La crise du logement revient au premier plan : hausse du poids du logement dans le budget des ménages, raréfaction de l’offre locative, difficulté à se loger près de son travail ou de ses études, et chute des mises en chantier. Dans ce contexte, le Gouvernement lance un plan baptisé « Relance Logement », présenté par le Premier ministre Sébastien Lecornu, avec un cap très ambitieux : 2 millions de logements supplémentaires d’ici 2030, soit 400 000 logements par an. L’exécutif assume une logique de “rupture”, fondée sur trois idées-forces : des objectifs chiffrés, des moyens renforcés et une simplification accélérée des procédures, au nom d’un mot clé répété tout au long des annonces : la confiance (envers les maires, les acteurs de la construction, les bailleurs sociaux, et les propriétaires bailleurs).
Mais cette relance peut-elle vraiment changer la donne sur le terrain ? Les mesures annoncées seront-elles simples à appliquer, efficaces, et surtout rapides ? Et comment s’assurer que ces logements supplémentaires seront réellement abordables, là où les besoins sont les plus forts ?
Philippe PIED
Une situation jugée “critique” : coûts, pénurie locative, chute de la construction
Le diagnostic posé est sévère. Le Gouvernement met en avant plusieurs signaux d’alerte :
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Les Français consacreraient 28 % de leurs revenus au logement.
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L’offre locative aurait reculé de 15 % en cinq ans, avec un impact marqué sur les étudiants, les apprentis et les jeunes actifs.
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Entre décembre 2024 et novembre 2025, les mises en chantier auraient baissé de 22 % par rapport à la moyenne des cinq années précédentes.
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Les bailleurs sociaux feraient face à 2,9 millions de dossiers en attente.
Dans son intervention, le Premier ministre élargit l’enjeu : le logement est présenté comme une question sociale et humaine (la “promesse” de pouvoir se loger), mais aussi économique (activité, emploi), territoriale (équilibre entre rural et urbain) et environnementale (rénovation, décarbonation).
Le cap : 2 millions de logements d’ici 2030, avec des jalons dès 2026
L’objectif global est clair : 400 000 logements construits par an, pour atteindre 2 millions d’ici 2030. Le plan fixe aussi des cibles opérationnelles dès 2026 :
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Dans le parc privé : viser 50 000 logements locatifs construits dès 2026, en plus des logements dédiés à l’accession à la propriété.
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Dans le parc social : atteindre 125 000 logements construits dès 2026.
Les ministres insistent sur la nécessité de mobiliser tous les segments : le neuf, la transformation de bâtiments existants, la rénovation, mais aussi la remise sur le marché de logements aujourd’hui sortis du parc locatif.
Un “choc de moyens” pour le logement social : +500 millions d’euros
Premier levier annoncé : un renforcement des moyens du logement social.
Le Gouvernement prévoit 500 millions d’euros supplémentaires pour 700 bailleurs sociaux, avec l’idée de construire davantage et de rénover plus vite. L’enjeu, selon l’exécutif, est de permettre aux bailleurs de relancer les programmes, tout en accélérant la rénovation du parc.
La nouveauté centrale : un dispositif fiscal pour mobiliser l’épargne vers le locatif
Deuxième pilier, présenté comme un outil majeur : un dispositif fiscal « Relance Logement », conçu pour encourager l’investissement locatif et “remettre du logement sur le marché”, avec une volonté d’aller au-delà des mécanismes jugés trop complexes ou trop limités.
Trois principes ressortent :
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Ouverture à tous les ménages, avec un avantage fiscal pour investir dans l’immobilier locatif.
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Fin du zonage : l’avantage fiscal ne serait plus réservé à certaines zones définies par l’État.
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Loyers plafonnés pour les logements concernés, afin de maintenir des niveaux considérés comme “abordables”.
Le dispositif concernerait :
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les logements neufs,
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mais aussi les logements anciens, à condition de réaliser des travaux importants : au moins 30 % de la valeur du bien, seuil qui pourrait être abaissé à 20 % dans un texte à venir.
L’objectif politique est double : attirer une part de l’épargne des ménages vers la construction et la rénovation, et sécuriser un cadre où le logement produit ou rénové soit réellement accessible sur le marché locatif.
Accélérer et simplifier : “Notre-Dame” et “les JO” comme modèle
Troisième pilier : la simplification. Le Gouvernement considère que la production de logements n’est pas freinée uniquement par la rentabilité ou le financement, mais aussi par des procédures trop longues et un empilement de normes.
Le plan prévoit notamment :
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Poursuivre la simplification du droit de l’urbanisme et de la construction, avec une volonté de rapprocher la décision du terrain, notamment au niveau des maires.
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Accélérer la transformation du tertiaire en résidentiel.
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Faciliter les rénovations énergétiques, notamment pour remettre sur le marché des logements classés F et G.
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Faciliter le financement de la rénovation énergétique dans le parc social.
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Sécuriser les propriétaires bailleurs contre les impayés.
Le Gouvernement annonce également des “zones à bâtir d’urgence”, où des outils spécifiques seraient proposés aux maires demandeurs, avec des dérogations aux normes pour accélérer les projets. L’exécutif revendique une méthode inspirée de chantiers emblématiques : aller vite, coordonner, décider, exécuter.

“Ne plus opposer” : privé et social, rural et urbain, neuf et ancien
Dans le discours politique, une ligne revient : sortir des oppositions classiques.
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Ne pas opposer le logement social et l’investissement privé.
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Ne pas opposer les territoires ruraux et les zones urbaines.
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Ne pas opposer le neuf et l’ancien, en assumant que la rénovation est un gisement majeur (habitat vacant, bâtiments à requalifier, patrimoine non classé, logements énergivores).
La suppression du zonage dans le dispositif fiscal est présentée comme une “petite révolution”, censée éviter les effets de bord et laisser davantage de liberté aux investisseurs — tout en s’appuyant sur l’encadrement des loyers pour maintenir l’objectif “abordable”.
Un plan très politique : urgence sociale, mais aussi urgence de méthode
Le Premier ministre assume un calendrier : certains sujets “ne peuvent pas attendre 2027”. Le logement est présenté comme un dossier transpartisan, où l’exécutif recherche des accords et veut passer d’une logique de débat à une logique de résultats.
En toile de fond, le Gouvernement annonce aussi un futur projet de loi sur la décentralisation et la réforme de l’État, avec un volet destiné à “redonner aux élus locaux les capacités d’agir” sur le logement.
Ce que le plan change réellement : les points à surveiller
Le plan affiche des objectifs très élevés. Pour juger son efficacité, plusieurs questions seront déterminantes dans les mois qui viennent :
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La montée en puissance dès 2026 : les cibles (50 000 locatifs privés, 125 000 sociaux) seront-elles tenues ?
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L’efficacité du nouveau dispositif fiscal : déclenchera-t-il réellement des investissements utiles, au bon endroit, avec des loyers vraiment accessibles ?
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La simplification sur le terrain : les délais d’instruction et d’autorisation vont-ils réellement baisser ?
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La rénovation : la remise sur le marché de logements aujourd’hui vacants ou “sortis” du locatif sera-t-elle massive ?
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La coordination État–collectivités–professionnels : l’“équipe de France du logement” annoncée sera-t-elle opérationnelle, ou freinée par les blocages habituels ?
Une promesse : “loger les gens”, pas seulement construire
Le ministre du Logement insiste sur une dimension très concrète : selon lui, en vingt ans, les Français auraient perdu l’équivalent de 25 m² de pouvoir d’achat immobilier — une image destinée à rappeler que la crise du logement se traduit en mètres carrés perdus, en éloignement subi, en renoncements (études, emploi, projets familiaux).
C’est le cœur du message politique du plan « Relance Logement » : remettre le logement au rang d’urgence nationale, relancer l’activité, accélérer la production, et rendre à nouveau possible ce qui devient, pour une partie croissante de la population, un parcours d’obstacles : se loger dignement, à un prix acceptable, là où l’on vit et travaille.
Le plan « Relance Logement » est donc une promesse de reprise en main : produire plus, plus vite, et mieux répartir l’effort entre logement social, investissement privé, rénovation et transformation de bâtiments existants. Sur le papier, l’objectif est clair. Mais dans les faits, tout reposera sur l’exécution : la capacité des collectivités à lancer des projets, la réactivité des acteurs de la construction, la confiance retrouvée des propriétaires bailleurs, et la vitesse réelle des procédures sur le terrain.
Reste une interrogation centrale : dans un pays où l’on annonce souvent des plans ambitieux, ce dispositif marquera-t-il enfin un tournant durable, ou restera-t-il freiné par les mêmes obstacles que les précédents ?
Plusieurs questions restent ouvertes :
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Quels logements seront construits en priorité : pour les jeunes actifs, les familles, les étudiants, ou les salariés des secteurs en tension ?
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Comment éviter que la relance profite surtout aux zones déjà attractives, au détriment de territoires où l’offre manque mais où les projets sont plus difficiles à rentabiliser ?
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Le plafonnement des loyers suffira-t-il à garantir de vrais logements abordables, ou risque-t-il de limiter l’intérêt des investisseurs ?
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Les maires auront-ils réellement plus de marge de manœuvre, ou seront-ils encore freinés par les recours, les contraintes foncières et les normes ?
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La rénovation énergétique sera-t-elle un accélérateur, ou une barrière supplémentaire pour remettre des biens sur le marché ?
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Enfin, la question la plus concrète pour les Français : à quel moment ces annonces se verront dans la vraie vie ? En 2026, en 2027… ou trop tard pour ceux qui cherchent déjà un logement aujourd’hui ?
Philippe Pied




