Après Khamenei : les Gardiens de la Révolution au cœur de l’avenir du régime iranien
La disparition du Guide suprême Ali Khamenei ouvre une période d’incertitude politique en Iran. Dans cette phase de transition, une institution apparaît plus déterminante que jamais : le Corps des Gardiens de la révolution islamique.
Pendant plus de trois décennies, Ali Khamenei a incarné la continuité du pouvoir en Iran. Successeur de l’ayatollah Ruhollah Khomeini depuis 1989, il avait progressivement consolidé un système politique où l’autorité religieuse, la sécurité intérieure et la stratégie régionale étaient étroitement liées. Sa disparition marque donc bien davantage que la fin d’un leadership personnel : elle ouvre une séquence où l’équilibre réel du pouvoir au sein de la République islamique pourrait être redéfini.
Dans cette période charnière, une institution apparaît comme le véritable centre de gravité du système politique iranien : le Corps des Gardiens de la révolution islamique, souvent appelé les Pasdarans. Créée en 1979 pour protéger la révolution islamique, cette organisation n’a cessé de se transformer au fil des décennies. Elle n’est plus seulement une force militaire parallèle à l’armée régulière. Elle constitue aujourd’hui un appareil politico‑militaire doté d’une influence économique et stratégique considérable.
Les Gardiens de la Révolution disposent d’abord d’une puissance militaire autonome. Ils contrôlent les forces terrestres du CGRI, une marine spécialisée dans la guerre asymétrique dans le Golfe persique, et surtout la force aérospatiale chargée du programme de missiles balistiques iraniens. À ces structures s’ajoute la Force Al‑Qods, unité responsable des opérations extérieures, qui coordonne les relations avec plusieurs organisations alliées dans la région. Enfin, la milice Basij complète cet appareil en assurant la mobilisation idéalogique et la surveillance interne de la société.
Mais la singularité des Pasdarans tient aussi à leur poids économique. Au fil des années, ils ont constitué un véritable empire industriel et financier. Leur conglomérat Khatam al‑Anbia est impliqué dans des projets d’infrastructures, d’énergie et de construction dans tout le pays. Les Gardiens de la Révolution possèdent également des participations dans des secteurs clés comme les hydrocarbures, les télécommunications, les transports et la logistique portuaire. Cette présence économique leur assure des ressources financières considérables et une autonomie vis‑à‑vis du pouvoir gouvernemental.
À cette puissance militaire et économique s’ajoute une influence politique croissante. De nombreux anciens commandants occupent aujourd’hui des postes de premier plan dans l’administration, les institutions et les entreprises publiques. Au fil du temps, les Pasdarans ont ainsi tissé un réseau d’influence qui traverse l’ensemble de l’État iranien. Pour certains observateurs, la République islamique fonctionne désormais comme une véritable « république des Pasdarans », où l’élite militaire idéologique pèse fortement sur les orientations stratégiques du pays.
La politique régionale de l’Iran reflète largement cette évolution. Plutôt que d’intervenir directement avec des forces conventionnelles, Téhéran privilégie une stratégie d’influence indirecte. Les Gardiens de la Révolution jouent un rôle central dans ce dispositif, notamment à travers la Force Al‑Qods, qui entretient des relations étroites avec plusieurs mouvements armés au Moyen‑Orient. Cette architecture d’alliances est souvent décrite comme « l’axe de la résistance », destiné à contenir l’influence des États‑Unis et d’Israël dans la région.
La disparition d’Ali Khamenei intervient donc à un moment particulièrement sensible. La Constitution iranienne prévoit que la succession du Guide suprême soit décidée par l’Assemblée des experts, une institution religieuse chargée de désigner le nouveau chef du système politique. Mais dans la pratique, la capacité de cette assemblée à imposer un choix sans l’accord des principaux centres de pouvoir reste incertaine.
Dans ce contexte, les Gardiens de la Révolution pourraient jouer un rôle déterminant dans la transition politique. Leur influence au sein des institutions, leur contrôle de capacités militaires stratégiques et leur poids économique en font un acteur incontournable. Sans leur soutien, aucune succession ne pourra réellement s’imposer durablement.
Pour autant, cette montée en puissance des Pasdarans ne signifie pas nécessairement l’émergence d’une dictature militaire classique. Le système iranien demeure structuré par une interaction complexe entre institutions religieuses, structures sécuritaires et réseaux économiques. La transition ouverte par la disparition de Khamenei pourrait donc conduire soit à un renforcement du pouvoir des Gardiens de la Révolution, soit à une recomposition plus large du système.
Une chose est certaine : comprendre l’Iran d’aujourd’hui suppose de regarder au‑delà des figures visibles du pouvoir. Depuis plusieurs années déjà, les Gardiens de la Révolution constituent l’un des véritables centres de décision du régime. Dans la période d’incertitude qui s’ouvre, leur rôle pourrait devenir encore plus central dans la définition de l’avenir politique et stratégique de la République islamique.