Au-delà de la seule question de la vie chère, la Martinique traverse une crise sociale profonde, marquée par la fragilisation de la famille, l’exclusion d’une partie de la jeunesse et une violence devenue structurelle. Dans cette analyse, André Lucrèce décrypte les ressorts d’une décivilisation en cours et interroge, sans détour, l’avenir même du lien social et de la civilisation martiniquaise.
Philippe PIED
Je voudrais en préambule mettre au point quelques éléments constitutifs à propos du champ exploratoire sociologique qui concerne les sociétés humaines. D’abord, cela implique de prendre mentalement des distances avec soi, car la sociologie exige un effort d’auto-distanciation. Ce qui signifie que cette analyse sociologique ne repose pas sur des opinions, mais sur un travail intellectuel consciencieux qui doit produire des résultats. Ce travail sociologique vise l’émergence d’un sens, le but étant de pouvoir agir en connaissance de cause afin de faire surgir cette volonté de puissance sociétale qui conforte la civilisation au sein de notre société.
En nous intéressant seulement à la vie chère, nous pratiquons un aveuglement instinctif s’agissant de la crise sociétale majeure qui affecte notre pays. Une tendance à la décivilisation est pour moi évidente. Certains sont persuadés que la civilisation atteint un stade et s’amplifie de manière ininterrompue avec un développement assuré. Rien n’est plus faux : dès les premiers pas de la civilisation survient une tendance à la décivilisation, à des niveaux bien entendu variables. Ainsi, le phénomène de décivilisation auquel nous assistons en Haïti n’a rien à voir avec la tendance qui se manifeste en Martinique.
Dès le début des années 2000, dans mon livre intitulé Souffrance et jouissance aux Antilles, je soulignais que les tensions engendrées par la modernité, autrefois résolues par le système de valeurs propres à la tradition, étaient de plus en plus traitées par un autre système de valeurs qui tendait à se généraliser. C’est ce nouveau système de valeurs qui s’impose aujourd’hui et nous conduit à un défi civilisationnel.
L’une des évolutions importantes est celle qui concerne la famille. En Martinique, la famille, cette société domestique, a considérablement évolué, et pas dans le bon sens. Ainsi, les logements dans les cités de type HLM sont occupés à plus de 60 % par des mères célibataires. Tous logements confondus, selon l’INSEE, 53 % des enfants martiniquais vivent dans un foyer monoparental. À 49,7 %, ce sont les mères qui élèvent seules les enfants, cela dès la naissance. De tous les départements d’Outre-mer (Mayotte mise à part), c’est la Martinique qui est en tête de ce modèle.
Dès les années 2020, s’agissant des enfants mineurs qui vivent au sein de leur famille en Martinique, plus de la moitié d’entre eux habitent avec un seul de leurs parents, souvent dans une famille monoparentale. Dans la plupart des cas, ces enfants vivent avec leur mère.
Or, en l’absence du père, la civilité de l’enfant n’est pas socialement construite. Cette absence est un phénomène qui provoque le plus souvent une socialisation problématique, avec des conséquences, car le père est, le plus souvent, le garant de l’autorité constructive. C’est lui qui, le plus souvent, aide, par son autorité, à assurer la transmission d’un modèle familial satisfaisant. L’éducation, en effet, repose sur la transmission, où le père joue ce rôle fondamental.
De plus en plus, les spécialistes considèrent pourtant que les pères ont un rôle déterminant en se montrant impliqués et affectueux dès les premiers jours de vie de leur enfant. Les pères qui assument ce rôle participent à leur bonne santé physique et mentale des années plus tard, révèle une étude.
Sous une forme humoristique, un contributeur avait émis cette affirmation : avant, dans les familles martiniquaises, il y avait cinq ou six enfants ; aujourd’hui, il y a cinq ou six papas qui ne font que passer. Dans ces circonstances, bien souvent, celui qui se forge une autorité à partir d’un certain âge, c’est le fils le plus âgé, lequel agit avec ses propres convictions et fréquentations que la mère célibataire n’a pas, le plus souvent, su contrôler au moment où s’installe parfois une délinquance collective.
Une étude de l’INSEE a montré que « les enfants mineurs au sein des familles monoparentales sont davantage exposés à la précarité : près de la moitié d’entre eux a un parent au chômage ou inactif et un tiers vit dans un logement suroccupé ». De même, 57 % des Martiniquais bénéficient d’au moins une prestation de la Caf (Insee Analyses Martinique n° 66, novembre 2023).
En moyenne, entre 2015 et 2019, en Martinique, 26 % des jeunes de 15 à 29 ans ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation (NEET), soit deux fois plus qu’en France métropolitaine. Une large majorité d’entre eux recherchent un emploi ou souhaitent travailler. La moitié est peu ou pas diplômée et cohabite avec les parents ou se fait payer un logement par ceux-ci, ce qui leur permet d’avoir une certaine liberté. Notons qu’il y a en Martinique deux fois plus de NEET qu’en France métropolitaine.
Cette situation fragilise considérablement notre jeunesse, qui se retrouve démunie, ce qui amène une partie d’entre elle à la délinquance. Ceci l’amène souvent à une violence qui contribue à une décivilisation où le respect de la vie humaine est oublié au profit d’une haine sans complexe qui multiplie les homicides : ainsi, on compte 40 homicides dans l’année 2025.
Cette radicalisation est le résultat, chez certains, des conditions de vie précaires qui se manifestent par une conscience marquée par le ressentiment. Ces jeunes, qui ont un appétit de vivre, se rendent compte qu’il n’est pas possible pour ceux qui n’en ont pas les moyens. L’idéal des conditions de vie pour certains produit une crise d’identité où le ressentiment conduit à une frustration vécue comme un échec narcissique considéré comme majeur.
La violence en Martinique, un fléau difficile à contrôler.
Il y a quelques années déjà, je disais que le rapport relationnel, quand il est conflictuel, est devenu extrêmement violent, comme le montre le nombre d’homicides par an en Martinique. Aujourd’hui, la criminalité s’installe non seulement avec un nombre d’homicides, souvent liés au narcotrafic, mais le vocabulaire lui aussi s’étend : on parle de violence intrafamiliale, de violence routière, de violence scolaire.
Par rapport à notre société traditionnelle, la nouveauté, c’est également l’apparition, la vente et l’usage des armes à feu. Mais c’est toute la question de la socialisation qui est au centre d’une dégradation, car la déstructuration de la civilité à laquelle on se livre, la libération sexuelle, la pratique de la drogue, un ensauvagement au quotidien, les homicides qui se multiplient, tout cela aboutit à une contre-culture qui se développe de plus en plus.
Cette violence n’est donc pas un simple épiphénomène à mettre en rapport avec une crise économique passagère, dont le débordement serait social ; elle s’inscrit dans la logique d’une société où la guerre des valeurs jalonne le quotidien. Car cette libération de l’usage de la violence n’est pas seulement l’apanage des jeunes, comme le montrent, par exemple, les agressions de parents d’élèves contre des enseignants, parfois d’une brutalité extrême.
Cette contre-culture désagrège les valeurs de la civilisation et, surtout, elle ne peut être séparée des éléments de la mutation globale, de la crise sociétale qui amène aux phénomènes tels que la mutation de la famille, la situation désastreuse d’une partie de notre jeunesse, la circulation du narcotrafic, le traitement indigne réservé aux personnes âgées, ou encore le populisme ambiant qui voudrait s’installer.
Les chiffres du SSMSI (Service de statistique de la sécurité intérieure) le montrent : entre 2016 et 2024, il y a dix fois plus de tentatives d’homicides aux Antilles en 2024 par rapport au reste de la France. S’agissant des violences sexuelles, les Antilles se distinguent une fois de plus parmi les premiers territoires.
L’enquête dite Virage, qui concerne les violences opérées en Martinique, confirme la fréquence plus élevée des violences que dans l’Hexagone : ainsi, 18 % des femmes sont victimes de violences conjugales, soit un taux trois fois plus élevé qu’en France métropolitaine, et dans 23 % des cas, les faits de violences jugés graves par ces femmes ont eu lieu devant les enfants. En Martinique, d’après toujours l’enquête Virage, ces faits de violence se produisent avant 18 ans, avec des taux pour les différentes formes de violences psychologiques et verbales plus élevés que dans l’Hexagone. (Je signale ici que les spécialistes considèrent que les violences infantiles ont un impact sur la santé cardiovasculaire.)
Si, d’une manière générale, dans la relation à l’autre, le but doit être le perfectionnement moral de l’humanité, le genre humain, dans son unité, est redevable de la fraternité des hommes. Et notre humanité doit se vivre en civilisation, sinon c’est une défaillance qui risque de se vivre en pure sauvagerie, voir l’exemple d’Haïti.
Une fois de plus, la ritualisation de la vie sociale se manifeste comme une école morale qui tend à limiter la violence. Elle agit aussi dans la vie quotidienne (dans l’exemple des transports : la notion de payer sa place, de céder sa place à une personne âgée, de se comporter correctement, etc.). Entre courtoisie, amabilité, prévenance et politesse, tout cela construit une civilité dont le bilan fait largement défaut dans notre pays. En effet, pour ce qui nous concerne, nous vivons cela au quotidien par des incivilités, des insultes, de la violence et des délits, oubliant notre héritage et sa valeur de rappel.
Je ne sais plus quel philosophe disait :
« l’être requiert l’homme comme patrie ». En ce moment-là, celui que nous vivons, la patrie est fragile.
Prenons soin d’elle.
André Lucrèce




