Après l’échec de la mission multinationale dirigée par le Kenya, l’ONU a validé une nouvelle architecture de sécurité pour Haïti : la « Force de répression des gangs » (GSF), plus vaste, plus militaire et dotée d’un mandat explicitement offensif. Sur le papier, l’objectif est de neutraliser les groupes armés, sécuriser l’aide humanitaire et permettre la tenue d’élections en 2026. Dans les faits, la GSF cumule incertitudes de financement, flou sur les troupes, coexistence explosive d’acteurs publics et privés – et risque majeur de victimes civiles, dans un pays déjà épuisé.
Une mission née d’un échec : le précédent kényan
La GSF n’est pas un « nouveau départ » : elle est d’abord le produit d’un constat d’échec. La Mission multinationale d’appui à la sécurité (MSS), conduite par le Kenya, n’a jamais atteint la masse critique nécessaire. Prévue pour monter à 2 500 hommes, elle a plafonné autour d’un millier, selon des sources diplomatiques. Sous-financée, sous-équipée et limitée dans ses capacités, elle n’a pas pu enrayer l’expansion des gangs ni restaurer l’autorité de l’État. La résolution 2793, adoptée par le Conseil de sécurité fin septembre, acte donc un changement d’échelle et de doctrine.
Une crise sécuritaire qui alimente la crise humanitaire
La réalité du terrain justifie l’urgence affichée par l’ONU et ses partenaires : la violence ne cesse de s’étendre au-delà de Port-au-Prince. Entre janvier et septembre 2025, des milliers de personnes ont été tuées dans les violences liées aux gangs (chiffres ONU). Le pays compte désormais environ 1,4 million de déplacés internes, tandis que plus de la moitié de la population vit une insécurité alimentaire grave. Les violences sexuelles explosent, notamment dans les sites de déplacés, et l’accès humanitaire se ferme : enlèvements, attaques contre des ONG, et peur croissante des équipes de terrain. Dans ce contexte, la sécurité n’est plus seulement un objectif politique : elle conditionne l’acheminement de l’eau, des soins, de la nourriture.

GSF : un mandat plus robuste, une force plus militaire
À la différence de la MSS, centrée sur un appui policier à la Police nationale haïtienne (PNH), la GSF est conçue comme une force majoritairement militaire, capable d’opérer de manière plus autonome. Son format cible est de 5 500 policiers et militaires, auxquels s’ajoutent des personnels civils rattachés au dispositif. Son mandat de 12 mois prévoit des opérations « ciblées » et fondées sur le renseignement pour neutraliser, isoler et dissuader les gangs, mais aussi la sécurisation d’infrastructures critiques et de lieux de transit, ainsi qu’un soutien aux institutions haïtiennes pour créer les conditions de sécurité nécessaires aux élections et à la circulation de l’aide.
Dans le discours de ses promoteurs, la rupture est assumée : il ne s’agit plus seulement d’« accompagner » la PNH, mais de poursuivre les groupes armés avec une capacité de contrainte élevée. Reste un angle mort : l’équilibre entre efficacité opérationnelle et protection des civils, dans des quartiers où les gangs sont imbriqués dans les tissus communautaires et l’économie de survie.
Financement : le talon d’Achille d’un modèle hybride
Comme la MSS avant elle, la GSF dépend d’un montage financier fragile. Une partie de la logistique doit être assurée par un dispositif d’appui onusien (carburant, hébergement, eau, soutien médical), mais l’essentiel des coûts repose sur des contributions volontaires des États. Or le fonds fiduciaire mis en place pour Haïti reste très en deçà des besoins, alors que les estimations évoquent plusieurs centaines de millions de dollars par an pour une force de cette taille. Les États-Unis, qui ont déjà investi des sommes considérables, signalent ne plus vouloir porter l’essentiel du fardeau financier. Quelques annonces (Union européenne, Canada, promesses du Qatar) ne dissipent pas l’incertitude : sans financement pérenne, le calendrier de déploiement pourrait glisser et la force se retrouver, à nouveau, en sous-capacité.





