Les crises que traverse la Martinique ne sont ni accidentelles ni isolées.
Elles résultent d’un enchevêtrement ancien de fragilités économiques, de tensions sociales, de blessures mémorielles et d’une défiance croissante envers les institutions, les élus et la parole publique. Face à cette situation, l’indignation ne suffit plus. La question centrale est désormais claire : comment réunir, concrètement, les personnes de bonne volonté pour répondre durablement aux blocages qui minent le développement, le vivre-ensemble et la démocratie ?
La première condition est celle de la lucidité collective.
La Martinique ne souffre ni d’un mal unique ni d’un responsable désigné. Réduire la crise à des oppositions binaires – État contre pays, élus contre peuple, économie contre social – masque la complexité du réel et alimente une conflictualité stérile. Reconnaître la pluralité des causes et la part de responsabilité de chacun n’est pas un renoncement, mais un préalable à toute reconstruction.
Cette lucidité suppose aussi le respect des légitimités.
Les élus tiennent la leur du suffrage universel, les syndicats de la représentation des travailleurs, les entrepreneurs de la prise de risque, les associations de l’engagement citoyen. Tout peut être critiqué ; rien ne justifie la délégitimation systématique, l’invective permanente ou la mise en accusation globale.
Réunir les bonnes volontés implique également un cadre démocratique clair.
Le débat et la contestation sont légitimes. La violence, les pressions et les intimidations ne le sont pas. Sans accord minimal sur ces principes, aucune discussion collective ne peut produire autre chose que de nouvelles fractures.
La méthode est décisive. Les démarches construites « contre » s’épuisent rapidement.
À l’inverse, ce sont les projets fondés sur des objectifs concrets et partagés – produire davantage localement, sécuriser le dialogue social, restaurer la confiance publique, offrir des perspectives à la jeunesse – qui permettent de rassembler au-delà des clivages.
Encore faut-il créer des espaces de parole apaisés.
La peur de parler vrai est réelle en Martinique. Réunir les bonnes volontés suppose donc des lieux de discussion protégés, sans mise en scène immédiate, où l’écoute et l’évolution des positions sont possibles.
Cette démarche ne peut commencer par un grand rassemblement symbolique.
Elle doit s’appuyer sur un cercle restreint, pluraliste et exigeant – élus, syndicalistes, acteurs économiques, éducateurs, responsables associatifs, intellectuels et citoyens engagés – non pour produire un rapport de plus, mais pour formuler des diagnostics partagés et des propositions réalistes, ancrées dans les leviers réellement disponibles.
Mais ces groupes de réflexion n’ont de sens que s’ils sont appelés, à terme, à devenir de véritables espaces d’action.
Leur vocation n’est pas de rester confinés à l’échange d’idées, mais de déboucher sur des initiatives concrètes, visibles et évaluables, capables de restaurer la confiance par l’exemple et l’utilité sociale.
Surtout, ces démarches ne peuvent rester isolées.
Elles ont vocation à se multiplier sur l’ensemble du territoire martiniquais : dans les quartiers, les bourgs, les villes et les communes. C’est à cette échelle de proximité que peuvent se recréer des liens, se désamorcer les tensions et s’enraciner une culture de la paix, du dialogue et de la tolérance. Refaire société ne se décrète pas d’en haut ; cela se construit, patiemment, là où les gens vivent.
Enfin, il faut accepter une vérité inconfortable : refaire société prend du temps.
La défiance accumulée ne se dissipera ni par des slogans ni par des promesses rapides. Les personnes de bonne volonté existent en Martinique. Elles sont souvent silencieuses, fatiguées, méfiantes. Le défi n’est pas de les convaincre par des discours, mais de leur offrir un cadre crédible pour agir ensemble.
À l’heure où les fractures sociales, économiques et démocratiques s’approfondissent, réunir ces bonnes volontés n’est ni un luxe ni une posture. C’est une nécessité politique et morale si la Martinique veut retrouver la capacité de se projeter collectivement dans l’avenir.
Gérard Dorwling-Carter




