Un recentrage américain assumé sur l’hémisphère occidental
La stratégie de sécurité nationale publiée le 5 décembre formalise une volonté : restaurer une domination sans partage des États-Unis sur l’hémisphère occidental, au nom du principe « America First ». Pour la Caraïbe et les Outre-mer français, ce texte redessine leur environnement stratégique immédiat.
La doctrine Monroe réactivée et durcie
On constate un recentrage massif de Washington sur son voisinage continental, au détriment de l’Europe, du Moyen-Orient et de l’Afrique. L’hémisphère occidental y est présenté comme un espace vital, dont la maîtrise conditionne la sécurité nationale américaine. Ce faisant, la stratégie réactive explicitement la doctrine Monroe, mais en la durcissant : à la non-ingérence des puissances extra-hémisphériques s’ajoute désormais un droit de regard, voire de veto, sur les investissements, les infrastructures et les choix économiques des États de la région. C’est ce que l’on peut qualifier de véritable « corollaire Trump » à Monroe.
Ports, télécoms, énergie : la Caraïbe requalifiée en zone stratégique
Pour la Caraïbe : Ports en eau profonde, câbles sous-marins, réseaux télécoms, énergie, routes maritimes : tout est désormais pensé par Washington comme infrastructure stratégique à contrôler ou à sécuriser. La Chine est explicitement désignée comme la principale menace, suivie de la Russie. L’objectif : empêcher toute implantation durable de puissances concurrentes dans l’espace caribéen, quitte à conditionner l’aide, les accords commerciaux ou la coopération sécuritaire.
Militarisation régionale et lutte antidrogue comme justification
La stratégie annonce également un renforcement de la Navy et de la Coast Guard, la multiplication des déploiements ciblés, une coopération sécuritaire accrue avec les gouvernements alignés. La lutte contre le narcotrafic et les cartels sert de cadre justificatif à une extension des opérations américaines coercitives. La Caraïbe apparaît ainsi comme une zone de surveillance prioritaire, entre le canal de Panama, l’arc antillais et l’Atlantique sud.
Une mémoire régionale marquée par les interventions
Pour les sociétés caribéennes, cette militarisation rampante n’est pas sans rappeler une histoire ancienne. La doctrine Monroe, depuis le XIXe siècle, a souvent servi de couverture idéologique à des interventions, des renversements de régimes et des mises sous tutelle indirectes.
Les migrations constituent l’un des piliers de cette stratégie. Washington entend externaliser le contrôle de ses frontières, transformant les pays voisins et caribéens en zones tampons chargées de contenir les flux humains. Cette logique fait peser une pression considérable sur des États déjà fragilisés, sommés d’assurer la sécurité américaine sous peine de sanctions commerciales ou diplomatiques.
Des réactions régionales fragmentées
Face à cette inflexion, les réactions régionales sont fragmentées. Certains gouvernements, par pragmatisme ou par affinité idéologique, choisissent la coopération étroite avec Washington. D’autres dénoncent un retour assumé au néo-impérialisme. Le Brésil et le Mexique tentent de préserver une marge de manœuvre stratégique, conscients du risque d’un face-à-face exclusif entre les États-Unis et la Chine. L’absence de réponse collective caribéenne renforce toutefois l’asymétrie.
Les Outre-mer français face à un angle mort stratégique
Pour les Outre-mer français, cette stratégie pose une question spécifique et largement évitée : quelle est leur place dans ce nouvel ordre hémisphérique ? Territoires européens situés au cœur de la Caraïbe, ils sont à la fois intégrés à l’espace occidental voulu par Washington et privés de toute autonomie stratégique réelle. Les décisions militaires, énergétiques et diplomatiques qui les concernent sont prises ailleurs – à Paris, à Bruxelles ou à Washington – sans qu’ils disposent de leviers propres pour peser. Faut-il dans cette situation s’en féliciter?
La Caraïbe est devenue un nouvel espace de rivalités assumées, car derrière le discours sur la sécurité, c’est bien une question politique fondamentale qui se pose : qui décide de l’avenir de la Caraïbe ? Et au nom de quels intérêts.
Gérard Dorwling- Carter




