Adapter les principes de la conduite stratégique par le travail aux Antilles impose de partir d’un héritage historique singulier : celui de l’esclavagisation, qui a profondément marqué le rapport au travail, à l’autorité et à l’organisation collective. Contrairement aux sociétés industrielles européennes où le travail s’est progressivement imposé comme vecteur d’émancipation, de reconnaissance sociale et de droits, le travail forcé aux Antilles s’est longtemps confondu avec la violence, la déshumanisation et l’exploitation.
Cette mémoire longue n’est pas un simple résidu du passé.
Elle continue d’imprégner les représentations sociales contemporaines. Le travail y est souvent perçu comme une contrainte imposée de l’extérieur, rarement comme un espace d’autonomie, de créativité ou de pouvoir d’agir. Cette défiance diffuse explique en partie les difficultés persistantes à mobiliser durablement les collectifs de travail autour de projets de transformation, qu’ils soient économiques, administratifs ou entrepreneuriaux.
Dans ce contexte, remettre le travail au centre de la stratégie ne peut se faire par simple transposition de modèles hexagonaux.
Cela suppose un changement de paradigme :
faire du travail un espace de réappropriation collective et de réparation symbolique. Le premier enjeu est de rompre avec toute forme de management descendant et prescriptif, perçu comme une réactivation des rapports de domination hérités. Aux Antilles, la stratégie ne peut pas précéder le travail réel : elle doit émerger de lui.
Le dialogue professionnel prend ici une dimension particulière.
Il ne s’agit pas seulement d’un outil de performance, mais d’un instrument de reconnaissance. Parler du travail, de sa qualité, de ses contraintes et de son sens, c’est redonner une dignité à l’expérience vécue des travailleurs. Instituer des espaces où les salariés, agents ou producteurs peuvent décrire leur travail réel, proposer des améliorations et participer aux décisions, revient à inverser une logique historique d’invisibilisation du travail contraint.
La responsabilisation ne peut être décrétée ; elle doit être construite.
Cela implique de sécuriser les parcours, de garantir des droits sociaux solides et de dissocier clairement l’exigence de performance de toute logique de culpabilisation. Dans des sociétés marquées par la mémoire de l’exploitation, l’autonomie ne peut exister sans protection. C’est pourquoi la protection sociale, souvent critiquée comme facteur d’assistanat, doit être reconsidérée comme une condition préalable à l’engagement et à l’initiative.
Le rôle du management est également à repenser. Aux Antilles, le manager ne peut être uniquement un contrôleur ou un évaluateur. Il doit devenir un médiateur culturel et social, capable de traduire la stratégie en enjeux concrets de travail, mais aussi de faire remonter les réalités du terrain vers les centres de décision. Cette fonction de médiation est essentielle pour réconcilier travail et confiance, dans des contextes où l’autorité reste souvent perçue comme illégitime.
Enfin, l’intelligence artificielle et les outils numériques peuvent jouer un rôle d’appui. À condition de ne pas reproduire des formes de dépossession. Utilisés pour objectiver les contraintes, documenter le travail réel et soutenir la décision collective, ils peuvent renforcer la capacité d’agir des collectifs. Utilisés comme instruments de contrôle ou de substitution au jugement humain, ils risqueraient au contraire de raviver les peurs liées à l’aliénation.
Adapter la conduite stratégique par le travail aux Antilles revient donc à faire du travail un levier d’émancipation postcoloniale.
Il ne s’agit pas seulement d’améliorer la performance économique ou administrative, mais de contribuer à une reconstruction du lien social, de la confiance collective et du sens de l’action. Dans des sociétés héritières de l’esclavagisation, remettre le travail au centre n’est pas un choix technique : c’est un acte politique et historique.
Jean-Paul BLOIS




