Et si le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche constituait, paradoxalement, une chance historique pour l’Europe ? Non par adhésion à son projet politique, mais parce qu’il agit comme un révélateur brutal des fragilités structurelles du Vieux Continent. C’est la thèse défendue par la politologue Nathalie Tocci, directrice de l’Institut italien des affaires internationales, dans une tribune publiée par le média d’enquête indépendant The Insider.
Un an après le retour de Donald Trump au pouvoir, une évidence s’impose progressivement dans les capitales européennes : le lien transatlantique tel qu’il existait encore sous Joe Biden est rompu. Il ne s’agit plus d’une crise passagère, ni d’une simple divergence de style ou de priorités, mais d’une fracture structurelle. Les Européens ne cherchent plus à sauver un mariage en perdition ; au mieux, ils espèrent organiser une séparation sans heurts.
En 2024, beaucoup avaient pourtant voulu croire à une répétition du premier mandat trumpien : imprévisible, rugueux, mais contenu par les institutions américaines. En 2025, l’illusion s’est dissipée. Donald Trump est revenu mieux préparé, entouré d’un appareil idéologique structuré, déterminé à remodeler durablement l’État fédéral et la politique étrangère américaine.
Face à cette nouvelle donne, l’Europe a d’abord opté pour une stratégie de contournement : flatter, temporiser, attendre. Les gestes de courtoisie se sont multipliés, dans l’espoir de neutraliser les accès de brutalité présidentielle. Invitations hors protocole, cadeaux symboliques, démonstrations de loyauté au sein de l’OTAN : tout a été tenté pour gagner du temps, en pariant sur un éventuel retour des démocrates en 2028.
Mais cette diplomatie de l’attentisme s’est accompagnée d’un renforcement paradoxal de la dépendance européenne. L’arrêt des importations énergétiques russes a été compensé par l’achat massif de gaz américain. Les hausses de budgets militaires ont profité en priorité à l’industrie de défense des États-Unis, sans réelle coordination européenne. Loin de construire une autonomie stratégique, le continent a accentué sa vulnérabilité.
Les dossiers du Groenland et de l’Ukraine cristallisent cette rupture. En menaçant ouvertement la souveraineté danoise sur l’île arctique, en humiliant publiquement Volodymyr Zelensky et en affichant une complaisance assumée envers Moscou, Donald Trump dessine un monde régi par les rapports de force et les zones d’influence. Dans ce schéma, l’Europe redevient un espace à partager plutôt qu’un acteur stratégique.
La ligne trumpienne est désormais claire : reconnaître à la Russie un rôle de cogestionnaire de l’ordre mondial, reléguer les alliés européens au rang de variables d’ajustement et instrumentaliser leurs divisions internes. La dépendance technologique, militaire et énergétique de l’Union européenne la rend ainsi potentiellement plus vulnérable à Washington qu’à Moscou.
Peu de dirigeants osent encore l’admettre publiquement, mais le diagnostic progresse en coulisse : l’autonomie stratégique n’est plus un luxe idéologique, mais une nécessité vitale. Il ne s’agit plus de rêver d’une Europe puissance, mais de garantir sa capacité à survivre politiquement et stratégiquement dans un environnement devenu hostile.
Aussi affaiblie et divisée soit-elle, l’Europe ne s’effondrera pas avec la fin du lien transatlantique tel que nous l’avons connu. Elle devra désapprendre des décennies de passivité et d’alignement, et assumer enfin sa responsabilité historique. En ce sens, le trumpisme, aussi toxique soit-il, pourrait bien agir comme un électrochoc salutaire. Non comme un modèle, mais comme un avertissement. JPB




