À l’heure où les tensions géopolitiques se multiplient et où les équilibres internationaux semblent de plus en plus fragiles, la question des rapports de force entre puissances revient au premier plan. À partir de la conférence donnée récemment à l’Université des Antilles par le professeur Fred Constant, Toni Hritac propose une réflexion sur ce qu’il appelle la « brutalisation du monde ». Entre analyse géopolitique, souvenirs personnels et interrogation citoyenne, cette tribune invite à prendre du recul sur les illusions d’un ordre mondial pacifié et sur la réalité persistante de la puissance dans les relations internationales.
La brutalisation du monde et l’idéalisation du quotidien
Compte rendu et quelques réflexions autour d’une conférence du professeur Fred Constant
La semaine dernière, le professeur Fred Constant a donné une conférence publique à l’amphithéâtre Michel-Louis du campus universitaire de Schoelcher. Organisée à l’initiative de La Fabrique Décoloniale, la rencontre portait sur les inquiétudes suscitées par les derniers mouvements des États-Unis dans la Caraïbe. Le thème de l’intervention était intitulé La brutalisation du monde. Ce fut l’occasion pour les participants de découvrir comment un universitaire doté d’une expérience diplomatique et de liens avec le Quai d’Orsay perçoit le monde d’aujourd’hui.
La présence de plus d’une centaine de participants et la précision des questions posées disent cependant quelque chose de l’inquiétude discrète qui traverse une île plus imprévisible qu’elle ne paraît au premier regard.
Au début de son intervention, le professeur a expliqué avoir choisi ce titre en tenant compte de l’atmosphère et du format de l’événement. « Il s’agit d’une discussion avec le public. Si j’avais dû écrire un article académique, j’aurais été plus réservé. » La terminologie universitaire se veut neutre et ne laisse guère de place au militantisme que pourrait suggérer l’expression La brutalisation du monde.
Dans son analyse, il a souligné que ce que nous appelons aujourd’hui « la brutalisation du monde » n’est pas un phénomène nouveau. Elle n’est ni nouvelle, ni le monopole d’une seule puissance. Dans la Caraïbe, les États-Unis exercent leur puissance dans la continuité d’une politique plus ancienne — la doctrine Monroe. Le renforcement de la présence américaine dans la région serait, selon lui, la conséquence d’un vide laissé après que l’administration Obama eut déplacé le centre d’intérêt de la politique étrangère vers le Pacifique. Le manque d’investissements dans les infrastructures stratégiques de surveillance aurait permis l’émergence de zones d’influence favorables à d’autres puissances, comme la Chine, ou la consolidation de réseaux d’intérêts déviants, notamment liés au narcotrafic.
La nouveauté, a insisté le professeur, ne réside pas dans l’existence de la force, mais dans la manière dont elle s’exerce : un mélange de technologie et de force brute. La longue période durant laquelle on a pu croire que la force avait disparu du règlement des relations internationales n’aurait été qu’une apparence. En réalité, la force ou la menace de la force sont restées en permanence en arrière-plan du langage diplomatique.
À partir de cette observation, m’est revenue à l’esprit la célèbre formule de Theodore Roosevelt — « Speak softly and carry a big stick » — qui résume l’idée d’une diplomatie courtoise mais constamment appuyée sur la force. Pour le grand public, le discours des dernières années sur les droits de l’homme et le respect du droit international a créé l’impression d’un monde gouverné par des valeurs. Cette rhétorique a fonctionné comme un « amortisseur de velours », consolidant la perception d’un ordre pacifié et réglementé.
La discussion sur la Caraïbe a inévitablement conduit à évoquer Cuba. Le professeur a parlé avec empathie de la situation du peuple cubain, touché par la crise énergétique, et a rappelé la période où, en tant que diplomate, il avait accompagné François Hollande lors de sa visite à La Havane. À l’époque, le régime était officiellement critiqué pour violations des droits humains — une tension qui, au fond, n’a pas disparu.
Cette évocation m’a rappelé l’année 1992, lorsque l’OTAN bombarda des infrastructures en Serbie, voisine de la Roumanie, mon pays natal. Pour certains Roumains, il fut difficile de comprendre que l’action militaire ne visait pas le peuple serbe mais le régime Milošević, jugé au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, où plusieurs de ses représentants furent condamnés pour crimes contre l’humanité. La distinction entre État, régime et peuple demeure essentielle, aujourd’hui encore, dans toute analyse des relations internationales.
Interrogé sur la place de la Martinique dans cette tourmente géopolitique, le professeur a répondu que l’île n’a pas de raisons immédiates d’inquiétude tant qu’elle reste partie intégrante de la France. Si elle souhaitait davantage de souveraineté, elle aurait besoin de spécialistes bien formés en relations internationales. Pour l’heure, a-t-il précisé, la Martinique ne constitue pas une priorité stratégique au Quai d’Orsay. La France et l’Union européenne sont principalement concentrées sur la guerre en Ukraine, tandis que l’intérêt pour la région se tourne davantage vers la Guyane, où d’importants gisements pétroliers ont été découverts.
Les questions posées dans la salle ont reflété à la fois la curiosité et l’inquiétude face aux mutations rapides de l’ordre mondial. Fred Constant a insisté sur le fait que les relations internationales sont structurées par la force et l’équilibre des puissances, dominées aujourd’hui par la Chine et les États-Unis.
D’un point de vue militaire, a-t-il affirmé, l’Europe demeure essentiellement un ensemble d’armées nationales distinctes, la plus importante étant celle de la France. La remarque a suscité quelques rires dans la salle. Le professeur a précisé qu’il ne s’agissait pas d’ironie, mais la réaction du public montre la perception d’un écart de puissance militaire entre l’Union européenne et les États-Unis.
La Chine, a-t-il ajouté, est passée d’une doctrine de prudence stratégique à la revendication d’une parité avec les États-Unis, sans adopter un discours ouvertement offensif mais en signalant sa volonté d’équilibre. Sur le plan militaire, l’atout majeur des États-Unis demeure la supériorité de l’interopérabilité de leurs forces et de celles de leurs alliés.
De l’analyse à la réflexion
Je suis sorti de la conférence en réfléchissant aux racines historiques des rapports de force. La guerre de Mélos (Athènes contre l’île de Mélos), relatée par Thucydide, conserve toute son actualité à travers cette formule célèbre : les forts font ce qu’ils peuvent, les faibles subissent ce qu’ils doivent.
La distinction entre État, régime et citoyens demeure essentielle. L’État peut se montrer brutal tant dans ses relations extérieures qu’envers ses propres citoyens, comme le montre l’exemple de l’Iran. Il est donc du devoir civique d’en surveiller le fonctionnement, de contribuer à son bien-être et d’en contrôler les dérives par le vote et l’engagement public.
L’État social et la prospérité ne sont pas des dons naturels et ne sont pas garantis pour toujours. Ils sont le résultat d’efforts et parfois de sacrifices. Le bien-être d’une société ne prend pleinement sens qu’en regard de l’alternative — de ce que Thomas Hobbes décrivait comme une vie « solitary, poor, nasty, brutish, and short ».
Une mer agitée, une tranquillité fragile
À la sortie de l’amphithéâtre, des groupes d’étudiants et d’autres participants redescendaient la colline de Schoelcher en discutant avec animation de cette brutalisation du monde. De là-haut, on aperçoit les immenses paquebots de croisière quittant Fort-de-France, affichant sur leurs flancs des messages lumineux à l’adresse des Martiniquais : Merci. À bientôt.
Un message rassurant sur une mer si agitée – une tranquillité qui n’existe que tant que nous savons la préserver.
Toni Hrițac
journaliste
thritac@gmail.com





