En Martinique, les violences sur ascendants demeurent largement invisibles, alors même qu’elles constituent une réalité préoccupante au sein des dynamiques familiales. Longtemps absorbée dans la catégorie plus large des violences intrafamiliales, cette question peine encore à émerger dans le débat public.
Pourtant, les professionnels du social, de la santé et du juridique soulignent depuis plusieurs années la montée de situations complexes mêlant dépendance économique, fragilité psychologique, isolement des personnes âgées et tensions intergénérationnelles.
En Martinique, la compétence de protection sociale relève de la Collectivité Territoriale de Martinique (CTM), qui centralise l’ensemble des dispositifs d’accompagnement et de prévention. Les services sociaux, confrontés à l’évolution démographique — une population vieillissante, un taux de dépendance élevé et des réseaux familiaux fragmentés —, alertent sur la multiplication de formes de violences souvent difficiles à signaler : pressions économiques, dégradations matérielles, insultes, menaces, agressions, voire privations de soins.
Le phénomène s’inscrit dans un contexte historique particulier.
L’histoire martiniquaise, marquée par l’esclavage et par des structures familiales longtemps bousculées par la précarité sociale et l’émigration, a façonné des rapports d’autorité et des responsabilités familiales parfois chargés d’ambiguïtés. Les tensions liées aux héritages, aux biens familiaux indivis ou à la cohabitation contrainte dans un marché immobilier saturé figuraient déjà dans les signalements traités par les services sociaux dès les années 1980. Mais c’est depuis la vieillesse accélérée de la population que ces violences prennent une dimension nouvelle.
Selon les acteurs de terrain, la difficulté majeure reste la honte et la loyauté familiale, qui dissuadent les victimes — souvent des parents âgés — de porter plainte. Les travailleurs sociaux constatent aussi que certains auteurs sont eux-mêmes fragilisés : soins insuffisants, addictions, précarité financière ou souffrance psychologique. Cette réalité rend indispensable une prise en charge globale, combinant prévention, protection et accompagnement.
Si les outils juridiques existent — dépôt de plainte, ordonnances de protection, interventions des équipes médico-sociales —, leur mobilisation reste moins fréquente que dans les cas de violences conjugales.
Les professionnels plaident pour un renforcement de la formation, une meilleure identification des signaux faibles et une articulation plus fluide entre la CTM, les forces de l’ordre et les structures associatives. Un bilan partagé par les juristes locaux, qui soulignent la nécessité d’un cadre statistique fiable, aujourd’hui encore très lacunaire en Martinique.
À -l’heure où le vieillissement de la population s’accélère, la Martinique ne peut esquiver ce sujet longtemps tabou.
Mettre en lumière les violences sur ascendants n’a pas pour but de stigmatiser les familles, mais de reconnaître une réalité sociale émergente et de donner aux victimes comme aux professionnels les moyens d’agir efficacement. Il s’agit, au fond, de redonner toute sa place à la dignité humaine au sein de relations familiales parfois bouleversées par la fragilité et la dépendance.




