La problématique de la vie chère et du pouvoir d’achat est un sujet central dans les DROM, et tout particulièrement en Martinique. Rappelons que selon l’Insee, le différentiel de prix entre la Martinique et l’Hexagone atteint en moyenne 13,8 % et dépasse même les 40 % dans l’alimentation. C’est dans ce contexte critique que l’Autorité de la concurrence a rendu un avis éclairé sur les causes de la vie chère en Martinique, en centrant son analyse sur la chaine de distribution des produits alimentaires.
Parmi les nombreux constats qu’elle dresse, l’Autorité met en exergue les spécificités structurelles qui viennent mécaniquement renchérir les coûts de distribution et donc les prix en aval. L’Autorité mentionne l’insularité et l’étroitesse du marché local qui vient limiter les économies d’échelle dans des activités de distribution. De même, l’éloignement géographique et la forte dépendance aux importations pour les approvisionnements entraînent des frais d’approche qui représentaient, en 2024, 33% des coûts d’achat des marchandises importées. La fiscalité locale, au travers de l’octroi de mer, joue également un rôle important dans la formation du prix final, compte tenu de son niveau élevé.
Toute analyse rigoureuse des écarts de prix avec l’Hexagone doit donc tenir compte de ces paramètres structurels.
Densité de magasins
Au-delà de ces facteurs structurels, qui expliquent à eux seuls une grande part des écarts de prix avec l’Hexagone, quel poids faut-il attribuer au facteur concurrence ? L’idée selon laquelle un déficit de concurrence expliquerait largement ces écarts est une idée répandue, sans que personne n’en ait jamais vraiment mesuré la réalité de manière rigoureuse.
C’est dans cette perspective que j’ai réalisé une étude quantitative pour le compte du groupe GBH sur l’intensité de la concurrence à la Martinique.
Les marges des distributeurs sont proches de la moyenne française du secteur et même inférieures, dès lors que les promotions sont incluses.
En premier lieu, l’analyse des parts de marché dans la grande distribution, fondée sur la méthodologie des zones de chalandise utilisée par l’Autorité de la concurrence, montre qu’en moyenne chaque magasin fait face, dans un périmètre de 15 minutes maximum en voiture, à un nombre d’acteurs assez comparable à celui observé dans l’Hexagone. Il n’y a donc pas de spécificité de la Martinique sur ce point.
En second lieu, une analyse économétrique de l’impact de la concurrence sur les prix en Martinique montre que la concurrence joue son rôle : les prix des produits alimentaires diminuent bien quand le magasin concerné fait face à des concurrents plus proches ou plus nombreux au sein de sa zone de chalandise.
Ce constat empirique témoigne du fonctionnement concurrentiel du marché.
En troisième lieu, s’il y avait un véritable déficit de concurrence dans la distribution en aval, on devrait observer des marges anormalement élevées. L’étude montre que les marges sont proches de la moyenne française du secteur et même inférieures, dès lors que les promotions sont incluses. Cette absence de surmarge est d’autant plus marquante que le risque financier propre à l’Outre-mer pourrait justifier une prime de risque.
Il n’est donc pas démontré empiriquement que le déficit de concurrence soit une cause de la vie chère en Martinique, en dépit des affirmations répétées mais non étayées de certains. Cela n’enlève rien à la réalité et à la gravité de la problématique de la vie chère en Outre-mer.
Une piste de solution peut être trouvée, en allant regarder du côté des revenus, qui conditionnent, avec le niveau des prix, le pouvoir d’achat des ménages.
Selon l’Insee, en 2021, le niveau de vie médian en Martinique était inférieur de 14% au niveau de vie médian national et le taux de pauvreté deux fois plus élevé.
La Martinique, comme de nombreux territoires ultramarins, souffre d’un déficit de revenus. C’est en agissant sur le taux d’emploi, sur le développement de la production locale, sur l’attractivité du territoire martiniquais, que la question légitime et lancinante de la vie chère trouvera un début de réponse durable.
Emmanuel Combe est professeur des universités à Paris-I-Panthéon-Sorbonne.
Emmanuel Combe à l’Autorité de la concurrence.
- En novembre 2012, il est nommé Vice-Président de l’Autorité de la concurrence.
- En 2017, il est reconduit pour un second mandat, par décret du président de la République[2].
- Il est professeur à l’ESCP Europe de 1998 à 2017, et à Skema Business School depuis 2017.
- Chroniqueur à L’Opinion depuis 2015 et aux Echos depuis 2020, il s’exprime régulièrement dans les médias et publie des travaux académiques sur la concurrence ainsi que des études avec des think tanks parmi lesquels la Fondapol. Son dernier ouvrage “Chroniques décalées d’un économiste” a obtenu en Novembre 2022 le prix lycéen du meilleur livre d’économie.
- Il est président de la Société d’économie politique depuis 2021.
- Il est président par intérim de l’Autorité de la concurrence, entre le non-renouvellement d’Isabelle de Silva à l’issue de son mandat en octobre 2021 et la nomination de Benoît Cœuré en janvier 2022.





