Une deuxième année décisive
L’Union européenne vient d’entamer la deuxième année de son programme Gateway, un dispositif qui vise à soutenir le développement de nouvelles filières durables dans la Caraïbe. Parmi les secteurs identifiés, la valorisation des algues figure désormais au premier plan. Bruxelles considère la Grenade comme un territoire stratégique pour devenir une plateforme de centralisation entre les pays collecteurs et les entreprises internationales spécialisées dans la transformation.
La Grenade, future plaque tournante
L’île, déjà dotée d’infrastructures portuaires adaptées et d’une position géographique au carrefour des Petites Antilles, apparaît comme un hub naturel pour organiser la filière. Le schéma envisagé par l’UE consiste à regrouper les flux d’algues collectées dans les différents États et territoires voisins, avant de les rediriger vers des acteurs industriels capables d’en tirer une valeur ajoutée — dans les secteurs de la cosmétique, de l’agroalimentaire, des biotechnologies ou encore de l’énergie.
Des opportunités mais aussi des risques
Pour la Région caraïbe, l’enjeu est double : transformer une nuisance écologique en ressource économique et garantir que la valeur créée revienne aux territoires producteurs. Le souvenir des précédents épisodes d’exploitation de ressources naturelles, souvent accaparées par des entreprises extérieures, incite à la vigilance. Les autorités locales insistent sur la nécessité d’un cadre équitable afin que la filière profite aux pêcheurs, aux collecteurs et aux communautés qui vivent directement avec l’impact des algues.
Une filière à inventer
Le potentiel économique est réel. Les algues, dont les échouages massifs pèsent lourdement sur les littoraux antillais, peuvent être transformées en fertilisants, en compléments alimentaires ou encore en biomatériaux. Mais la filière reste encore à inventer : collecte, stockage, transport, recherche scientifique et industrialisation doivent être structurés dans une logique régionale. Le rôle de la Grenade comme plateforme centrale pourrait accélérer cette organisation, à condition que les partenariats publics et privés soient équilibrés.
Martinique et Guadeloupe en première ligne
Pour la Martinique et la Guadeloupe, qui subissent de plein fouet les vagues de sargasses depuis plus d’une décennie, l’enjeu est crucial. Chaque année, ces territoires consacrent plusieurs dizaines de millions d’euros à la collecte et au traitement d’algues qui, jusqu’ici, représentaient davantage un fardeau sanitaire et économique qu’une opportunité. L’idée de transférer une partie des flux vers la Grenade pourrait soulager la logistique locale, mais elle soulève aussi une inquiétude : que la valeur ajoutée générée par la transformation industrielle échappe aux Antilles françaises.
Les élus et les associations professionnelles plaident donc pour que des unités locales de prétraitement ou de valorisation intermédiaire soient créées en Guadeloupe et en Martinique, afin que l’économie générée par la filière bénéficie directement aux territoires affectés. L’expérience des filières canne à sucre ou banane, souvent contrôlées par de grands groupes extérieurs, sert de contre-exemple.
Un enjeu régional et diplomatique
Au-delà de la seule dimension économique, le programme Gateway illustre l’ambition de l’UE de renforcer son influence dans la Caraïbe, dans un contexte de rivalité accrue avec la Chine et les États-Unis. En soutenant une filière innovante, Bruxelles cherche à montrer que sa coopération ne se limite pas à l’aide au développement, mais qu’elle peut offrir de véritables perspectives de croissance durable. Pour les États caribéens, il s’agit d’une opportunité à saisir, tout en affirmant leur souveraineté sur la gestion des ressources naturelles.
Les algues, une ressource en pleine expansion
- Volume d’échouages : selon l’Université de Floride et la NASA, plus de 24 millions de tonnes de sargasses dérivent chaque année dans l’Atlantique et la mer des Caraïbes.
- Marché mondial : la valorisation des algues est estimée à plus de 17 milliards d’euros en 2024, avec une croissance annuelle prévue de 9 % d’ici 2030.
- Applications : 40 % pour l’agroalimentaire (gélifiants, compléments), 30 % pour l’agriculture (engrais, bio-stimulants), 20 % pour la cosmétique et la santé, 10 % pour l’énergie et les biomatériaux.
- Caribean impact : les coûts de nettoyage et de collecte des sargasses dépassent déjà 120 millions d’euros par an pour l’ensemble des territoires caribéens.



