Présenté comme un affrontement binaire entre ouverture et protection, le débat sur l’accord commercial entre l’Union européenne et le MERCOSUR tend à occulter une réalité pourtant centrale : celle des régions ultrapériphériques (RUP). Dans une analyse récente, Sandra Casanova propose de déplacer le regard. Non pour nier les risques, mais pour proposer la place stratégique que ces territoires pourraient occuper dans la politique commerciale européenne, à condition de dépasser une logique purement compensatoire.
Des territoires européens dans des environnements non européens
Les régions ultrapériphériques sont européennes par le droit, mais profondément régionales par leur géographie, leurs flux et leurs interdépendances économiques. Qu’il s’agisse de la Caraïbe, de l’océan Indien ou de l’Atlantique sud, ces territoires vivent déjà au contact direct des pays concernés par les accords commerciaux conclus par l’Union européenne, MERCOSUR compris, un accord qui ne crée pas les échanges mais qui en modifie les règles, les volumes et les équilibres.
Un empilement d’obstacles bien identifiés
Toutefois, transformer cette exposition géographique en avantage stratégique se heurte à de nombreux obstacles. Le premier est institutionnel : la politique commerciale est une compétence exclusive de l’Union européenne, conçue à une échelle macro qui laisse peu de place à une traduction territoriale fine. Les RUP ne disposent d’aucune capacité de négociation directe et sont le plus souvent prises en compte a posteriori.
À ces contraintes s’ajoutent des fragilités économiques structurelles. Les économies ultramarines restent largement orientées vers l’importation et la distribution, avec une base productive exportable limitée. La concurrence potentielle des pays du MERCOSUR, dotés d’économies d’échelle et de coûts de production très bas, alimente des craintes sociales fortes, nourries par la mémoire des chocs passés dans les filières agricoles, notamment la banane Chiquita and co…
Les obstacles sont également logistiques et réglementaires : des ports conçus comme terminaux plutôt que comme des plateformes régionales, la complexité des régimes douaniers, la rigidité des normes sanitaires et phytosanitaires. À cela s’ajoute un déficit de compétences locales en commerce international, logistique et ingénierie douanière. Notre faculté de droit a offert un DESS de droit du commerce international qui depuis n’existe plus.
Les leviers mis en avant par Sandra Casanova
Face à ces difficultés, Sandra Casanova plaide pour un changement de paradigme. Plutôt que de considérer les RUP comme des marges fragiles à protéger, elle propose de les penser comme des points d’appui européens dans leurs bassins régionaux. Cette approche repose sur plusieurs leviers complémentaires.
Sur le plan politique, il s’agirait d’assurer un portage clair des enjeux ultrapériphériques dans les négociations commerciales européennes, en mobilisant notamment les possibilités offertes par l’article 349 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne. Sur le plan économique, l’enjeu n’est pas l’ouverture indifférenciée, mais le ciblage de niches compatibles avec les marchés régionaux : transformation agroalimentaire, économie bleue, bioéconomie, services logistiques et de conformité aux normes européennes.
Les RUP pourraient ainsi devenir des plateformes de transformation, de certification et de reconditionnement, capables de capter une part de la valeur ajoutée aujourd’hui absente des échanges. Cela suppose des investissements logistiques, mais aussi humains, à travers la formation aux métiers du commerce international et de la régulation.
Mettre en balance protection et projection
L’enjeu central n’est donc pas de choisir entre protection et ouverture, mais de les articuler. La protection sans stratégie de projection enferme les territoires dans une dépendance coûteuse. À l’inverse, une ouverture sans structuration productive et sociale serait déstabilisante.
En mettant en balance obstacles et leviers, l’analyse de Sandra Casanova invite à une lecture plus mature du débat UE–MERCOSUR. Les régions ultrapériphériques ne doivent ni subir les accords commerciaux, ni en être les variables d’ajustement. Elles peuvent, à condition d’une volonté politique claire, devenir des acteurs à part entière de la souveraineté économique européenne dans leurs bassins régionaux.
Le véritable angle mort du débat n’est pas l’accord lui-même, mais l’absence d’une vision territorialisée de la politique commerciale européenne. Intégrer pleinement les régions ultrapériphériques, c’est accepter de penser le commerce non seulement à l’échelle des marchés, mais aussi à celle des territoires. C’est à ce prix que les accords pourront devenir des leviers, plutôt que des contraintes supplémentaires. En ce sens Sandra a une vision parfaite de ce qui serait souhaitable. Mais en l’état des consciences et de ce qui est faisable…
Gérard Dorwling-Carter




