À l’horizon 2040, la Guadeloupe et la Martinique se trouvent face à une alternative historique qui engage bien davantage que leur avenir économique immédiat. Soit elles acceptent de prolonger un modèle économique et social à bout de souffle, hérité de la départementalisation, fondé sur la consommation importée, l’emploi public et les transferts financiers, soit elles s’engagent résolument dans une stratégie d’industrialisation capable de refonder durablement leur modèle économique, social et symbolique.
Cette urgence apparaît avec une acuité particulière à la lumière de l’affaiblissement spectaculaire du tissu productif local. La hausse de 39,2 % des défaillances d’entreprises en une seule année, le taux de liquidation de 72 % des sociétés ayant saisi le tribunal mixte de commerce de Pointe-à-Pitre en 2025 et la progression continue des procédures collectives depuis la crise sanitaire traduisent une réalité brutale : l’économie guadeloupéenne ne produit plus suffisamment de valeur pour se maintenir elle-même.
L’épuisement d’un modèle économique à bout de souffle
Cette crise n’est pas conjoncturelle. Elle est structurelle. Elle révèle l’épuisement d’un modèle économique incapable de résister aux chocs sanitaires, climatiques, financiers ou technologiques. La dépendance aux importations, la faiblesse de la production locale et l’hypertrophie du secteur tertiaire administré constituent désormais moins des amortisseurs que des facteurs de vulnérabilité.
L’absence de socle industriel, racine de la fragilité structurelle
Cette fragilité s’explique en grande partie par l’absence d’un véritable socle industriel, perdu avec la disparition des grandes unités sucrières de type industriel. L’histoire économique mondiale montre que le développement durable des sociétés ne s’est jamais appuyé sur l’agriculture seule. Partout, le transfert progressif vers l’industrie, puis vers les services à forte valeur ajoutée, a permis de créer des cycles vertueux de croissance, d’innovation et de redistribution.
Aujourd’hui, l’agriculture ne représente plus qu’une part marginale du PIB dans les économies développées et intermédiaires. La Guadeloupe n’échappe pas à cette tendance, avec à peine 3 % de sa population active employée dans ce secteur. Continuer à présenter l’agriculture comme moteur central du développement relève désormais d’un contresens historique et économique.
Agriculture : sécurité alimentaire, pas moteur de développement
Pour autant, l’enjeu n’est pas d’abandonner toute ambition agricole, mais de la repositionner. Dans des territoires qui importent entre 70 % et 90 % de leurs besoins alimentaires, la priorité doit être la sécurité alimentaire de base, appuyée sur des formes adaptées de production locale, comme le retour aux jardins créoles.
Mais cette agriculture de proximité ne saurait, à elle seule, constituer un levier de développement massif ni un socle d’emplois durables. La création de richesse passe nécessairement par la transformation locale, l’innovation et l’exportation.
Créer de la valeur : l’industrialisation comme nécessité
L’industrialisation ne relève pas d’un choix idéologique, mais d’une nécessité stratégique. Elle seule permet de financer un modèle social, des infrastructures modernes et des politiques publiques ambitieuses. Transformer localement les matières premières, monter en gamme et capter la valeur ajoutée constitue le cœur de toute trajectoire de développement soutenable.
UE–Mercosur : d’une menace perçue à un levier stratégique
C’est dans cette perspective que l’accord entre l’Union européenne et le Mercosur prend une dimension stratégique majeure à l’horizon 2040. Longtemps abordé sous un prisme défensif, centré sur la concurrence agricole, cet accord peut devenir un levier de réindustrialisation s’il est analysé à l’aune des réalités ultramarines.
Les pays du Mercosur disposent de capacités agricoles considérables, capables de fournir des matières premières à coûts compétitifs. Dans un contexte de recomposition des chaînes de valeur mondiales, cette possibilité ouvre un champ inédit de développement.
Importer pour transformer : capter la valeur ajoutée
Importer pour transformer constitue un changement de paradigme profond. Il ne s’agit plus de subir l’importation de produits finis, qui alimente la vie chère et entretient la dépendance, mais de capter la valeur ajoutée au stade industriel.
Des unités agro-industrielles modernes, automatisées et intégrant l’intelligence artificielle pourraient produire pour le marché local à des coûts maîtrisés, tout en développant des filières d’exportation vers la Caraïbe et l’Europe.
Plateforme agro-industrielle caribéenne : une ambition réaliste
Ce modèle repositionnerait la Guadeloupe et la Martinique comme plateformes agro-industrielles au carrefour de l’Europe et de l’Amérique du Sud, capables de drainer une partie de l’épargne locale estimée à près de 5 milliards d’euros et de jouer un rôle actif dans les échanges régionaux.
Transition énergétique et intelligence artificielle : un choc inévitable
Cette stratégie prend une importance accrue dans le contexte de la transition énergétique (géothermie, hydrogène) et de la révolution de l’intelligence artificielle. Le modèle social issu de la départementalisation repose largement sur l’emploi public et un tertiaire protégé, aujourd’hui directement menacé par l’automatisation.
Les salariés, en particulier les femmes, sont exposés à un risque d’obsolescence rapide de leurs compétences, avec en perspective des dispositifs de subsistance qui acteraient un renoncement collectif à l’emploi productif.
Industrialiser pour éviter le déclassement social
L’industrialisation offre une alternative crédible à cette trajectoire de déclassement. Les emplois industriels et techniques, bien que transformés par l’automatisation, restent moins facilement substituables et génèrent des externalités positives durables, tout en élargissant l’assiette fiscale indispensable au financement du modèle social.
Logistique et normes : des contraintes transformables
Les objections logistiques et sanitaires méritent d’être prises au sérieux, mais non figées comme des fatalités. Les coûts portuaires élevés sont moins la cause que la conséquence de l’absence de volumes industriels. Les grands hubs ne naissent pas compétitifs : ils le deviennent par la concentration de flux productifs.
De même, les normes sanitaires ne constituent pas un verrou juridique, mais un enjeu organisationnel. La traçabilité, les audits fournisseurs et la contractualisation peuvent transformer la contrainte réglementaire en avantage compétitif.
Automatisation et emploi : une mutation, non une disparition
L’automatisation ne signifie pas destruction brute d’emplois, mais transformation qualitative du travail. Une filière industrielle, même robotisée, génère des emplois indirects, techniques et qualifiés bien plus structurants que le tertiaire administratif menacé par l’IA.
Changer de paradigme pour redevenir productif
L’absence actuelle de projet industriel opérationnel est le produit de décennies de renoncement stratégique. Aucune trajectoire de réindustrialisation n’a commencé dans des conditions idéales. Elles ont été construites par l’investissement, la planification et la volonté politique.
Jeunesse, violence et vide productif : un lien structurel
Au-delà de l’économie, l’industrialisation pose un enjeu social majeur. La montée de la violence juvénile et des économies informelles est avant tout le symptôme d’une absence de perspectives productives et d’un vide de projection collective.
Réindustrialisation et dignité sociale
L’usine, l’atelier ou la plateforme logistique sont aussi des lieux de socialisation, de transmission des savoir-faire et de reconnaissance sociale. En redonnant une place centrale au travail productif, l’industrialisation restaure le lien entre effort individuel et utilité collective.
Production et identité : sortir de la surenchère symbolique
Les sociétés qui produisent n’ont plus besoin de compenser leurs fragilités économiques par une surenchère mémorielle ou identitaire. L’identité cesse d’être défensive pour redevenir une expression apaisée de la contribution au monde.
2040 : refonder le contrat social par la production
À l’horizon 2040, industrialiser la Guadeloupe et la Martinique ne revient pas seulement à changer de modèle économique, mais à refonder le contrat social. Entre dépendance passive et construction d’un appareil productif imparfait mais évolutif, l’industrialisation apparaît non comme un pari idéologique, mais comme une nécessité historique.
Jean-Marie Nol, économiste et juriste en droit public




