Dans les Outre-mer, l’affaire Alstom parle directement à nos territoires, à leur dépendance énergétique, à leur vulnérabilité industrielle.
La vente de la branche Énergie d’Alstom à General Electric, en 2014 a amputé la France d’un outil industriel stratégique et a fragilisé l’ensemble des territoires dépendants des choix énergétiques nationaux, au premier rang desquels figurent les Outre-mer. Turbines, réseaux électriques, ingénierie de production : ce sont ces technologies qui conditionnent, ici plus qu’ailleurs, la sécurité des réseaux et la capacité à engager une transition énergétique crédible.Certes, un mécanisme de compensation nationale permet aujourd’hui d’aligner le prix de l’électricité dans les Outre-mer sur celui de l’Hexagone. Cette péréquation tarifaire, financée par la solidarité nationale via les charges de service public de l’électricité, protège les ménages ultramarins du coût réel – bien plus élevé – de la production électrique insulaire. Mais ce dispositif, indispensable socialement, masque une réalité : les Outre-mer ne maîtrisent ni leurs outils industriels, ni leurs chaînes de production énergétique. Ils dépendent de choix technologiques, industriels et financiers arrêtés ailleurs.
Or cette cession d’Alstom intervient dans un contexte lourd de sens : l’entreprise plaide coupable aux États-Unis pour corruption internationale et subit une pression judiciaire massive du Department of Justice. L’extraterritorialité du droit américain agit alors comme un levier de domination économique. L’entreprise est fragilisée, l’État tergiverse, et un acteur américain rachète un actif stratégique européen.
À l’époque, Emmanuel Macron occupe une place centrale dans le dispositif étatique : secrétaire général adjoint de l’Élysée, puis ministre de l’Économie. Il valide la vente, malgré les alertes sur la souveraineté industrielle et énergétique. Cette décision se fait sans intégrer les territoires ultramarins, pourtant parmi les plus exposés aux ruptures d’approvisionnement et aux chocs exogènes.
Car dans les Outre-mer, la question énergétique n’est jamais abstraite. Elle conditionne la vie chère, la compétitivité des entreprises locales, la capacité à développer des énergies renouvelables adaptées aux contraintes insulaires. Lorsque l’État renonce à maîtriser ses outils industriels, il se condamne à compenser financièrement ce qu’il a abandonné politiquement. La péréquation tarifaire devient alors non plus un choix stratégique, mais un pansement permanent sur une dépendance organisée.
Les promesses faites lors de la vente – maintien de l’emploi, ancrage industriel, protection des sites stratégiques – n’ont pas été tenues. Les restructurations ont suivi, l’outil industriel a été affaibli, tandis que dirigeants et intermédiaires financiers percevaient primes et honoraires considérables.
La commission parlementaire présidée par Olivier Marleix a mis des mots sur ce naufrage : entre-soi, imprévision, abdication de l’État stratège.
Le Parquet national financier enquête sur des soupçons de corruption, de trafic d’influence et de prise illégale d’intérêts. Une information judiciaire distincte vise même le rôle tenu par l’actuel chef de l’État, sans que l’immunité présidentielle permette à ce stade d’aller au bout.
Plus interpellant : en 2022, l’État rachète à prix fort, via EDF, les turbines Arabelle à General Electric. Ce que la France avait laissé partir, elle doit le racheter plus cher, dans un état industriel dégradé, parce qu’elle ne peut plus s’en passer.
L’affaire Alstom révèle un modèle où la centralisation des décisions coexiste avec la mutualisation des coûts, mais sans partage réel du pouvoir stratégique. Pour les Outre-mer, elle rappelle une évidence : tant que la souveraineté industrielle et énergétique ne sera pas pensée avec et pour l’ensemble des territoires, la solidarité nationale restera théorique et abstraite. Gdc




