La banane s’est imposée comme le fruit emblématique de la consommation française, mais son succès soulève de profondes interrogations sur le modèle économique et agricole de la Martinique, ainsi que sur les choix publics qui l’ont soutenu. Dans une perspective de développement, il convient d’évaluer si la spécialisation bananière a véritablement propulsé l’économie martiniquaise vers les sommets ou si les subventions auraient pu irriguer des politiques plus structurantes, socialement fécondes et écologiquement viables. Il est grand temps de dresser un bilan objectif, puis de tracer, dans le cadre d’une prospective stratégique, une orientation globale pour cette filière en Martinique, afin de l’ancrer dans la modernité de notre siècle. Cela pourrait passer par une valorisation accrue de cette herbe géante, comme l’illustrent déjà des initiatives locales : la société SHB Biotech : la première usine d’upcycling de la banane pousse en Martinique (https://bigmedia.bpifrance.fr/nos-actualites/shb-biotech-la-premiere-usine-dupcycling-de-la-banane-pousse-en-martinique); pour la fabrication de carton et emballages issus des feuilles ; ou encore pour des revêtements luxueux et de l’agro-transformation (jus, farines, snacks enrichis).
La banane, pilier d’un marché national porteur
La banane règne aujourd’hui comme le premier fruit consommé en France, avec environ 730 000 à 750 000 tonnes par an et une consommation moyenne de 11 à 11,5 kg par habitant. Deux fruits sur dix vendus en France sont des bananes, ce qui en fait un pilier de l’alimentation quotidienne grâce à son prix accessible et ses qualités nourrissantes. Pourtant, près de 80% des bananes consommées proviennent d’importations d’Afrique, d’Amérique latine et d’autres régions, reléguant la production antillaise symbolique et stratégique à une modeste fraction de ce marché florissant.
Une filière sous perfusion de subventions en Martinique
En Martinique, la banane incarne un modèle agro-industriel lourdement dépendant des aides publiques européennes et nationales. En 2021, sur les 121,8 millions d’euros du programme POSEI alloués à la Martinique, 95,4 millions d’euros soit plus de 75% de l’enveloppe ont été dédiés à la seule filière banane. Cette concentration budgétaire révèle un arbitrage politique : privilégier une monoculture d’exportation au détriment d’une diversification agricole mieux alignée sur les besoins alimentaires locaux et propice à un écosystème de petites et moyennes exploitations.
Effets économiques ambivalents
La filière banane a incontestablement préservé des emplois, des infrastructures logistiques et un réseau d’entreprises dédiées au conditionnement, au transport et à la commercialisation. Néanmoins, cette vitalité repose sur une compétitivité artificielle, compensée par les surcoûts de l’insularité, la fragmentation des exploitations et les normes sociales et environnementales françaises. Une économie portée par une filière qui capte plus des trois quarts des aides agricoles, tout en demeurant structurellement captive de ces flux, est-elle vraiment « tirée vers le haut » ou simplement maintenue à flot ?
Coûts sanitaires et environnementaux : le précédent de la chlordécone
Le succès apparent de la banane martiniquaise bute sur un legs toxique : l’usage intensif de la chlordécone de 1972 à 1993 contre le charançon. Ce pesticide persistant continue d’imprégner sols, eaux, faune, flore et populations, érigeant cette pollution en crise sanitaire, environnementale, économique et sociale majeure pour la Martinique et la Guadeloupe. Ainsi, le « triomphe » de la filière se solde par des coûts reportés et insidieux, que nul bilan purement économique basé sur les volumes exportés ou les postes conservés ne peut balayer.
Cette réalité interpelle la population martiniquaise : les politiques agricoles publiques doivent-elles sacraliser une filière exportatrice, quitte à hypothéquer l’environnement pour des décennies, ou tracer dès l’origine des voies de développement plus modestes mais résilientes pour le territoire et ses habitants ?
Une réallocation possible vers des politiques plus structurantes
Les sommes fléchées vers la banane esquissent les possibles d’une réorientation, même parcimonieuse, vers d’autres horizons. Imaginons une part substantielle des 95,4 millions d’euros annuels réinvestie dans :
• la diversification agroécologique (fruits et légumes locaux, systèmes mixtes, circuits courts), comme chez Terres de Martinique pour les farines bananières ;
• la transformation locale (ateliers, conserveries, cuisines centrales, agro-transformation artisanale), à l’image de Distillerie Neisson qui intègre des résidus bananiers ;
• l’innovation sociale (coopératives, insertion économique, formation des jeunes à la transition agricole).
La Martinique y gagnerait une valeur ajoutée plus compacte et partagée, moins tributaire d’un unique produit et marché.
Vers un changement de paradigme de développement
La réorientation récente, quoique timide, de fonds POSEI vers la diversification agricole prouve que ce virage n’est pas utopique. Elle reflète la reconnaissance d’une antinomie profonde : la Martinique ne saurait bâtir son avenir sur une monoculture subventionnée, reliquat post colonial fragilisant les écosystèmes et marginalisant une fraction de la population. L’enjeu transcende désormais le sauvetage inconditionnel de la banane : il s’agit de la muer en rampe de lancement pour une agriculture plurielle, une économie circulaire et une société à l’abri des séquelles du productivisme.
Ainsi, au-delà d’un débat sectoriel, les bananeraies martiniquaises cristallisent un choix sociétal : perdurer, à coup de millions, un modèle au service passé de la métropole plus que du territoire, ou opter pour une réaffectation stratégique des subventions vers des politiques de valeur économique et sociale pérennes, en harmonie avec la santé des populations et la sauvegarde des milieux ?
M.GM – Février 2026




