Los Angeles Times
Traduit de l’anglais
À l’heure où le président américain remet sur pied des statues de chefs confédérés, un musée de Los Angeles propose un parcours audacieux à partir de statues déboulonnées. Ces reliques d’une Amérique raciste sont confrontées à d’autres images et, parfois, présentées sens dessus dessous. L’exposition du moment aux États-Unis, racontée par le “Los Angeles Times”.
Les monuments confédérés se trouvent au cœur des guerres culturelles qui secouent les États-Unis. Depuis 2015, plus de 150 statues et monuments ont été aspergés de peinture, dégradés ou abattus par des protestataires. Mais avec le retour de Trump à la Maison-Blanche, certaines de ces œuvres honorant des leaders des États esclavagistes qui firent sécession en 1861 sont réinstallées dans l’espace public. C’est le cas d’une statue du général confédéré Albert Pike, qui a retrouvé sa place au Judiciary Square de Washington en octobre, ou du Reconciliation Monument, qui doit retourner au cimetière d’Arlington, en Virginie.
Voilà le climat très tendu dans lequel s’ouvre “Monuments”. Cette exposition audacieuse présente une dizaine de statues déboulonnées, dont certaines mesurant plus de 4 mètres de hauteur. Coorganisée par le Museum of Contemporary Art (Moca) et The Brick, à Los Angeles, “Monuments” sera visible jusqu’au 3 mai 2026.
« La situation politique nous rattrape »
Initialement prévue il y a deux ans, l’exposition était pensée dans un paysage politique très différent. « Tout le monde pense que nous organisons cette exposition en réaction aux politiques actuelles, mais en réalité c’est la situation politique qui nous rattrape », explique Bennett Simpson, conservateur du Moca, qui a coorganisé l’événement avec Hamza Walker, directeur du Brick, et l’artiste Kara Walker.
Le débat public sur les droits civiques est explosif, exacerbé par l’administration Trump, qui minimise l’importance de l’esclavage dans l’histoire américaine et menace de retirer des œuvres d’art traitant du sujet des musées du Smithsonian et des parcs nationaux. Dans ce contexte, l’exposition, qui met face à face statues déboulonnées et œuvres d’une rare force émotionnelle, prend une résonance particulière.
Dialogue des images
La statue Femmes confédérées du Maryland, érigée à Baltimore, représente deux femmes dont l’une tient un soldat tombé au combat, évoquant la Pietà de Michel-Ange. Au Moca, elle fait face à une série de portraits de Jon Henry montrant des mères noires tenant leurs fils dans des paysages urbains.
La statue du président confédéré Jefferson Davis, couverte de peinture, et celle du général Robert E. Lee, taguée de slogans comme “Protect Black Women”, sont présentées telles qu’elles ont été retirées de Richmond et de Charlottesville. Dans une salle, la statue couchée de Davis est placée à côté d’une série de portraits du Ku Klux Klan captés par Andres Serrano.
« Monuments » accueille aussi la statue du juge Roger B. Taney, auteur de l’arrêt Dred Scott en 1857 déclarant qu’un esclave ne pouvait être citoyen. Elle est exposée à côté de celle de Josephus Daniels, instigateur du massacre de Wilmington en 1898. Ces deux figures racistes font face à un mur de portraits de Caroline du Nord réalisés en 1910 par Hugh Mangum, qui travaillait dans un studio mixte en plein Sud ségrégationniste.
Un débat toujours vif
L’idée de l’exposition est née en 2015, après la fusillade raciste de Charleston qui a ravivé la contestation contre les monuments confédérés. Que faire de ces statues ? Les laisser ? Les détruire ? Les commissaires ont choisi d’en faire des objets d’étude artistique.
La plupart des statues retirées ont simplement été stockées, parfois sous des bâches dans des stations d’épuration ou entreposées parmi du matériel municipal. Leur transport vers Los Angeles fut complexe, entouré de précautions et de garanties juridiques.
“Une provocation esthétique”
Une seule œuvre a été modifiée : la sculpture Unmanned Drone de Kara Walker, présentée au Brick. L’artiste a découpé au plasma une statue équestre de Stonewall Jackson pour recomposer une créature difforme et saisissante : cheval en avant, sabre au sol, visage disloqué, membres dissociés. « Idéologiquement, c’est une provocation ; esthétiquement, c’est une provocation », résume Hamza Walker.
Cette statue, devenue “dynamite” après les événements de Charlottesville, symbolise la chute définitive des idoles confédérées. « Le masque est tombé. Ces statues sont toxiques », observe Walker.
En 2023, la ville de Charlottesville a donné sa statue de Lee à l’African American Heritage Center, qui prévoit de la refondre pour en faire une nouvelle œuvre.
Conclusion
L’œuvre de Kara Walker détourne désormais le regard de Stonewall Jackson pour le ramener vers son cheval, Little Sorrel, figure mythifiée du Sud. « Que faire d’un objet pareil ? Voilà ce que nous avons voulu en faire », conclut Hamza Walker.
Jessica Gelt
Los Angeles Times




