Cet article s’appuie sur une chronique récente de Gérard Araud, ancien ambassadeur de France, consacrée à la nature réelle et à l’avenir de l’Union européenne. En prolongeant son analyse, le présent texte met en lumière les implications spécifiques de cette lecture pour les Régions ultrapériphériques (RUP), souvent absentes du débat européen alors qu’elles en subissent de manière aiguë les contradictions structurelles.
Déconstruire les fantasmes européens
Gérard Araud commence par déconstruire les deux grands récits antagonistes qui dominent le débat public sur l’Union européenne. L’illusion fédéraliste d’une Union en marche vers un État souverain unique se heurte aujourd’hui au réveil des nationalismes, à la primauté persistante des États membres et à l’incapacité du Parlement européen à s’imposer comme centre de gravité politique. À l’inverse, la vision populiste d’une « prison des peuples » masque une réalité essentielle : le pouvoir réel demeure entre les mains des gouvernements nationaux, qui décident des budgets, fixent les orientations et bornent volontairement les compétences européennes.
L’Union européenne comme outil de mutualisation
Entre ces deux caricatures, Gérard Araud décrit l’Union européenne comme un instrument de mutualisation de souveraineté. Elle permet aux États européens de peser collectivement face aux grandes puissances mondiales sur des enjeux globaux tels que le commerce international, le climat, la régulation du numérique ou l’intelligence artificielle. Cette fonction utilitaire, plus que toute ambition idéologique, constitue le véritable socle de la légitimité européenne.
Le « monstre juridique » et la fureur normative
Cette construction pragmatique souffre toutefois de dérives structurelles profondes. Araud qualifie l’Union de « monstre juridique », issu de la contradiction permanente entre la préservation des souverainetés nationales et l’affichage d’une ambition démocratique supranationale. Cette architecture complexe rend l’Union largement illisible pour les citoyens et laisse un espace considérable aux experts, aux technocrates et aux lobbys au sein de la « bulle bruxelloise ». À cela s’ajoute l’héritage persistant d’un logiciel néolibéral fondé sur la primauté de la concurrence et du libre-échange, que l’auteur compare à un véritable « Vatican de la libre concurrence ».
Les Régions ultrapériphériques, révélateur des contradictions européennes
Bien que Gérard Araud ne mentionne pas explicitement les Régions ultrapériphériques, son analyse trouve dans ces territoires une illustration saisissante. Intégrées juridiquement à l’Union mais situées dans des environnements géographiques, climatiques et économiques radicalement différents du continent, les RUP subissent de plein fouet un modèle conçu ailleurs, sans prise suffisante sur leurs contraintes structurelles.
Normes européennes et réalités locales
La fureur normative dénoncée par Araud se heurte directement à l’inadaptation des règles européennes aux réalités ultramarines. Normes de construction, normes sanitaires, règles de pêche ou d’abattage sont souvent conçues pour des contextes continentaux tempérés. Leur application mécanique dans des territoires insulaires tropicaux génère des surcoûts, des blocages et parfois des impossibilités techniques. Certes, l’article 349 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne prévoit des adaptations spécifiques pour les RUP, mais celles-ci demeurent difficiles à obtenir dans la pratique, au nom de l’unité abstraite du marché intérieur.
La responsabilité stratégique de la France
Dans cette perspective, l’appel de Gérard Araud à une France moins naïve et plus offensive dans l’arène européenne prend une dimension particulière pour les Outre-mer. Défendre les RUP suppose de fédérer des coalitions avec les autres États membres concernés, notamment l’Espagne et le Portugal, et surtout d’assumer le rapport de force lorsque des normes ou des accords commerciaux menacent directement la survie économique de ces territoires.
Conclusion : de l’Europe de la norme à l’Europe des territoires
La lecture d’Araud conduit à un constat sévère : les Régions ultrapériphériques figurent parmi les premières victimes potentielles du « monstre juridique » et d’un néolibéralisme devenu inadapté aux réalités contemporaines. Pour elles, le passage d’une Europe obsédée par la norme à une Europe de la coopération pragmatique et de la défense des intérêts stratégiques ne relève pas d’un débat théorique, mais constitue une condition de survie économique, sociale et politique.




