y a une génération à peine ? Qui se soucie de l’origine cruelle de ces « blues » en vogue, nés dans les plantations américaines, charriant dans leurs mesures des torrents de larmes et des avalanches de coups de chicotte ? Qui se soucie que ces interprètes viennent d’un pays où la ségrégation est la règle et les lynchages le quotidien ? Qui sait que, dans les colonies françaises, les « civilisés » montrent aux « sauvages » le pire d’eux-mêmes ? Qui se souvient de la dette de sang de la France envers les tirailleurs sénégalais, venus se faire trouer la peau dans les tranchées ? Oubliées, les promesses de respect, d’égards et même de citoyenneté qui leur avaient été faites !

De la servitude à la bourgeoisie

C’est dans ce Paris amnésique, frivole jusqu’au cynisme, que Paulette vient étudier l’anglais à la Sorbonne, où elle affirme être la première étudiante noire. À Fort-de-France, les Nardal sont des gens qui comptent, qu’on salue bien bas en passant devant leur maison, au 83, rue Schœlcher. Dans Et si la mer n’était pas bleue (éditions Caribéennes, 1982), Joseph Zobel, par ailleurs auteur de La Rue Cases-Nègres (Froissart, 1950), décrit cette grande famille à « la marginalité aristocratique ». « Les Nardal, on aurait dit une famille royale d’Afrique, transplantée à la Martinique sans passer par l’esclavage, et qui continuait à défier la colonisation », notait l’écrivain.

Les grands-parents de Paulette sont pourtant nés dans l’asservissement, avant d’être affranchis par les décrets de Victor Schœlcher, en 1848. La famille passe en une génération de la servitude à la bourgeoisie et cultive dès lors un amour démesuré pour cette France qui l’a socialement élevée. Paul, le père de Paulette, a fait des études en métropole à l’Ecole des arts et métiers. Il est ingénieur. Sa mère, née Louise Achille, est professeure de piano et très active dans les œuvres sociales. Elle est aussi descendante d’esclave et la famille Achille garde aujourd’hui comme une inestimable relique l’acte d’affranchissement de leurs ancêtres. Le frère de Louise, Louis Achille, a lui aussi étudié en métropole et est devenu le premier Noir agrégé d’anglais, en 1905.

Le couple Nardal a sept filles : Paule, Emilie, Alice, Jeanne, Lucie, Cécile, Andrée. Paul et Louise les incitent à faire des études supérieures, les initient à la musique, à la peinture, à la danse, au sport, aux langues. Les sœurs apprennent l’anglais lors de séjours linguistiques en Jamaïque. Elles poussent ce goût teinté de snobisme jusqu’à angliciser leur prénom, comme Jeanne devenue Jane, Cécile Cecyl ou Emilie Lily.

Le père leur apprend aussi l’art de marcher, le pas fier, le port altier – hautain, murmure-t-on dans leur dos. En ce début du XXe siècle, on ne s’en presse pas moins aux réceptions des Nardal, comme à celles des Achille, qui habitent à quelques pâtés de maisons de là. Dans ces salons, on chante des airs classiques, en s’accompagnant au piano ou au violon. « Dans les bonnes familles, on ne dansait pas la biguine ! Enfin officiellement ! », racontera Paulette Nardal, dans un livre d’entretiens recueillis entre 1974 et 1976 par un jeune fonctionnaire alors en poste en Martinique, Philippe Grollemund (Fiertés de femme noire, L’Harmattan, 2018).


Jane Nadal dans un jardin. La photo est dédicacée à « Tonton Loulou et aux petits cousins [de la famille Achille] », le 29 janvier 1925. FONDS LOUIS THOMAS ACHILLE

Dans une haute société créole qui tente, par des mariages bien choisis, de « blanchir » sa descendance en pensant effacer l’héritage de l’esclavage, Paul et Louise affectent de se moquer comme d’une guigne de leur complexion foncée. Joseph Zobel encore : « Or les Nardal… Ces gens-là, on aurait cru qu’ils faisaient exprès. Exprès d’être noirs comme ça. (…) Ils restaient noirs comme on ne pouvait pas se le permettre à Fort-de-France. »

Sans grands moyens financiers mais nantie de ce viatique intellectuel et culturel, forte également de cet apprentissage dans l’art de recevoir, Paulette Nardal débarque à Paris. A la Sorbonne, elle propose un mémoire sur La Case de l’oncle Tom, le roman abolitionniste de l’écrivaine américaine Harriet Beecher Stowe, publié en 1852. A ses moments libres, la jeune femme se repaît de concerts, d’expositions, de pièces de théâtre. Elle fait aussi l’apprentissage de la peau : qu’elle essuie des remarques désobligeantes ou recueille des compliments lourdauds, qu’elle soit interpellée par des artistes qui demandent à faire son portrait, elle est renvoyée à une altérité. « C’est en France que j’ai pris conscience de ma différence », dira-t-elle.

Elle rencontre des personnalités, comme René Maran, auteur de Batouala, qu’elle qualifie de « véritable roman nègre », auréolé du prix Goncourt en 1921. La préface du livre, réquisitoire contre les méthodes de la colonisation, a valu à l’écrivain guyano-martiniquais bien des ennuis, et aussi bien des admirations. Son salon du vendredi, rue Bonaparte, est très couru. Paulette Nardal y fait la connaissance de plusieurs membres de la Renaissance d’Harlem, mouvement d’artistes afro-américains qui brandissent la culture comme un outil d’émancipation.

Comme leurs compatriotes Ernest Hemingway, F. Scott Fitzgerald ou Gertrude Stein, ces Noirs sont fascinés par les lumières de Paris et, artistes impécunieux, attirés par la vie bon marché. Ils échappent à l’insupportable joug de la ségrégation, savourant de pouvoir s’attabler à n’importe quelle terrasse de café. Ils comprendront bien vite ce que cette égalité de traitement a de factice, au regard de ce qui se pratique dans les colonies.

Paulette dévore avec avidité et en langue originale toutes les œuvres de ces écrivains, notamment New Negro, une anthologie-manifeste publiée par le philosophe Alain Locke en 1925, qu’elle proposera en vain de traduire aux éditions Payot. Après avoir erré de chambres en pensions parisiennes, elle loue un petit appartement rue Hébert, à Clamart, et commence à recevoir la communauté artistique. L’y rejoignent ses sœurs Cécile, Alice, Jane et Andrée, qui viennent successivement à Paris poursuivre leurs études. Le cousin Louis-Thomas Achille débarque aussi dans la capitale en 1926 et entre en khâgne d’anglais à Louis-le-Grand.

« Loulou », son surnom, figure pour les sœurs Nardal le frère qu’elles n’ont pas eu. Louis-Thomas participe de nombreuses fois aux réceptions de Clamart. Il y entraîne un jeune khâgneux comme lui, Léopold Sédar Senghor, qui y poussera ensuite Aimé Césaire. Louis-Thomas fera le récit de ces dimanches après-midi en 1992, deux ans avant sa mort, dans une préface à la réédition de La Revue du monde noir (Jean-Michel Place) : « On évoquait là l’actualité parisienne ou mondiale, en évitant d’éventuels choix politiques personnels ; on réfléchissait sur les problèmes coloniaux et interraciaux, sur la place croissante prise par les hommes et les femmes de couleur dans la vie française. (…) Les valeurs humaines de la race noire se présentaient comme un patrimoine retrouvé et un trésor à faire connaître. » Le témoin voit émerger devant lui un « humanisme noir ».

Reine sombre

« Une dominante féminine réglait le ton et les rites de ces après-midi conviviaux à l’opposé d’un cercle corporatif ou d’un club masculin », ajoute Louis-Thomas Achille. Paulette excelle en effet dans son rôle de maîtresse de maison. « Son charme jouait le rôle de catalyseur », assure John Paynter, poète afro-­américain qui fréquenta la rue Hébert.

L’anthropologue et militante des droits civiques Eslanda Goode Robeson, dans un article sur Paulette publié en 1930 aux États-Unis dans le magazine littéraire Challenge, décrit une grande (1,76 m) et belle femme, à « la voix basse et douce ». « Elle porte sur elle une dignité calme et généreuse à la manière d’une reine sombre. » Mais la vestale créole sait aussi se mettre en colère. Ainsi quand, au fil d’une discussion animée, le poète martiniquais Gilbert Gratiant vante gauchement ses formes généreuses et la qualifie de Vénus Hottentote…

A Clamart, René Maran, le gouverneur Félix Eboué ou le vénérable Alain Locke, décrit avec affection par Paulette comme un « vieux monsieur qui avait des manières tout à fait XVIIIe siècle », côtoient la jeune garde fraîchement débarquée d’Afrique, d’Amérique ou des Caraïbes, aux idées plus incisives. Paulette Nardal n’oublie pas d’inviter des femmes, comme la sculptrice Augusta Savage ou l’autrice dramatique Shirley Graham.

Si elle est majoritairement noire, l’assistance n’interdit en rien la présence de personnalités blanches : au contraire, Paulette Nardal regrettera toujours qu’il n’y en ait pas eu davantage. Ils sont cependant quelques-uns, Français mais aussi Allemands et même Suédois, à venir partager le thé et les idées. Parmi les assidus figure Louis-Jean Finot, dont le père, Jean, a écrit Le Préjugé des races, un essai qui s’opposait frontalement à l’Essai sur l’inégalité des races humaines, de Gobineau, théorie qui justifiera la colonisation et les pires exactions jusqu’au milieu du XXe siècle.

Louis-Jean est surveillé par la police en raison de ses activités militantes, jugées anticolonialistes. Sa femme est une musicienne noire qui exerce dans des cabarets de Montmartre. Finissant tard la nuit, elle dort parfois dans une chambre en ville. Les rapports des services de renseignement ne manquent pas de dénoncer comme suspect cet abandon du domicile conjugal…

Farce à la Coupole

Dans son salon, Paulette Nardal joue les traductrices, les passeuses d’idées et les diplomates quand les joutes se font par trop orageuses. La jeune femme sert également de guide parisienne à ses invités américains de passage. « Elle arrivait à attirer l’attention des passants… se souvenait le poète John Paynter. Mais c’était une attention polie et une curiosité réservée, Français jusqu’au bout. Cependant, Mlle Nardal ignorait ou faisait mine de l’ignorer. » Toujours cet art de marcher, inculqué à Fort-de-France. « Mon père nous disait que les sœurs créaient un halo autour d’elle », raconte Etienne Achille, le fils de Louis-Thomas.

« Loulou » aimait raconter à ses enfants comment il avait participé avec ses cousines à une petite farce jouée à la Coupole. Feignant de chercher quelqu’un dans le célèbre restaurant, la petite troupe avait lentement fait le tour des tables, en file indienne, les sœurs devant, Louis-Thomas et d’autres garçons à la traîne. Puis elle était ressortie, sans se soucier du silence soudain et des regards interloqués que leur apparition avait provoqués dans l’immense salle.

Paulette fuit les combats idéologiques. Il n’en est pas de même de Jane. En 1923, la cadette a entamé à Paris des études de lettres classiques. En 1925, elle assiste, dans une salle de la Sorbonne, à la soutenance de thèse d’Anna Julia Cooper, qui a alors 66 ans. Née esclave dans une plantation de Caroline du Nord en 1858, elle a, après la guerre de Sécession, suivi un brillant cursus à l’université Columbia de New York, avant de se lancer dans un doctorat au sein de l’université parisienne.

A la fin de la cérémonie, Jane s’approche pour la complimenter. « Une dame de ses amies me demanda si j’allais, moi aussi, faire quelque chose pour mes nègres », raconte Jane dans une lettre à Alain Locke. L’idée fait son chemin, devient mission. En manière d’affirmation, elle commence à arborer dans la rue des tenues colorées et à se couvrir les bras de bracelets tintinnabulants. Elle se trouve un nom de plume à consonance africaine, Yadhé.

En 1928, elle collabore à La Dépêche africaine. Cette revue française, sans appeler à la fin de la colonisation, plaide pour en réformer la pratique et accorder plus de droits aux indigènes. Jane y écrit un article intitulé « L’internationalisme noir ». « Auparavant les Noirs les plus favorables regardaient avec morgue leurs frères de couleur, se croyant sûrement d’une autre essence qu’eux. (…) Des Noirs de toutes origines, de nationalités, de mœurs, de religions différentes sentent vaguement qu’ils appartiennent malgré tout à une seule et même race. »

Elle y défend l’idée d’une identité métissée, d’un « double soi », reprenant à son compte les théories de l’Américain W.E.B. Du Bois contre celles du Jamaïquain Marcus Garvey, qui prône un développement séparé des Blancs et des Noirs et un retour de ces derniers en Afrique. Comme les Noirs d’Amérique se disent Afro-américains, la Française Jane forge le néologisme d’« Afro-latins ». Sans être révolutionnaire, son activisme lui vaut d’être fichée par la police – les activités de Paulette seront également suivies dans des rapports de renseignement alimentés par des mouchards.

Mouvements plus radicaux

L’engagement de Jane va influer sur Paulette qui démarre à son tour une carrière de journalistes dans La Dépêche africaine. En 1931, l’aînée crée son propre titre, La Revue du monde noir, avec un dentiste haïtien, Léo Sajous, un philanthrope qui soigne gratuitement les ouvriers noirs dans son dispensaire parisien. La liste des participants est prestigieuse, de l’anthropologue Leo Frobenius à Félix Eboué, en passant par les écrivains Claude McKay et Langston Hughes. L’aventure ne dure qu’un an et six numéros, faute de moyens. La plupart des habitués du salon y participent, à la notable exception de Césaire, Senghor et Damas, qui ne rendront jamais les articles prévus, assurait Louis-Thomas Achille qui y collabore également.

C’est dans le dernier numéro, en avril 1932, que Paulette Nardal publie un texte titré « Eveil de la conscience de race ». Elle prend à son tour appui sur l’exemple des Afro-américains pour appeler leurs homologues français à exprimer « leur être individuel à la peau noire, sans crainte et sans honte ».

Mais, si elles effraient les autorités, qui jetteront dans l’océan Atlantique les exemplaires destinés aux colonies du numéro quatre, les positions de la revue semblent bien timorées aux yeux d’une nouvelle génération. L’exposition coloniale de 1931, exhibition grandiloquente de l’empire français, marque aussi la naissance de mouvements d’opposition plus radicaux. Les idées d’indépendance gagnent du terrain et le communisme de l’influence. Des publications plus engagées apparaissent. On y fustige des « petits-bourgeois crépus » qui ont « la nostalgie du fouet ». Le Martiniquais René Ménil, qui y a pourtant écrit, taxe La Revue du monde noir de publication « à l’eau de rose » et Aimé Césaire la juge « superficielle ». Il voit dans les Nardal « des gens un peu salonnards ».

Senghor échaudé

Bien des intellectuels, comme Étienne Léro, désertent Clamart et son conformisme supposé. Ils lancent en 1932 un manifeste beaucoup plus incisif, « Légitime Défense », qui moque en creux tout ce que peut représenter Paulette Nardal. Senghor prend à son tour ses distances avec la rue Hébert, mais pour d’autres raisons assure la chronique familiale des Nardal-Achille. Il s’est vu refuser la main d’Andrée, la petite dernière des sœurs Nardal, puis d’Isabelle Achille, la sœur de ­Louis-Thomas, qui se mariera avec… Léon-Gontran Damas.

Rue Hébert, Paulette est de plus en plus esseulée. Son diplôme en poche, Jane est retournée vivre en Martinique dès 1929, avant de passer deux ans au Tchad, et l’aînée perd ce précieux aiguillon intellectuel. Les autres sœurs ne tardent pas à rentrer aux Antilles. Elles se marient (Paulette, elle, restera célibataire). Le frère de cœur, Louis-Thomas Achille, est parti aux Etats-Unis. Il enseigne le français à l’université Howard de Washington puis à Atlanta et vit les humiliations de la ségrégation évoquée dans le salon de Clamart.

Eusebio Fuertes, Louis-Thomas Achille (cousin des sœurs Nardal) et Alain Locke, tous trois professeurs à l’université Howard, dite la « Harvard noire », dans le jardin du Luxembourg, à Paris, en 1932. FONDS LOUIS THOMAS ACHILLE

Dans des lettres à Loulou pleines de désarroi, Paulette se plaint des critiques qui s’abattent sur elle. Son attachement à la culture française lui fait défendre, parfois contre l’évidence, son pays. Sa profonde foi catholique la tient éloignée du marxisme. Elle accepte en 1935 de publier trois articles dans l’hebdomadaire d’extrême droite Je suis partout, où elle critique l’agit-prop des communistes dans l’Empire. Quand l’écrivain jamaïco-américain Claude McKay conseille à Nancy Cunard, poétesse anglaise anarchiste, de rendre visite à Paulette Nardal, il écrit : « Je lui ai parlé de vous dans une lettre. Elle pourrait vous être utile. J’ignore s’il faut que je vous précise qu’il vaudrait mieux ne pas lui tenir un langage trop à gauche. »

De véritables pionnières

En 1935, le trio Senghor, Césaire et Damas créent l’Etudiant noir, revue qui sera ensuite considérée comme la matrice de la négritude. Paulette Nardal y écrit un article sensible, intitulé « Guignol ouolof », où elle relate sa conversation avec un Africain en tenue de général d’opérette qui vend des cacahouètes devant la table d’un café où elle est attablée, en bonne bourgeoise parisienne. A ses remarques gênées, l’autre lui rétorque : « Les Blancs veulent qu’on les fasse rire ; moi, je veux bien, au moins je peux manger. » Elle ne juge pas, ne tire de ses lignes et de cette confrontation que des questionnements. Mais cette ambivalence n’est plus de ce temps.

En 1935, une éphémère union sacrée entre radicaux et modérés se forme après l’invasion de l’Éthiopie par l’Italie mussolinienne. Les intellectuels noirs se retrouvent dans des meetings de soutien à l’empereur chassé. Paulette Nardal se distingue dans ce combat, plaide la cause du Négus jusqu’en Belgique. Mais, dans cette Europe qui a perdu ses illusions et s’apprête à entrer dans la tourmente, qui se soucie de l’Afrique ou de l’émancipation des Noirs ? La mort prématurée d’Andrée, à la fin de l’année, ajoute à la détresse de Paulette. En 1936, on l’a vu, la dernière des Nardal a déménagé, semble-t-il, dans Paris. Le « salon de Clamart » est officiellement clos.

L’Antillaise vit désormais d’articles qu’elle écrit pour Le soir, un modeste journal parisien. Elle est aussi l’attachée parlementaire du député socialiste martiniquais Joseph Lagrosillière puis du député sénégalais Galandou Diouf, avec qui elle fait un bref séjour à Dakar. Elle prépare, dans son île natale, un documentaire financé par Georges Mandel, ministre des colonies, quand survient la déclaration de guerre, en septembre 1939. Elle embarque aussitôt pour la métropole à bord du paquebot Bretagne, qui est torpillé en chemin par un sous-marin allemand. Lors du sauvetage, Paulette se blesse gravement et est soignée pendant un an à Plymouth, en Angleterre.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi « La mémoire de l’esclavage ne devrait pas tomber dans le champ des provocations »

Physiquement diminuée, marchant avec difficulté, elle revient en Martinique pendant la guerre. En 1945, le droit de vote des femmes à peine acquis, elle lance dans l’île un éphémère parti, le Rassemblement féminin, et une fugitive revue féministe, La Femme dans la cité. Farouchement hostile à l’indépendance, elle se retrouve en butte à Aimé Césaire. Son passé militant lui vaut aussi la méfiance de l’administration coloniale. Elle revient à la culture, crée une chorale créole, La Joie de chanter. Et sombre dans l’oubli. Comme un symbole, la disparition de toutes les archives familiales, dont celles du salon de Clamart, dans l’incendie de la maison de la rue Schœlcher, en 1956, devient l’autodafé d’une vie hors du commun.

Paulette gardera toujours l’amertume d’avoir été écartée du grand cycle de la négritude. Elle l’écrira en 1963 à l’historien Jacques Hymans, qui préparait alors une biographie de Senghor. Césaire, Damas et Senghor « ont repris les idées que nous avons brandies et les ont exprimées avec beaucoup plus d’étincelles et de brio. Nous n’étions que des femmes, mais de véritables pionnières. Nous leur avons indiscutablement ouvert la voie. »

Et à Philippe Grollemund, elle lâche : « Césaire et Senghor ne se sont pas conduits vis-à-vis de moi d’une façon très correcte, alors qu’ils m’avaient connue à Paris sur ces sujets et estimaient que ce n’était pas la peine de mentionner mon action. Il est peut-être bon, même si cette influence n’a pas été, à leur avis, décisive, de leur rappeler que ces idées ont eu des promotrices qui, malheureusement, étaient des femmes. »

« La négritude aura été fondée sur l’oubli, voire la négation, de ce côté informel et surtout féministe des Nardal et du salon. » Brent Hayes Edwards

Il faudra attendre les années 1960 pour que Léopold Sédar Senghor reconnaisse l’influence intellectuelle de Paulette Nardal. Mais Aimé Césaire gardera toujours ses distances. Évoquant ses souvenirs parisiens devant la politologue réunionnaise Françoise Vergès, il balaiera d’un revers l’épisode de Clamart : « Deux Martiniquaises, les sœurs Nardal, tenaient alors un grand salon. Senghor le fréquentait régulièrement. Pour ma part, je n’aimais pas les salons – je ne les méprisais pas pour autant –, et je ne m’y suis rendu qu’une ou deux fois, sans m’y attarder. »

Mais, à en croire certains biographes et, surtout, à écouter à la fin de sa vie, Pierre Aliker, qui fut son fidèle compagnon de route et le rencontra… chez Paulette Nardal, l’écrivain fut plus assidu qu’il ne le dit. De fait, Césaire, ce pur esprit, ne s’est jamais senti à l’aise avec les mondanités et la frivolité qu’elles génèrent parfois. « Paulette disait qu’il ne savait pas danser… », rappelle Etienne Achille. D’origine modeste, il souffrait en outre d’un complexe de classe envers les Nardal. « La politique les a beaucoup séparés. J’ai un jour discuté pendant vingt minutes avec Aimé Césaire, je n’ai pas réussi à lui faire sortir deux mots sur Paulette », assure aujourd’hui Philippe Grollemund.

La reconnaissance ne viendra pour Paulette Nardal qu’après sa mort, le 16 février 1985. La Belge Lilyan Kesteloot, le Français Michel Fabre et une poignée d’autres ont bien tenté de ressusciter de son vivant cette figure de la négritude, le plus souvent en dehors du monde académique. Christiane Eda-Pierre, fille d’Alice Nardal, et cantatrice mondialement connue qui vient de s’éteindre, s’est aussi employée à entretenir la mémoire et le rôle des sœurs. Les enfants de Louis-Thomas Achille, Dominique, Jean-Louis, Maggy et Etienne, y travaillent à leur tour, menant un travail de bénédictin dans les archives profuses de leur père.

Mais c’est d’outre-Atlantique qu’est venue la réhabilitation. Au début des années 2000, plusieurs universitaires, issus de ces blacks studies qui inspirent encore en France la méfiance, ont croisé le personnage, au hasard d’autres recherches. « L’internationalisme noir », rédigé en 1928 par Jane, ou « L’éveil de la conscience de race », publié en 1932 par Paulette, sont devenus objets d’étude. Leur défense des femmes noires, doublement victimes du racisme et du machisme, est aujourd’hui considérée comme novatrice.

De Brent Hayes Edwards, professeur à l’université Columbia, à Jennifer Anne Boittin, de l’université de Pennsylvanie, en passant par Tracy Denean Sharpley-Whiting, de l’université Vanderbilt, Robert P. Smith, de Rutgers, Emily Musil Church, de Johns Hopkins, les Américains replacent le salon de Clamart, La Revue du monde noir et les sœurs Nardal à leur juste place. Si on révère les pères de la conscience raciale « dans un discours très masculin », constate Brent Hayes Edwards, on en oublie les mères. « La négritude aura été fondée sur l’oubli, voire la négation, de ce côté informel et surtout féministe des Nardal et du salon », ajoute le chercheur, dont les travaux ont eux aussi buté sur l’absence de sources.

Au Panthéon

En France, alors que depuis longtemps tous les protagonistes sont morts, les sœurs Nardal émergent peu à peu. Des jeunes universitaires, comme Eve Gianoncelli, travaillent à leur tour sur leur rôle. Une nouvelle réédition de La Revue du monde noir est attendue. Paulette et Jane figurent sur la liste de 368 noms établie par l’historien Pascal Blanchard à l’intention des maires souhaitant baptiser des rues avec des personnalités issues de la diversité. Une place Paulette-Nardal existe désormais à Fort-de-France, un jardin Jane-et-Paulette-Nardal à Paris, une allée Paulette-Nardal à Clamart. Une pétition circule pour l’entrée de cette dernière au Panthéon.

« J’ai été frappée par l’importance qu’elles avaient eue dans le mouvement de la négritude, même si leurs contributions ont été marginalisées », résume Tracy Denean Sharpley-Whiting. Comme au temps des Lumières, il aura fallu cette forme démodée du salon pour que des femmes puissent participer à la vie des idées. L’écrivaine Maryse Condé ne le disait pas autrement en 2004 dans Paulette Nardal, la fierté d’être négresse, un beau documentaire-hommage de Jil Servant : « Elles ont voulu être des intellectuelles. C’était en fait un domaine réservé aux hommes. Alors on ne leur permettait pas d’entrer dans ce terrain qui les fascinait. » Les y voilà enfin, de plain-pied.


Warning: count(): Parameter must be an array or an object that implements Countable in /homepages/39/d698375107/htdocs/backup2311/wp-content/themes/legatus-theme/includes/single/post-tags.php on line 5
Partager

Articles semblables

0 Commentaires

Aucun commentaire encore!

Il n'y a aucun commentaire pour le moment, voulez-vous en ajouter un?

Ecrivez un commentaire

Ecrivez un commentaire

Laissez votre commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :